CHAPITRE PREMIER
Ce fut en 1 790, à Tépoque de TAssemblée constituante, que Matjbieu de Montmorency devint Tami de Mme de Staël. Il avait alors vingt-trois ans (1).
Après avoir fait de brillantes études au collège du Plessis, Mathieu-Jean-Félicité de Montmorency-Lavàl était entré au régiment
(i) GouTernetir Mohris, Journal, trad. Pariset, p. 230.
— Lettre de Mme de Staël du 30 septembre 1810 : « Mathieu y l'ami de vingt années » . — Lettre de M. de Montmorency du 15 juillet 1817 à Mme Necker de Saussure : « Cette amitié pour moi datait de yingt-sept ans. »
— M. de Montmorency était né le 10 juillet 1767.
d' Auvergne, dont son père, le vicomte de Laval, était colonel. De là, il était passé à Mestre-de-camp g^énéral Dragons, puis à Colonel général Dragons; il avait servi dans la guerre d'Indépendance, et il avait rapporté d'Amérique, comme ses jeunes compagnons, des idées nouvelles sur le gouvernement des peuples et sur la liberté. Formé par les leçons de Tabbé Sieyès, qui avait été son précepteur, il représentait à merveille, au début de la Révolution, cette aristocratie généreuse, enthousiaste, sensible, qui aspirait à faire le bonheur du peuple, tout en conservant la royauté. Gouverneur des ville et château de Gompiègne, capitaine des gardes du comte d'Artois, conseiller du roi, bailli de robe courte au bailliage royal de Montfort-l'Amaury, il avait été élu, à vingt et un ans, député aux États généraux pour la noblesse de Montfort.
A l'Assemblée nationale, dont il était le plus jeune membre, il s'était rangé parmi
les constitutionnels, c'esi-à-dire parmi ceux qui voulaient conserver le pouvoir royal, mais avec une constitution destinée à don* ner au peuple les garanties nécessaires,' et, en toute occasion, il avait manifesté avec éclat, comme on disait alors, son amour de la philosophie et des lumières. Le 1" août 1789, prenant la parole à TAssemblée, il demandait qu*on déclarât les Droits de rhpmme, avant de s'occuper de la constitution : a La vérité conduit le bonheur, s'écriait-il. Serions-nous ici, si les lumières de la sagesse n'eussent dissipé les ténèbres, qui couvrent notre horizon? v Le 5 août, il donnait lecture de Tarrété pris dans la fameuse séance de la veille, sur la proposition du vicomte de Noailles et du duc d'Âîguillon, pour abolir les servitudes féodales. Le 17 août, il était nommé secrétaire de l'Assemblée. Le 19 juin 1790, s'associant de nouveau à la déclaration des Droits de rhomme, il demandait, « dans ce jour de
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ranéantissement général de« distinctions antisociales t* , qu'on abolit toutes les armes et armoiries et la « vaine ostentation des livrées » : « Que tous les Français, s*écriaitîl, ne portent plus désormais que les mêmes enseignes, celles de la liberté !» Le 1 1 juillet, il faisait partie de la députation de FAssemblée, chargée d'assister à la translation des restes de Voltaire au Panthéon. Le 27 août, il proposait le décret qui déclarait Jean-Jacques Rousseau « digne des honneurs décernés aux grands hommes par la patrie reconnaissante » . Il méritait qu'on mit au bas de son portrait, gravé par Vérité, ce quatrain, qui peint l'esprit du temps :
Fidèle aux droiu du peuple et sensible à ses maux, Quoiqu'au printemps de Tâge il passe ses rivaux, C'est de lui qu'on peut dire : « A des âmes bien nées, La vertu n'attend pas le nombre des années ! »
Au physique, M. de Montmorency était grand, mince, très blond, avec ce brillant
de la jeunesse, qui attire tous les cœurs. Il arait la parole élégante et facilei un air de noblesse et de distinction un peu hautaine»
et ces manières élégantes et polies, qui étaient celles d*un Narbonne, d'un Talleyrand et de tous les gens de Tancienne cour.
Au moral, il avait une àme chevaleresque, ingénue, des passions ardentes. Il s'était laissé marier, pour des raisons de famille, avec sa cousine germaine, Hortense de Luynes; mais, suivant Thabitude d'un temps où les liens du mariage étaient très relâchés, il s'occupait très peu d'elle. Il était follement épris d'une autre cousine, la jeune marquise de Laval. Celle-ci, comme beaucoup de femmes de la société, donnait fort dans les idées du jour, conseillait, encourageait son amant, quand, en 1790, une brusque catastrophe vint rompre cette liaison : Mme de Laval mourut des suites d'un refroidissement qu'elle avait pris A la fête de la Fédération. Le désespoir de
Mathieu fut affreux : on le crut, il se crut lui-même inconsolable (1).
Ge fut alors qu'il connut Mme de Staël. Il Taima et il en fut aimé (2) .
Elle avait vingt^quatre ans ; elle était déjà célèbre. Elle avait été élevée dans le salon de Mme Necker, parmi toutes les gloires littéraires, philosophiques du siècle finissant. Elle avait pour père un ministre du roi, rhomme le plus populaire de France,
^ (i) Mme DE BoiOHE, Mémoires, t. III, p. 104.
(2) Jusqu'où cet amour alla-Ml? Sainte-BeuTe affirme^ d'après Mme Récamier, que Mathieu ne fut pas écouté, parce que Mme de Staël avait alors • soo goût déclaré pour M. de Narbonne ». (Causeries du lundi, t. XI, p. 438.) Sainte-Beuve s'avance beaucoup. Mme de Staël n'était 'pa« exclusive ; elle ne le fut jamais. TTn homme portant un des plus beaux noms- de l'aristocratie française, jeune, aimable, éloquent, passionné, avait bien du pouvoir èur elle. « Les trois hommes que j'aimai le mieux dans ma jeunesse, a-t-elle écrit^ Talleyrand^ Nar^ bonne, Mathieu... » Ëût^elle mis M. de Montmorency dans la société des deux premiers, s'il n'avait pas eu les mêines droits sur son cœur? Et d'ailleurs, faut-il attacher à ce point plus d'importance que Mme de Staël n'en attachait elle-même?
celui vers qui étaient tournés tous les regards, toutes les espérances. Elle avait déjà écrit ses Lettres sur JeanJacques RouS" seau; elle était la femme de Tambassadeur de Suède, avait le salon le plus fréquenté de Paris et, par son action personnelle, par ses relations, par son esprit d'intrigue, exerçait sur Topinion et sur les affaires une influence prépondérante.
On se fait difficilement, de nos jours,' dans notre démocratie, une idée de la puissance illimitée des femmes dans cette société raffinée du dix-huitième siècle, au début de la Révolution; mais il faut bien l'admettre, puisque, sur ce point, tous les témoignages concordent (1). Les femmes dirigeaient toutes les conversations, et c'était dans les salons, dans les boudoirs, que s'élaboraient
(i) Cf. GouYemeur Mobbis, qui, en sa qualité d'étranger, en fat plus vivement firappé, et Mme de Staël ellemême : Contidérationt ttir la Révolution française, S* partie, chap. xrii.
s MATHIEU DE MONTMORENCY
les secrets de la politique. Un orateur ne se risquait à prendre la parole à TAssemblée qu'après avoir lu son discours chez son amie, devant un cercle choisi d'auditeurd; on approuvait, on blâmait, on corrigeait.
M. de Glermont-Tonnerre, n'ayant pas, un jour, chez Mme de Staël, obtenu Tassentiment de Tauditoire, s'en alla très mortifié (I). Les femmes à la mode, Mmes de Ghastellux, de Flabaut, de Beaumont, de Montmorin, de La Fayette, de La Châtre, de Laborde, et tant d'autres jouaient le rôle de confidente et d'Égérie. Mais nulle ne pouvait se comparer, pour l'influence, à Mme de Staèl. Elle se plaisait à réunir chez elle les partis opposés, surtout les constitutionnels, parmi lesquels brillaient au premier rang son ami le plus cher, l'élégant et spirituel Narbonne, l'évéque d'Autun, TaUleyrand, qui avait une liaison avec Mme de
(1) OouTenieur Mobbh, p. l$i.
ET IIADAIIB DE STAËL f
Flahaut» avaat d*en aroir une avec Mme de Staël; Glermont-ToniieiTe» Moatesquiou, Lally-ToUendal, Jaucourt, les deux Lameth et enfin Mathieu de Montmorency. Jamais on n'avait vu « ni tant de vie, ni taijt d'esprit (1) » ; on savait unir toute la vigueur de Ta liberté à toute la grâce de la politesse ancienne. L'amour et la politique voguaient de conserve vers le pays fortuné, où l'humanité, <iélivrée de ses maux, connaîtrait enfin le bonheur.
C'est dans ce cercle brillant que Mathieu de Montmorency vit Mme de Staël. Elle était courtisée, adulée, enivrée d'encens et d'hommages; il avait le prestige d'un beau nom, d'un amour romanesque, d'une grande douleur. Il l'aima, d'abord parce qu'elle avait connu l'amie, celle dont il pleurait la perte ; et il l'aima ensuite pour elle-même, pour ses émiaentes qualités, pour sonesprit*
(1) ConêidérationSf ekap. oîté.
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pour son cœur. Elle prit plaisir à roir ce jeune homme si noble, qui n'avait ni Tégfoïsme d'un Talleyrand, ni la sécheresse d'un Narbonne; elle s'intéressa à sa douleur; elle le reçut plusieurs fois, mystérieusement (1). Ainsi commença une liaison qui dura ying[t-sept ans et que le temps devait épurer sans l'affaiblir; et, plus tard, quand les Narbonne et les Talleyrand s'éloi^èrent d'elle, Mme de Staël aima dans Mathieu l'ami fidèle, mais aussi le témoin d'une époque enchantée, dont le souvenir restait gravé dans son cœur.
Les événements de 1792 vinrent, comme là foudre, disperser cette brillante société : le 10 août d'abord, puis les massacres de septembre. Narbonne et un autre ami de Mme de Staël, probablement M. de Montmorency, avaient trouvé asile à l'ambassade de
(i) Gouverneur Morbis, p. 230. Mme de Suël fait dire à Gouvemeor Morrif qu'elle ne reçoit pat, et, au même moment, il Toit entrer M. de Montmorency.
Suède. Narbonne s'était échappé à grandpeine de Paris, par le moyen d'un feux passe-port que lui avait procuré Mme de Staël ; il était passé en Angleterre, où Mathieu Tarait rejoint. L'ambassadrice, après avoir sauvé la vie à Jaucourt et à Lally- Tollendal, avait résolu de quitter Paris le 3 septembre, le jour des massacres. Arrêtée par la populace, conduite à THôtel de Tille, elle avait échappé, grâce à Manuel, procureur de la Commune, au danger qui la menaçait. Le lendemain, Tallien la conduisait aux barrières, et, avec une seule femme de chambre et un gendarme chargé de l'escorter, elle prenait le chemin de la Suisse.
Le 7, elle arrivait à Coppet, brisée d'émotion et de fatigue, — elle était enceinte, — bouleversée du malheXir de ses amis (1). Trois mois après, en décembre, à peine remise de ses couches, incapable de se contenir,
(1) Mme Necker à MeUter, du 9 septembre.
It MATHIEU DB MOBfTMORBNGY
malgré les instances et les larmes de $e% parents, elle volait vers rAng[leterre. Elle allait à Londres d*abord, puis dans le comté de Surrey, où elle louait cette g^rande maison de Juniperhall, où elle réunissait encore une fois ses amis, Narbonne, Talleyrand, Jaucourt et son amie, Mme de La Châtre, enfin Mathieu de Montmorency.
G*était le moment où se déroulaient en France de terribles événements : le procès du roi, sa condamnation, sa mort. La petite colonie, consternée, impuissante, assistait de loin à cette tragfédie, dont elle s'accusait d'être en partie la cause. N'était-ce pas M. Necker qui, par ses conseils, avait déchaîné la Bévolution, ébranlé le pouvoir royal? N'étaient-ce pas aussi les « constitutionnels »? Et n'étaient-ils pas plus coupables encore, ces gentilshommes qui, par une imprudente générosité, avaient trahi le ehef de la noblesse, mis sa vie en péril et forfait A Thonneur? Mais Mme ^e Staël avait
en 80Ù père une foi profonde ; elle avait le culte de la liberté, elle n*étaitpa8 Française : sa douleur, pourtant sincère, en était atténuée. Talleyrand, sous des dehors fins et gracieux, avait en lui un incurable égolsme, Narbonne une légèreté, qui leur faisaient supporter ces malheurs. Mais TAme délicate et sensible de Mathieu, plus jeune que ses compagnons, souffrit davantage; son loyalisme s'émut; il se reprocha ses enthousiasmes, il s'accusa de ses fautes, et dès lors parurentenlui les premiers symptômes d'une crise morale, que devait faire éclater bientôt une soudaine catastrophe.
Dans Tété de 1793, au mois de juin, Mme de Staël rentrait en Suisse. Elle s'installait, non pas à Goppet, qui était trop rapproché de la frontière française, mais près de Nyon, dans une campagne (1). Ce fut dans ce séjour et à Lausanne qu'elle
(i) Lettres inédites de Mme de Staél à Meiâter, p. 96.
passa les derniers mais de 1793 et les premiers de 1794. A peine installée, elle s'était préoccupée de faire venir près d'elle ses amis. Il fallait beaucoup de prudence, des négociations délicates ; le gouvernement de Berne s'inquiétait de la présence des émigrés. Dès le mois d'octobre, Mathieu de Montmorency et M. de Jaucourt avaient rejoint Mme de Staël, grâce à de faux passeports suédois qu'elle leur avait procurés.
En décembre, Narbonne arrivait à son tour, sous un nom espagnol. Mme de Staël eût bien voulu faire venir également celui qu'elle appelait alors son «aimable» ,son a excellent ami V , Talleyrand (1). Mais Berne s'y opposait, à cause des opinions démocratiques de l'évéque d'Autun; et, en février 1794, elle avait eu la douleur d'apprendre qu'en vertu de VAlien Bill, Talleyrand était renvoyé d'Angleterre. « Depuis la Révolution, écri-
(1) Lettrei inéd. a MeUter, p. 102.
vait-elle, voilà pour moi le plus graad des malheurs! » D'ailleurs, nullement découragée, elle redoublait d'activité en faveur de ses apiis. Mathieu n'étant plus en sûreté à Nyon, elle l'envoyait à Zurich, le recommandait à Meister, en attendant qu'elle allât le rejoindre (1). En même temps, elle luttait pour arracher à la mort ses victimes : le jeune du Ghayla, neveu de M. de Jaucourt, Mme de Laval, mère de Mathieu de Montmorency, la princesse de Broglie, Mmes de Laborde, de Noailles, par le moyen de faux passe-ports, lui durent la vie.
Mme Necker était morte le 15 mai 1794.
Tandis que M. Necker, inconsolable, restait enfermé dans son château de Beaulieu, près de Lausanne, Mme de Staël s'était installée avec toute sa société dans une autre campagne, à Mézery. Mathieu, revenu de Zurich y vivait en paix avec son amie, quand, au mois
(1) Lettres inéd. a Meister, p. 107,
I« MATHIEU DE liOMTMOBEKICY
de juin, éclata la crise décisiTei qui trantforma sa vie. Il apprit, de la bouche même de Mme de Staël, que son frère, Tabbé de Laval, venait d*étre guillotiné, sa femme et sa bellemère, la duchesse de Luynes, arrêtées, sa mère, Mme de Laval, transférée dans les prisons de Paris (1).
Il tomba dans un profond désespoir, versa beaucoup de larmes. Puis, rentrant en lui-même, il réfléchit, vit dans ce coup du sort un châtiment céleste : sans doute, la main de Dieu le frappait pour qu'il expiât, pour qu'il revint dans la voie du salut et de la vérité. Il eut horreur de sa vie passée; il abjura son scepticisme, sa vaine philosophie, et il se réfugia, éperdu, au pied de la croix, comme près du seul asile qui convint à sa douleur. Dans ses longues promenades au bord du lac, devant ces hautes montagnes^ ces eaux si pures qui
(1) Considérations sur la Bévoluiion française, t. II, p. 135. — Lettres inéd. a Meister, p. 115.
reflétaient Tazur du ciel, il réfléchit. profondément au mystère de la destinée ; il fut saisi tout entier par cette grande pensée de la mort, il s'humilia, détruisit en lui pour jamais Torgueil humain, Tégoïsme, la folle yanité. Pareille crise devait un jour éclater aussi dans Tàme d'un Chateaubriand; mais ce qui devint bientôt chez lui attitude littéraire, fut, pour Mathieu, le principe d'une vie nouvelle. Ce jeune homme de vingt-sept ans renonça à Tambition, à Tamour; il dompta Tardeur de son caractère, ou plutôt cette ardeur se tourna tout entière vers la religion; il fut le doux Mathieu, « pieux comme il était blond » (1) . Mme de Staël, en vraie femme du dix-huitième siècle, s'étonna d'abord, s'inquiéta de cette métamorphose; puis, comme aucun grand sentiment ne lui était étranger, elle subit l'ascendant de cette âme si pure^ et une nuance nouvelle, le res-
(1) MoRTiFS, Mémorial, t. II.
pect, se mêla dans son cœur à l'ancienne affection. Mathieu devint pour elle un conseiller, une sorte de directeur laïque, à qui elle osa confier toutes ses tristesses et toutes ses douleurs.
De son côté, M. de Montmorency n'eut plus qu'une pensée : amener sur le calme rivag^e, où il avait trouvé la paix, celle qui restait exposée aux tempêtes des passions ; tâche difficile, qui eût effrayé tout autre, mais à laquelle il apporta une obstination douce et tendre, une inlassable charité.