‹ Mathieu de Montmorency et Madame de StaëlChapitre 18 sur 38 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Cependant M. de Montmorency était toujours placé 80U8 la surireillance de la police. La conspiration du général Malet, en octobre 1812, n'avait pas contribué â relâcher le ministre de sa rigueur. Mathieu, semblet^il, n'était pas étranger à cette conspiration ; Malet avait feit figurer son nom dans le sénatus-con suite qu'il avait fabriqué, parmi les quinze membres du gouvernement provisoire (1). Le parti royaliste avait eu connaissance de cette conspiration, et fondait sur elle, de Taveu même d'Adrien de Montmorency, les plus grandes espérances (2).

(1) Voir Desmarbts, Quinze ans de haute police, ëdit. Grasilier, p. 395.

(2) Notice d'Adrien sur Mathieu de Montmorency (Herbiot, t. I, p. 324).

Aussi, Mathieu ayant été à Montmirail, chez le duc de La Bochefoucaud, en décembre 1812, le préfet de la Marne avait été invité à le surveiller activement. Mais M. de Montmorency était fort réservé, ne voyait que des personnes dévouées au gouvernement :

Mme de Montesquiou, Anatole de Montesquiou, aide de camp du prince de Neufchâtel, M. de Millon, chef d'escadron, M. de Rostignac, « chambellan de Sa Majesté » ; et le sous-préfet d'Épernay, qui donnait ces détails, ajoutait de sa plume ce piquant certificat : « Il s'est constamment bien comporté et n'a manifesté aucune opinion contraire à la soumission, à rattachement et au dévouement que tout bon citoyen doit à son souverain et à son pays! (1) »

Le moment approchait où l'exil de M. de Montmorency allait cesser, et où on allait lui permettre de rentrera Paris. Il observait

(4) ArchÎYes nationales, F^ 6569, n*2666.

dans sa conduite, dans ses lettres, une grande circonspection, toujours nécessaire ; M. de Sabran ne venait-il pas d'être arrêté, emprisonné à Yincennes pour une correspondance avec Mme de Staël (1) ?

Mais, plus encore que la prudente réserve de Mathieu, le deuil qui allait bientôt frapper sa famille devait amener l'Empereur à révoquer Tordre d'exil. En juin 1813, M. de Montmorency avait informé le duc de Rp« vigo qu'il se rendait aux eaux d'Aix pour accompagner sa fille; en même temps, il devait s'arrêter à Lyon pour voir la malheureuse duchesse de Ghevreuse mourante. Les lettres qu'écrivait de Lyon la duchesse de Luynes, sa belle-mère, faisaient prévoir un dénouement rapide; la malade crachait le sang, était d'une faiblesse extrême; elle

(i) « Vout a-t-on mandé de Paris que M. de Sabran ayait été arrêté? On ne manque pas de faire des contes et de dire que c'est pour une correspondance lointaine. Il faudrait qu'elle ne fût pas aussi innocente que la nôtre. » (Mathieu à Mme Necker, 20 avril 1813.)

avait désiré voir sa belle-sœur, Mme de Montmorency, et Mathieu avait résolu de partir avec sa femme (1). Le 6 juillet, Mme de Ghevreuse mourait. La douleur des siens fût extrême, surtout celle de Mme de Luynes, qui adorait sa belle -fille et qui l'avait soignée avec un absolu dévouement.

On accusait TEmpereur d'avoir causé, par un exil rigoureux, cette mort prématurée.

Cette accusation était injuste; mais il n'est pas douteux que Napoléon n'ait été ému de cette mort et qu'il n'ait voulu, dans un moment si cruel, donner à la famille de Mme de Ghevreuse une marque de sentiments plus bienveillants. G'est pourquoi de Dresde, le 10 août 1813, il révoquait l'ordre l'exil de M. de Montmorency. Le duc de Rovigo en informa Mathieu, qui lui répondit en ces termes :

(1) Souvenirs et Correspondance de Mme Réeamier, p. tt5 et euiv. — Archives nationalety F' 6569, n* 5^8, lettre de M. de Montmorency au duc de RoTÎgo, du 13 juin 1813.

S76 IfATHlEt) DE MONTMORENCY

• Lyon, ÎSaoût 1813.

« J'ai reçu hier la lettre que Votre Excellence m'a fait Thonneur de m'écrire du 15.

J'avais été passer quelques jours à la campagne aux environs. Avant même de profiter de la liberté qu'elle m'accorde, mon premier mouvement est de lui adresser l'expression de ma reconnaissance. J'en conserverai une particulière pour l'empressement que Votre Excellence a bien voulu mettre à m'annoncer cette nouvelle ainsi qu'à Mme de Montmorency, et pour la bonté qu'elle a mise aux divers arrangements qui m'ont regardé depuis quelque temps (1). »

Mathieu venait de rentrer à Paris, quand un triste événement vint lui rappeler le sou-

(i) ArelÛTet nationalet, ^6569.

venir de Tamie absente. Albert, le second fils de Mme de Staël, aide de camp du prince royal de Suède, Bernadotte, s'était battu en duel avec un officier de cosaques, et il avait été décapité d'un coup de sabre par son adversaire. Mme de Staël était alors à Londres, fêtée, choyée parle prince Régent et l'aristocratie anglaise. Ce fut là, au milieu des distractions mondaines, qu'elle apprit la fin tragique d'Albert. Elle ne s'était jamais très bien entendue avec ce fils, à qui elle reprochait une certaine grossièreté, ses goûts soldatesques et son amour des aventures (1). Mais enfin elle était mère, elle ne pouvait manquer d'être frappée au cœur, et cette nouvelle douleur, ajoutée à tant d'autres, émut vivement M. de Montmorency. Il écrivait à Mme Necker :

(1) Voir une lettre de Mme de Stoël à son fils Albert (Revue re'trotpective, 1834).

978 MATHIEU DE IfONTMOABNGY

« Paris, ce 17 septembre 1818.

« Quel malheureux jeune homme, pour lequel il serait cruel d'être sévère actuellement, comme tant de gens du monde ne le sont que trop, mais sur lequel, il feut le dire, la pensée ne peut jamais revenir d'une manière douce et consolante ! Quelle mère plus malheureuse encore, ce me semble, par ce qui manque à la pureté de ses regrets! J*espérais chaque jour quelques mots d'elle, qui me fissent au moins comprendre la nature de sa douleur. J'ai besoin de les recevoir, ces mots; car c^est là le grand supplice de l'absence, que l'amitié la plus sympathique doit toujours être réduite à deviner. Je sais comme le coup de foudre l'a frappée au milieu de tout ce qui prépare le moins à la douleur. Des révolutions de l'àme si subites sont toujours terribles, surtout avec une imagination si vive et un

cœur qui creuse la peine si profondément... »

Dans cette circonstance douloureuse, le bon Mathieu se désolait plus vivement encore du dissentiment radical qui le séparait de « personnes si chères ». Il ne cessait de demander au ciel avec des prières et des larmes la conversion de ses deux amies :

« Je voudrais, s*écriait^il, au prix de tous les sacrifices renverser les barrières qui nous séparent ! »

Mais la politique vint bientôt donner aux pensées de M. de Montmorency un autre cours. La chute de FEmpire était proche.

En octobre 1813 les terribles journées de Leipzig, puis la retraite de Tarmée française sur le Rhin avaient excité les espérances de l'opposition; on sentait l'Empereur atteint dans son prestige. Les royalistes s'agitaient. Mathieu de retour à Paris, avait recommencé à conspirer, et il en oubliait

un peu Mme de Staël. Le parti depuis longtemps tenait de fréquents conciliabules, en général dans les maisons d*arrét où étaient détenus MM. de Polignac et de Puyvère :

Quant à Mathieu, il restait à Paris, centre des opérations. MM. de Fitz-James, de Rohan, de laRocbejacquelein, de Yibraye et d'autres gentilshommes arrivaient des provinces pour prendre les instructions des chefs (1). A la fin de Tannée 1813, on décida d'envoyer au prétendant en Angleterre un agent sûr, M. de Saint-Victor, muni d'instructions que Mathieu lui-même avait rédigées. On souhaitait avec ardeur un débarquement en Bretagne, que les chefs vendéens se déclaraient prêts à seconder. Au commencement de Tannée 1814, lorsque les alliés pénétrèrent en France, une grande réunion eut lieu à Tours, où parurent Mathieu et Adrien de Montmo-

(1) Notice d'Adrien de Montmorency, déjà citée (Her- MOT, t. I, p. 325).

rency, MM. de Suzanet, de Ghastenet- Puységur, de Rivière : on décida de tenter un mouvement en Vendée. Mais la police veillait et les conspirateurs n'eurent que le temps de fuir; Adrien courut se cacher à Orléans et Mathieu retourna à Paris. Ce fut ce dernier qui fit adopter l'avis d'envoyer un agent royaliste, M. de Gain-Montagnac, au camp du prince royal de Suède ; ce fut lui encore qui, en avril 1814, se rendit à Nancy, où était le comte d'Artois, pour se jeter à ses pieds et lui porter les actes du gouvernement provisoire . Sa ferveur légitimiste l'avait ressaisi tout entier; elle se combinait avec sa foi religieuse, pour lui faire voir dans le rétablissement des Bourbons l'occasion offerte par la Providence d'expier un passé odieux.

Ici commence la troisième phase de la vie de Mathieu de Montmorency et, comme disait Mme de Staël, le troisième de ses enthousiasmes : après la liberté, après la reli-

S83 MATHIBD DE MONTMORENCY

gion, Tambition politique. Qui donc peut être assuré de connaître la nature humaine et de se connaître soi-même? Qui reconnaîtrait dans le chevalier d'honneur de la duchesse d*Angoulême, dans Taide de camp de Monsieur, accablé de pétitions et de requêtes, dans le futur ministre de la Restauration, le doux et pieux Mathieu qui croyait être mort au monde et ne plus aspirer pour lui et ses amies, qu'au céleste séjour? Nous sommes le jouet des événements, ils nous font ce que nous sommes; ils font apparaître en nous mille tendances diverses, ignorées de nous-mêmes, mais qui toutes procèdent de notre vraie nature.

M. de Montmorency était un enthousiaste »

un passionné et un mystique. Quand il eut perdu sa foi dans Tamour et dans la liberté, il se jeta dans la religion ; il revint à la politique, quand il crut que Dieu Ty invitait, et il apporta à défendre la cause de la légitimité et de la religion le même zèle qu'il

avait misjadis à soutenir les droits du peuple et la philosophie. Il aurait pu finir dans Tombre d'un cloître : il devint ministre des Affaires étrangères. Il n'y a rien là qui doive nous surprendre, et cette fin est aussi naturelle que l'autre.

Mais qui fut navré de la métamorphose?

Ce fut Mme de Staël . Elle était revenue à Paris au mois de mai 1814, joyeuse de revoir ses amis, ce Mathieu surtout qu'elle n'avait pas revu depuis 1811, depuis cet exil dont elle s'était proclamée bruyamment la cause.

Mais Mathieu restait invisible; à peine si elle put l'entrevoir. Elle partit à Goppet :

Mathieu n'écrivait plus, n'avait plus le temps d'écrire ; il était tout à la légitimité et à a Monsieur » , il avait repris un vernis d'ancien régime, ne parlait que de a notre heureuse et miraculeuse Restauration » (1) .

Mme de Staël était confondue. Elle ne fut

(i) Mathieu à Mme Necker de Saussure, lettre du 8 juillet 1814.

pas longtemps sans se plaindre; car elle était exigeante, ombrageuse en amitié. La douce Mme Bécamier s'entremit, réconcilia les deux amis, assura Mme de Staël que Mathieu Taimait encore. Mais ce n*était plus comme jadis; ils étaient séparés par la politique. Tout un monde d'idées que, dans le silence forcé de TEmpire, M. de Montmorency avait refoulé au fond de son cœur, remontait à la surface, le rendait chaque jour plus étranger à son amie : il avait, disait celle-ci, une attitude <* inadmissible » .

Elle était, quant à elle, fort désabusée.

Le « Corse » parti pour Tile d'Elbe et ensuite en 1815 pour Sainte-Hélène, elle s'était figuré que, d'un coup de baguette, la liberté s'établirait en France; et les étrangers occupaient notre sol ; le roi disait : a Nous accordons, nous faisons concession et octroi... » On parlait des franchises du peuple, comme si les nations n'étaient pas

nées affranchies (1) ! II en était résulté que Mme de Staël intriguait contre les Bourbons et la Chambre introuvable, comme elle avait intrigué contre Bonaparte. Les réunions de Clichy prenaient une teinte accentuée d'opposition libérale, et il était difficile au chevalier d'honneur de la duchesse d'Angouléme, à Taide de camp de Monsieur d'y paraître. Mme de Staël en souffrit vivement : elle souffrit de sentir le relâchement de liens qu'elle croyait éternels ; elle fut effrayée de la distance qui la séparait de cet homme, pour elle la vivante image de Tamitié.

La mort, qui anoblit tout, devait seule rendre à cette amitié son véritable caractère.

(i) Lettre de Mme de Staël du 27 octobre 1815 à Mme Rëcamier.

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