LANDAIS. [ VOUS
Pour moi?
ROBERT
D’abord, voyons cette tapisserie.
Revenant.
Personne !
LANDAIS
Expliquez-vous, Robert, je vous en prie.
ROBERT
Savez-vous bien là-bas ce qui m’est arrivé?
Des voleurs m’ont surpris, qui m’ont tout enlevé î
LANDAIS
Eh bien!
ROBERT
Votre police est en défaut, mon maître!
Et ce vol vous regarde autant que moi peut-être...
LANDAIS
Que voulez-vous dire ?
ROBERT
Ah! c’est que j’étais porteur D’un message du roi, message accusateur,
Qui vous compromet, vous!
LANDAIS
Moi!
ROBERT
Du moins je soupçonne, Que celte trahison touche à votre personne !
LANDAIS
Je ne vous comprends pas.
ROBERT
Certes Paris est plein D’un sale populaire, à tous vices enclin ;
Notre grande cité de malfaiteurs fourmille:
Pipeurs. ribleurs de nuit, larrons, vaste famille, Race patibulaire, et que vomit le soir La cour miraculeuse, égout fétide et noir!
La ville est chaque nuit de ces démons peuplée; Mais jamais leur audaccà ce point n'est allée Qu’il faille à nos bourgeois , trcmblans d’un tel
[séjour,
Une escorte d’archers pour marcher en plein jour.
C’est au prévôt de Nante a venger votre injure. Tout vous sera rendu ce soir, je vous le jure... M&is...
ROBERT
Tout, avez-vous dit?
Robert, soyez certain
Qu’on punira ce soir le vol de ce matin.
Mais celte trahison... dites, que signifie...
ROBERT.'
Ce secret que tout bas ma crainte vous confie N’est plus le mien....
LANDAIS
Robert, que je sache...
ROBERT
Ecoutez :
De Louis dès long-temps les regards irrités Suivent les sourds complots que nourrit en silence La cour du duc breton contre la cour de France,; François deux, apres tout, n’est du roi très-chrétien | Que le premier vassal et le premier soutien.
Sa place, qu’il oublie, est aux marches du trône;
Et pourtant ses, édits, scellés en cire jaune, Ainsique ceux du roi, placardés en tout lieu,
Le font duc souverain par la grâce de Dieu :
Déjà, pour châtier d’anciennes insolences,
On a fait vers le duc marcher dix mille lances. Mais ce n’est point assez, cl maintenant il faut Que la guerre chez vous se réveille en sursaut,
N est-ce pas ? A Sentis, nous l’avions endormie;
Mais de votre vieux duc la noblesse ennemie Lasse d’un tel repos s’agite en ce palais,
Et tend sa main brclonncà Richard trois, l'Anglais! Digne alliance! un roi meurtrier et parjure.
Dont le règne est la-bas souffert comme une injure, Vous enverrait ici des soldats blasonnés Aux armes d Angleterre; et vous, déterminés A tenir contre nous, dans votre indifférence.
Vous vous feriez Anglais pour combattre la France! 1
LANDAIS
Quelle preuve avez-vous ?
ROBERT
Ah ! les preuves, tantôt Je les avais encor: C’est un hardi complot Que le vOlre! Pourtant, il eût fallu, messire,
Ne point le raconter, surtout ne point l’écrire. LANDAIS.
Ne point l’écrire?
ROBERT
Non; vous ne comprenez pas !...
Parmi tous ces papiers, qu’on m’a pris à deux pas De chez vous, sc trouvaient, je ne puis vous le taire, Quelques lettres du duc au Néron d’Angleterre...
"A ces lettres parfois, Richard a répondu ; *
'Mais un jour sou courrier en chemin s'est perdu. •Louis onze, en Artois, apprit ce jour-là même ‘Vos desseins criminels contre son diadème.
“Furieux, il me lit venir, et se signant “Comme un soldat blessé qui prie en s’indignant: |
* « D’Estoutcvillc, il faut, me dit-il, et sur l'heure, “M’aller quérir le duc François en sa demeure;
* Mc l’amener à Tours !... Riais plus calme il reprit : *Non pas, d’Estouteville, au nom du Saint -Esprit,
* Ne faites pas cela; car, par ma Notre-Dame,
*C’est autre chose ici que de vous je réclame!
* N’allcz donc pas à N'ante encore... mais tâchez ’De suivre le complot dans ses ressorts cachés.
• Les vers précédés U' un astérisque soût supprimés à ht représentation.
“Saisissez chaque lettre; arrangez tout de sorte ’ Que leur fourrier lui-mème ici vous les apporte;
l’ayez, donnez de l’or. 11 ne faut épargner “Rien pour connaître tout: intriguer, c’est régner.»
* J ai suivi ces conseils, et grâce à ma prudence, “On sait avec l'Anglais votre correspondance.
* Vingt lettres par mes soins surprises à vos gens ,
* Nous ont dit vos complots. Des clercs intclligens, ‘Dociles imagiers, ouvriers en peinture,
•Ont de chaque dépêche imité l’écriture;
*Si bien que. votre due, à ce piège déçu,
N a véritablement rien écrit, rien reçu.
Et que le roi Louis, qui tous deux vous épie,
* N’a du pacte félon livré que la copie.
LANDAIS
Eh bien?
Eh bien ! tantôt ici je me rendais Pour demander au duc la tète de Landais...
LANDAIS
Ma tête...
ROBERT
Car le roi Louis vous sait capable D’avoir ourdi vous seul cette intrigue coupable,
Et le duc assez faible, assez las du pouvoir Pour avoir tout permis, tout signé sans rieu voir. LANDAIS.
Vous veniez m’arrêter, vous, Robert ?
ROBERT
Oui, moi-même.
Mais, Landais, ne crains pas un vieil ami qui t’aime. Je n’ai pas oublié qu’en des jours désastreux. Quand les partis jaloux se déchiraient entre eux.
Et que, du Rien Public les querelles armées Faisaient tinter partout nos cloches alarmées; Tandis que tout hurlait à travers la cité.
Je me souviens, Landais, que toi seul m’es resté,
Et qu’alors de mon fils demeuré sans défense,
A tes soins assidus j’ai confié l'enfance...
Je n’ai rien oublié, non; et quand mon effroi Eut reconnu ton nom dans les ordres du roi; Lorsque de son courroux la tempête grondante S’amoncela de loin sur ta tête imprudente;
Afin que, sans t’atteindre, elle pût éclater,
Je réclamai le droit de venir t’arrêter...
I n autre fût venu : je m'offris à sa place;
Et c’est Tristan l'Hcrmite enfin que je remplace.
En secret, du péril je venais t’avertir,
Et je t’aurais laissé cette nuit pour partir.
Landais lui serre la main.
Grâce aux hardis voleurs dont Nanlc est si fertile,
Ma générosité te devient inutile ;
Les preuves du complot nesontplusen mesmains, Et ta honte est restée aux buissons des chemins.
LANDAIS, troublé. .. ,
Mon Dieu! pas un moment à perdre alors!
Il fait quelque* pas pour sortir.
Robert, l’arrêtant.
Sans douto
II faut faire chercher ces papiers; mais écoute: Porteur de ce message, entré chez toi, sans bruit,
Je t'auraii, pour partir, laissé toute la nuit:
MAGASIN THEATRAL
Mais autant, inconnu de tous en celte ville,
II eût à ton ami Robert d'Estoutevillc Coûté de te livrer, autant, si quelque voix Portait mon nom terrible au chevet de François, Il serait dangereux, entends-tu, pour moi-même, D'entraver de Louis la justice suprême ;
Et je ne pourrais plus te laisser ce moment Sans partager ton crime avec ton châtiment.
landais, se troublant de plus en plus.
Que ne repartez-vous pour Taris!...
ROBERT
Je suis pcre,
Et de ma mission sais-tu ce que j’espère?
Le bonheur d'embrasser mon fils !
LANDAIS
Quoi! vous voulez...
ROBERT
Oui; qu’a cela d'étrange?... Est-il ici? parlez! Que je le voie!... Hélas! depuis quatorze années, Au service du roi mes heures enchaînées,
Dans ce châtelet sombre, où tristement je vis. M’ont toujours enfermé loin de lui, de mon fils. De mou noble Brommel, l'héritier de ma race!... Fais-Ie-moi voir, bon Pierre! oh! fais que je l’em-
[ brasse !
Dame Ambroise do Lore, à Paris, maintenant,
Des élans do mon cœur, témoin froid et gênant, Ne viendra pas ici, belle-mère jalouse,
Aux droits sacrés du fils heurter ceux de l’épouse. Parle donc! et dis-moi s'il est beau cavalier,
S'il peut aux plus grands noms dignement s’al-
[lier.
S’il est brave, et soumis, et généreux!... Enivre Ce cœur long-temps fermé qui recommence à vivre, El de tous mes chagrins, d'uo seul mol triom-
[ pliant.
Fais plus encor, Landais : montre -moi mon en-
f fant.
LANDAIS , après une pause pendant laquelle il a regardé attentivement Robert.
Votre fils... vous l’aimez? ..
ROBERT
Si je l’aime !...
LANDAIS
Et, sans doute,
Scs jours vous sont plus chers que les vôtres...
ROBERT
J'écoulc
Et je ne puis comprendre...
LANDAIS
Et d’un pouvoir d’airain, Celui du roi Louis, votre dur suzerain,
Vous iriez, n’est-cc pas, affronter la colère, Plutôt que d’exposer une tète si chère?..,
ROBERT
Que signifie... achève! Où teudent ces discours?
LANDAIS
C’est qu’en venant à moi, c’est à lui que tu cours !
ROBERT
A lui, dis*tu ?
LANDAIS
Robert, je t'ai laissé tout dire; [dire, Et quoiqu’un tel message eût droit de m’inter-
Je me suis tu ! d’un mot je pouvais t’arrêter... Mais à toi maintenant, à toi de m'écouter !
Rrommel, ion fils...
ROBERT
Eh bien !
LANDAIS
Ton fils est mon complice!
ROBERT
Brommel !
LANDAIS
Que maintenant, réclamant mon supplice, Ton roi dresse pour moi ses échafauds hideux ;
Au lieu d’un seul coupable on t’en Livrera deux.
Robert, baissant la voix avec terreur .
Silence! As-tu dit vrai?
landais.
Tu le vois bien, je tremble!
ROBERT
Quoi ! ce fatal complot vous réunit ensemble ?
LANDAIS
Oui, j’avais là de quoi te faire repentir D'être venu, Robert...
ROBERT
Oh ! je vais repartir !
LANDAIS
Non : je suis maître ici. Disposons toute chose Pour que d’un tel voyage on ignore la cause.
Mais reste!... Ton départ à dessein différé...
vitré , entrant précipitamment .
Monseigneur l votre édit vient d’être déchiré ! LANDAIS.
Où donc est Fontenaille ?
vitré.
Il se bat. Une troupe De vos arquebusiers près du marché sc groupe; Tout le peuple d’Argot en sursaut réveillé,
De meurtres et de vols tout ce peuple souillé, Dès que de votre édit la voix s’est fait entendre Est venu par la ville à grands flots se répandre! Un homme de la bande, un des leurs, juif maudit, Du poteau de justice a détaché l’édit ;
L’a lu tout haut au bruit des sinistres risées. Puis, lorsque les rumeurs se furent apaisées,
Sa voix devint perçante et j’ai bien retenu Ces mots qu’il a jetés : o Le moment est venu 1 Enfans ! Courons-lui sus au trésorier ! c'est l’heure De bâtir son gibet! qu’il soit puni! 1 qu’il meure! Nous avons en nos mains de quoi bien nous ven-
Vive Argot et Bohême et Perrette Mauger ! »
landais , frappé de terreur et reculant à ce nom. Elle, mon Dieu!
ROBERT
D'où vient... ce nom yous épouvante!
Une femme du peuple...
LANDAIS
Oh ! ce peuple ! U se vante!
Perrette Mauger! qu’cst-cc après tout? J’irai voir Cette femme!... je veux par elle tout savoir!
Oh ! je n'apprendrai rien par elle !... Allez ! qu'on Les gardes du palais... Non! restez ! [double
ROBERT
Dans quel trouble
Ce nom vous a jeté !
LAN’ DAIS
C’est vous, Robert, c’est vous
Qui me valez cela !
ROBERT
Moi]!
LANDAIS
Sans doute. Ils sont tous Ameutés contre moi, maintenant; et je gage Que tantôt, lorsqu’ils ont pillé votre bagage. C’était pour y chercher ce message maudit Qu’à présent leur vengeance oppose à mon édit. Prévenona-les !... Suis-moi, Vitré! qu’on avertisse Les archers ! tous les gens de guerre et de justice Dehors tous !
Entre Bromniel.
Ah I Brommel ! c’est bien, seul je suffis.
J’Irai seul...
Le voilà !
A Robert.
Vous pouvez embrasser votre fils, 11 sort.
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