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CHAPITRE XVIII

Depuis longtemps, la santé de Mme de Staël était ébranlée. Elle était revenue d'exil, pâle, amaigrie, se traînant à peine.

Le malheureux Rocca, lui aussi, épuisé par ce long voyage, au dernier degré de la phtisie, crachait le sang, paraissait une ombre (1). Mme de Staël en était bouleversée : tt John seul m'a donné depuis que je vous ai quittée, écrivait-elle à Mme Necker, Fidée d'une affection véritable, et toute ma force est en lui (2). v

(i) La nueuse idole, coamie dit Chateaubriand, qui le ▼it dam 8a dernière visite à Mme de Staël (Mémoires eT Outre-tombe, édit. Biré, t. IV^ p. 462).

{%) Lettre du Si juin 1814.

Elle-même avait la maladie de sa mère, la privation de sommeil : elle ne dormait plus qu'à Taide d'opium, qui lui abtmait les nerfs. « Cette absence de sommeil rend la vie trop long^ue, disait-elle; il n'y a pas assez d'intérêt pour vingt-quatre heures. » Elle travaillait à son g^rand ouvrage des Considérations^ mais elle se sentait un accablement du plus fâcheux augure. Après le mariage de sa fille avec le duc de Broglie, célébré à Pise le 20 juillet 1816, elle était revenue passer 1 été à Goppet. Elle était plus calme. Elle se plaisait chaque année davantage dans ce beau séjour, depuis qu'il n'était plus pour elle un lieu d'exil. Tout l'y ramenait, les souvenirs du passé, qui prennent l'âme avec tant de force au déclin de la vie, le culte de son père, l'affection grandissante qu'elle vouait à sa « chère sœur d'esprit et d'âme » , à Mme Necker. a Je me fais un vif plaisir de rentrer dans mon élément en revenant vers vous, lui écrivait-elle, et Goppet se présente

à moi toujours sous des couleurs plus douces (1). »

Cependant vers le mois d'octobre de cette même année, elle quittait Coppet. Paris encore une fois l'attirait, avec ce tourbillon d'intérêts et d'idées qui lui donnaient la fièvre, achevaient de consumer ce qui lui restait de vie. Elle avait aimé cette ville plus que toute autre; c'était là qu'elle devait mourir.

Elle arriva demi-morte de fatigue, traînant avec elle le pâle Rocca. Malgré tout, rue Royale, puis rue Neuve-des-Mathurins, elle reprit ses réceptions. Elle allait dans les fêtes et les soirées; elle arrivait, dit un témoin, « épuisée de souffrance » ; puis l'esprit triomphait du corps, et assise sur un sofa, entourée d'un cercle d'admirateurs, elle brillait, elle éblouissait comme au temps de sa jeunesse. « Il faut soutenir jusqu'au

(1) Lettre du 13 avril 1816.

bout, disait-elle, la couleur de sa vie. » Mais un soir du mois de février 1817, chez le duc Decazes, elle s'évanouit. On la ramena chez elle. Elle avait de grandes taches livides sur tout le corps. Chose plus pénible pour une personne si active, elle avait perdu presque complètement Tusage des pieds et des mains. Elle resta quatre-vingt-dix jours couchée, dans une immobilité de statue. A la nouvelle de la maladie, Tancienne affection de Mathieu s'était réveillée avec force; il était accouru au chevet de son amie. Tout danger immédiat, du moins, semblait écarté ; Mme de Staël était encore « bien faible, bien souffrante n (1) ; mais on espérait.

L'état, cependant, restait grave. On ne savait quelle était au juste sa maladie. Les médecins se consultaient, ne pouvaient se

(1) Lettre de Mathieu à Mme Necker, do 5 mars 1817. ^- Lettre de Rocca à Mme d*Albaiiy, da 25 mars : • Elle est très faible, mais nous n'ayonc, gfâce à Diea, plot d'inquiétude, et nous espérons qu'elle commencera dans peu sa conTalescence. »

MO MATHIEU DE MONTIf OEEBIGY

mettre d'accord : les uns opinaient pour une maladie de foie; les autres pour un a hydrothorax » ; d'autres prétendaient la moelle épinière atteinte (1) . Ce qu*il y avait de certain, c'est que l'organisme, longtemps surmené, s'affaissait. Elle aggravait encore son mal en forçant sa dose ordinaire d'opium :

les taches gangreneuses gagnaient tout le corps. Elle essaya de se lever; mais ses membres lui refusaient tout service. Alors elle se résigna à recevoir au lit, les volets à demi fermés; c'est ainsi que la vit Chateaubriand (2). Elle avait conservé toute la grâce de son esprit et son désir de plaire. Mais, restée seule, elle tenait à ses enfants de a sinistres discours n ; sa féconde imagination se vengeait, en la tourmentant, de l'inactivité du corps (3) .

(1) Postal, Notice $ur la maladie et la mort de Mme Im baronne de Staél,

(2) Mémoires d'Ouire-tombe, t. IV, p. 461.

(3) Mathieu à Mme Necker, t9 juin iSlT.

Elle espérait pourtant retourner en Suisse :

on eût dit qu'elle voulait mourir où son père était mort, à Goppet. Mais elle voulait voir auparavant un médecin suisse, J urine, qui jadis Tavait soignée et en qui elle avait confiance. Le 12 juillet, elle se fit porter dans son fauteuil au jardin, distribua des roses à sesamis. Le dimanche 13, aumatin, elle eut une crise d'oppression ; elle reçut pourtant des visites, celle du duc d'Orléans, celle de M. de Montmorency. Elle passa presque toute la journée assise, conversant comme à son ordinaire. A onze heures du soir, Mathieu, plus tranquille, quitta la maison (1). On remit la malade dans son lit; elle dormit quelque temps, se réveilla, demanda de Topium, puis se rendormit. Le lendemain matin, 14 juillet 1817, à cinq heures, miss Bandall, qui couchait près de

(1) La maison de la rue Neare-det-MaUiarins, o* 9, oè t'était fait trantporter Mme de Staël en quit^nt la rue Royale.

m MATHIEU DB MOHTMOEENCT

son Ut» loi toucha la main, jeta un cri.

Mme de Staël était morte.

Quelques heures après» M. de Montmo* rency recevait de Schlegel ce court billet :

• Monsieur, je suis chargé de vous apprendre une funeste nouvelle. Votre illustre et immortelle amie s*est endormie pour toujours ce matin à cinq heures. Si vous venex chez nous, vous verrez une maison remplie de deuil et de désolation. » Mathieu fit passer le billet à son cousin Adrien, y ajouta ces quelques mots : a Reçu sur les 9 heures, ce fatal 14 juillet. Cher ami! Quelle nouvelle! Hier, à onze heures, j*ai quitté sa maison et sa pauvre fille; on espérait une nuit tranquille. Je suis bouleversé! J'ai absolument besoin de solitude ; je ne veux voir que toi et te parler de Mme Récamier (1). » Ce ne fut que le lendemain qu*il écrivit à celle qui était,

(1) S&uvenin et Correspondance de àbne Bécamier, p. 801.

ET MADAMB DE STAËL S9t

depuis tant d^années, la coafideate de soa amitié, à Mme Necker de Saussure :

• Parii, 15 juillet 1817.

« Je crains de vous écrire dés aujourd'hui — quoique mou cœur et ma pensée n'aient pas cessé de se porter vers vous depuis ce terrible moment. Quelle amie nous avons perdue, vous et moîl Je crois qu'en eHei vous et moi avions ses premières affections dans Tordre de Tamitié. Cette alliance me plaît, mais quelle perte! Cette amitié pour moi datait de vingt-sept ans ! Sera-ce pour vous un coup de foudre comme c'a été pour nous, malgré cette longue et terrible maladie? L'accident de l'oppression n'avait reparu que la veille dimanche matin; le soir i onze heures, on espérait une nuit tranquille, quand je quittai la maison, et sa pauvre fille, qui six heures après donnait ft côté de son lit, lorsqu'un autre sommeil. •«

tu MATHIEU DB IIONTMOBENCT

Cette pauvre Albertine vous fera une grande pitié (1). Vous allez la revoir bientôt, et Auguste, et tous ceux qui Font soignée d'une manière parfaite, qui la pleurent comme elle doit Tétre..., celui en particulier dont les droits, aujourd'hui reconnus, en sont de très réels à notre profond intérêt (2) . Elle m'en avait parlé, il y a quelques semaines. Il n'y a que moi qui ne puis pas savoir quand je vous verrai, quoique ce malheur commun m'en donne un nouveau désir. Il ne peut que resserrer cette amitié, dont elle a été le premier lien,

(i) La dochette de Broglie.

(2) Il t'asit de Rocca, dont le mariage arec Mme de Siatél fat, comme elle le désirait, publié après sa mort. Les enfants de Mme de Staël accueillirent en frère l'enfant né de ce mariage. — <« Mme de Staël a'^it son testament, séparé sa fortune en 99 parts : 8 à son fils, iS à sa fille, 6 à Tenfant qu'elle a eu de M. Rocea, et 3 à M. Rocca, qu'elle déclare avoir épousé, 100,000 francs à M. Schlegel avec ses manuscrits, 150 louis de rente li •ette Anglaise qui vivait ches elle (Mlle Randall) et un diamant de 10,000 francs. Elle laisse 5 millions. >

(Mme de Souza à Mme d'Âlbany, 6 avril lti7.)

dont elle sera toujours la pensée sympathique. »

Les restes de Mme de Staëï furent transportés à Goppet. Par une radieuse matinée d*été, toute égayée du chant des oiseaux, on les conduisit en £ace du château, de Tautre côté de la route, dans le petit bois de hêtres qui abritait déjà M. et Mme Necker. C'est là, devant le lac aux eaux pures et le calme horizon des montagnes, qu'après une vie si agitée, Mme de Staël a trouvé Féternel repos.

M. de Montmorency, retenu à Paris par ses fonctions auprès de Monsieur et de la duchesse d'Angouléme, n'avait pu accompagner son amie à son dernier séjour. Mais, sans cesse, sa pensée le reportait vers elle; tout dissentiment s'était évanoui ; une mélancolie douce et pénétrante envahissait son âme. Ce n'est pas au premier moment que les regrets se font sentir avec le plus de

force, mais plue tard, quand rimagination nous retrace ce que nous avons perdu et que nous mesurons toute Fétendue de la perte. « Une pensée de mort sera de moitié dans toutes mes autres pensées » , avait écrit Mme de Staël, en parlant du père qu*elle n*aTait cessé de pleurer (i). M. de Ifontmo* rency s*appliquait cette profonde parole; il la rappelait à Mme Necker en lui écrivant quelque temps après :

«ISteplembr^iSiT.

« Oui, je dis aussi avec vérité queUe était unique pour moi^ peut-être pas dans le même sens que pour vous, mais unique véritablement. Elle donnait à mon esprit un genre d^ émulation dont il a tout à fait besoin. Elle pouvait me relever d*une certaine paresse à laquelle je suis enclin ; elle me disposait sans m*en parler, et peut-être plus

(1) I>u Caractère de M. Neckêr.

encore lorsqu'elle^ ne m'en parlait pas, à m'examiner plus souvent moi-même, à observer mes pas, qui devaient être rapides par la pente de mon caractère, dans une route qu'elle n'avait pas suivie, — surtout pour ces malheureuses opinions politiques, auxquelles j'en veux actuellement de nous avoir souvent divisés, d'avoir amené quelquefois des explications pénibles! On regrette tant après la mort tout ce qu'on a perdu de la vie! Toutes les occasions où l'on a pu Atre cause de tout ce qui ressemble A de la peine... Sans cette mauvaise influence de la politique et de quelques circonstances qui Tavaient rendue, et peut-être moi aussi, plus passionne en ce genre, notre ancienne et vive et constante amitié aurait été trop heureuse, trop parfaite!... Enfin je suis persuadé que comme vous, chaque jour de ma vie, en creusant au fond de mon Ame, je sentirai plus profondément ce que nous avons perdu. »

S99 MATHIEU DB MONTMOEENCT

Il ajoutait confidentiellement en parlant de la fille de Mme de Staël, la jeune duchesse de Broglie : « Je crains, entre nous, que les opinions de son mari et de son frère, auxquels je rends cependant grande justice sous les rapports privés, ne la confinent dans une société que sa mère aurait désapprourée pour elle et aurait corrigée par la sienne propre, qui savait tout unir. » On ne saurait mieux dire, ni rendre un plus bel hommage à la largeur d'esprit, à la grande et cordiale intelligence de cette femme extraordinaire (1).

Dans le Mercure de France du 26 juillet 1817, douae jours après la mort de Mme de Staël, un anonyme avait écrit

(i) Il laot rapprocher an mot de Mathieo celai de Bonstetten k Frëdérique Brun, dans ta lettre da 4 no- ▼embre iS17 : « Un dea plus beaux traite do caractère de Mme de Staël était son désir sinoètê de tout concilier; chez elle, nulle enyie de nuire à un ennemi; un sentiment pareil n'abordait pat son Ame, qui était toute bonttf et amour. »

quelques pages éloquentes sur la femme, sur Tamie. Il exaltait ces deux qualités de son âme, « Taffection et la pitié » , son dévouement à ses amis, aux proscrits dont sa demeure était Tasile : « J'appelle ici, disaitil, indifféremment en témoignage tous ceux qui ont eu part à ses affections. Us comptaient sur elle comme sur une sorte de Pro*vidence. Si, par quelque malheur imprévu, Tun d'entre eux eût perdu toute sa fortune, il savait où la pauvreté ne pouvait l'atteindre ; s'il eût été contraint à prendre la fuite, il savait dans quels lieux on le remercierait de choisir un asile ; s'il s'était vu plongé dans un cachot, il se serait attendu avec certitude que Mme de Staël y pénétrerait pour le délivrer. « M. de Montmorency lut, médita l'article ; de telles paroles étaient d'accord avec ses propres sentiments, lui rappelaient d'anciens souvenirs. Cependant il n'était pas pleinement satisfait; il écrivait, le l*' août, à Mme Récamier : <> Je voulais vous parler

SOO MATHIEU DB MONTMOBBITCY

de cet article du Mercure; je l'ai lu avec avidité ; maift cela ne prouve rien. Il est des aperçus de sentiments qui m*ont fait grand plaisir, mais qui me donnaient ensuite une sorte d'humeur mêlée d*envie contre le talent : je n*aime pas qu*i lui tout seul il supplée i une sensibilité profonde» que je crois n'être pas là» et qu'il trouve des idées et des expressions dont elle serait contente (1). »

L'auteur de l'article était Benjamin Constant. M. de Montmorency ne l'avait jamais beaucoup aimé; ce ne fut pas encore la notice nécrologique de Mme de Staël qui réconcilia ces deux hommes, peu fiiits pour s'entendre.

Les années passèrent sans affaiblir les regrets de Mathieu. Six ans plus tard, le 14 juillet 1823, il était au Val-de-Loup,

(1) Hbsbiot, t. II, p. 8t. — L*ftatear de rardcle, que M. Herrioi ne nomme pu» était bien Gonttant. On troa- Tera cet article réimprimé en partie dane le» M4lang€f9 de littérature et de poiiiique.

cette campagne qu'il avait achetée, en 1817, à Chateaubriand. Il avait quitté, Tannée précédente, le ministère des Aifeires étrangères, où ce même Chateaubriand Tavait remplacé ; n Madame » , la duchesse d' Angouléme, était en voyage; il était libre, seul avec ses pensées, dans cette retraite silencieuse. En ce jour de triste anniversaire, il méditait, il était tout à celle qu'il avait perdue, tout A Tespérancede la revoir.

Il prit sa plume et il écrivit :

« Au Val, 14 juillet 1823, sixième anniversaire de la mort de Mme de Staël ; été où j'ai joui de toute la liberté que me donnaient ma sortie du ministère et le voyage de Madame.

« Elle écrivait de Suède à son amie intime qui est aussi la mienne, en parlant de moi :

tt II n'y a point d'absence pour les êtres « religieux, parce qu'ils se retrouvent dans « le sentiment de la prière. *

sot MATHIEU DE MONTMORENCY

« Elle a dit à sa fille : « Le mystère « de Texistence, c'est le rapport de nos « fautes avec nos peines. Je n'ai jamais « eu un tort, qu'il n*ait été la cause d^un

• malheur. »

« Elle a écrit dans son dernier ouvrage :

• La prière est la vie de Tàme. «

« Elle a écrit dans les Dix années d'exil^ en parlant de moi : « Je ne lève jamais les « yeux au ciel sans penser à mon ami, et tt j'ose croire aussi que dans ses prières il « me répond. »

• Durant les longues insomnies de sa dernière maladie, elle répétait sans cesse l'oraison dominicale pour se calmer; elle avait appris à goûter V Imitation de Jésus- Christ,

« Mme Necker a dit dans son intéressante notice (1) : a Le juge suprême éva-

(i) En tète des Œuvrei complètes de Mme db Staël. — Souvenin et Correipondanee de Mme Récamier^ t. I, p. SOÔ. — Sur la mort de M. de Montmoreacy, roir

« luera tout. Il sera clément envers le « génie. »

M. de Montmorency devait survivre neuf ans à celle qu*il avait aimée d*une si vive affection. Sa fin fut digne de sa vie. Sa santé depuis longtemps ébranlée lui occasionnait des crises douloureuses qu'il supportait avec son inaltérable douceur. Au mois de mars de Tannée 1826, il eut une attaque» qui inquiéta sa famille; mais il parut se rétablir. Le 24 marSy jour du Vendredi saint, à trois heures de Taprès-midi, il voulut aller à Fadoration de la croix, à Téglise Saint-Tho* mas d'Aquin, sa paroisse. II était accompagné de sa femme et de sa fille. Il se prosterna devant le tombeau, pria avec ferveur.

Pour qui priait-il? Pour celle peut-être dont le salut était sa plus chère pensée et qu'il

Mme DE BoiOBTB, Mémoire$, t. III, p. 109 et l'élo(j[è prononcé par le beaa-père de la fille, le duc de Doudeaarflle, à la Chambre des Pairs, le t8 mars i8S6.

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souhaitait ardemment revoir. Au bout de quelques instants, il se releva; il dit : «Je me trouve mal • , et tomba dans les bras des assistants. On s'empressa autour de lui; mais tout fut inutile.

M. de Montmorency venait d*ezpirer.

m Itl '' TABLE DES MATIÈRES

PlUÉPAGB.

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