SCÈNE PREiMIÈRE
LUCIE, LE COLONEL, MADAME CHEVILLOÏ, LE SOUS-INTEi\i)A.\T, CHEVILLOT, BRIGXAC, JAC- QUES POIRET, PIERRE POIRET, LAURENT.
Lucie et madame Chevillot sont en toilette de bal, le colonel et le sous-intendant en uniforme, Chevillot et Brignac en habit, Jacques Poiret en redingote, Laurent et Pierre Poiret en jaquette.
Après le dîner. On boit le café.
PIERRE POiRET, paysan^ fong, mince, embarrassé de sa tasse.
C'est-y pas une désolation d'être si riche et de n'avoir pas de tables pour tout le monde.
LAURENT, ancien ouvrier,
A midi, c'était la même chose.
JACQUES POIRET, cuUivateur finaud, posant sa tasse ^ur la table du milieu.
Moi, je...
LAURENT, lui passaut la sienne.
Monsieur le maire...
PIERRE PomET, même jeu, à Jacques Poiret.
Monsieur le maire, veux-tu me prendre encore celle-là? {Ils se débarrassent ainsi en faisant la chaîne.)
BRiGNAC, aux maires.
Un peu de liqueur, je vous en prie. (// désigne des petits verres sur un plateau.)
TOUS LES TROIS, remerciant trop.
Monsieur le sous-préfet...
BRIGNAG
Trop heureux. (// passe au-dessus de la table.)
LE sous-iNTENDANT, petit, mbice, limettes^ un savant déguisé en soldat.
Oui, mesdames, c'est un travers. Je le reconnais et je m'en excuse. Je suis collectionneur. Mais reconnaissez que je ne m'en suis pas vanté...
LE COLONEL, très lionwie du monde.
En effet. C'est moi qui vous ai dénoncé, monsieur l'intendant. Mais j'ai dit aussi que vous étiez un savant.
LE SOUS-INTENDANT
Un curieux, à peine, mon colonel.
BRiGNAC, feignant de trouver, sur la table, la circulaire du premier acte. Tiens, qu'est-ce que c'est que cela? {Personne n entend, il la remet à sa place.)
LUCIE
Et vous êtes aussi un lettré, monsieur. . .
LE SOUS-INTENDANT
L'intendance, c'est la littérature de l'armée.
LAURENT, à Jacques Poiret^ lui passant son verre.
Monsieur le maire...
PIERRE POiRET, même jeu.
Monsieur le maire...
BRIGNAC, reprenant la circulaire. D'une voix plus Jiaute.
Tiens, qu'est-ce que c'est que cela? [On le regarde.) Ah! c'est précisément la circulaire de M. le ministre de l'Intérieur
dont j'avais l'honneur de vous entretenir pendant le dîner.
LE COLONEL
Sur la repopulation?
BRIGNAC
Oui, mon colonel. Cette pièce importante m'est parvenue par la voie hiérarchique, ce matin seulement, et j'ai déjà examiné quelle sanction pouvait lui être apportée dans l'humble sphère où se meut mon influence. (A Chevillot,) Je vous le disais, tout à l'heure, monsieur le maire de Châteauneuf : M. le ministre désire voir la France tout entière se hérisser de ligues pour favoriser la repopulation; vous tiendrez certainement à honneur que la ville dont vous êtes le premier magistrat et dans laquelle je représente le gouvernement de la République ne tarde pas à s'engager dans la voie qui nous est indiquée.
CHEYILLOT
Très volontiers. Moi, je suis industriel, je suis pour la repopulation.
BRIGNAC
Vous serez le président tout désigné de
cette ligue.
LE COLONEL
J'ai l'honneur de faire partie de l'armée : je suis aussi pour la repopulation.
LUCIE
Et vous, monsieur l'intendant?
LE SOUS-INTENDANT
Oh! moi, madame, je suis célibataire.
LE COLONEL, amuihU.
Comment osez-vous le dire?
BRIGNAC, de même.
G'estune tare, monsieur, c'est une tare !
MADAME GHEVILLOT
Vous n'en souffrez pas ?
LE SOUS-INTENDANT
Je n'ai pas dit cela, madame.
BRiGNAÇ, aux trois maires.
Vous l'avez entendu, messieurs les maires : l'armée et Tindustrie réclament l'accroissement de la population, et le gouvernement vous demande, par ma bouche, d'y aider, dans la mesure de vos forces, chacun dans sa commune. {Les trois maires ont pris une figure ennuyée. Ils se regardent.)
PIERRE poiRET, saiis convictioR,
Certainement, monsieur le sous-préfet...
LAURENT, de même.
On en parlera...
JACQUES poiRET, de même.
On y pensera...
Oh ! mais ce ne sont point des espérances Yagues que je veux de vous, messieurs. Je suis un homme d'action, moi, et je ne me satisfais pas avec des mots. Acta, non verha. Vous me promettez d'agir tout de suite?...
LAURENT
N'est-ce pas, monsieur le sous-préfet, il faut le temps...
JACQUES POIRET
On n'a pas bâti Paris en un jour.
BRIGNAC
Il faut être des hommes d'action...
Monsieur Pierre Poiret, ayez l'honneur de prononcer le premier les paroles effectives...
PIERRE POIRET
Moi, monsieur le sous-préfet?
BRIGNAC
Mais oui, vous, monsieur le maire!
PIERRE POIRET
Non... Oh! non... pas moi... Si vous saviez... Non... ça, non!... {Désignant son voisin.) Mon frère, Jacques Poiret... Ah! Jacques, ça, c'est son affaire... Demandez à Jacques Poiret, monsieur le sous-préfet, lui, ilne peutpas vous refuser. Mais moi... oh! moi!...
Ce sera donc vous, monsieur Jacques Poiret.
JACQUES POIRET
Si l'on veut former une ligue dans ma commune, monsieur le sous-préfet, c'est Thierry qu'il faut en charger.
BRIGNAC
Qui est-ce, Thierry?
JACQUES POIRET
C'est mon concurrent aux prochaines élections.
BRIGNAC
Et alors ?
JACQUES POIRET
Alors, s'il se môle de ça, je suis certain d'être nommé... Pour la commune voisine, je ne comprends pas que mon frère Pierre se fasse prier.
PIERRE POIRET
Moi !
JACQUES POIRET
Certainement! Il n'y a que toi...
Parce que?...
JACQUES POIRET
Mais parce qu'il a* huit enfants...
BRIGNAC
Comment, monsieur Pierre Poiret !
Vous avez huit enfants, et vous ne le disiez pas!... Venez... venez, que cesdames vous félicitent...
PIERRE POIRET, résistant.
C'est pas gentil, ce que vous faites là, monsieur le sous-préfet... C'est pas gentil.
BRIGNAC
Que voulez-vous dire?
PIERRE POIRET
Quand on invite les gens, c'est pas pour se moquer d'eux.
BRIGNAC
Mais je ne me moque jias de vous !
PIERRE POIRET
Vous seriez le premier... Qu'est-ce que vous voulez, c'est un malheur, je le veux bien, mais ce n'est pas une raison pour se moquer de moi tout le temps.
BRIGNAi:
Mais...
PIERRE POIRET
Si !... Je le sais bien... Dans ma commune...
BRIGNAC
Je vous jure...
PIERRE POIRET
Dans ma commune, on invente les plaisanteries les plus ridicules : « Eh! Pierre Poiret, il y aune prime au douzième, lu sais? » Ou bien: « Pierre Poiret...» Cellelà, il n'y a pas de jour qu'on ne la répète, et tout le monde la trouve drôle, et ils se
tordent de rire : « Pierre Poiret... » Seulement on ne peut pas la dire quand il y a des dames. {Jacques Poiret se tient les côtes.) Tenez ! regardez cet imbécile-là!... Je suis sûr que c'est lui qui a amené la conversation là-dessus.
BRIGNAC
Mais non...
PIERRE POIRET
J'en suis sûr. Chaque fois qu'on est en société, c'est la même chose, je finirai par ne plus sortir avec lui.
Mais il n'y a dans votre cas rien que de très honorable...
PIERRE POIRET
Le plus pire, c'est que je suis de leur avis... Je m'appelle imbécile moi-même, ([uandje suis seul. {Jacques Poiret conli-
nue.) Regardez-le faire son malin, lui, parce qu'il n'en a que deux... (A son frère.) Espèce de serin !
LE COLONEL, à Pierre Poiret.
C'est vous qui avez raison, monsieur.
BRIGNAG
Oui, c'est vous.
CTIEVILLOT
C'est vous, monsieur Pierre Poiret !
LE COLONEL
S'ils comparent votre conduite à celle de monsieur votre frère, tous les gens de cœur le blâmeront et vous adresseront à vous, comme je le fais sincèrement, de chaudes félicitations. (Il lui serre lamaiih)
CHEVILLOT
Bravo, monsieur! Vous travaillez pour nous! (// lui serre la main.)
JACQUES poiRET, regardant soH frère.
Ça a l'air sérieux...
BRiGNAC, à Jacques Poiret.
Eh oui, monsieur ! Vous avez choisi le rôle le plus agréable, la vie la plus facile ; il ne faut pas vous étonner si on vous reconnaît, à vous, plus d'habileté, mais à lui plus de mérite.
PIERRE POIRET, se frappant la cuisse.
Ça, c'est rudement envoyé!... (A so7i frère.) Eh bien ! monsieur Jacques, il t'a ramassé, hein, M. le sous-préfet ?
JACQUES POIRET
Entendu. Tu as plus de mérite. C'est pas avec ça que tu paieras ton boulanger...
PIERRE POIRET
Oui, mais moi, je suis un bon citoyen. J'ai plus de mérite.
JACQUES POIRET
Voui !... Oii'est-ce que ça te rapporte.. .
LE SOUS-INTENDANT
Je vais vous le dire, monsieur. Cela rapporte à monsieur votre frère, comme l'a dit le poète :
La satisfaction du devoir accompli.
JACQUES POIRET
C'est pas ça qui donnera de la couleur à son bouillon.
LE SOUS-INTENDANT
La remarque est juste. Mais on ne peut tout avoir.
PIERRE POIRET, d Briguac Dêsiijnanl SOI) frère.
11 a raison, monsieur. Pour une fois que j'ai du plaisir à recevoir des compliments, j'ai passé de mauvais quarts d'heure.
MATERNIIK 105
BRIGNAC
Il n'y faut pas penser.
PIERRE POIRET
Comme c'est commode!... Allez, c'est lui qui a raison.
BRIGNAC
Mais non!
PIERRE POIRET
Mais si !
CIIEYILLOT el LE COLONEL
Mais non !
PIERRE POIRET
Mais si!
BRIGNAC
Mais non ! On peut le croire en vous voyant aujourd'hui. Mais dans dix ans, il se pourrait bien que les rôles fussent changés. Il mourra peut-être, lui, dans la
solitude, tandis que vous aurez, vous, une vieillesse heureuse, entouré de vos enfants et de vos petits-enfants.
PIERRE POIRET
Autrefois, ça aurait peut-être été comme vous dites. Aujourd'hui, dès qu'ils peuvent se suffire à eux-mêmes, les enfants s'en vont.
CHEVILLOT
Ils vous soutiendront de loin si vous êtes dans le besoin.
JACQUES POIRET
Ils ne pourront pas le soutenir même s'ils le veulent.
LE COLONEL
Et pourquoi donc?
JACQUES POIRET
Parce que, en ayant huit, il a pu à
peine les envoyer à Técole. Alors, ils ne seront jamais que des tâcherons comme lui, gagnant à peine assez pour se nourrir eux-mêmes.
PIERRE POIRET
Tandis que lui, il a pu bien les élever, les siens. Il n'a qu'une fille : il a pu la doter et elle a fait un beau mariage. Il n'a qu'un fils : il a pu l'envoyer à Grignon et il gagnera de l'argent gros comme lui. . . Non... vous avez beau faire, on a raison quand on me dit : «Eh bien, Poiret... » ...Enfin, cette blague que je ne peux pas raconter quand il y a des dames. (// va à la table et se verse de Veau- de-vie^ qiiil boit.)
LE COLONEL
Ah ! oui! Nous sommes devenus une nation de prévoyants. Chacun pense à son avenir, nul ne se soucie des intérêts généraux.
BRIGNAC
Jadis, on se sérail moins préoccupé du lendemain. Jadis, on avait la foi, et Ton se répétait les paroles de l'Evangile : (( Considérez les lys des champs; ils ne travaillent ni ne tissent et cependant, je vous le dis, Salomon, dans toute sa gloire, n'est pas vêtu comme l'un d'eux ».
LUCIE
Il y a pourtant des petits enfants qui vont en guenilles...
LE SOUS-lNTENDANT
C'est que Dieu s'intéresse moins à eux qu'aux lys des champs...
LE COLONEL, ù Jcicques Poiret.
Mais, monsieur, vous avez besoin d'enfants pour les moissons futures.
JACQUES POIRET
J'achèterai une moissonneuse-lieuse.
Elle fait le travail de douze hommes et ne coûte que mille francs. Un seul enfant coûte plus cher.
CHEVILLOT
Pour fabriquer ces machines agricoles, il faut des ouvriers.
JACQUES POIRET
Les machines, on les achète toutes faites en Amérique, à meilleur marché qu'on ne peut les établir en France.
CHEVILLOT
S'il y avait un plus grand nombre d'ouvriers, nous pourrions réduire les salaires et produire à des prix plus bas.
JACQUES POIRET
Réduire les salaires ! Les ouvriers se plaignent déjà de ne pas gagner assez pour vivre.
llU MATERNITÉ
VI li
CHEVIIafeOT , ;
Vous leur donneriez vingt francs par jour, qu'ils se plaindraient également.
LE SOUS-INTENDANT
On n'a pas encore essayé.
LE COLONEL
Mon cher intendant, n'oubliez pas qu'étant célibataire, vous n'avez pas voix au chapitre.
LE SOUS-INTENDANT
Je me tais.
GHEVILLOT
Ce n'est pas pour vous que je dis cela, Ldiureni. (Au colonel.) M. Laurent, maire de Sainte-Geneviève, est un de mes anciens ouvriers qui est retourné dans son pays, où il vit en rentier après avoir fait un petit héritage. (A Laurent.) Non, ce n'est pas pour vous. Je n'ai pas oublié
quel excellent travailleur vous avez toujours été.
BRIGNAC
Allez-vous, vous aussi, refuser de créer une ligue?
LAURENT
Non, monsieur le sous-préfet.
BRIGNAC
Enfin! Voilà donc un maire qui comprend ses devoirs, qui va porter la bonne parole parmi ses administrés et qui agira si bien qu'avant peu, la commune de Sainte-Geneviève pourra être donnée en exemple à toute la France...
LAURENT
Vous mettez pas ça dans l'idée, mon sous-préfet... il y aurait du déchet...
BRIGNAC
Je suis certain. .
LAURENT
Qu'on fasse une ligue, qu'on n'en fasse pas, les gens de chez nous sont des gens trop raisonnables pouravoirplus d'enfants qu'ils n'ont de berceaux... On leur a trop enseigné qu'il faut faire des économies pour la vieillesse... Ça n'y fera ni chaud, ni froid.
BRKiNAC
Alors, si vous êtes convaincu de l'inutilité d'une ligue, pourquoi acceptez-vous d'en créer une?
LAURENT
Mon sous-préfet, c'est parce que j'espère que ça vous aidera à me faire donner ce que vous m'avez promis.
15RIGNAC
Quoi donc ?
LAUIIENT
Vous savez bien...
BRIGNAC
Mais non...
LAURENT, touchant sa boutonnière. Bas.
. Les palmes...
BRIGNAC, colère.
Alors, voilà où nous en sommes ! On vous parle des intérêts généraux...
CHEViLLOT, rt^i? même.
C'est décourageant ! On vous montre les intérêts de l'industrie menacés...
BRIGNAC
Et vous ne pensez qu'à vous !
CHEVILLOT
Vous ne pensez qu'à vous.
BRIGNAC
C'est d'un égoïsme inconcevable...
CHEVILLOT
Féroce !
LAURENT, s' animant.
Non, mais, c'est rigolo, à la fin, de toujours vouloir que ce soient les pauvres qui fassent tout ! Adressez-vous aux bourgeois qui ont les moyens d'élever des enfants à la douzaine et qui en ont moins que les ouvriers. Voilà M. Chevillot : il a vingt mille francs de rente, moi deux mille... Quand il aura dix enfants, moi j'en aurai un, ça fera le compte, je le promets, je le jure...
CHEVILLOT
Ces plaisanteries...
LAURENT
Vous n'avez qu'un fils, est-ce vrai?
CHEVILLOT
C'est vrai, mais si j'en avais plusieurs, il faudrait, à ma mort, vendre mon usine. . .
LAURENT
Compris. Ces messieurs ne veulent pas
réduire la part du capital de leurs enfants et ils veulent que j'engage les ouvriers à réduire la part de nourriture de chacun des leurs.
CHEVILLOT
L'intérêt des ouvriers est que mon usine soit prospère...
LAURENT
Mais vous n'y acceptez que des célibataires!...
CHEVILLOT
Permettez...
LAURENT
Est-ce vrai?
CHEVILLOT
Mais c'est à cause de la loi sur les accidents du travail... Permettez... [Laurent lui tourne le clos. A Brignac.) Permettez... je m'explique... {Au sous-inten-
dant.) Si on me laissait m'expliquer, on comprendrait... Cette contradiction n'est qu'apparente...
LAURENT
Faut-il faire ce que vous dites, ou faire ce que vous faites? Si vous ne faites pas ce que vous dites, c'est que vous jugez que ce que vous faites n'est pas bon à dire, ou que ce que vous dites n'est pas bon à faire'.
CHEN ILLOT
Permettez...
imiONAC
Ce sont \h des questions personnelles, que nous devons négliger. H faut nous placer plus haut. Il faut élever nos cœurs. Sursi/m corda l On vient de nous l'afOrmer, messieurs, vous venez de l'entendre : l'industrie et l'armée protestent contre le faible accroissement de la population. I]t
moi, qui suis le représentant du gouvernement, je vous dis, avec l'industrie et avec l'armée : il nous faut plus de naissances.
LAURENT
Qu'est-ce qu'il fait pour ça de son coté, lui, le gouvernement?
BRIGNAC
Comment! ce qu'il fait!... Eh bien, et cette circulaire !
LE SOUS-INTENDANT
11 faut êlre juste ; il a aussi nommé une commission chargée de résoudre la question.
Il y a de nombreux projets de loi à l'étude.
LAURENT
Quand ils seront votés, on verra.
BRIGNAC
On supprimera les impôts, pour ceux qui auront une nombreuse famille !
LAURENT
Quels impôts?
BRIGNAC
Quels impôts? Ceux que vous payez au percepteur.
LAURENT
Je vais vous dire, monsieur le souspréfet. De ces impôts-là les pauvres n'en payent pas ou presque pas. Alors, ils payeront toujours les vrais impôts, sur le pain, le vin, le sel, le tabac ; de sorte que ça continuera comme à présent; plus on a d'enfants, plus l'État vous prend d'argent.
LE SOUS-INTENDANT
11 ne faut pas oublier de dire que l'on
propose une décoration spéciale pour les mères de sept enfants.
PIERRE poiRET, à LawcnL Voilà votre affaire.
JACQUES POIRET
Monsieur le sous-préfet. . . faut pas nous en vouloir si nous sommes forcés de nous en aller... Seulement il y a loin, d'ici à chez nous...
BRIGNAC
Bonsoir, monsieur le maire.
PIERRE POIRET, gHs.
On est bien, là, pourquoi que tu veux t'en aller?
LAURENT
Je suis un imbécile. . . Monsieur Brignac, je viens de me faire du tort, n'est-ce pas... J'en ferai une, de ligue, je vous
promets... Bonsoir... Bonsoir, madame.
JACQUES POIRET
Bonsoir, madame...
LUCIE
Bonsoir, messieurs...
JACQUES POIRET
Bonsoir, messieurs, mesdames, et la compagnie. {Ils sortent acconipagnés par
LE COLONEL, à Lifcic et madame Chevillot.
Nous vous ayons ennuyées, mesdames, avec nos discussions.
LUCIE
Pas du tout, monsieur.
LE COLONEL
Je remarque d'ailleurs qu'en général,
les femmes font froide mine, lorsqu'on ag:ite ces questions.
LE SOUS-INTENDANT
Elles nous font la mine que nous aurions en les entendant discuter la loi sur le recrutement sans nous consulter...
MADAME CIIEVILLOT
C'est très bien, monsieur l'intendant.
LE COLONEL, Ù Lucïe.
Et c'est peut-être aussi qu'elles ne partagent pas nos opinions...
LUCIE
Il leur sera toujoursAdifficile de comprendre qu'il faut créer des enfants pour peupler les champs de bataille de l'avenir.
LE COLONEL, ttu sous-iïitendant. Et voilà comment se consomme la ruine militaire d'un pays.
l'2'2 MATERNITÉ
LE SOUS-INTENDANT
Vous avez raison, mon colonel, s'il est vrai que la puissance soit fonction du nombre.
LE COLONEL
Ne Test-elle pas ?
LE SOUS-INTENDANT
Ceux qui croient le contraire disent :
(( Jamais, dans l'histoire, on n'a vu la suprématie, même militaire, appartenir au peuple le plus nombreux. » La phrase est de M. de Varigny. Le général Von der Goltz partage l'opinion qu'elle exprime et notre général Lewal a écrit : « Toutes les grandes opérations militaires ont été accomplies par de petites armées. »
LE COLONEL
Oh! monsieur le célibataire, vous avez appris par cœur les arguments qui vous
permettent de plaider pour vous les circonstances atténuantes.
BRIGNAC
Nous ferons des lois contre vous et vos semblables, monsieur l'intendant; comme chez les Romains vous serez incapable de recevoir par testament ; comme chez les Grecs, vous paierez une amende et nous trouverons autre chose, s'il le faut.
LE SOUS-INTENDANT
La paternité obligatoire.
LE COLONEL
On peut se demander si certains ont le droit de se soustraire aux charges qu'elle crée.
LE SOUS-INTENDANT
Quelques-uns peuvent croire que c'est leur devoir.
BRIGNAC
Par exemple !
LE SOUS- INTENDANT
Êtes-vous bien sur que tous les célibataires le sont pur mauvais calcul...
LE COLONEL
Nous ne parlons pas de vous, bien entendu...
LE SOUS-INTENDANT
Parlons de moi, si vous le voulez, Ce n'est })as de gaîté de cœur que je me suis privé de la tendresse d'une femme et des caresses d'un enfant. Lorsque j'avais l'âge de me marier, j'étais pauvre et malingre. Je n'ai pas voulu faire naître dans la misère des enfants à qui j'aurais légué pour tous biens mes tares physiques. J'ai dit avec un grand poète :
Demeure dans l'empire innomé du possible, 0 fils le plus aimé qui ne naîtras jamais!
El je me suis voué à l'isolement pour ne pas faire des dégénérés.. .1 Je crois ferme-
ment qu'on est coupable de mettre un enfant au monde si l'on n'est pas certain de lui donner la santé et de l'élever convenablement. Sur cent conscrits que nous avons vus ce matin, mon colonel, nous en avons pris soixante. N'eùt-il pas été préférable qu'on ne nous en eût montré que quatre-vingts, et que nous ayons pu les reconnaître tous bons pour le service ? 1
LE COLONEL
Vous avez peut-être raison... Ce que je disais, je le répétais parce que je l'ai toujours entendu dire.
LE SOUS-INTENDANT
Lorsqu'il y aura des logis salubres et des subsistances pour tous ceux qui existent, on pourra penser à en augmenter le nombre.
LUCIE
C'est la vérité.
r, HE VIL LOT
Décidément, madame, vous ne partagez pas les idées de M. Brignac.
BRIGNAC
Mais si ! Mais si ! Madame Brignac et moi, nous avons trois enfants et nous comptons bien ne pas nous arrêter là, de sorte que ma femme sera peut-être un jour honorée de la distinction qu'elle paraît railler aujourd'hui.
LUCIE
Monsieur le maire, je ne puis m'empêcher de constater que la société ne fait pas toujours bon accueil aux enfants qui naissent.
BRIGNAC
Ma chère amie, je crois que vous feriez mieux de laisser à ces messieurs le soin de discuter sur cette grave question.
LUCIE
Mais enfin, elle nous intéresse aussi, il me semble! Je vois qu'on consulte tout le monde, les législateurs et les financiers. Il n'y a que les femmes à qui l'on ne demande pas leur avis.
BRIGNAC
Loin de faire mauvais accueil aux enfants qui naissent, la société...
LUCIE, à Brignac.
Allons ! Rappelez-vous ce qui s'est passé récemment pas bien loin d'ici.
Une bonne, abandonnée par son amant, a été chassée de sa place lorsque sa gros- |
sesse est devenue apparente. Elle ira mettre son enfant au monde dans quelque hôpital. Et après ?
BRIGNAC
Messieurs, madame Brignac fait allu-
sion à ce qui s'est produit récemment, en effet, dans une famille très honorable. Cet incident n'a aucun rapport avec les principes que nous défendons. Il est certain qu'on ne peut pas assurer un service convenable, dans une maison bien tenue, par une domestique qui se trouve dans cet état. De plus, il y a des considérations supérieures qui empêcheront toujours un honnête citoyen de paraître approuver l'immoralité en lui donnant un abri. On ne peut pourtant pas offrir en quelque sorte une prime à Tinconduite.
CHEVILLOT
C'est évident.
LE SOUS-INTENDANT
En réfléchissant, il apparaît que vous en donnez une à la stérilité.
Et la jeune fille séduite et abandonnée,
viclime, elle, de rimmoralilé d'autrui, comment les mœurs raccueillent-elles, elle et son enfant? Est-ce que tout le monde ne la condamne pas ?
BRIGNAC, tiwkJem.eïH.
Mais non ! Mais je suis très libéral. . . Et je ne dis pas que dans des circonstances très exceptionnelles, on ait raison de lui tenir rigueur.
LUCIE
Bien. N'oubliez pas que vous avez dit cela.
LE COLONEL
Madame, je vais vous demander la permission de me retirer, en vous remerciant de votre charmant accueil.
CHEVILLOT
Moi également, madame, charmé...
BRIGNAC, désignant la porte des bureaux. Par ici, messieurs. Je veux vous faire
voir, en passant, un graphique dont j'ai donné le principe et qui permet de se rendre compte d'un seul coup d'dûl du mouvement politique de l'arrondissement. 11 y a, de plus, un jeu de fiches... Une minute... Il suffira d'une minute... Vous sortirez par les bureaux. Une minute, en passant vos manteaux... Oui, oui, ils sont là... Je sors avec vous... J'ai une réception au cercle... Vous verrez, c'est très curieux... (A Lucie.) Mais si, venez... {Haut.) Cette idée, que je crois ingénieuse... {Tout le monde est sorti pendant ce qui précède. )