T.E RÉCIT DE GIWZ0XE
qu'il fit des présents de grand prix à ses hôtes. Aux uns des destriers tout caparaçonnés et couverts de velours, avec des têtières et des chanfreins d'argent; aux autres des cuirasses d'acier très-fin à arabesques d'or; tantôt c'était des heaumes à cimiers éclatants, des targes d'argent bruni damasquinées en or; tantôt des épées à gardes ornées de pierreries, à lames de fine trempe toutes gravées, ciselées, incrustées d'émail et d'or. Puis, venaient les présents de faucons d'espèces rares, de chiens de toutes les races, chiens dogues, chiens danois, chiens courants. Le marquis ne fut pas moins courtois envers les dames : il offrit des diadèmes de pierres précieuses, des bracelets, des agrafes, des pendants d'oreilles, des bouquets de diamants, de perles et de corail travaillé, tous joyaux de grand prix et montés avec un art infini dans les ouvroirs des orfèvres de Bourgogne, ou envoyés de Grenade, de Murcie et de Saragosse par les plus habiles joailliers Maures, qui y avaient joint des merveilles de leur art en filigrane, en ouvrages à jour et en riches émaux. N'allez pas croire cependant que la distribution de ces présents terminât les fêtes : non , non ; le marquis avait fait venir de tous les pays des troupes de troubadours, de ménestrels et. de jongleurs, qui, par leurs chants, leurs récits, leur musique, leurs bouffonneries, leurs tours de passe-passe, procurèrent aux nobles hôtes des divertissements tout nouveaux. Le sire voulut qu'ils eussent eux aussi part aux réjouissances, et vous hocherez sans doute la tête avec incrédulité, si je vous dis que plus de six cents pourpoints de drap leur furent distribués, à cette occasion, avec autant de chaperons de drap d'or, d'argent et de velours, de brocatelle et de moire, des surcots de fourrures de martre, de zibeline, d'hermine avec des agrafes de rubis, de topaze, de béryl, de plasme, de spinelle, de grenat, qui faisaient monter le prix de chaque équipement à cinquante et même à cent besants d'or.
— Quelles bourdes, l'ami ! s'écria Goldasto. Quand même le puits dont tunous parlais tout cà l'heure eût été rempli de besants, au lieu d'être plein de vin, il eût à peine suffi, je te jure, à tant de prodigalités.
— Tu ne comprends rien à tout cela, mon pauvre Goldasto, c'est pourquoi tu ferais mieux de te taire, grand innocent que tu es I Ecoute-moi bien : le marquis avait encore assez d'argent de
LE RÉCIT DE GUNZONE. i'S
reste pour nous ensevelir dessous tous quatre avec nos faucons, nos perchoirs, nos piquets et nos bonnets. L'Empereur Henri II l était un jour en campagne avec le marquis et dînait sous la tente de celui-ci. On servit un daim rôti accompagné d'une salade dont l'assaisonnement se composait d'huile de Lucques et d'un certain vinaigre qui, cent ans auparavant, avait été déposé dans les caves de Modène par Azzo, fondateur de Canosse et aïeul du marquis. L'Empereur, en goûtant de ce vinaigre qui filait comme de l'huile, s'écria : Marquis, c'est du baume que ceci, ce n'est pas du vinaigre ! Le marquis ne releva pas ce propos ; mais aussitôt qu'il fut de retour à Canosse, il fit venir d'habiles ouvriers et leur commanda un grand tonneau d'argent pur. Ces gens s'appliquèrent à ce travail avec tant de soin que l'on distinguait les douves, les cercles, les fonds et jusqu'aux clous des cercles et aux étoupes deJLadwnwte&de robinet et la clef seuls étaient un chef-d'œuvre d-a^t. •ËnSmfQ'^Jîfc^aire un chariot avec ses ridelles, ses barres, ses essieux, ses traversas, ses roues avec des raies et des moyeux masséfe. un timon, -«fê^raits et un joug, toujours du mênie métal. En"v©ilifiàe l'argent* jîespère. Eh bien 1 ce n'est pas tout. ;fe£it encore coiïfèr deux bc|ufs d'un travail admirable : on distrayait les queues avec le bouquet de poils, les fanons pendants, les;,Tbftnes/Dolies et recourbées...
— Oh! pour le coup, GuiizoT^^^^pièrent les trois compagnons, ceci est trop fort, et de digestion trop difficile ! plus nous t'écoutons, plus tu veux nous en donner à garder. Diras-tu que les bœufs d'argent marchaient et tiraient leur chariot?
— Non pas ; ceux d'argent ne marchaient pas, mais ils étaient tirés par deux jeunes taureaux du pays de Reggio, deux bêtes grosses comme deux éléphants, quoi! Le marquis chargea son vicomte Albert d'escorter le tonneau rempli du fameux vinaigre jusqu'à Plaisance, où se trouvait alors l'Empereur, et de le lui offrir. A la vue d'un présent aussi magnifique, ce prince demeura tout émerveillé.
— Diantre ! mais quand bien même nos faucons pondraient des œufs d'or et d'argent, que serait-ce que cela auprès des trésors du marquis ?
(1) C'est Henri III pour l'Allemagne, Henri II pour l'Italie.
ÎG LE RfiCIT DE GDNZONE.
— Et pourtant, reprit Gunzone, à sa mort, il en laissa encore n^sez à Béatrix, sa femme, et à Mathilde, sa fille, pour faire d'elles les plus riches princesses de la chrétienté, et leur permettre de mettre sur pied de fortes armées contre cet endiablé d'antipape Cadolaùs, qui voulait, aidé de sa ligue schismatique lombarde, inquiéter le saint Pape Alexandre, notre Evèque de Lucques. Ces vaillantes femmes accommodèrent si bien ce maudit qu'elles lui ôtèrent l'envie de recommencer. Les Lombards accouraient de Pavie, de Milan et de Brcscia, fortement appuyés par un corps de troupes allemandes ; ils voulaient forcer le passage , entrer en sécurité avec leur antipape dans les vastes domaines de Béatrix et de Mathilde, puis continuer ainsi tranquillement leur chemin sur Rome, afin de déposséder le saint pape Alexandre ; mais tandis que tout fiers de leur nombre et de leur audace, ils se proposaient de passer le Pô, ils trouvèrent sur ses rives un obstacle qui les arrêta et leur coûta cher.
« La jeune comtesse et moi, nous revenions un jour des gués de Varvasone : son autour avait hé une crécerelle sans queue, et comme la friponne faisait mine de résister, l'autour, la prenant de telle sorte qu'elle ne pût s'échapper, tantôt lui donnait un coup d'aile, tantôt un coup de bec; puis la jetant en l'air et la rattrapant au vol, il se mettait à la plumer tant et si bien que les plumes pleuvaient sur nous comme des flocons de neige, jusqu'à ce qu'enfin las de se jouer de cette laide proie, le brave oiseau lui donna le coup de grâce, et l'apporta plumée et palpitante aux pieds de notre maîtresse. Mathilde la regarda avec dégoût, la prit par une aile, et, la faisant tourner en l'air rapidement, elle la rejeta sur le sol en disant : « Ah! que n'es-tu ce damné Cadolaùs qui a l'audace de déchirer la robe divine de l'Eglise, et qui veut usurper la chaire de saint Pierre où siège et règne Alexandre, l'élu de Dieul Je jure de ne lui laisser ni paix ni trêve que je ne l'aie vu retomber comme ce misérable oiseau, dans la fange d'où il n'est sorti que pour être le fléau du monde! »
» Ainsi dit l'héroïque enfant, et, tournant vers moi ses beaux yeux où brillait encore le feu de l'indignation, elle ajouta : « Gunzone, tu me verras demain sous un autre habit que celui de chasseresse : prends soins de mes faucons, j'espère pouvoir sous peu les déchaperonuer pour les lancer sur une proie plus
noble que cette hideuse et dégoûtante crécerelle! » Puis, posant sa main sur l'épaule de Prando, son palefrenier, elle lui dit : « Tu donneras mon genêt d'Espagne à soigner à Rataldo et tu viendras me trouver avec mon cheval maure pommelé; fais qu'il soit pansé et sellé demain à l'aube du jour. » Prando inclina la tète et répondit : « Votre Altesse sera obéie. »
» 11 faut savoir que le cheval maure était le cheval de joute de la comtesse; quand nous la voyions caracoler sur le préau, manier la lance et brandir l'épée , nous ne pouvions croire que ce fût là une jeune fille de quinze ans. Par sa taille et son embonpoint, elle avait plutôt l'air d'une femme de vingt ans; et parmi les damoiselles de la duchesse sa mère, lesquelles joutaient parfois avec elle, aucune ne l'égalait en légèreté, en adresse et en valeur. Son cheval lui obéissait comme un lévrier; elle lançait le dard , la hache ou la masse d'armes avec un poignet d'acier, et maniait la lance, l'épée ou l'estoc comme le premier lansquenet d'Allemagne. Toute petite encore, le marquis, son père, la mettait en selle, et tenant le bridon du cheval, la faisait aller au petit pas, mais elle, dans son impatience, secouait la bride dans ses petites mains, et claquait la langue pour exciter la monture à prendre l'amble, le trot ou même le galop; tandis que le père était tout heureux de la voir, sans crainte, faire des changements de mains, des demi-temps, des contre-temps, des voltes, des voltes-renversées en dirigeant son cheval de ses petites jambes et le manœuvrant à ravir. »
— Mais, dit Marculfe, pourquoi avait-elle ordonné à Prando, de tenir prêt son cheval arabe? Voulait-elle donc jouter le lendemain du jour où elle chassa avec toi?
— Oui, elle voulait jouter en effet, et ce fut une rude joute que celle à laquelle elle se livra, je vous l'assure, une joute qui désarçonna Cadolaûs et la fleur des chevaliers lombards ! Je revins donc à Canosse, et, le lendemain , je trouvai toute la cour en grand émoi : les écuyers de la duchesse Béatrix tiraient de l'arsenal des boucliers, des écus, des masses d'armes, des hallebardes, des lances, desépées, des hauberts, des cuirasses, des casques, des morions, des salades1 de toutes les formes. Nous étions tous
(1) Noms de diverses armes offensives et défensives usitées à celte époque. math, 2
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surpris de ces préparatifs, ne sachant à quoi ils devaient aboutir. Tout à coup, nous voyons descendre de la grande tour la bannière du comte escortée d'un grand nombre de chevaliers et se dirigeant vers la basilique de Saint-Apollonius. La duchesse Béatrix et la jeune Mathilde s'y étaient déjà rendues : alors le grand connétable posa en terre la hampe de l'étendard, et Mathilde le soutenant avec respect de sa main que couvrait un gantelet d'acier, attendit que l'abbé et ses moines fussent sortis de l'église et l'eussent bénit au nom de Uieu, en l'aspergeant d'eau sainte. Cette cérémonie terminée, la jeune comtesse enlevant de terre le gonfanon, l'agita en l'air pour le montrer à la foule, en criant : u Vive saint Pierre! Preux guerriers de Cauosse, portez cette noble bannière jusque sur les champs lombards et rendez-la victorieuse. A l'abri de son ombre, combattez vaillamment l'antipape Cadolaûs et ses indignes partisans qui . osent prendre les armes contre l'Eglise du Christ. Du haut du ciel , saint Pierre vous protège et vous garde ; que votre bras soit fort , et vous défendrez son siège contre les profanations de l'antechrist : les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre vous, car vous avez la gloire d'être les champions du Dieu des armées. Si vous succombez, à vous la palme des martyrs ; si vous triomphez, à vous la couronne des confesseurs. L'archange saint Michel vous couvre de son bouclier de feu, saint Pierre vous absout de la coulpe et de la peine, Béatrix , ma mère , vous guide à la victoire , et je combattrai avec vons au premier rang. » A ces ardentes paroles de la noble jeune fille, tous les assistants brandirent leurs armes, en criant: « Vive saint Pierre! Vive Béatrix! Vive Mathilde! Mort à l'antechrist! »
« Nous étions dans le ravissement de voir l'enthousiasme de notre jeune maîtresse : mais quelle ne fut pas notre surprise lorsque, le jour suivant, au moment où toutes les troupes étaient déjà en selle et prêtes à partir, nous vîmes sortir du palais et paraître sur la grand'place de Canosse, la duchesse montée sur son plus magnifique cheval, le plus beau destrier de ses écuries, et derrière elle, Mathilde elle-même sur son coursier arabe et armée de pied en cap comme un vrai chevalier français. La royale jeune fille brillait comme une étoile, tant elle était souriante et radieuse sous sou heaume et son hauborgeon, que surmontait
un cimier blanc et bleu de ciel qui étaient ses couleurs. Sous sa cotte d'armes, elle portait un haubert d'acier très-fin à clous d'or, et sur la poitrine une tête de saint Pierre avec les deux clefs eu sautoir, le tout d'or bruni en haut relief et entouré d'ornements et de feuillage d'un travail admirable. Les brassards , les cuissards et les jambières étaient un composé de petites lames d'acier en forme d'écaillés de poisson gravées et damasquinées d'une façon merveilleuse. Le baudrier qui soutenait son épée, forméd'une riche tresse de fils d'or , tombait de l'épaule droite sur le flanc gauche avec tant de grâce , qu'on ne pouvait se lasser de l'admirer. La jeune fille s'avançait , derrière sa mère, entourée de ses écuyers, et montée sur son cheval favori qui semblait tout orgueilleux de porter la belle guerrière ; il courbait l'encolure , dressait les oreilles, et piaffait avec fierté, tout en se pavanant sous la longue housse de velours bleu de ciel qui le couvrait. Cette housse semée d'étoiles d'argent lui descendait par derrière jusqu'aux jarrets, et se divisait sur le poitrail en quatre lambrequins garnis de franges qui lui tombaient jusque sur les genoux : le mors et la gourmette étaient d*or, et la têtière, en acier damasquiné , s'embellissait encore d'un riche panache bleu de ciel et blanc pareil au cimier de Mathilde.
» A l'arrivée des deux princesses, le grand connétable éleva la bannière, et après avoir poussé le cri de guerre et de joie : « Vive saint Pierre ! » les troupes se mirent en marche avec ordre et prirent, sous la conduite des deux nobles dames, le chemin des rives du Pô. L'avant-garde de Cadolaus les y attendait et l'engagement commença. Toute l'armée des Lombards s'empressa d'accourir, mais les chevaliers de Canosse se précipitèrent sur elle avec tant d'impétuosité , et attaquèrent la cavalerie ennemie de front et en flanc à la fois avec tant d'ensemble, qu'ils la rompirent et la mirent en déroute au premier choc. Prando qui, ce jour-là, suivait la jeune comtesse, m'a dit qu'elle fit des prodiges de valeur. Sa lance se rompit d'abord sur la poitrine d'un lombard gigantesque qu'elle désarçonna : puis, saisissant son épée, elle se précipita comme un jeune lionceau jusque dans les rangs ennemis, frappant d'estoc et de taille, brisant casques et morious, jusqu'au moment où la lame se brisa sur la cuirasse d'un chevalier alleinaud. Elle lui en jeta alors le tronçon au visage et cela
avec tant de violence quvil chancela en selle et finit par tomber à la renverse. Recourant aussitôt à la hache d'armes que suspendait à son poignet une légère chaîne d'acier, elle se mit à marteler vigoureusement heaumes et bassinets, bossuant et brisant tout ce qui tombait sous sa main.
)> A la vue d'une pareille déroute, l'impie Cadolaûs s'enfuit lâchement avec la fleur de ses guerriers, et, à dater de ce jour. il n'osa plus se frotter aux troupes de Canosse. Que ne s'est-il trouvé à portée de la masse ou de l'épée de Mathilde ! Je vous jure bien qu'il n'aurait plus inquiété le saint pape Alexandre, ni troublé la paix de la sainte Eglise. »
Tandis que le brave Gunzone s'échauffait à raconter les prouesses de sa maîtresse dans son jeune âge, on entendit le son du cor retentir dans les bois. Les quatre fauconniers se levèrent en toute hâte et virent arriver au galop de son cheval un des gens du palais, qui leur dit de se tenir prêts, attendu que sous peu la noble comtesse serait en cet endroit, accompagnée de la marquise Adélaïde de Suse et de tous les autres gentilshommes d'Italie et de France qui formaient sa cour. Tandis que le vieux Gunzone chaperonnait ses faucons :
— Dis donc, Silimbert, s'écria-t-il en s'adressant au nouveau venu, la belle Yolande est-elle de la chasse?
— Sans doute; que t'importe?
— 11 m'importe beaucoup, car cette damoiselle lâche le faucon sur la grue avec tant d a-propos que je la tiens pour la plus adroite fauconnière de la cour.
Il se tut aussitôt, car on entendait déjà le hennissement des chevaux retentir sur la lisière de la forêt.
Ce rocher escarpé et presque rond qui se dresse sombre et sévère au-dessus des vallons de l'Apennin, vers le sud de la ville de Heggio, est le rocher de Canosse. Désert, nu et aride du côté du levant, il surplombe d'affreux précipices dont l'œil du pa
ne peut sonder la profondeur. Tout est silence, désolation, ruines, àpreté dans ces tristes lieux. Ces rocs abruptes aux flancs noiis et escarpés semblent être, quand on les voit de la vallée opposée, les pavillons funèbres de l'armée de la mort. Là jamais on n'entend le frais murmure des eaux ; le ruisseau limpide se tait ; la verdure et les fleurs sont inconnues sur ses bords ; le gazouillement des oiseaux n'y retentit pas : le chant de la bergère qui mène paître son troupeau sous la glandée, celui du laboureur qui conduit sa herse sur le sol labouré ne réveille pas le morne silence de ce lieu que n'ombragent ni l'yeuse touffue, ni le chêne au vert feuillage.
Toutefois, le rocher de Canosse attire l'œil du voyageur; il semble lui dire que la gloire d'ici-bas est fragile et de peude durée. Dans son muet langage, ce rocher lui offre un grand enseignement : « Contemple du haut de ma cime les plus belles, les plus riches, les plus somptueuses cités de l'Italie et apprends que je fus jadis le berceau de la noblesse, de la magnificence et du savoir. C'est ici que naquit la civilisation italienne; c'est d'ici que descendirent sur le monde les mœurs douces, la politesse, les beauxarts, le langage châtié et harmonieux, les manières élégantes. C'est ici que se révéla la valeur italienne; ici que se brisa la colère des Lombards et la fureur des Allemands1. »
Le château de Canosse fut construit en l'an 900, sur ce vaste rocher, par Azzo de Toscane, qui y donna asile à l'impératrice Adélaïde échappée de la tour de Garde où Bérenger la retenait prisonnière. Ce prince vint mettre le. siège devant ses murs qui lui résistèrent pendant trois ans et demi, car le château était si bien défendu qu'il ne put jamais s'en rendre maître : Plus tard Bérenger, ayant osé livrer bataille à Othon-le-Grand, fut fait pri-
(1) Horum sic ultra rutilabat curia culta,
Aulas nempe ducum, comitum transcendit et usum ;
Regia dona dédit, docuit bellare, peremit
Quos maie conspexit patrare, bonisque pepercit,
Judicio justa, locuplex habilisque, venusta. Cette illustre maison brillait entre toutes les cours, surpassant colles des dues et des comtes. Juste dans ses arrêts, opulente, aussi remarquable par les qualités de l'esprit que par les grâces extérieures, elle fit des présents royaux, enseigna l'art de la guerre, extermina les criminels et protégea ia vertu. (Donizone, Prlndp. Lib.)
sonnier à son tour. Albert son fils, qui lui succéda sur le trône de Lombardie, voulut aussi s'emparer de Canosse, mais après un siège de deux ans et trois mois, il fut contraint de s'éloigner nonseulement de cette riche proie, mais de ses Etats et même de l'Italie, vaincu qu'il était par l'armée allemande et le duc Azzo1.
Dans ce temps barbare, qui pouvait entre tous se nommer l'âge de fer à juste titre, la civilisation, les lettres et les arts étaient inconnus : la force seule tenait lieu de droit, la férocité remplaçait la clémence, la rudesse, la courtoisie ; au lieu de la générosité et de la douceur chrétiennes, ce n'étaient que haines, vengeances et trahisons. C'est du haut du rocher de Canosse que partirent les premiers rayons de la civilisation qui brilla plus tard en Italie. De son aire alpestre qu'il avait transformée en une brillante cour, le duc Azzo voyait se dérouler à ses pieds les provinces de la Lombardie et de la Vénétie que la brutalité et la barbarie tenaient encore enveloppées dans leurs ombres épaisses ; les villes se ruaient les unes sur les autres comme autant de bêtes féroces : elles tombaient sous le fer et la flamme ou devenaient le repaire de petits tyrans qui, du haut de chaque mont, au milieu de tous vallons, à l'embouchure des fleuves, au penchant de chaque colline, sur la pointe des rochers, élevaient des forteresses d'où ils faisaient la guerre à leurs voisins ou pillaient les voyageurs.
Ce que nous disons ici de la Lombardie et de la Vénétie se peut dire à meilleur titre encore de l'Italie inférieure, où l'ardeur du climat, les maladies contagieuses, le caractère plus emporté, la vivacité du sang, les localités sauvages des Apennins, la férocité des guerres, les incendies, les massacres, les saccages des villes, plus atroces là qu'ailleurs, en avaient rendu les rares habitants plus sauvages et plus féroces, victimes qu'ils étaient des fureurs des Vandales, des Goths, des Hérules, des Lombards et des Sarrasins. Rome elle-même n'était plus qu'un amas de ruines, et ses environs ne présentaient plus à la vue qu'un désert couvert de ronces, de bruyères et de marécages; les portes s'écroulaient, les théâtres étaient à demi-détruits, les monuments dégradés, les palais dévastés, les temples abandonnés, sales et privés d'ornements ; la population qui jadis avait dépassé
(1) Donizone, c. II.
quatre millions d'âmes, au temps de la puissance romaine, était réduite à ce point d'être insuffisante à remplir une grosse bourgade. Encore ce pauvre peuple en était-il arrivé à une telle pénurie de maisons, grâce aux séditions et aux guerres civiles, qu'il se disputait un abri sous les arceaux des amphithéâtres, sous les voûtes des curies et des monuments publics, dans les ruines des péristyles et des portiques où il cherchait son gîte comme le hibou et l'orfraie. Les sépulcres, les mausolées, les palais impériaux avaient été métamorphosés en forteresses et en bastilles où l'on se retirait pour livrer ou soutenir de sanglants combats : ces ruines devenaient, à leur tour, le théâtre de sièges, d'assauts, d'incendies ; on assassinait les Papes, on égorgeait les consuls, on décapitait les Patriciens. Aujourd'hui, Ton avait pour tyran un prince lombard, demain c'était un marquis de Toscane ou un comte de Tusculum, et le peuple romain, toujours et à la fois lâche et courageux, avide et généreux, rebelle et soumis, féroce et magnanime, voulait sans cesse des maîtres auxquels il n'obéissait pas, des tyrans qu'il faisait trembler, des Papes qu'il adorait , qu'il chassait, qu'il rappelait avec des larmes de repentir et qu'il vengeait en égorgeant et exterminant ceux qui les avaient bannis, affligés ou humiliés. Telle était la Rome du xe siècle : que le lecteur juge alors de ce que devait être l'Italie 1
Autour de ces malheurs qu'occasionnaient des mœurs grossières, des discordes et des combats continuels de ville à ville, de châteaux à châteaux, il faut grouper l'absence totale du commerce qui rapproche les peuples voisins et môme les peuples éloignés, les routes et les moyens de communication devenus difficiles, les fleuves dépourvus de ponts, les champs incultes par suite des inondations et des eaux stagnantes dont ils étaient couverts, faute de canaux et de moyens de dessèchement. Ce n'est pas tout encore : les récoltes étant impossibles, il en résultait des disettes, des famines, des épidémies; les hommes, réduits à la dernière extrémité, en venaient à se nourrir de glands comme les animaux immondes, à se repaître de fruits sauvages, de gibier ou de poissons que l'on prenait à la nasse dans les mares ou dans les fossés. Pour comble de maux, les seigneurs châtelains accablaient de tailles et de corvées les habitants du pays où ils pouvaient dominer. Ils les obligeaient à défrayer leurs tables des
produits que ces infortunés arrachaient à leur chasse ou à leur pêche : ils les forçaient à .charrier des fardeaux, à porter des messages dans les pays lointains, à leur fournir des troupes pour la guerre, à élever les murailles et les tours de leurs habitations féodales, en les réduisant enfin aux fonctions de bêtes de somme et prélevant tant sur leurs personnes que sur leurs biens des impôts exorbitants.
Il était bien impossible qu'avec une existence aussi sauvage les beaux-arts fussent cultivés. Aussi ne s'occupait-on ni de sculpture, ni de peinture, ni d'orfèvrerie, ni de l'art de tisser les étoffes, de fondre et travailler les métaux, ni de la statuaire ; tout était grossier et d'un rude travail ; les usages de la vie civile et policée demeuraient inconnus : la vertu, la générosité, la justice, consistaient en un casque solide, un haubert à l'épreuve, une épée affilée, une lourde hache d'armes, une forte lance, un bras nerveux, des épaules larges, une poitrine haute et bien dégagée. Quand aux lettres et aux sciences, elles étaient méprisées à ce point que seigneurs, princes et rois tiraient vanité de ne savoir ni lire ni écrire. Aussi, pour signer leurs lettres, leurs lois ou leurs ordonnances, se servaient-ils d'un sceau sur lequel leur nom était gravé : on noircissait avec de l'encre ou de la fumée cet étrange instrument et ils l'imprimaient au bas de leurs décrets. Les cathédrales et les curies avaient cependant des notaires ou tabellions qui étaient chargés de rédiger les actes tant publics que privés; mais ils se servaient d'un latin si barbare et tellement rempli de solécismes qu'il est impossible de les lire aujourd'hui sans rire.
Le clergé séculier avait aussi sa part dans cette" ignorance générale. La plupart des prêtres savaient à peine lire leurs livres de chœur et la messe ; on les regardait comme des puits de science lorsque, par hasard, ils savaient signer leur nom. Pour recevoir les ordres sacrés, il suffisait de savoir par cœur le symbole dit de saint Athanase. A cela se bornaient toutes les études théologiques. La lumière des sciences et des lettres divines et humaines ne brillait plus que dans les cloîtres de Saint-Benoit, d'où l'on tirait les papes, les évêques, les prélats de la sainte Eglise, Du reste, disons-le en passant, si le monachisme n'avait entretenu la céleste étincelle du flambeau de la science, le siècle présenl
serait peut-être plus ignorant et plus grossier que celui dont nous parlons. D'ailleurs, dans ces temps barbares, la foi était vive, nulle hérésie ne troublait la chrétienté d'occident qu'une même croyance religieuse maintenait dans la soumission et le respect : on s'attendait à voir finir le monde en l'an 1000, le ciel et la terre devaient rentrer dans le néant et Jésus-Christ apparaître dans les nues pour juger les vivants et les morts. De sorte que, plongés dans les ténèbres d'une ignorance aussi crasse, les hommes s'abandonnaient à l'indolence et au découragement; ils ne s'inquiétaient de rien, ne prenaient plus la peine de sortir de leur misère, de cultiver la terre, de diriger le cours des fleuves, de dessécher les marais, et de réparer les églises et leurs habitations.
Lorsqu'on pense à cette époque malheureuse , on se croit le jouet d'un songe. On dirait volontiers qu'il en était alors du monde physique comme du monde intellectuel et que la nature était plongée dans des ténèbres matérielles. Le soleil, il semble, ne luisait pas comme de nos jours, la lune voilait son disque argenté, et les étoiles ne scintillaient pas dans la voûte des cieux : les eaux des fleuves devaient être noires, celles des lacs rouges comme du sang, la mer trouble et bourbeuse; l'herbe dut revêtir une teinte de rouille et les fruits et les fleurs un coloris sombre et maladif. C'est ainsi que l'homme raisonne, quand il s'abandonne à son imagination; il associe volontiers la clarté intérieure de l'esprit à la clarté extérieure du jour. C'est ainsi que lorsqu'il se représente les siècles peu éclairés du moyen âge, il se laisserait aller à croire que le monde extérieur était aussi plongé dans les ténèbres; tandis que de nos jours, époque qu'il regarde comme brillamment illuminée par le flambeau des sciences et des arts, il est prêt à déclarer que le soleil qui l'éclairé est bien autrement chaud et éblouissant que celui du Xe siècle. Quelle erreur est la sienne! Nous pensons, tout au contraire, que si Tignorance régnait dans les siècles de barbarie, et nous en convenons, la nature du moins jouissait de tous ses droits. C'est de nos jours que l'on voit dominer la fausse science, erreur plus dangereuse mille fois que l'ignorance; c'est de nos jours que l'art remplace la nature , l'art corrupteur de toute simplicité , l'art qui dénature et flétrit tout ce qu'il touche. Si l'on veut la retrouver,
cette sainte nature, il faut l'aller chercher vierge et chaste dans ces siècles austères, car dans le nôtre elle fuit devant cette société artificielle qui a eu le triste talent de corrompre toutes les lois naturelles , domestiques , civiles , société d'autant plus corrodée par le poison de l'incrédulité, que l'ignorance qui l'enveloppe est plus épaisse et plus honteuse. Mais nous nous laissons emporter à traiter un sujet qui pourrait fournir matière à plusieurs volumes. C'est que nous aussi nous haïssons les ténèbres, nous aussi nous aimons la lumière; seulement, nous la voulons véritable et pure, nous lavoulons telle qu'elle est en effet,*c'est-à-dire guidant l'intelligence vers le vrai, le cœur vers le bien, tout l'homme vers la paix et le bonheur.
Cependant , pour nous reposer un peu du spectacle que nous offre le Xe siècle, retournons à Canosse, à Canosse d'où jaillirent les premières étincelles de cette civilisation qui devait sauver la malheureuse Italie et l'illustrer à jamais. Le duc Azzo s'était plu à attirer dans son château la fleur de la noblesse du temps : le plus bel ornement de sa cour était la douce Hildegarde, son épouse, princesse douée de toutes les grâces et de toutes les vertus femme à l'esprit cultivé, à l'âme pieuse, au jugement sain et droit1. C'est d'après le conseil d'Hildegarde qu'Azzo éleva sur les rives du Pô le monastère si fameux de Bressello qu'il enrichit de nombreux revenus. Il voulait que les religieux enseignassent aux habitants à construire des demeures saines et commodes, à défricher les terres, dessécher les marais, à élever des digues aux endroits où ce Ileuve fait le coude et peut, à l'époque des grandes eaux et sur un espace de terrain considérable , submerger les bourgs et les campagnes. Hildegarde et Azzo eurent deux fils. Le premier, nommé Tedaldo, succéda à son père; le second devint évêque de Brescia, sous le nom de Godefroid qu'il sut illustrer. Remarquable entre tous les princes italiens de son temps, Tedaldo, par son courage et sa prudence, sut augmenter considérablement l'héritage que lui avait laissé son père. Il se rendit respectable et cher aux monarques de France et d'Allemagne, et son zèle pour le saint Siège fut si grand, que les papes lui donnèrent pour récompense le fief de Ferrare. A tant de générosité et
(1) Donizone, III.
de valeur ce prince joignit tant de piété qu'il fonda, entre le Po et la Lirone, la célèbre abbaye de Saint-Benoît qui donna le jour à tant de saints et doctes personnages. Par la suite, la noble Mathilde conçut pour ce lieu vénérable une si grande affection qu'elle choisit l'église pour sa sépulture. Ses dépouilles mortelles y reposèrent pendant cinq siècles, jusqu'à ce que le pape Urbain VIII les eût fait en grande pompe transporter au Vatican, où elles sont déposées au milieu des cendres des souverains pontifes auprès de l'autel de Saint-Pierre. Et ce fut justice, car si elle s'était toujours montrée fille soumise du saint Siège , et sa protectrice courageuse, elle se montra encore la plus magnifique de ses bienfaitrices, en lui faisant don de tout le patrimoine dont elle était maùresse. Elle devait à Tedaldo, son aïeul, l'affection profonde qu'elle portait à la tiare et dont elle ne se départit jamais.
Tedaldo eut pour femme la gracieuse Guillia1 ; ses fils , trois illustres princes, furent Tedaldo, Boniface et Conrad. Ce dernier, après avoir fait des prodiges de valeur contre tous les hauts barons de la Lombardie réunis à la bataille de Coviolo auprès de Reggio, alla, bien que vainqueur, mourir dans cette dernière ville , des suites d'une blessure qu'il avait reçue dans la mêlée. Il fut amèrement pleuré par ses deux frères. Tedaldo se consacra au service de Dieu, se distingua par ses vertus pastorales et particulièrement par la pureté toute céleste dont il embellit son àme et sa personne. En voici un trait remarquable.
A la malheureuse époque où prévalaient l'ignorance et la barbarie, une grande partie du clergé avait foulé aux pieds les lois de la continence et de la mansuétude. Vainement l'Eglise s'efforçait-elle de ramener dans la bonne voie des prêtres qui revêtaient plus volontiers la cuirasse que la chape, et maniaient mieux l'épée que le crucifix : les malheureux oubliaient jusqu'à la précieuse vertu qui rend l'homme si cher à l'Agneau de Dieu. Or, il advint que le noble et chaste Tedaldo, devenu évoque d'Arezzo, tomba dans une maladie grave; sa vie dépendait de la promptitude des secours à apporter. Les médecins, aveuglés par un excès de zèle, en vinrent à décider que mettant de côté ses vœux sacerdotaux,
(1) Donizone, IV.
le jeune prélat devait songer à se marier. Le saint évoque frémit d'indignation à cette décision grossière et impie, mais feignant de s'y soumettre :
— Hé bien ! dit-il gaîment, voyons qni vous avez à meproposer pour épouse?
Et cependant il faisait apporter tout auprès de son lit un brasier de charbons ardents. En un instant, les tentures menacèrent de prendre feu.
— Hé quoi, reprit-il alors en s'adressant aux médecins déconcertés, vous craignez d'exposer mon corps à ces flammes légères, et vous n'hésitez pas à exposer mon âme à celles de l'enfer, aux tourments delà géhenne? Et cela, non pour quelques instants, mais pour l'éternité; et cela, non pour quelques charbons allumés, mais pour les feux éternels qu'alluma la justice de Dieu. Arrière, malheureux ! L'oint du Seigneur demeurera chaste : sa main -laite pour toucher fe"Verbe de Dieu, ne sera pas profanée par une union terrestre. Laissez-moi mourir, pourvu que je reste sans tache; laissez-moi mourir, pourvu que je sois fidèle à mon vœu; laissez-moi mourir, afin, d'aller m'unir éternellement à l'éternel amour.
A ce discours si vigoureux et si chrétien, les médecins demeurèrent muets et confondus devant le digne prélat. Une pareille conduite doit nous encourager , sinon à mépriser , du moins à surveiller les médecins modernes, quand nous en voyons, à cette époque grossière, abuser traîtreusement de leur art salutaire et en faire un instrument de corruption. Hélas! de nos jours, la médecine n'est employée trop souvent par bien des gens que comme moyen systématique de corruption , chose fort rare au temps passé. Que de fois la candide jeunesse n'est-elle pas devenue la victime de ces charlatants homicides, qui ne se font aucun scrupule de flétrir et ruiner la plus belle des vertus , celle qui brille aux yeux de Dieu d'un éclat plus vif que l'astre du jour. 0 pères de famille, vous cherchez pour vos enfants les aliments les plus sains, les potions les plus salutaires, les remèdes les plus efficaces , et vous ne songez pas à choisir vos médecins parmi les plus hommes de bien ! L'art, sans la conscience, peut bien guérir le corps sans doute, mais il peut, au même instant, devenir uu poison mortel pour l'âme innocente et pure de votre enfant, songez-y bien!
Cependant le jeune Evêque ne tarda pas à se rétablir. Sa convalescence fut hâtée par les douces influences de la musique : il fut redevable de ce bienfait à l'un de ses amis les plus chers, à Guido ' moine de Pomposa, restaurateur de la véritable musique d'église par la découverte qu'on lui doit des clefs, des tons et d'une note. C'était dans les leçons et les exemples d'Hildegarde, son aïeule, et de Guillia, sa mère, toutes deux femmes d'une haute piété et d'un esprit non moins élevé, que Tedaldo, né au château de Canosse, avait puisé les principes (je, vertu, de générosité et de courtoisie, qu'il propagea; si l|irg|m^ny^ïw^r de la Toscane. Son exemple eut aussi ùne^forte influence su« déjà si noble de la comtesse Mathilde, sa nièce, qui, entre toutes les princesses de son époque, se- rendit faniSi^ fC^i droituPe de son cœur et la magnanimité *%t l'élévation de ses sentiments .j
Mais Canosse, où Boniface reç^J^Jour de la belle et * reuse Guillia, ne fut jamais Pms ^^^£gteï>l^jWiplque . qu'au temps de ce noble et généreux princ^HF^^ffimuer et lu à plus puissant des ducs italiens.^ Il agrandit cette résidence, .l'orna somptueusement et en fit la plus forte citadelle de ses domaines. Et tandis que Mantoue n'était plus qu'une grosse bourgade resserrée entre son lac et le Pô, dépourvue de murs, de boulevards et de tours, n'ayant pour toute défense qu'un fossé et une misérable palissade2; la superbe Canosse, devenue métropole et séjour de Boniface et de sa cour, grandissait chaque jour, et, du haut de ses rochers, regardait dédaigneusement les vastes plaines de l'Italie se développer sous ses pieds, et les plus nobles cités de cette antique terre, s'incliner de\rani]elle, depuis Bologne jusqu'à Vérone et de Plaisance à Ferrare. Toute la Toscane, une partie de la Ligurie, l'Ombrie, le pays de Piceno lui rendaient hommage, et son influence formidable s'étendait jusqu'aux gorges, de la montagne Ciminia et jusqu'à Viterbe. Avant et depuis la mort de Tedaldo, de fiers barons, de hauts et puissants seigneurs avaient juré foi et fidélité à Boniface, des rois et des empereurs
(1) Gui d'Arezzo , religieux de l'abbaye de Pomposa, trouva le si, la septième note de la gamme. On voit encore à Arezzo, sa ville natale, remplacement de sa demeure : une portée gigantesque de musique, ornée d'une clef de sol et d'un énorme si, indique l'endroit où s'élevait la cellule du célèbre musicien. (2) Donizone, XYI.
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même avaient recherché son alliance et traitaient avec lui d'égal à égal; néanmoins ce prince, exemple de modération, ne voulut jamais prendre d'autre titre que celui de marquis, titre que conserve encore aujourd'hui dans Vérone l'illustre famille de Canosse, qui semble, avec la noblesse de ses ancêtres, avoir hérité si parfaitement de leur haute piété et de leur courtoisie. De même que l'illustre Boniface recevait dans son château des empereurs et des rois, de même le marquis actuel Boniface de Canosse a reçu, dans son admirable palais de Vérone, les plus puissants monarques de l'Europe.
Ce palais, chef-d'œuvre du plus habile architecte du xvr siècle, de Sammicheli, baigne dans l'Adige, qui coule rapide et profond à ses pieds, les arcs-boutants de ses terrasses délicieuses, du haut desquelles on découvre les sinuosités du fleuve, les campagnes verdoyantes , les jardins fleuris qui entourent et parfument les riantes villas des collines de Saint-Léonard; puis, clans le lointain, à une grande distance, les cimes bleuâtres des lières Alpes qui se confondent avec l'azur du ciel. Des salles immenses, des lambris dorés, des tableaux de prix, des galeries sans On, font croire au voyageur qu'il entre dans une résidence royale plutôt que dans celle d'un particulier. Les trois plus grands empereurs de notre siècle s'y sont arrêtés : Napoléon le Conquérant, François Ier d'Autriche, et le Czar Alexandre II, autocrate de toutes lesRussies. Ce dernier avait une telle affection pour ce délicieux séjour, que souvent il interrompait son repas commencé dans l'intérieur du palais, pour aller l'achever sur l'une des terrasses. Il demeurait debout, son assiette à la main, et, tout en mangeant, rassasiait ses yeux des magnifiques points de vue qui s'offrent, si gracieux et si variés, du haut de ce belvédère. Accueillis avec tant de courtoisie, et de magnificence, les trois empereurs ont conservé au marquis Boniface la plus affectueuse bienveillance ; de nos jours encore, le jeune souverain qui règne sur l'Autriche , honore la vieillesse du vénérable gentilhomme, l'un des plus nobles représentants de l'antique noblesse italienne*.
(1) Des autours graves affirment que la famille actuelle des marquis tl3 Canosse descen.'] en ligne directe du puissent A.zzo, père
Pour revenir au généreux Boniface, fils de Tedaldo Ier, il trouva dans la chambre de son père douze sacs faits de pean de cerf, lesquels étaient remplis d'or. Ce trésor fut employé à embellir et fortifier la place de Canosse, à donner l'hospitalité aux princes qui venaient lui rendre visite, à agrandir ses palais, ses parcs, ses arsenaux, ses fauconneries, ses villas, les châteaux qu'il possédait dans les environs. Il fortifia puissamment et orna tout ensemble les citadelles inexpugnables de Bianello, de Rossena, et de Nogara qui domine Vérone, et de Sorbara qui protège Modène. Personne n'égala sa libéralité et personne mieux que lui ne sut, dans ces temps grossiers, favoriser les arts et encourager les savants, qu'il attira à grands frais à sa cour, pour communiquer leurs lumières et leurs sciences à sa fille, la jeune Mathilde, qui avait pour mère Béatrix de France, héritière de Frédéric, duc de Lotharingie et petite nièce du roi Hugues-Capet.
Mais Boniface ne se distingua pas entre tous les princes chrétiens uniquement par sa magnificence et sa loyauté; il se fit aussi admirer pour son courage et sa valeur sans égale en Italie. Il dépassait déboute la tète les guerriers de la plus haute taille, et les laissait encore bien loin derrière lui pour la vigueur et l'audace dans le combat1. Il le prouva lors de l'assaut qui fut donné à la ville de Parme, le 25 décembre 1037, par l'empereur Conrad. Ce prince ayant été repoussé dans une sortie qu'avaient faite contre lui les Parmesans révoltés, appela le redoutable marquis à son secours. Boniface s'avança à la tête de ses troupes, livra bataille aux rebelles, les mit en déroute par des prodiges de valeur, et les poursuivit de si près, qu'il entra avec les fuyards, lui vainqueur, dans la ville, et la soumit de nouveau au pouvoir de Conrad.
Les exploits qu'il fit en Bourgogne ne furent pas moins brillants : il s'agissait de contraindre la ville de Morat à rentrer sous l'obéissance du môme prince. Conrad avait établi son armée au pied des murs de cette place inexpugnable : plusieurs assauts avaient été donnés, mais en vain, car les Bourguignons se défende Boniface et bisaïeul de la célèbre comtesse Mathilde. Cette famille possède encore de grands biens dans le pays mantouan et dans le territoire de Vérone. Les chevaux noirs et do haute taille que l'on tire do ces contrées sont très estimés. (1) Donizone, VII.
daient vigoureusement. L'empereur ressentait un si violent dépit de l'inutilité de ses efforts, qu'il eût mieux aimé succomber dans la mêlée que de voir ses sujets rebelles lui tenir tête avec autant d'audace. Abandonnant donc tout espoir de vaincre,- il envoya prier Boniface de venir à son aide à la tête de ses Lombards, celui-ci s'empressa d'accourir. Toutefois il ne voulut pas entrer au camp impérial avec ses troupes; il les tint à l'écart, et dit à l'empereur : « Sire, si vous voulez que je réussisse dans l'entreprise, éloignez-vous d'ici, vous et les vôtres, et retirez-vous derrière la rivière de la Sorine. Je me charge de réduire la ville avec mes gens. » Conrad crut à ces paroles et s'éloigna.
Alors le marquis partagea et disposa ses troupes en cohortes et les anima au combat. A la vue de l'empereur qui levait le camp et s'éloignait de leurs murailles, les Bourguignons, ivres de joie, sortirent des remparts pour fourrager, mais apercevant le marquis de Canosse et ses Lombards, ils se flattèrent de pouvoir les entourer et s'approprier leurs dépouilles. Ils engagèrent l'action aussitôt et dans le plus grand désordre. Boniface, hâtant encore le combat, fit sonner les trompettes et tout son camp fut en un moment sous les armes. 11 attaqua les Bourguignons en tête et en flanc tout à la fois et si impétueusement qu'ils ne purent résister au choc et furent à l'instant mis en déroute. Le terrible chevalier frappait sans relâche : il brisait les morions, trouait les cuirasses, fendait les bouchers, renversait les cavaliers. Dans cet effroyable choc des deux armées,- les Bourguignons foulés aux pieds des chevaux, écrasés par les dards et les traits, poursuivis à coups d'épée et de lance, cédèrent à la peur et tournèrent le dos pour chercher un abri sous leurs murs. Boniface s'attacha à leurs pas et pénétra avec eux jusque dans la ville dont il s'empara et qu'il abandonna à ses soldats, après avoir fait arborer sur toutes les tours l'étendard de Caméra. 11 envoya ensuite les clefs des portes à Conrad qui rentra triomphant dans Morat, tandis que le marquis reprenait tranquillement le chemin de l'Italie et revenait s'établir au milieu de sa chère Canosse où il vécut encore de longues années comme le plus riche, le plus puissant prince de l'Occident et respecté des souverains eux-mêmes.
Après la mort de Boniface, Béatrix sa compagne, femme d'un génie élevé et de haute prudence, gouverna les Etats de sa fille
Mathilde, et les porta à un si haut degré de prospérité qu'elle put soutenir de longues et sanglantes guerres contre Henri IV, empereur d'Allemagne, qui avait osé attaquer le pape Alexandre II et susciter contre lui l'antipape Cadolaûs. Béatrix prit elle-même le commandement de ses armées, se fît suivre en tous lieux de sa fille Mathilde qui, armée de toutes pièces, et montée sur un coursier fougueux, ne craignit pas de s'attaquer aux barons lombards, fauteurs de l'antipape, les vainquit souvent, et, à leur confusion, les força à demander grâce sous son épée ou sa hache d'armes. Mais lorsque la paix avait ramené les deux princesses dans leur château de Canosse, on voyait refleurir cet heureux séjour. De toutes les contrées de l'Italie accouraient princes et gentilshommes dont la magnificence augmentait l'éclat de cette brillante "cour, tandis que la fleur des prélats de la sainte Eglise l'ornait encore davantage par leur piété et la sagesse de leurs conseils. Cependant, après avoir accompli ses illustres desseins, la duchesse Béatrix était morte à Pise : elle fut ensevelie en grande pompe, laissant à Mathilde, avec ses vastes domaines, un trésor plus précieux encore, celui de ses vertus, de sa piété, de son dévouement à l'Eglise, de son filial attachement au souverain Pontife, Vicaire du Christ, et de cet amour immense de justice qui plus tard fît de cette princesse la femme la plus célèbre dont s'honore l'Italie.
La digression que nous venons de faire n'était pas inutile. Elle présente un tableau abrégé de la barbarie, de l'ignorance et de la grossièreté qui régnaient aux siècles qui précédèrent la naissance de Mathilde. Nous avons vu comment les premiers germes de la civilisation italienne se manifestèrent dans la maison de Canosse sous la-domination d'Azzo. Ces germes produisirent quelques fleurs sous Tedaldo, et Boniface eut la gloire de les multiplier encore. Le sage gouvernement de Béatrix fît éclore quelques fruits, et Mathilde put enfin se vanter d'avoir amené à leur maturité ces moissons d'intelligences élevées et de génies sans pareils qui firent de l'Italie du xiii" siècle la première des nations, pour la sagesse, la vaillance et la civilisation.
C'est à Canosse que se leva l'aurore de la courtoisie italienne, courtoisie qui devait, comme un autre soleil, disperser les ténèbres de la barbarie d'Occident et illuminer l'Europe de cet éclat
dont elle rayonne encore de nos jours. On peut dire à juste raison que Canosse fut, pour l'an mil, l'heureux berceau de la politesse et des bonnes manières, l'abri des hommes vertueux que poursuivaient les tyrans de l'Italie, le refuge magnifique des beauxarts au sortir de leur antique rudesse, l'école où les princes étrangers venaient, sous les yeux de la comtesse Mathilde et à sa cour, se former aux nobles usages de la chevalerie, aux discours choisis, à l'exercice des vertus, aux études sérieuses, aux coutumes polies, à tout ce qui peut faire le charme de la vie, à la facilité du caractère, à la civilité, à la bienveillance, enfin à tout ce qui orne, agrandit l'esprit et le cœur en les élevant aux plus nobles et aux plus saintes entreprises. Bref, la cour de Mathilde était le miroir de toutes les vertus, la palestre de la piété la plus héroïque, de la fermeté, de la constance chrétienne à vénérer et défendre l'Eglise dépouillée, humiliée, opprimée par le plus cruel persécuteur qui se fût jamais élevé contre elle.
A l'époque où s'ouvre notre récit, le saint pape Grégoire VII venait de quitter Rome, pour traverser la Lombardie et les Alpes et se rendre à Augsbourg, où devait se réunir, à la Chandeleur, la diète des princes allemands. Ils étaient convoqués à l'effet de discuter, en présence de Sa Sainteté et de toute l'Allemagne, représentée par ses mandataires, la cause de l'empereur Henri VII, rebelle à l'Eglise et tyran de ses sujets. Lorsque la noblesse italienne apprit que le pape s'était mis en voyage, elle se piqua d'émulation et ses principaux membres invitèrent le Pontife à daigner s'arrêter dans ceux de leurs châteaux qui se trouvaient sur son passage et à y prendre ses logements. La conrb Mathilde se signala encore entre tous dans cette occasion. Elle envoya à sa rencontre quantité de ses barons feudataires, pour saluer le saint Père en son nom, aussitôt qu'il fut entré en Toscane. Il trouva aux frontières un corps de chevaliers qui étaient chargés, de la part de leur souveraine, de lui servir d'escorte d'honneur et de défense au besoin jusqu'aux murs de Canosse.
Aussitôt que l'on eut appris le projet du pape de séjourner chez la comtesse, on vit, malgré les rigueurs de la saison, les neiges qui obstruaient les gorges des montagnes, les routes couvertes de glaces et rompues, les plus grands seigneurs de Bourgogne, de France et d'Italie accourir à Canosse, pour baiser
les pieds du Pontife, et recevoir sa bénédiction1. On remarquait dans leurs rangs Azzo d'Esté, marquis de Ferrare, Hugues, abbé de Cluny, et Adélaïde de Suse qu'accompagnait le comte Amédèe de Maurienne, son fils2.
La marquise de Suse rehaussait grandement par sa présence l'éclat de la cour de Canosse. C'était une des plus illustres princesses de l'Italie ; et c'est grâce à l'immense héritage que la maison de Savoie fit de ses domaines, que cette famille dut la prépondérance dont elle commença à jouir en deçà des Alpes. Mathilde s'empressa d'accueillir la noble visiteuse, ainsi que les autres gentilshommes qui se rendaient à sa cour, pour admirer l'esprit et le génie de ces deux femmes remarquables, l'orgueil de l'Italie. La splendeur de cette assemblée était si grande qu'elle égalait les pompes des plus riches monarques d6 la chrétienté, et les surpassait de beaucoup en ce qui touchait à la distinction de l'esprit, l'élégance des manières, la délicatesse des discours, les découvertes artistiques et même scientifiques, tandis que sur le reste de l'Europe et surtout au delà des monts s'étendaient encore les ténèbres d'une demi-barbarie. Parmi les divertissements offerts aux illustres hûtes, la chasse au faucon fut l'un des plus goûtés. Les plus nobles dames y prirent part ellesmêmes : on les voyait, montées sur de rapides coursiers, voler sur les rives des lacs, des étangs, des rivières, lieux que fréquentent volontiers les grues, les oies sauvages, les hérons et les autres oiseaux aquatiques.
Ce jour-là, les bords de l'Enza fournirent une chasse abondante. Les quatre fauconniers Gunzone, Marculfe, Vidbode et Goldasto furent comblés de louanges, de la part de la comtesse Mathilde, de la marquise de Suse et des autres seigneurs. Tous étaient heureux de leur journée, et, en venant déposer aux genoux des deux princesses les fruits de leur adresse, chacun d'eux avait à conter les exploits de leurs faucons, leurs manières d'attaquer leur proie, les ruses de celle-ci pour s'échapper, et le triomphe du noble oiseau. Toutefois la plus heureuse et la plus adroite, celle qui eut l'honneur de la journée fut la belle et modeste Yolande. Toujours accompagnée du vieux Gunzone, elle
n» Doiiizone, 1. II. (2) Muratori, notes sur Donizone.
36 YOLANDE DE GHON1NGUE.
lâchait son épervier avec tant d'à-propos qu'il ne manquait jamais de lui rapporter quelque proie sur le garot du blanc genêt d'Espagne qu'elle montait. Aussi put-elle, ce jour-là, venir offrir à la comtesse deux hérons, trois vanneaux, une oie sauvage, une aigrette, un cygne et cinq jeunes canards. Tout le monde admira l'adresse de la jeune fille et la proclama la plus habile chasseresse de la journée. Cependant les jeunes seigneurs se demandaient l'un à l'autre quelle était cette charmante personne si timide et si modeste. Un jeune prince allemand se ût remarquer entre tous par les signes d'admiration non équivoques qu'il laissa échapper à la vue de ses exploits.
Yolande portait une cotte-hardie l de velours amaranthe à lignes d'or, fermée au corsage par des boutons de perles; elle était coiffée d'un bicoquet en satin incarnat à lames d'argent, surmonté d'une longue plume blanche qui retombait ondoyante sur l'épaule. En revenant de la chasse, elle suivait la comtesse Mathilde : à sa gauche caracolait le marquis de Ceva, à sa droite le jeune allemand dont nous parlons plus haut et qui osait à peine lui adresser la parole, tant il était absorbé dans l'admiration qu'elle inspirait.
La nuit de la Sainte-Lucie de décembre, la comtesse, après avoir fait, selon l'usage du temps, de riches et nombreux présents tant aux chevaliers de sa cour qu'aux gentilshommes et aux seigneurs étrangers, qui étaient accourus de France, de Bourgogne, d'Angleterre, de Lombard ie et de Toscane, clans ses Etats, à l'occasion de la prochaine arrivée du Pape, les avait laissés daus les grandes salles du château, occupés à abréger, par les jeux et les joyeux propos, la longueur des soirées d'hiver. A la même heure et dans la partie du palais qui donnait sur les
(1) Jupe lungue que les châtelaines du moyen âge portaient pour monter t cheval.
cours intérieures, se réunissaient les demoiselles des deux princesses, et elles aussi raccourcissaient la veillée par des danses, des chants qu'animaient le son des instruments et une aimable conversation. Mathilde et Adélaïde de Sase, retirées dans un salon écarté, s'entretenaient de la position cruelle à laquelle l'empereur s'était réduit lui-même par ses perfidies envers l'Eglise, et sa cruauté envers les Saxons et les autres provinces de l'empire qu'il opprimait sans pitié. Aussi les électeurs et les princes allemands, réunis à Oppenheim, avaient-ils signifié à Henri IV que si, au bout d'une année, il ne s'était soumis à l'Eglise de Dieu, et s'il n'avait juré de gouverner la Germanie avec humanité et justice, ils le déposeraient et feraient choix d'un autre empereur. Entretemps, ils avaient supplié le Pape de vouloir bien se rendre à Àugsbourg, vers l'époque de la Chandeleur, pour entendre en personne les justes plaintes d'une nation opprimée, et, dans sa haute sagesse, prononcer une sentence qui serait sans appel.
Tandis que les deux princesses se plaisaient à s'entretenir de la sainteté et de la constance de Grégoire qui, par l'amour seul du bien n'hésitait pas à entreprendre un long et pénible voyage dans une saison aussi rigoureuse et malgré sa mauvaise santé, ruinée plus encore par les inquiétudes et les soucis que par l'âge, le son mélancolique d'un instrument, placé sans doute dans une pièce voisine, attira leur attention. Le lieu où elles se trouvaient était le plus reculé et le plus isolé du palais, et, par conséquent, fort éloigné des salles où les jeunes seigneurs et les courtisans so livraient aux éclats d'une bruyante gaité. Les deux amies suspendirent leur entretien et prêtèrent l'oreille à l'harmonie qui éveillait ainsi le calme de la nuit. Une main légère et délicate effleurait les cordes graves d'une harpe, dont les sons doux et plaintifs accompagnaient un chant d'une tristesse indicible : la voix pure, argentine, tremblante descendait jusqu'aux notes les plus mélancoliques et leur donnait une expression émue et douloureuse qui pénétrait lame et l'inondait de compassion et de larmes.
Hélas! que de douleurs Dès mon triste printemps
Ont flétri mon enfance l Au malheur condamnée,
De l'exil, de l'absence Je suis infortunée,
Que je sens les rigueurs !... Et je n'ai pas vingt ans I
Cher Magdebourg, adieu ; A l'ombre de (es murs,
Ton fier donjon se mire Que je serais heureuse !
Dans l'Elbe qui soupire Ton ciel bleu, tes flots purs
En fuyant ce beau lieu! Me feraient radieuse.
Je ne te verrai plus ; Oublions désormais
Tout le dit, tout me crie : Et Groningue et son golfe :
Pour toi, plus de patrie... La fille de Pandolfe
0 regrets superflus!... Ne les verra jamais.
Et les dernières vibrations de la harpe semblèrent, sous les doigts de la chanteuse, répéter tristement : jamais, jamais!
A ces dernières paroles, qui se perdirent dans un soupir tout parfumé de cette piété et de cette résignation d'une âme qui a mis sa douleur et son espoir en Dieu seul, la marquise Adélaïde se sentit attendrie jusqu'aux larmes, et se tournant vers sa compagne:
— Mon amie, dit-elle, qui donc chante là avec tant de grâce et de sentiment?...
— C'est ma chère Yolande, répondit Mathilde.
— Eh quoi! cette belle personne qui, l'autre jour, se montra si adroite à la chasse au faucon? Elle me parait avoir été bien favorisée de la nature, car outre la bonne grâce et l'élégance de ses manières, elle montre une modestie qui en double le prix, en les couvrant d'un air de timidité et de réserve plein de charme. Les demoiselles de ma suite s'y sont laissé prendre et ne parlent que d'elle; à les entendre, cette jeune lille serait la plus accomplie de toutes celles de votre cour, qui cependant en renferme un si grand nombre, et de si parfaites. A vrai dire, je suis moi-même sous le charme, car de la tribune de votre chapelle, j'admire la piété et la ferveur de votre belle Yolande : croiriezvous que son attitude et son extérieur m'excitent à la dévotion? Le marquis de Saluées et le comte de Raconigi ont souvent parlé d'elle à l'Evêque de Reggio, à celui de Modène et au comte de Parme, mais aucun d'eux n'a pu satisfaire leur curiosité. Ils se sont bornés à répondre qu'ils l'avaient amenée de Mantoue et se sont tus sur le reste : ils conviennent cependant d'une chose, c'est qu'à en juger par la dignité et la distinction de son extérieur, elle doit être de haute naissance. Dites-moi, je vous prie, est-elle italienne ou est-elle née dans vos possessions de Lotharingie?
- Non, chère Adélaïde. Yolande est de la haute Allemagne, mais je tais son origine pour des motifs sérieux que je puis cependant confier à votre prudence. Ma pauvre Yolande est de haut lignage : son père se nomme le comte de Groningue, et sa mère est fille du Landgrave de Hesse, femme de grand cœur et dévouée à son mari au delà de ce qu'on peut imaginer. Le comte Pandolfe, homme prudent et sage, gouvernait ses Etats avec douceur et justice, son peuple vivait en paix lorsque se levèrent les tristes jours de l'antipape Gadolaùs, suscité sans doute par l'enfer, comme un brandon de discorde, allumé au sein de l'Eglise de Dieu pour la troubler et la ruiner de fond en comble. Pandolfe, en prince véritablement catholique, embrassa le parti de la justice, c'est-à-dire celui du pape Alexandre II, de sainte mémoire, et tous ses sujets suivirent son exemple. Cette conduite était d'autant plus digne de louange que l'attachement à la chaire de Saint-Pierre n'était pas une vertu commune et que plusieurs hauts barons de l'Allemagne avaient embrassé la cause de l'antipape, pour se concilier les bonnes grâces du jeune empereur. .
« Le marquis de Brandebourg, homme tout dévoué au parti impérial, fit savoir au comte qu'il eût à quitter les intérêts du pape Alexandre II, pour épouser ceux de Cadolaiis. Pandolfe s'y refusa et le Brandebourgeois marcha aussitôt contre lui à la tète de fortes troupes d'infanterie et de cavalerie. Le noble comte, réunissant toutes ses forces, voulut lui épargner la moitié du chemin : il traversa l'Elbe et alla chercher son ennemi jusques à Camink, afin d'engager l'action sur le territoire même de son adversaire. Le combat fut vif. Pandolfe, s'éiançant au milieu des cavaliers brandebourgeois, les mit en déroute et la victoire semblait déjà se déclarer pour lui, lorsque le comte de Dessau, sorti à l'improviste d'une embuscade, le prend en flanc et coupe en deux le corps de cavalerie de Groningue, dont le chef, cerné de toutes parts, et d'ailleurs blessé et jeté à bas de son cheval, est fait prisonnier, tandis que le reste de ses gens est réduit à prendre la fuite dans le plus grand désordre.
» Adeltrude, femme de Pandolfe, crut mourir de douleur, lorsqu'au retour de ses troupes épouvantées, vaincues et cherchant un asile sous les murs de Groningue, elle ne vit pas son époux au milieu de leurs rangs. Elle interrogea chaque soldat,
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aucun ne put lui dire ce qu'était devenu le comte. Soutenue par l'amour conjugal, elle s'adressa à Guinigise, frère cadet de Pandolfe, jeune homme plein de droiture et de générosité : « Partons, lui dit-elle, allons le chercher nous-mêmes sur le .champ de bataille. « Ils partirent le lendemain, à la pointe du jour, traversèrent l'Elbe dans une frêle barque et arrivèrent, au coucher du soleil , sur la plaine où s'était livrée la bataille. Ils aperçurentd'abord les traces du carnage qu'avaient fait les soldats brandebourgeois, le comte et ses guerriers, puis, arrivés au lieu de l'embuscade, ils reconnurent les cadavres des leurs dont la terre était jonchée. D'un pied ferme, Adeltrude alla de l'un à l'autre, soulevant la visière de leurs heaumes, examinant les traits de chacun d'eux, admirant dans son cœur la défense héroïque qu'ils avaient faite pour sauver leur seigneur, jusqu'à ce qu'enfin elle eût reconnu le léopard qui servait de cimier au casque dePandolfe,et les plumes qui le décoraient ; ces plumes étaient sanglantes et brisées, mais du comte, hélas! pas de traces.
» Emportée par sa douleur, elle parcourut toutes les habitations des environs, même les plus humbles : granges, étables, écuries, rien n'échappa à ses regards ; elle interrogea les manants qui étaient accourus sur le champ de bataille pour dépouiller les morts. Elle osa même se glisser dans le château de Camink, pénétra jusqu'à l'hospice où gisaient des blessés allant de l'un à l'autre, étudiant leurs visages jusqu'à ce qu'elle eût enfin reconnu, parmi eux, un jeune cavalier de Groningue, auquel elle demanda des nouvelles du comte. Le jeune homme était blessé mortellement d'un coup de lance dans le flanc, il se tourna cependant vers la comtesse, et lui dit d'une voix entrecoupée : « Mon noble maître était déjà vainqueur lorsque le traître Dessau le prit par derrière, le blessa, le renversa de cheval malgré une résistance héroïque et le fît prisonnier. Il aura été sans doute transporté au château de Brandebourg : mais vous, madame, que faites-vous ici? Vous seriez victime de votre affection, si vous étiez reconnue ; on vous livrerait au marquis de Brandebourg, à cet ennemi de notre sainte Eglise. Cependant, je vous en supplie, veuillez dire à ma pauvre mère qu'elle se console de ma mort, parce que je la reçois en défendant le véritable vicaire du Christ et le comte Pandolfe, mon seigneur bien-aimé. »
» Brisée par ces tristes nouvelles, la comtesse retourna à Groningue, où elle apprit que son époux avait été conduit, sous bonne escorte, jusqu'au monastère de Postdam, pour s'y remettre de ses blessures, grâce aux soins des saints moines de ce lieu ; car vous le savez, chère Adélaïde, au temps où nous sommes, il n'y a que les religieux qui s'entendent à la médecine et qui possèdent des pharmacies. Adeltrude fit partir des ambassadeurs pour Brandebourg. Ils étaient chargés de traiter de la paix et de la rançon du comte, mais l'impitoyable vainqueur se refusa à tout accommodement et jura de laisser mourir Pandolfe de misère et de faim dans un cachot, s'il ne se décidait à appuyer les prétentions de Cadolaûs. Inspirée par son amour, Adeltrude conçut un généreux projet : elle fît venir Guinigise, son beaufrère, lui ouvrit son âme, confia à la sagesse du jeune prince le gouvernement de ses états, puis, coupant ses beaux cheveux et prenant sur soi la plus grande partie de ses joyaux, elle revêtit un habit d'homme et sortit de Groningue par une nuit obscure, pour prendre la route de Postdam.
» Dès qu'elle fut arrivée au monastère, elle se présenta à l'abbé en qualité d'aide d'hôpital, se faisant passer pour un jeune homme d'Altembourg en Autriche, et se disant habile à soigner les malades. L'abbé se méprit sur son sexe, et, comme elle avait l'air d'un garçon discret et honnête, ne fit pas de difficulté pour l'admettre au rang des commensaux de la maison. Adeltrude se comporta si bien envers les religieux et les malades, elle montra tant de douceur et d'humilité, qu'elle ne tarda pas à se faire aimer de tous. Sans faire semblant de reconnaître le comte, elle s'occupait de ses malades avec un zèle infini, refaisant leur lit, mettant l'ordre et la propreté partout, distribuant à chacun les remèdes indiqués, toujours silencieuse, modeste, recueillie et attentive à se faire toute à tous. Cependant, quand elle vit les blessures du comte presque cicatrisées, une nuit que tout reposait au monastère, elle s'approcha du lit de Pandolfe, se fît reconnaître, l'embrassa tendrement et lui révéla le plan qu'elle avait conçu pour le délivrer.
» Tout en s'acquittant de ses fonctions dans le couvent, elle avait observé les issues, les chemins qui pouvaient mettre son époux en liberté sans que l'on sût par quel côté il s'était évadé.
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Le monastère est entouré de murs et de tours que baigne un large fossé, pour mettre l'asile saint à l'abri des incursions trop fréquentes des Pruteni1. On n'y pénètre que par un pont-levis qui se redresse au coucber du soleil et ne s'abaisse plus qu'à son lever. Vis-à-vis du cloître, il existe cependant un petit bois bordé par un rideau de mélèzes qui surplombe un rocher au bas duquel roule la rivière de l'Hawel, plus large et plus profonde en cet endroit que partout ailleurs.YA.deltrude examina ce rocher avec attention, pour découvrir quelque sentier, quelques aspérités du moins, au moyen desquelles on pût descendre dans cet abîme. Vain espoir, recherche inutile, il eût fallu des ailes pour s'échapper. Son amour l'avait faite hardie, son amour la rendit ingénieuse.
» Avant de quitter Groningue, elle s'était entendue avec Guinigise, son jeune beau-frère. Celui-ci devait lui envoyer Frédulfe, ancien et fidèle serviteur de sa maison ; caché sous les haillons d'un mendiant, il n'avait qu'à se tenir à la porte du monastère en feignant de demander l'aumône. Tout avait réussi, et Adeltrude, en portant chaque matin au vieillard sa maigre pitance, lui donnait des nouvelles et d'elle et de son mari. Elle put donc lui communiquer aussi son plan de fuite et fit dire à Guinigise qu'il eût à lui fournir au plus tôt une échelle de soie ayant cent brasses de long, puis à tout disposer pour qu'une barque se trouvât au pied du rocher en question, à l'endroit que dominait un vieux chêne séculaire : elle indiqua avec la même précision la nuit et l'heure qu'elle avait fixées pour l'exécution de son projet. Cependant Pandolfe commençait à quitter son lit : au jour fixé, Adeltrude, profitant du sommeil dans lequel tout le monastère était plongé, éveille son mari, sort doucement avec lui et se dirige, au travers du petit bois, vers les sapins dont nous avons parlé. Là, elle tire d'un sac la précieuse échelle que Frédulfe lui avait remise en secret, la tourne et l'assujettit au pied du chêne, puis, après avoir serré son époux dans ses bras, elle le fait descendre, en lui disant : « Attends-moi à la fontaine de Teltow, où je te rejoindrai à midi. » Au signal convenu, la nacelle s'approcha du rocher, Pandolfe y entra; Adeltrude détail) Les Prussiens de nos jours, à cette époque peuplade sauvage et féroc».
cha l'échelle, la jeta au batelier, et, en quelques coups de rame, le fugitif était sur l'autre rive.
» Au jour suivant, à peine le pont-levis était-il abaissé, la courageuse comtesse, feignant d'avoir à sortir pour affaires du couvent, quitta le monastère et entra dans Postdam. Elle gagna rapidement la rivière qu'elle traversa : à peu de distance de la rive, se trouvait un cheval tout sellé que tenait un écuyer de Guinigise, et qui l'attendait comme un autre avait également attendu Pandolfe, la nuit précédente. Adeltrude était à la fontaine avant lheure marquée, son époux l'y attendait; renvoyer à Groningue les deux éeuyers, et fuir en toute hâte par les chemins de traverse, c'est ce que la prudence ordonnait, car le marquis de Brandebourg ne manquerait pas de faire poursuivre les fugitifs. Ils ne s'arrêtèrent qu'aux frontières de Bohême, et voulurent d'abord se fixer à Pilsen ; mais après avoir appris que le marquis, furieux de leur fuite, avait expédié de tous côtés des satellites pour s'emparer d'eux, ils ne se crurent pas assez en sûreté dans cette ville, se décidèrent à passer la Moldau et à se réfugier en Moravie. Ils y arrivèrent, en se faisant passer pour de pauvres bourgeois venus d'Autriche, et se fixèrent dans le bourg de Znaïm, où, grâce à l'existence modeste et retirée qu'ils menaient, ils n'attirèrent pas l'attention et purent attendre en sécurité que des jours meilleurs leur permissent de regagner leurs Etats.
» C'est à quelque temps de là, que Dieu accorda à la comtesse notre chère Yolande. Vous jugez de la joie d'Adeltrude, et combien Pandolfe trouva dans cette enfant d'adoucissements aux peines de son exil. A la même époque, Henri IV, le jeune empereur, bien qu'élevé par les soins de Hatton de Cologne qui l'avait soustrait à la tutelle de l'impératrice Agnès, sa mère, tomba, dès son adolescence, entre les mains d'hommes indignes, de vils courtisans qui, afin de pouvoir le dominer plus facilement et atteindre leur coupable but, le laissèrent s'abandonner à ses passions. Dès ce moment, son jeune cœur, déjà corrompu, na sut plus nourrir que des sentiments hostiles à la sainte Eglise et à ses pasteurs. Il commençaà braver ouvertement le pape Alexandre, et comme la plupart des princes allemands s'étaient laissé •ntrainer à reconnaître l'antipape pour plaire à l'empereur, la
kt\ YOLANDE DE GRONINGUE.
comte Pandolfe se trouvait dans l'impossibilité d'entrer en accommodement avec les ennemis du Saint-Siège et n'avait d'autres ressources que de se tenir prudemment caché en Moravie.
» Yolande, belle et gracieuse enfant, avait atteint spn premier lustre. Son père voulut qu'elle fût élevée noblement et chrétiennement, et pour y parvenir, il la mit entre les mains de pieuses filles, dont le monastère s'élevait sur une riante colline, non loin de la ville de Brunn. L'abbesse qui le dirigeait était une noble femme déjà d'un certain âge, sœur du Landgrave de Thuringe, et célèbre dans toute la Moravie par sa sainteté et sa haute sagesse. Plus de cent religieuses, venues de Bohême, de Hongrie, de Pologne, vivaient sous son paisible empire, et se formaient à la vertu plus encore par ses exemples que par ses paroles. Théotberge, ainsi se nommait l'abbesse, ne tarda pas à s'attacher à cette enfant qui se faisait remarquer par sa gentillesse, sa douceur et sa soumission, entre toutes les jeunes filles que l'on élevait dans le monastère à la piété et à la pratique de toutes les vertus. Pandolfe et Adeltrude, qui passaient toujours, aux yeux de l'abbesse, pour de simples bourgeois, venaient souvent voir leur fille au couvent. Mais ils ne pouvaient si bien déguiser leurs manières nobles et aisées, changer l'élégance de leur langage , voiler la perspicacité de leur jugement et atténuer la noblesse et la dignité de leurs personnes, que l'abbesse, femme d'un coup d'œil perçant et sûr, ne devinât quelque peu les gens de haut parage sous cette simplicité apparente et emprunté'. Ses soupçons grandirent lorsqu'Yolande, parvenue à l'âge de raison, commença à recevoir, de la bouche d' Adeltrude sa mère, des exhortations, des encouragements pressants à bien profiter des études qu'on lui faisait faire, et qui n'étaient cependant nécessaires qu'à une jeune fille de haut lignage. Souvent aussi, la fausse bourgeoise, serrant avec transport son enfant dans ses bras, lui disait : « Mon Yolande bien-aimée, forme-toi à la vertu et prépare-toi à voir des jours meilleurs. Dieu nous éprouve sans doute, mais il est notre Père, et sa justice ne lui fait pas oublier ses miséricordes : sois toujours bonne et revêts ton cœur de force et d'espérance. »
» Théotberge prenait note de ces paroles, et d'ailleurs elle lisait dans les yeux de la mère plus de choses encore que n'en
exprimaient ses lèvres. Tout concourait à éclairer l'abbesse : la pâleur du visage, une respiration oppressée, un soupir échappé à l'anxiété de l'âme de la comtesse trahissaient souvent le mystère de son cœur. Un jour que Pandolfe était venu voir sa fille, il dit à Théotberge, au moment où il prenait congé d'elle :
» — Madame et vénérable mère, quoique je ne sois qu'un pauvre bourgeois, j'ose vous prier de vouloir bien faire enseigner à Yolande l'art déjouer de la harpe et du luth, à conduire sa voix avec méthode, et même à danser et à monter à cheval.
» — Je me conformerai à vos désirs, repondit Théotberge, mais je crois prudent de vous faire d'abord une simple observation, c'est que la musique, le chant, la danse, l'équitation, ne conviennent guère qu'aux filles de marquis, de comtes, de grands vassaux de la couronne. Les personnes de votre condition se contentent ordinairement de faire enseigner à leurs enfants la lecture du Psautier et l'histoire des vierges et des martyrs. Il n'est pas déjeune fille, à moins qu'elle n'ait une baronnie, qui osât s'élever au-dessus de cette éducation.
» — Ma révérende mère, reprit Pandolfe , vous avez raison, mais tout homme a ses projets, et moi , malgré le rang obscur dans lequel vous me voyez, j'ai eu relativement à ma fille, et cela dès sa naissance , des prédictions que je ne saurais traiter légèrement. Je traversais un jour une sombre forêt, lorsqu'un orage terrible vint me surprendre; la pluie, la grêle tombaient par torrents; le tonnerre, les éclairs fouettaient et déchiraient les nues, et m'environnaient de toutes parts ; les éléments en fureur, l'obscurité de la forêt, le vent qui courbait et brisait les arbres les plus robustes, tout enfin se réunissait pour augmenter mon trouble , et j'éperonnais mon cheval sans savoir ce que je faisais ni où j'allais. Tout à coup, j'aperçois une vive lumière au travers du feuillage touffu, je me dirige vers elle, et je me trouve bientôt au milieu d'une enceinte de rochers escarpés et arides , au sein desquels s'ouvrait une grotte profonde d'où partait la clarté qui m'avait attiré; descendre de mon cheval, l'attacher au tronc d'un arbre mort , et entrer, en toute hâte , dans la caverne, fut l'affaire d'un moment. Une galerie longue et droite comme le corridor d'un cloître me conduisit à un foyer ardent auprès duquel je ne vis personne; je m'approche toutefois, et me mets à
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sécher mes vêtements que la pluie avait percés. Je crus alors m'apercevoir que l'antre se divisait en deux branches dont l'une courait à gauche, tandis que l'autre se dirigeait vers la droite, mais ces ouvertures étaient si longues et si basses que l'œil se perdait bientôt dans l'obscurité. Cette solitude et le silence qui y régnait augmentèrent encore le trouble que la tempête avait déjà jeté dans mon âme. Quelle main avait allumé ce feu? Quel était l'habitant de cette caverne? L'idée que des malfaiteurs, faux monnayeurs ou bandits, y faisaient peut-être leur séjour, m'obligeait à me tenir sur mes gardes et cela d'autant plus que des pas lents et lourds retentirent tout à coup dans la galerie de droite. J'essayai de percer les ténèbres qui y régnaient, et il me sembli voir une ombre s'approcher doucement! A cette vue je sentis mon cœur bondir et mes cheveux se hérisser : « Dieu te garde, Pandolfe , dit alors une voix profonde, et je découvris un vieillard qui, entrant dans le cercle de lumière, offrit à mes yeux un visage pâle et maigre que de longs cheveux blancs et une barbe de neige rendaient encore plus vénérable. Cesse de craindre, Pandolfe, continua l'apparition; à l'approche de l'orage qui te menaçait, j'ai allumé ce feu, pour qu'il te servît de guide et réchauffât tes membres glacés. Donne-moi ta main. » Sans savoir ce que je faisais, je la lui donnai, et tandis qu'il la retenait entre ses doigts longs et maigres, il me regardait immobile et avec attention. «Ecoute-moi, Pandolfe, reprit-il enGn : tu espère depuis peu, les yeux de ton Yolande si faibles encore deviendront un jour brillants et pleins de feu. Ils verront quatorze fois douze lunes, puis deux lunes encore, puis deux lunes et une'demie, et un prince Morave briguera l'honneur d'obtenir sa main : mais ce prince ne verra qu'une fois ces yeux limpides ; ce sera le Landgrave qui méritera la main de ton Yolande. Pandolfe , conserve bien ta fille aux destins qui l'attendent. » Il dit, puis lâchant ma main, du bout d'un long bâton qui soutenait ses pas, il attisa les charbons du foyer et en fit jaillir des milliers d'étincelles. « Compte-les, si tu peux, ô Pandolfe! s'écria-t-il d'une voix stridente. Autant d'étincelles ont jailli pétillantes du sein de cette flamme , autant d'infortunes éclateront sur la tête de ton YTolande; mais sois sans crainte, Dieu la tirera de tous les périls et pour le plus grand bonheur de ton enfant, t Tel fut, révérende
mère, tel fut le discours de ce vieillard, que quelques-uns disent être un habile nécromancien, et que d'autres, avec plus de raison, affirment être un saint ermite qui, depuis trente ans, s'est enseveli tout vivant dans cette caverne. Et voilà pourquoi, Madame, je vous conjure de protéger mon Yolande.
» L'abbesse prit bonne note des mystérieuses paroles de Pandolfe, qui, tout en taisant à la sainte femme quelle était son origine, voulait cependant faire connaître la prédiction du solitaire touchant sa fille. »
— Mais, reprit la marquise de Suse, croyez-vous donc, Mathilde, que tout cela soit la vérité? Ne serait-ce pas plutôt un stratagème de Pandolfe, pour dissimuler à l'abbesse sa haute qualité de comte souverain, tout en l'engageant, au moyen d'une prophétie feinte , à élever sa fille comme une princesse , quelle est en effet par sa naissance?
— Quant à moi, répondit la comtesse, je tiens tout cela pour certain. Les événements ont répondu en tous points aux paroles du saint ermite. Ce n'est point par la magie, mais bien par une révélation divine, qu'il a lu dans l'avenir de cette jeune fille, de façon qu'il ne s'est trompé en rien.
— La pauvre Yolande a donc beaucoup souffert? Pauvre enfant, mon cœur en saigne : elle me semble digne d'un sort plus doux. Je comprends à présent le sens douloureux que contenait sa romance. Mais , dites-moi , comtesse, est-elle encore en danger à cette heure? Pourrait-elle avoir quelque chose à redouter sous votre toit hospitalier, auprès de vous qui l'aimez comme une fille? Vous ne semblez pas la traiter comme les autres damoiselles de votre suite, et toutes, jusqu'à vos plus respectables dames du palais, lui cèdent le pas : d'ailleurs, vous l'admettez à votre table avec les princes que vous y recevez.
— Mon amie, reprit la comtesse, je ne l'aimerai, je ne l'estimerai jamais autant que le mérite non-seulement son noble lignage, mais sa candeur, sa grâce, la noblesse et l'excellence de son âme ornée de mille vertus. Quand vous aurez entendu le triste récit de tous les malheurs que sa merveilleuse beauté et les desseins pervers d'un insensé lui ont attirés, vous mêlerez, j'en suis certaine, votre pitié à votre indignation. Si la sainte Mère de Dieu et son bon ange ne l'avaient protégée et soutenue d'une façon
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visible , iï lui eût été impossible d'échapper à tant d'embûches , d'éviter tant de pièges, de lutter contre tant d'obstacles et de sortir victorieuse de tant d'embarras. La fermeté, le bon sens, la prudence de cette jeune fille vous sembleront des prodiges d'autant plus grands, que vous la verrez quelquefois privée de tout appui, de tout conseil humain. Souvent quand, retirée avec moi au fond de mon appartement, elle chante en s'accompag riant de la cithare, à la vue de son noble et doux visage, je tressaille de tendresse, je me demande comment une aussi belle créature, a pu essuyer d'aussi cruels revers, comment autant de force peutelle habiter dans son âme, simple et pure comme la colombe? Puis , cédant à l'entraînement de mon cœur , je me jette à son cou et je l'embrasse, tandis qu'elle pleure dans mes bras, en me nommant sa mère et me rendant mes caresses.
Adélaïde de Suse, touchée des paroles de la comtesse Mathilde, la pria de vouloir bien lui raconter les malheurs d'Yolande. La comtesse y consentit , et ce récit , commencé le soir même , les occupa toutes deux , pendant plusieurs des matinées suivantes. Nous le rapporterons dans les chapitres suivants, et l'on pourra s'assurer de leur véracité , en feuilletant les vieilles chroniques de Groniugue.