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Mathilde de Canosse et Yolande de Groningue

Dans une belle et vaste plaine du pays de Reggio qu'arrosent les rivières de l'Enza et du Crostelo, sous l'ombrage d'un orme autique et touffu, sont assis quatre fauconniers de la comtesse Malhilde. Ils attendent que la haute et puissante dame sorte le matin avec toute sa cour, de la forteresse de Canosse, pour chasser au faucon dans les marais, qui, à l'époque où commence -cette histoire, c'est-à-dire vers le déclin du xn: siècle, s'étendaient sur les champs de la Lombardie, aujourd'hui si fertiles, mais alors couverts de forêts et de marécages causés' par les débordements des fleuves. Le plus âgé des fauconniers se nomme Gunzone : il a été maître de la fauconnerie de Boniface, père de Malhilde, et s'est adjoint pour aide Marculfe, homme déjà mûr et ayant passé la quarantaine. Vidbode et Goldasto, les deux derniers varlets, sont de jeunes garçons robustes et pleins d'ardeur. Dès le point du jour, Gunzone avait dépêché les deux jeunes gens vers les rives de l'Enza, pour y découvrir quelques traces de grues, de bécasses ou de hérons : aussi Goldasto avait-il pris par les gués de Saint-Paul et Vildbode s'était-il tenu plus haut du côté du Ciano. Tous deux furent de retour au lever du soleil, disant qu'au bord de l'Enza se trouvaient des grues et des vanneaux en grand nombre, que des bandes d'alcyons, d'oies et de canards sauvages se montraient dans les marais et que la lisière du bois retentissait des cris du faisan, des perdrix rouges et grises, tandis que les colombes et les ramiers s'ébattaient sous le feuillage.

fi • LE RÉCIT DE GUNZONE.

— Bien! bienl dit alors Gunzone, nous aurons de quoi satisfaire notre dame et maîtresse, et divertir la belle Yolande qui prise si haut la chasse au vol.

— Et te donne de si bons pourboires, n'est-ce pas? dit Marculfe; sans compter ce qui te revient de madame, tu trouves toujours moyen d'attraper dans le partage un bon tiers de plus que ce que nous recevons.

— Et cela n'est-il pas juste? N'ai-je pas été fauconnier du vieux comte? ne m'avait-il pas chargé d'enseigner le vJ à la petite comtesse, alors qu'elle n'était pas encore plus haute que çà, et déjà, je vous jure, alerte et vive comme une bergeronnette. Je commençai à lui donner les premiers principes avec un autour si bien dressé, qu'au moindre signe il venait sur le poing comme un moineau franc, puis se perchait sur votre épaule et vous faisait des caresses comme un petit chien, tant il était apprivoisé. Mais son adresse était plus admirable encore. Souvent, du haut des côtes de Rosena où nous allions ensemble, la petite comtesse le lançait tantôt sur les merles siffleurs, tantôt sur les geais, espèce d'oiseaux très-rusés, comme vous savez, et très-difficiles à prendre; mais l'autour, en quatre coups d'ailes, l'accrochait tout d'abord : il allait jusqu'à saisir d'emblée môme la bécassine, dont le vol est saccadé, incertain, irrégulier : l'autour était sur elle d'un élan, et la jetait à terre. Il avait tant de cœur et de feu qu'il ne craignait pas d'attaquer la buse et le gerfaut sauvage ; il se précipitait sur eux et leur arrachait les plumes. 11 faisait beau le voir décrire un cercle autour de son ennemi et s'élever ainsi jusque dans les nues, puis retomber d'aplomp sur lui, le lier et venir à terre attaché à sa proie. Le vieux sire, qui nous suivait de loin , venait nous rejoindre, et après avoir fait quelque caresse à sa fille qui lui présentait une si belie chasse, il se tournait vers moi, en me disant : a Gunzone, tu te feras voir à l'office, » et je n'y manquais pas vers l'heure du dîner. Si vous aviez vu les assiettes de restes que m'apportait Bertaride le varlet! On y trouvait de tous les dons de Dieu. C'étaient des carcasses de perdrix et de bécasses , des tètes de chevreaux tout entières, des mâchoires de porc, des tas de tranches de veaux de lait, et des morceaux de pain blanc, et ma gourde pleine de vin pur. J'en avais pour vivre du di-

manche au jeudi, moi et ma pauvre Mattea, que Dieu veuille avoir son âme !

— Dis donc, s'écria Vidbode, le marquis Boniface avait sans doute de bons faucons , mais qu'il en eût autant que Dame "Mathilde et d'aussi forts que les siens, j'ai peine à le croire. Regarde un peu sur mes perchoirs ces dix faucons laniers et ces huit montagnards, tous rudes jouteurs. Goldasto en porte vingtquatre, dix éperviers, dix gerfauts tachetés et quatre pèlerins, qui valent la rançon d'un roi. Toi-même, Gunzone, tu en portes sur le poing deux couples de haut lignage et qui iraient attaquer l'aigle par delà les nues. Marculfe en a plus de vingt de toutes les races : sacres, autours, tiercelets, émouchets, tous rapides et pleins d'ardeur. Dis-moi donc un peu si l'Empereur en a autant, et d'aussi vigoureux, aux serres plus fortes, au bec plus acéré, plus prompts à s'élancer sur la proie, plus ardents à l'attaquer et à la vaincre?

— Je ne parle pas de l'Empereur, mais je sais que le marquis Boniface en possédait plus qu'aucun seigneur d'Occident. Croirais-tu que ses fauconneries et ses mues couvraient un demimille de terrain? Ecoute un peu ceci. Le magnanime Albert gouvernait, au nom du vieux sire, la bonne ville de Mantoue : le Marquis l'envoya à l'Empereur Henri II, pour offrir des présents à ce prince. Albert ajouta à l'offrande de son seigneur suzerain cent palefrois de grand prix et deux cents faucons, de toutes races et de toutes plumes, dressés à toute sorte de chasses.

— Puissances du ciel! s'écrièrent les deux jeunes gens. Deux cents faucons en pur donl et il en avait bien sans doute gardé quelques-uns pour son propre usage ?

— A coup sûr. Or, si un simple vicomte, vassal et feudataire du Marquis, pouvait faire un pareil présent, combien plus considérable devait être la fauconnerie de son suzerain? Nous étions bien soixante-cinq tant fauconniers que chefs de fauconnerie, autoursiers et valets de fauconnerie, sans compter les chefs de mues, qui mettaient en mue jusqu'à cent faucons à la fois, afin que le Marquis pût néanmoins chasser à sa fantaisie. Jamais il n'allait en chasse sans faire voler cent et même deux cents faucons. Les valets de chiens, les piqueurs, les veneurs

étaient plus décent, et tous, ain.->i que nous, portaient la même livrée, si ce n'est qu'ils avaient le cor en bandoulière et que leur chaperon était orné d'une queue de lièvre, de martre, ou inènie de renard, tandis que le nôtre avait L'aigrette de plumes de faii ou de héron. Lear justaucorps était de peau de d dm tée

de blanc, le poil en dehors, et le nôtre, ne aujourd'hui, de

peau de cerf chamois ,i bottes de cuir gras d

pour nous préserver de l'humidité des marécages et de l'eau des fondrières.

— De façon, reprit Goldasto, que les équipages de chasse occupaient tout l'espace qui règne derrière la fan . • et s'étendaient peut-être même jusqu'à la gauche des écm

— Nullement, reprit (Junzone; lus écuries étaient du côté des remises et de la sellerie, aux colonnettes de laquelle étaient suspendus, par milliers, écus, lances • . polis et étincelants à éblouir les yeux. Aux râteliers étaient attachés trois cents destriers, coursiers, palefrois, genêts d'Espagne1 et autres chevaux de trait et de charge. Outre cela, dans les itmises, on voyait les caparaçons, les housses de malles, de plaques, de brocard, de velours d'une richesse extrême ; venaient ensuite les selles aux pommeaux d'or et d'argent, les têtières d'acier, l< pières à franges et à cocardes dorées...

— Enfin, un train d'empereur, dit Marculfe. J'ai sou entendu répéter à mon grand-père que le roi Conrad, parlant du marquis, disait: Boniface, le plus riche des princes chi tiens

— Tu vas peut-être m'apprendre cela, moi qui l'ai connu tout enfant, quand j'étais avec mon père à dresser les fair

de lîiatiello. Mon père, Dieu lui fasse paix! était son fauconnier, lorsque le marquis se rendit en Lotharingie pour i Dame Béatriz, qui était fille du duc Frédéric et de Mathilde Suède, laquelle lut la mère de notre maltresse, et qoA ta bien connue, Marculfe.

— Elle me voulait du bien et était joliment généreuse pour moi. C'était là une ?raie mande dame... aussi tout le monde l'honorait-il comme une reine.

— Eh bienl mes amis, mon père, qui taisait partie de la suite du marquis lorsqu'il se rendit en Lotharingie, contait i

choses merveilleuses de ce voyage. Imaginez-vous que les mors des chevaux étaient dorés , les têtières ornées de torsades de perles et semées de pierres précieuses; toutes les boucles étaient en argent, même celles des bidets, les arçons brodés d'or, les housses toutes brodées, et les étriers tantôt d'or uni, tantôt émaillés ou ciselés. Enfin, pour couper court, il me disait que le marquis avait fait ferrer d'argent toutes ses montures, en défendant aux maréchaux de river les clous qui les attachaient, lesquels étaient d'argent aussi. De cette façon les chevaux les perdaient en chemin, et il était défendu de les ramasser, mais on devait en remettre de neufs. Aussi fallait voir comme les pauvres gens s'empressaient de les recueillir et la figure qu'ils faisaient à tant de magnificence.

— En voilà des seigneurs, j'espère. Des fers d'argent à des chevaux!... et des fers qu'on ne rive pas!... et qu'on ne daigne pas ramasser ! . . .

— Tu n'es pas au bout de tes étonnements. Le destrier du marquis était si richement caparaçonné, que la housse seule valait une province tant elle brillait de pierreries. Elle retombait sur la croupe et descendait jusqu'aux jarrets, sur les flancs et sur le poitrail, en lambrequins constellés de diamants et d'autres pierres précieuses. La têtière était d'or pur et ornée au sommet d'un rubis d'un prix inestimable. De plus , toute cette magnificence n'était pas pour le marquis uniquement.... Les barons, les écuyers, les archers, les trompettes et jusqu'aux simples varlets en avaient leur part. Le justaucorps de mon père était tellement chargé d'or et d'argent qu'à peine pouvait-on en voir le fond de peau de chamois.

— C'est sans doute, reprit Marculfe, celui qu'il portait aux noces de notre maîtresse avec le duc Godefroi. J'étais fort jeune alors, mais je me le rappelle bien ; je n'ai jamais vu depuis autant de pompe aux fêtes qu'a données Dame Mathilde.

— Allons donc! s'écria Gunzone, mon père, Dieu lui fasse paix ! m'a dit que les noces de la comtesse avec notre prince, quelque magnifiques qu'elles aient été du reste, ne peuvent être comparées à celles du Sire Boniface, son père, avec Dame Béatrix. Les réjouissances se prolongèrent pendant trois mois dans sa royale villa de Marengo, sur les rives du Mincio, non loin ie Mantoue.

Je n'ose vous en faire la description , car vous me traiteriez de hâbleur tant c'était brillant et royalement fait. Les plus grands seigneurs de France, d'Allemagne et d'Italie s'y trouvèrent : ils demeurèrent stupéfaits d'une telle splendeur et s'écrièrent d'une commune voix qu'il n'y avait pas dans toute la chrétienté de prince plus magnifique que le marquis.

— Bah î dis toujours : si tu le tiens de ton père, ce doit être vrai, car il était homme de bien et incapable de mentir, Marculfe la bien connu.

— Je ne vous dirai que ce qu'il m'a raconté cent fois au coin du feu dans les longues soirées d'hiver. Ainsi, il affirmait que le palais du marquis resplendissait de toutes parts de riches tentures de soie, de pourpre, de tapisseries et que chaque salle était ainsi décorée. Les planchers étaient de marbres rapportés ; les plafonds, peints et dorés, avaient des incrustations en ivoire et en ébène. Les meubles étaient couverts de sculptures et d'ornements en or massif : les lits disparaissaient sous les courtes-pointes et les rideaux de damas et de brocart. Dans les salles destinées aux repas, on trouvait des tables toujours servies; les dressoirs étaient disposés avec ordre; et les volières, les clapiers, les bassescours, les parcs, les abattoirs abondaient en animaux de toutes sortes. Mais le marquis ne se bornait pas à mener grand train pour lui seul : il recevait beaucoup et traitait noblement ses hôtes selon leur rang; il leur faisait fête et leur procurait mille divertissements. De longues tables étaient souvent dressées sous de grands pavillons de soie, au milieu de la prairie qui s'étendait au pied du château sous l'ombrage des ormeaux et des platanes touffus dont le feuillage frémissait au souffle de la brise. Au milieu de la pelouse, s'ouvrait un large puits qui, au lieu d'eau, fournissait un vin de qualité rare et généreuse. On l'y puisait au moyen de deux seaux d'argent que supportait une longue chaîne de même métal : ces deux seaux montaient et descendaient alternativement vides ou pleins, et l'on versait leur contenu dans de grands vases d'or que l'on portait sur les tables des convives.

— Corbeuf ! quelle ripaille, mes amis! s'écria Vidbode. Que n'étais-je là! Comme j'aurais tendrement caressé ces beaux vases d'or, si toutefois je n'avais donné la préférence aux deux seaux

eux-mêmes. Je m'y serais attaché et les aurais mis à sec sans qu'on eût besoin de sifïlotter comme je fais à mon cheval pour l'engager à boire. Ah ! Gunzone, qui sait dans quel état ton père rentrait le soir?... C'est là ce qu'on appelle boire à tire-larigot... du vin à seaux ! Je me contenterais, en ce moment, d'en avoir à cruches. Et dis donc, Gunzone, quelle chère faisait-on?

— Une chère telle que, des reliefs, on nourrissait encore tout le pays quand les gens du château s'étaient bien repus. Et n'allez pas croire que les plats fussent présentés aux convives par des valets ordinaires : allons donc ! on les apportait des cuisines sur des palefrois richement harnachés. A la table de la châtelaine et des nobles dames, on les envoyait sur deux haquenées blanches comme la neige, couvertes de housses écarlates brodées d'or et ornées d'émeraudes, de rubis et de saphirs, portant sur la tête un riche plumail de héron et des glands d'or et de pierreries qui scintillaient comme des étoiles. A la table du marquis, les mets arrivaient sur de magnifiques palefrois couverts de velours cramoisi, avec des poitrails d'or et les armes du maître en argent ciselé dans de grands écussons qui ornaient les coins de ces housses, dont les bords eux-mêmes secouaient des franges et des effilés de soie et d'or. Les haquenées et les palefrois étaient accompagnés de deux porte-masses et suivis des maréchaux qui soutenaient les larges plats d'argent où fumaient les perdrix, les faisans et les paons que l'on allait découper sur les tailloirs. On voyait arriver des rôtis de sangliers tout entiers, de daims, de chevreuils, de jeunes porcs, de veaux entourés de basilic, de thym, de menthe, et de romarin qui exhalaient un parfum!... Dieu sait!... Puis venaient des bassins d'argent, où s'amoncelaient les oies grasses, les canards, les dindons1 au jus, couchés sur des lasagnes, des vermicelles ou des maccaronis; enfin paraissaient les poissonnières chargées de poissons monstrueux, d'esturgeons, gros comme des timons de chariots, les broches garnies de gibier de toute espèce, les tourtières pleines de

(1) Le savant auteur fait ici un anachronisme, attendu que le coq d'Inde, vulgairement nommé dindon, n'a été introduit qu'au xvne siècle. Ce qui rend cette légère erreur plus piquante encore, c'est que l'on doit l'impor tation de ce magnifique oiseau à la célèbre Compagnie dont le Révérend Père Bresciani est un membre si distingué.

pâtisseries de tous genres, les étagères aux rebords dorés qui retenaient avec peine des pyramides de pommes roses, de poires musquées, de coings, de calvilles, de prunes catalanes, de mirabelles dont les couleurs variées flattaient délicieusement la vue.

— Per Bacco1, s'écria Goldasto, en voilà des festins de gourmets : et tout cela a duré trois mois? Mais où diantre le marquis prenait-il ces sangliers, ces daims, ces chevreuils, et toutes ces charretées de provende?

■ — Bah ! cela ne l'embarrassait guère , répondit Gunzone. Figurez-vous donc que les épices nécessaires aux assaisonnements étaient en si grande quantité qu'on n'aurait pu en piler assez avec un mortier. On les faisait moudre au moulin à épeautre. Il fallait voir les boisseaux et les sacs de noix muscades, les tonneaux de clous de girofle, de coriandre, de poivre, de cannelle, tous ingrédients à vous emporter la bouche. Le bon sire tirait de ses parcs, de ses bois, de ses marais les sangliers et la venaison : ses faucons lui fournissaient le gibier à plumes ; ses lévriers, les lapins et les lièvres; ses chiens d'arrêt, les perdrix, les bécasses, les faisans. Ses pâturages engraissaient pour lui les bœufs, les moutons, les chevreaux, les génisses ; le Pô lui livrait ses esturgeons; les fossés du Mantouan leurs anguilles; les rives de la mer près de Mesola et de Spina leurs poissons sans nombre.

— Diantre!... Les terres du marquis allaient jusqu'à la mer? demanda Marculfe.

— Oui, certes... et où donc n'a-t-il pas de terres notre maître? Il en a autant qu'un roi couronné. Le Révérend Père Donizone qui habite là haut, au couvent de Canosse, et qui est si savant que tous les moines en sont émerveillés, disait un jour à l'écuver Adelwaldo, alors page de notre maîtresse, que le marquis Boniface était un si riche et si puissant seigneur, que du rocher do Canosse, d'où l'on découvre cependant presque toute la Lombardie, on ne voit encore que le tiers de ses possessions. Ainsi jugez! Si nous regardons, à droite, nous trouvons Reggio, Modène, Ferrare ; et de là, en descendant toujours le Pô, voici laPolésine, Adria, Comacchio, jusqu'à l'Adriatique. Vous voyez si l'on arrive à la mer, et si les plies, les raies, les dorades, les

(1) Par Bacchus! exclamation comique fort usitèo en Italie.

muges, les rougets se pèchent chez lui. Si du haut du donjon de Canosse nous nous tournons vers la gauche, nous découvrons Parme, Plaisance, Crémone, Mantoue. Peu de chose, comme vous voyez : eh bien! ce n'est rien encore auprès de ce qu'il possède de l'autre côté des monts. Au delà du Frignano et de la darfagnana, il a des terres magnifiques : poussez jusqu'au mont Bardone, montez jusqu'à Ancisa, redescendez ensuite vers Macra, et vous trouverez Pontremoli, Carrare, Massa et la mer encore. La mer, entendez-vous? Donc le marquis était le maître de deux mers, messeigneurs, n'est-ce pas? Pendant que Donizone tenait ce discours à notre gentil Adelwaldo, moi, j'écoutais bouche béante; mais à quelque temps de là, Dame Béatrix m'envoya porter six faucons pèlerins à l'un de ses barons de Lucques, et alors j'ai vu la mer de mes propres yeux, du haut d'une colline, près de Viareggio.

— Et y a-t-il du poisson dans cette mer? demanda Vidbode.

— Quelle demande ! mais, sans doute, qu'il y en a, et du bon, et en quantité, et j'en ai mangé à Lucques, dans le château du baron qui y réside pour la comtesse Mathilde. J'y ai vu des poissons, de l'espèce que l'on nomme meuniers, gros comme mon bras. Je restai bien six mois à Lucques, à enseigner l'art du fauconnier aux varlets du baron : ils prétendaient qu'une grande partie de la Toscane obéit à notre maîtresse. Je trouvai môme là Welfe de Spolète, qui affirma qu'elle régnait et commandait jusque dans TOmbrie, jusqu'à Camerino, et sur une grande partie de ces contrées, que l'on nomme les Marches1.

— Et tout cela appartenait au marquis Boniface, son père? demanda Marculfe.

— Sans doute ; et il faut encore y ajouter les villes, les terres et les châteaux qu'il possédait en Lotharingie et que sa femme lui avait apportés en dot. Il pouvait donc sans peine mener le train dont nous parlions tout à l'heure, et traiter si bien seigneurs et gentilshommes qu'ils pussent dire : « En vérité, Boniface est magnifique comme un roi couronné. » Sans compter

(1) Muratori dit, dans ses commentaires sur Donizone : « Dans les vieilles annales de Modène, la comtesse Mathilde est aussi nommée : Duchesse de Toscane et de Lombardie, de la Marche de Spolète et de la Marche de Camerino. •

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