CHAPITRE II
Dans cette même année 1794, M. de Montmorency se lia avec celle qui devait être pour lui, dans cette œuvre de direction, la plus précieuse des collaboratrices : c'était la propre cousine de Mme de Staël, Mme Necker de Saussure.
Elle était âgée de ving[t-huit ans, étant née, comme Mme de Staël, en 1766. Mais il eût été difficile de voir deux personnes plus différentes. Mme de Staël avait de beaux bras, des yeux rayonnants de vie et d'intelligence ; mais la taille était massive, le teint du visage cuivré, enflammé, le nez trop fort, les lèvres épaisses. Mme Necker, au contraire, avait un visage ovale, des traits fins et réguliers, lé teint blanc, la taille parfaite; toute sa personne respirait cette douceur et
cette grâce féminine, qui manquaient complètement à Mme de Staël, a Je donnerais, lui disait celle-ci, la moitié de Tesprit qu'on m'accorde pour la moitié de la beauté que vous avez (1). »
Elle était aussi fort instruite. Fille de Fillustre savant Bénédict de Saussure, elle avait appris la minéralogie, la botanique^ Thistoire naturelle, avait étudié le latin, savait trois langues vivantes, l'italien, l'anglais et l'allemand. A l'âge de dix-neuf ans, en 1785, Mlle de Saussure avait épousé Jacques Necker, fils de Louis Necker de Germany et neveu du ministre de Louis XVI, capitaine de cavalerie au régiment de Royal-Allemand ; elle était ainsi devenue la cousine de Germaine Necker qui, au mois de janvier de l'année suivante, épousait le baron de Staêl- Holstein. Mais, comÎBe il arrive parfois entre deux personnes destinées à se lier de la plus
(i) MOMTIMB, t. II, p. 84.
étroite amitié, les premières relations avaient été froides. En 1787, la jeune Mme Necker était venue à Paris, avait été reçue à Tambassade de Suède. Mais Tambassadrice, lancée dans un tourbillon de fêtes et de réunions mondaines, ne fit, semble-t-il, guère attention à sa charmante cousine.
Celle-ci, d'un esprit très fin, mais de nature modeste et discrète, avec un peu de raideur genevoise, fut effarouchée par cette existence théâtrale, cette représentation perpétuelle, ce manque absolu de réserve, qui frappaient chez Mme de Staël. Ce ne fut que plus tard, en 1792 et surtout en 1793, quand Mme de Staël revint d'Angleterre, dans le séjour forcé qu'elle fit à Goppet, Nyon, Lausanne, que les deux cousines apprirent à se connaître et que se forma entre elles cette douce intimité, qui dissipa les premiers nuages (1) .
(1) Lettret inéd. de Mme de Staél, ëdit. Usteri et Ritter, p. 121 y du 26 septembre 1794 : « Mon amie intime, la plut aimable, la ploi ipirituelle personne du monde... •
Au moral, elles étaient, comme au physique, très différentes. Mais ces différences ne sont-elles pas nécessaires dans ce sentiment mystérieux qu'on nomme Tamitié?
Chacune des deux natures cherche à s'y compléter, un instinct secret la g^uide vers les qualités qui lui manquent et qu'elle découvre dans sa compagne. Mme Necker de Saussure avait de l'imagination et de la sensibilité, mais non pas cette imagination dévorante, cette sensibilité exaltée, qui consumait la vie de sa cousine. Elle menait une existence beaucoup plus retirée, s'occupait avant tout de sa famille et de ses enfants, avait su renfermer dans le cercle régulier des occupations domestiques un esprit supérieur. Elle avait dans le caractère un fond de gravité et de sérieux, qui faisait contraste avec la perpétuelle agitation de Mme de Staël. Ce n'était pas qu'elle manquât d'esprit; elle en avait beaucoup, et du plus fin; mais elle n'éprouvait pas le
besoin de le montrer, de Téialer à tous les regards. Elle n'avait pas été gâtée par le monde et les succès de salon, comme sa cousine. La petite société de Genève lui suffisait; elle vivait sans regret dans ce pays semblable « aux ruches d'abeille, où chacune fait sa niche pareille à celle de l'autre » (1) . Mme de Staël y fût morte d'ennui.
Mais la première et la plus éminente de ses qualités, c'était un tact, une délicatesse admirable dans les questions de cœur, une bonté attentive, toujours en éveil, prête à se dévouer, sans fracas et sans bruit. Elle devina ce que la brillante existence de Mme de Staël recouvrait de tristesses et de douleurs; elle fut touchée de ce qu'il y avait en elle de bonté, de générosité; elle fut indulgente pour des fautes, qui étaient, en grande partie, imputables à la singulière éducation qu'elle avait reçue, au milieu où
(1) Mme de Staël à Mme Necker de Saussure (Weimar, 31 janvier 1804).
elle vivait, à son mariage, qui était lasouf' france intime de sa vie, et elle devint peu à peu la confidente nécessaire, celle à laquelle on ouvre son âme et devant qui on laisse déborder ses peines. Ce fut la raison de Tamitié passionnée que lui voua Mme de Staël. Elle admira, elle aima cette belle personne, à TcKistence si calme et si pure, si différente de la sienne.
Les nobles âmes se cherchent. A Goppet, à Nyon, à Ouchy, à Lausanne, Mathieu de Montmorency vit Mme Necker : il alla d'instinct vers elle. Ils s'aimèrent d'abord en Mme de Staël. Ils la voyaient dévorée par ses peines; ils savaient que sa vraie vie était celle du cœur, que l'autre n'était qu'un vain décor, derrière lequel se jouait la plus émouvante tragédie; et ils conclurent entre eux une alliance touchante pour la protéger contre elle-même, contre ses passions, contre ses fautes. Ainsi s'établit entre Mathieu et Mme Necker une inti-
mité très douce, dont Mme de Staël fut Torigine. Mais, à soo insu, peu à peu, M. de Montmorency fut séduit par le charme de l'amie, et il conçut pour elle une sorte d'amoureuse amitié, où revenait sans cesse le nom de Mme de Staël, mais dont celle-ci n'était plus la seule cause.
Le 12 août 1794, il lui écrivait de Mézery, près Lausanne, où il était avec Mme de Staël, pour lui donner des nouvelles de leur amie. Narbonne, pourchassé d'asile en asile par les autorités de Berne, venait enfin d'arriver à Mézery, muni d'un passe-port angolais, et il semblait que pour la petite société allait commencer une existence plus douce.
« Mézery, prêt Lausanne, ce 12 aoàt 1794.
tt Mme de Staël a passé son été dans une solitude près de Lausanne, qu'un nouvel arrivant est venu embellir. Vous Pavez vu
en Angleterre (1) , et vous aurez été contente de son esprit, comme il a été enchanté du vôtre ; et les premiers moments de l'arrivée, et rhabitude de la vie qui lui succède, tout cela s'est arrangé d'une manière douce et simple, qui, j'espère, laissera trouvera notre amie le bonheur qu'elle mérite. C'est mon unique but. Il faudrait quelques nuances de plus pour vous faire un tableau exact; mais je les renvoie soit à la confiance que vous lui avez inspirée à elle-même, soit aux conversations que j'aurai le bonheur d'avoir avec vous. Les conseils de votre amitié sont excellents, et j'ai été bien frappé d'une lettre de vous qu'on a daigné me montrer, et où se trouvait tout ce que l'esprit peut voir, tout ce que le cœur peut sentir. »
Hélas, quelques semaines plus tard, cette vie si calme, qu'avait espérée le bon Ma-
(i) Au court d'un Toyage que M. et Mme Necker avaient fait en ce pays pendant la révolution genevoise. (Note de M. Guillaume Fatio.)
ihieu, était troublée par de nouveaux orag^es. Un voyageur était arrivé à Lausanne, qui devait tenir dans l'existence de Mme de Staël, une place bien grande. C'était un jeune Suisse de vingt-sept ans, originaire de Lausanne, qui, après de folles passions et de fréquents coups de tète, avait fini par s'échouer en qualité de chambellan dans une petite cour d'Allemagne (I), où il s'ennuyait fort. îlj avait fait un sot mariage, était sur le point de divorcer et revenait au pays pour mettre un peu d'ordre dans ses affaires et revoir une vieille amie qu'il avait à Colombier, Mme de Gharrière. Benjamin Constant — c'était lui — se fit présenter à Mme de Staël, et, du coup, l'image de la pauvre Mme de Gharrière pâlit dans son cœur. Ce fut à la fois un amour de tête et de coeur, où l'admiration pour de brillantes facultés, le goût de l'esprit, l'imagination jouaient leur
(i) A Bninswick.
as MATHIEU DE MONTMORENCY
rôle, et aussi le désir évident de s'attacher à une personne célèbre, de profiter de ses immenses relations et de son influence.
Mathieu fut consterné. Il avait espéré pour son amie le repos, et voilà que, de nouveau, la passion se levait avec ses tempêtes ! Et quel était le héros de ce nouvel amour? Ce n'était pas un homme de cour et de vieille aristocratie, comme Narbonne, soucieux de la noblesse et de Félégance des manières, mais un bizarre personnage, long et fluet, myope, portant lunettes, coiffé de cheveux roux, en proie à une perpétuelle agitation de Tesprit et du corps, affligé de tics et de manies, démocrate, jacobin, rêvant rétablissement de la république en France, aussi philosophe que M. de Montmorency était religieux et fort occupé d'écrire, sur le dos d'un jeu de cartes, un ouvrage sur les religions. D'abord Mme de Staël avait été choquée par l'étrangeté de cette figure ; puis elle fut flattée de l'admiration qu'elle lisait
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dans ses yeux, séduite par Tesprit étincelant, la verve de ce jeune homme, amusée, touchée des efforts qu'il faisait pour lui plaire. Constant s'était juré de faire sa conquête, et il n'épargnait pas sa peine. Un jour même, ou plutôt une nuit, il avait eu l'audace de jouer chez Mme de Staël, une scène de comédie dont il était coutumier, et qui avait porté au comble l'antipathie qu'il inspirait à M. de Montmorency. Mais il faut laisser la parole à lïorvins, qui tenait ce récit de M. de Château vieux, témoin de la •scène (1).
tt Le soir d'un jour où son humeur avait dégénéré en véritable misanthropie, à minuit, comme chacun était ^retiré dans son appartement, des cris affreux et douloureux se firent entendre dans le sien. Les domestiques accoururent et le trouvèrent dans son
(i) NoRTiNS, Mémorial, t. II, p. 97. Comparez U scène de comédie analogue que joua Gonatant à Mme et à Mlle Pourrat, mais «ans succès.
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lit, pâle, défiguré, en proie au plus vio-' lent délire et à d'atroces convulsions. Alors ils jetèrent Talarme dans le château en criant : « Au secours! M. Constant se meurt! n De toutes parts, on accourut en négligé de nuit. J*allai appeler Mme Rilliet (1) , qui s*empressa de me suivre chez le malade. Alors Constant, tournant vers elle un regard qui semblait être le dernier, lui dit d'une voix défaillante : « Ah! Madame, dites-lui que je meurs pour elle. Ah! priezla, au nom d'un mourant, de venir recevoir un dernier adieu, s'il en est encore temps, et que je meure heureux, après l'avoir vue ! » Vivement émue, Mme Rilliet disparut. Mme de Staël était déjà couchée : « Levez-vous, ma chère, cria-t-elle en entrant brusquement, Constant se meurt. Il veut vous voir avant de mourir, n II ne fut pas difficile à Mme Rilliet de faire passer son
(1) Mme Rilliet-Huber, une Aeê meîlleuref amiet de Mme de Staël.
émotion dans Tàme si impressionnable de Mme de Staël. « II y va de la vie, lui dit celle-ci, je vous suis! »
« Pendant ce temps, j'étais entré chez Mathieu, que je trouvai en robe de chambre de piqué blanc, lisant les Confessions de saint Aug^ustin. Au premier mot, sortant tout à coup de la placide sérénité de sa charité chrétienne, et comme profané par de telles nouvelles, il s'écria avec un accent de vieille aristocratie : « Qu'on jette parla fenêtre cet homme, qui ne fait que troubler cette maison et qui la déshonore par un suicide! »
Cette boutade fut si franche que, malgré le sérieux de l'aventure, je ne pus m'empécher de rire. Cependant, au nom de Mme de Staël, Mathieu se leva de son fauteuil, alluma froidement son bougeoir et me suivit chez Constant.
«Tout le château, maîtres et valets, entourait son lit, où il se débattait et poussait des cris déchirants, quand parut Mme de
Staël. A cet affreux spectacle, elle s'écria éperdue : « Malheureux! Qu'avez-vous fait ! ... Le médecin ! Le médecin ! » Ces mots rapides entrecoupés de sanglots, produisirent un effet magique : « Ah ! c'est vous, « dit le moribond, c'est vous ! Vous me rapu pelez un moment à la vie... » — m Ah!
M vivez! vivez, cher monsieur Constant, je « vous en conjure! » Ces mots furent jetés avec l'accent d'un véritable désespoir, car l'altération du visage de Constant ne nous laissait aucune espérance ; mais lui : a Ah ! puisque vous l'ordonnez, je tâcherai de vivre... » Et il y était si bien parvenu que, saisissant la main de Mme de Staël avec une sorte d'étreinte nerveuse dont elle fut effrayée, il y imprima un long baiser... Le miracle de sa résurrection n'était plus douteux pour aucun de nous, quand le médecin arriva. Alors pour ne pas gêner la confession de Constant, chacun se retira un peu moins attendri, et Mathieu disant : « Quelle comé-
ET MADAMB DE STAËL aS
« die, bon Dieu ! n ralluma son bougeoir et remonta chez lui. »
Mais cette comédie se compliquait d^une autre, qui avait, dans Tàme de Mathieu, un retentissement plus douloureux. Sa mère, Mme de Laval, sauvée des prisons de France grâce au dévouement de Mme de Staël, était arrivée à Lausanne et à Mézery> et loin de témoigner de la reconnaissance à sa bienfaitrice, elle avait senti se réveiller contre elle une vieille antipathie. C'est que Mme de Laval avait, depuis longtemps, une liaison avec M. de Narbonne, que M. de Narbonne était rhôte de Mézery et Tami de Mme de Staël. Mme de Laval, mordue par la jalousie, « prit l'attitude d'une femme outragée, qui réclame son bien (1) », et elle conçut un plan machiavélique : détacher Mme de Staël de Narbonne et la jeter dans les bras de Constant. Elle favorisa secrètement Benja-
(1) NoRTiRS, Mémorial, t. II, p. 96.
min, elle le plaignit, elle T encouragea.
Constant accueillit arec joie cette alliée, que la fortune lui envoyait ; il redoubla d'ardeur. M. de Montmorency s'étonna d*abord, sans comprendre, de la sympathie que sa mère témoignait à Constant; et, quand il comprit, il était trop tard.
Quelle singulière figure, que celle du religieux Mathieu, égaré dans cette intrigue d'amour, où il passe, comme M. de Chàteauvieux le représente, candide et vêtu de blanc, un Saint-Augustin à la main !