‹ Mathilde de Canosse et Yolande de GroningueChapitre 15 sur 15 · XVIII. GREGOIRE Vif · texte numérisé non relu

XVIII. GREGOIRE Vif

Entre le lac de Vieo et Viterbc, au pied des monts Ciminus, régnait un grand mouvement de guerriers, de troupes et de chevaux. De jeunes montagnards traversent les éminences, grimpent sur les pics les plus élevés, pour découvrir au loin la plaine, dans la direction des vallons qui sillonnent le pays, de Rome à Ilonciglione. On aperçoit à la tète de leurs hommes d'armes et de leurs courtisans, les seigneurs de Spolète, d'Amalia, de Pérouse, deCamerino, et autres barons dépendant de l'illustre comtesse Mathilde de Canosse. Tous sont en pompeux équipage, montés sur de nobles coursiers magnifiquement harnachés et

couverts de plaques d'argent, de housses flottantes brodées d'or. Chacun d'eux est précédé d'une enseigne portant la bannière ds son fief; des pages, en surtout de drap d'or et écarlate, tiennent en mains des coupes et des vases remplis les uns de monnaie, les autres de viandes, de pâtisseries et de vins exquis. Tout à coup les vedettes placées sur les hauteurs agitent leurs bannières blanches, et toutes les troupes, massées au pied de la montagne, poussent un grand cri : « C'est lui ! le voilà !» A ce signal, elles se rangent en ordre le long de la grand'route et attendent.

C'étaient les troupes de la comtesse Mathilde; elle les avait expédiées de Lucques, de Pise et des autres villes de la Toscane, pour augmenter le cortège du Souverain Pontife Grégoire VII qui arrivait de Piome avec une foule de cardinaux et de prélats, pour assister en personne à la Diète d'Augsbourg, où l'avaient instamment invité les princes allemands. Quand les guerriers le virent arriver au petit lac de Vico, ils poussèrent de joyeuses exclamations, et frappèrent de l'épée sur leurs écus. Les barons se portèrent en avant, descendirent de cheval, et mirent un genou en terre devant le Souverain Pontife. Ils lui baisèrent les pieds, et lui offrirent des présents. Le Pape les accueillit avec bonté, les bénit, et fit placer à ses côtés les sires de Spolète et de Camerino, qui ne voulurent pas remonter à cheval; ils conduisirent sa mule par la bride jusqu'au haut de la montagne où ils cédèrent cet honneur aux Viterbiens, qui s'étaient empressés d'accourir au-devant du cortège, suivis d'une troupe de cavaliers.

Grégoire portait un grand camail doublé de vair et bordé d'hermine; il avait revêtu, pour se garantir de lapreté de l'air une large cape de drap doublée de peau d'agneau. Malgré cette précaution, le saint vieillard avait beaucoup souffert de la neige et des vents froids des montagnes. Mais cette âme d'une trempe vigoureuse, n'était pas faite pour céder a la malignité des hommes, ni aux obstacles de la nature. C'était un homme d'une noble et sévère attitude, quoique de taille moyenne, à l'œil vif et serein. Sa barbe longue et arrondie, lui donnait un air majestueux et robuste. Son front était élevé, sa tête large un peu chauve sur le devant. Son aspect inspirait la confiance et le respect, et son organe, doux et sonore, avait un charme et une persuasion qui lui gagnaient tous les cœurs. Ses manières

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offraient un heureux mélange de majesté et de douceur, de grandeur tempérée par l'humilité, et d'énergie adoucie par la charité dont ce grand cœur était consumé.

En lisant l'histoire avec calme et impartialité, en examinant un à un tous les actes de cette vie si agitée, on trouve chez Grégoire un cœur de bronze, une ardeur de lion, une activité inconcevable, un esprit ferme et sûr. et, en même temps, la douceur de l'agneau, la simplicité de la colombe, la tendresse d'une mère. Cet œil dont les regards impérieux foudroyaient les tyrans, s'abaissait avec bonté sur les pauvres, et versait des larmes de douceur devant les saints autels. La liberté de l'Eglise fut l'unique désir de sa vie; toutes ses actions, tous ses discours n'eurent jamais d'autre but. Pour l'Eglise, il bravait le glaive et livrait de suprêmes combats. Les rois chrétiens trouvaient en lui un rempart contre l'indocilité des peuples, et les peuples un défenseur contre l'oppression des rois. Malgré l'amertume dont l'abreuvaient les iniquités d'Henri IV, qui s'arrogeait en Allemagne le droit suprême de nommer aux sièges épiscopaux et de disposer des biens de l'Eglise, il ne cessait pas d'envoyer ses légats et ses lettres aux rois de Xorwége, de Danemark, de Suède, d'Angleterre, de France, de Hongrie, de Bohême et d'Espagne, comme si chacun d'eux eût été l'unique objet de ses préoccupations paternelles. Les temps étaient pourtant bien durs. Tantôt les princes, tantôt les évêques méconnaissaient l'autorité du Vicaire du Christ et refusaient de se soumettre. Toujours inébranlable, Grégoire résistait, comme un mur d'airain, aux attaques des méchants et à l'orgueil des rebelles.

Mais Henri IV, dans son acharnement à se heurter à la pierre du Vatican, ne pouvait manquer d'attirer un jour sur lui l'effet de cette menace de Jésus-Christ : « Je suis la pierre, et quiconque y donnera de la tête, sera brisé et écrasé par elle, i Dieu réser vait à Grégoire le triomphe de voir humilier à ces pieds cet homme qui, durant tant d'années, l'avait opprimé en méprisant en sa personne le Christ lui-même. Mais le saint Pontife, étranger à toute pensée d'ambition, n'avait entrepris ce long et pénible voyage, que dans l'espoir de ramener à de meilleurs sentiments ce monarque égaré, afin de rendre la paix à l'Eglise, et la tranquillité à toute l'Allemagne, déchirée par les plus tristes

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dissensions. Cette idée sublime lui avait fait braver le passage des Apennins pour gagner la Lombardie, et les dangers plus terribles des Alpes, qu'il devait traverser avant d'entrer en Allemagne.

A Viterbe, Grégoire reçut l'hommage des barons d'Orte, de Bevagne et de Corneto, au milieu d'une foule immense accourue sur son passage et bravant les glaces et les neiges, pour avoir le bonheur de contempler ses traits et de recevoir sa bénédiction. Le saint Pontife eut partout cette satisfaction bien douce à son cœur. La foi et l'amour de ces simples montagnards le consolaient de l'orgueil et de l'arrogance des grands, qui méprisaient, dans le Vicaire de Dieu, le censeur de leurs crimes, il s'arrêta à Bolsena, pour visiter le tombeau de sainte Christine, martyrisée dans l'antique cité de Tiro. De là, il se rendit à l'église collégiale érigée par la comtesse Mathilde, et y reçut le clergé de la ville ainsi que celui de Soana, sa patrie, qui peut se glorifier d'avoir donné au trône de Saint-Pierre un grand saint, un grand pape, et le plus grand homme de son siècle.

Sur les rives de la Paglia, étaient accourus d'Acquapeudente, et de tous les châteaux dont les tours se dessinent sur les flancs boisés de l'Apennin, de nombreuses troupes d'hommes à pied et à cheval, pour occuper le gué de la rivière et enlever du passage les pierres qui s'y trouvaient. A l'arrivée du Pape, vingt-quatre cavaliers se placèrent dans le fleuve, sur deux rangs se faisant face, et y plantèrent leurs lances. Le Pape entra dans l'eau, escorté par des montagnards de haute taille, qui tenaient la bride de sa mule et relevaient les étriers, pour l'empêcher de se mouiller. Tout en marchant à travers les ondes, ils baisaient les pieds du Saint-Père et lui disaient, : a Courage, Saint-Père, ne craignez rien 1 » ïls arrivèrent ainsi sur l'autre bord, où le cortège fit une halte. Grégoire leur fit distribuer quelques marcs d'argent par son aumônier, ainsi que du pain et du vin, qu'ils burent à sa santé.

A cette époque, la route la plus fréquentée pour aller en Toscane n'était pas celle de Radicofani, mais les monts de Sainte- Flore, aux défilés étroits et profonds, aux flancs hérissés de forteresses qui dominaient le passage. Le château de Sainte-Flore lui-même était occupé par une garnison nombreuse, qui défen-

dait les gorges du défilé. Les chemins étaient raides, tortueux, resserrés, suspendus sur des abîmes qu'on ne côtoyait qu'en tremblant. Dans la saison rigoureuse, les neiges qui s'écroulaient des hauteurs voisines, obstruaient la route sur une grande étendue. La glace dure et polie empêchait les chevaux de marcher, malgré leurs fers armés de crampons. A ces dangers s'ajoutait celui des avalanches, qui roulaient du flanc des montagnes, emportant, comme un torrent, des arbres et des quartiers de rocbcrs.

Afin de faciliter la marche du Pape, la comtesse Mathilde avait envoyé des bandes de pionniers et de terrassiers pour aplanir les pentes, combler les ravins, briser les quartiers de glace, jeter des troncs d'arbres sur les torrents en guise de ponts, consolider les talus du chemin, et établir des fascinages aux abords des gués et des marais. Dans les endroits les plus dangereux, ils plantaient des palissades, et, sur les pentes rapides, ils traçaient des sillons et des coupures destinées à affermir le pas des chevaux et des mules. Ces mêmes montagnards forment encore aujourd'hui une race rustique et rude. Au XL siècle, ils étaient vêtus de peaux de loups et de chèvres, et leurs cheveux se cachaient sous un béret de cuir de renard ou de martre qui couvrait leurs tempes et leurs oreilles. Mais sous cette grossière enveloppe, battaient de nobles cœurs, prêts à braver tout péril. A l'approche du Pape, ils s'agenouillèrent dans la neige, la glace et la boue, les mains jointes, la tête nue malgré la pluie, pour recevoir sa bénédiction ; précieux souvenir qu'ils emportèrent dans leurs pauvres cabanes, et dont le récit, après avoir édifié leurs familles, se transmit, comme une légende domestique, aux générations futures.

Grégoire se sentait vivement ému de ces marques de respect ; il admirait la bonté de Dieu envers les âmes simples, tandis qu'il a horreur de l'insolence des superbes, qui, ensevelis dans leurs vices, ne voient plus la vraie lumière et se croient grands, parce qu'ils refusent d'incliner la tête devant le Vicaire de Jésus- Christ. Quelques misérables, au conciliabule de Worms, l'avaient rayé du nombre des pontifes, le proclamant déchu de toute dignité, puissance et juridiction, le couvrant de malédictions et d'injures ; mais les peuples ne tenaient compte ni de l'envie ni

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ce l'astuce des cruels ennemis du Pape et accouraient de toutes parts se presser sur ses pas pour le voir et l'honorer comme le pasteur suprême des peuples et le représentant de Dieu sur la terre. .

11 nous était réservé, à huit siècles de distance, de voir les mêmes fureurs s'agiter autour de la tête de l'auguste Pie IX ; nous avons vu une bande de rebelles de toutes nations vomir contre lui de sinistres imprécations, et, du haut du Capitule, le proclamer à jamais déchu de son autorité et de son pouvoir sur Itome. Mais bientôt les armes catholiques eurent rétabli Pie IX sur le trône du Vatican, et nous le vîmes parcourir en triomphe, non-seulement les villes et les campagnes de ses Etats, mais tout le pays, du Sebeto au Panaro, au milieu des ovations des peuples qui se pressaient sur son passage pour le voir, le contempler avec amour, et recevoir sa bénédiction.

Grégoire VII avait pour ennemis les ravisseurs des biens de l'Eglise, les hommes dissolus, les contempteurs des lois divines; Pie IX eut pour ennemis et pour adversaires, comme pape et comme monarque, des hommes qui méprisent toute puissance légitime, et qui, après avoir banni Dieu de la terre, lui substitueraient volontiers l'humanité, s'aveuglant dans leur orgueil comme le premier ange, qui voulut se dresser un trône au-dessus des astres et siéger à côté de Dieu. Seulement, ceux-ci sont plus orgueilleux, sinon plus malins que Satan lui-même, et ne daignent même pas régner de pair avec Dieu : c'est à sa Divinité qu'ils s'attaquent, et ils s'efforcent de la renverser pdmr devenir eux-mêmes les dieux de la terre. A la rigueur, ils admettraient une déesse, la patrie. Mais son apothéose lui coûte cher. On vole ses richesses, on brûle ses églises et ses palais, on chasse ses princes, on détruit ses lois antiques, on foule aux pieds toutes ses gloires, et l'on égorge ses enfants encore assez niais pour reconnaître et adorer le Dieu Créateur et Rédempteur du monde, pour respecter la sainte Eglise leur mère, pour rendre hommage et obéissance au Souverain Pontife, au Vicaire de Jésus-Christ.

Telles sont les doctrines que nous voyons se reproduire tous les jours plus ou moins ouvertement, sous les dehors d'un style élégant et fleuri. Elles se trouvent dans les livres, dans les journaux, dans les discours publics, sur la scène ; elles circulent dans les armées, naviguent sur les flottes, retentissent dans les lieux

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publics, se répandent dans les magasins, dans les ateliers, dans les usines. Sur tous les tons, elles s'évertuent à démontrer que le Pape est un grand obstacle à la liberté et à l'indépendance de l'Italie; que la souveraineté du Saint-Père abolie, l'Italie deviendrait aussitôt une et indivisible : heureux tes protestants qui savent faire leurs affaires sans Pape, plus Jieureuse l'Italie si elle pouvait un jour se décider à abjurer la tradition de saint Pierre, pour se livrer corps et âme à Calvin !

Dans les gorges des Apennins, au cœur de l'hiver, Grégoire vit ces rudes montagnards braver les neiges, les glaces, les avalanches et les tempêtes, pour le contempler un instant; Pie IX, au contraire, vit d'immenses foules de citoyens aisés, de nobles dames et de délicates demoiselles, l'attendre pendant de longues heures sous les rayons brillants de la Canicule, sans se préoccuper de la chaleur, immobiles et la tète découverte comme s'ils se fussent trouvés à l'ombre du bocage. Après l'avoir vu sur une place, on courait pour le revoir a un couvent, à un hospice, à une église; les grandes basiliques de Pologne, de Ferrare, de Modène, de Florence, de Pise, de Sienne et de Lucques étaient remplies de monde, et la foule qui attendait à l'extérieur, sous les ardeurs du soleil ou sous des pluies torrentielles, était encore plus nombreuse que celle qui se pressait dans ces vastes édifices. Toutes les rues où devait passer le Souverain Pontife, étaient remplies d'une foule si compacte que les chevaux pouvaient à peine poser un pied devant l'autre, et sou. vent ils se trouvaient forcés de s'arrêter devant le peuple qui se jetait à genoux pour recevoir la bénédiction. Ni barrières, ni clôtures ne purent tenir contre ce torrent; on franchissait tous les obstacles pour entourer le Père bien-aimé qui bénissait ses enfants avec un doux regard ; on brisait les grilles des gares des chemins de fer, et, sans prendre garde aux roues, on su précipitait sur les marchepieds de la voiture du Pape, pour lui baiser les mains et recevoir encore sa bénédiction.

Et voilà ces peuples qui veulent sacrifier le Pape à l'indépendance de l'Italie! Cependant il est déplorable qu'on laisse les agitateurs bouleverser le pays, sans leur imposer le frein des lois sacrées de la religion et du droit des gens.

Grégoire Vil rencontra, dans les gorges du mont Amiata,

plusieurs passages difficiles, surtout vers la rivière de l'Orcia qui était sortie de son lit. Les bûcherons du pays attachèrent une pierre au bout d'un grand câble, dont ils lancèrent l'extrémité aux montagnards de l'autre rive. Ceux-ci le fixèrent à un tronc d'arbre, puis les premiers le tendirent fortement, et nouèrent l'autre bout au pied d'un chêne. Les cavaliers de l'avant-garde tentèrent d'abord le passage ; après eux s'avançait le Pape, en se tenant fortement au cable. Toute sa suite traversa la rivière de la même manière. Cette précaution n'était pas inutile, car la rivière, fort rapide, écumait aux flancs des chevaux, et l'impétuosité du 'courant eût pu les entraîner.

Dans ces temps où l'Europe était encore toute sauvage, il n'existait pas de grandes routes. Les voies de communication, étroites et irrégulières, étaient coupées de fondrières, de marais et encomhrées d'obstacles souvent très-dangereux ; point de ponts sur les rivières ni sur les fleuves. De grandes étendues de pays se trouvaient couvertes d'épaisses forêts et de marécages, qu'on ne pouvait traverser qu'à cheval. Aussi avons-nous peine à comprendre comment tant de pèlerins pouvaient faire le voyage de Rome. Cela n'empêchait pas les Souverains Pontifes d'envoyer sans cesse des cardinaux légats en France, en Allemagne, en Suède, en Angleterre et en Norwége. Bien souvent, nous sommes contrariés de devoir nous mettre en route par des chemins commodes, unis, larges, égayés de belles rangées d'arbres. Nous nous plaignons du soleil trop brûlant, du froid trop rigoureux, et cependant, nous sommes emportés par de moelleux coussins, sur des sièges à ressorts, défendus du froid par des glaces, du soleil par des rideaux ; nous volons sur les ailes de la vapeur, impatients d'arriver au bout d'un voyage de quelques heures qui nous paraissent des siècles, alors que nos ancêtres ne l'achevaient péniblement qu'en plusieurs journées. D'où vient cette différence? C'est que ces hommes étaient d'une trempe plus énergique, d'une volonté plus ardente et plus vigoureuse, d'une résolution plus ferme, d'un caractère plus intrépide.

Le départ du Pape pour la Lombardie ne pouvait trouver indifférente la comtesse Mathilde, toute pénétrée, depuis sa plus tendre jeunesse, d'un respect et d'un amour à toute épreuve pour le Saint-Siège apostolique. Lorsqu'elle en eut été informée,

elles abandonna les délices de sa cour, monta à cheval avec la fleur des chevaliers italiens, et, par le froid hiver qui sévissait, partit de Canosse en suivant la crête des Apennins. Elle traversa le passage dangereux du mont Bourdon, pour descendre à Pontremoli, et de là s'acheminer sur Lucques et sur Pise, où elle comptait rejoindre le Souverain-Pontife.

Les Pisans, à cette époque, reconnaissaient la suzeraineté de Mathilde. C'étaient de hardis navigateurs, enrichis à la fois par le trafic sur mer et par leur fertile territoire. Au premier bruit de l'arrivée du Pape, ils se mirent à lui préparer une réception splendide. Tous les navires qui se trouvaient dans le port se pavoisèrent et s'échelonnèrent depuis l'embouchure de i'Arno jusqu'à Pise, couverts de somptueux tapis d'Orient, et faisant flotter à tous les mâts mille pavillons aux couleurs éclatantes. Toutes les rues par où devait passer le cortège étaient tendues de damas, de brocard, de satin, de velours à larges franges d'or, jonchées de fleurs ou couvertes de tapis précieux. La comtesse Mathilde, montée sur un cheval blanc comme la neige, s'avança à la rencontre de Grégoire, à la tète de tous ses barons. L'ayant rejoint, elle mit pied à terre et s'agenouilla devant lui ; le Pontife la releva gracieusement et lui donna sa main à baiser. Vingt-quatre des plus riches gentilshommes pisans, vêtus de larges manteaux de drap d'or, portaient à tour de rôle les bâtons du baldaquin, sous lequel s'avançait le Pape, ayant à sa gauche l'illustre comtesse qui se tenait respectueusement un peu en arrière, la tète baissée, dans la modeste attitude d'une fille en présence de son père.

L'archevêque, suivi de tout son clergé, sortit de la cathédrale pour recevoir le Pape, qui alla s'agenouiller devant l'autel de cette majestueuse et vaste basilique, déjà à cette époque le plus splendide monument de la religion et de la munificence des Pisans qui ouvrirent en Italie la porte d'or des arts. Tant qu'ils restèrent fidèles au Vicaire de Dieu, leur puissance et leur gloire ne firent que s'accroître ; mais ils perdirent bientôt de leur splendeur, quand ils se furent alliés aux oppresseurs du Pape et de l'Eglise.

Grégoire s'agenouilla et bénit l'assistance, puis il se lit conduire, par la comtesse Mathilde, au tombeau de la duchesse

Réalrix, où il pria pour le repos de cette illustre héroïne, dont les armes, les trésors et les conseils avaient si longtemps soutenu le pontife Alexandre II contre les persécutions d'Henri, les complots de Guibert, la perfidie des simoniaques, les invasions des Normands et l'impiété de l'antipape Cadolaùs. Mais, aux yeux de Grégoire, le plus grand mérite de cette femme- célèbre était l'éducation forte et religieuse qu'elle avait donnée à Mathilde en lui apprenant à combattre, dès ses plus jeunes ans, dans les camps du Seigneur.

De Pise, le Saint-Père se rendit à Lacques où était alors le siège du marquisat de Toscane et du parlement des vastes Etats de Mathilde. Dans cette ville, la magnificence des palais n'était effacée que par la splendeur et la somptuosité des temples. A l'entrée du Pontife, toutes les cloches de la cité se mirent joyeusement en branle : une immense foule affluait de tout lo voisinage et se pressait dans la basilique de Saint-Frédéric, où le Pape fut solennellement reçu par les chanoines et le clergé. Quelques prêtres simoniaques avaient chassé de son siège saint Anselme leur évoque, conseiller et guide spirituel de Mathilde. Mais les saints n'ont tous qu'une seule manière de se venger ; le saint prélat banni, calomnié, chassé de son siège pastoral se jeta aux pieds de Grégoire pour implorer le pardon des coupables.

Yolande était toujours à la cour de Mathilde qui l'aimait comme sa fille. Elle l'avait emmenée en Toscane, où la pauvre enfant eut la consolation, bien douce à son cœur, de pouvoir souvent baiser les pieds du Saint-Père et recevoir sa bénédiction. Or, deux jours après son arrivée à Lucques, le Pape revenant de la nouvelle cathédrale de Saint-Martin , que la comtesse faisait ériger à grands frais, trouva dans ses appartements Mathilde et Yolande. Avant de se retirer, celle-ci s'avança pour lui baiser les pieds, et lui dit, en se relevant :

— Saint Pontife, daignez bénir aussi mon père qui, depuis tant d'années, gémit dans l'exil à cause de l'ardent amour qu'il n'a cessé de porter au saint pape Alexandre et à vous-même, son digne successeur!

Grégoire la regarda avec bonté, et, la voyant pleurer, il demanda à la comtesse Mathilde quelle était cette damoiselle.

— C'est la fille du comte de Groningue, répondit-elle.

Alors le Pape, se tournant vers Yolande, ajouta avec un doux courire :

— Vous êtes la fille d'un noble champion de la sainte Eglise, qui a beaucoup souffert pour la justice, mais nous espérons que son long et triste exil est, grâce à Dieu, terminé pour toujours.

— Il vit caché près du sanctuaire de Boleslau, comme un obscur pèlerin, dit Yolande.

— Non, ma fille, reprit le Pape : j'ai reçu depuis peu des lettres qui m'ont appris que la plupart des princes allemands ont abandonné Henri à cause de ses tyrannies envers ses vassaux et de son infidélité à l'Eglise. Ils ont convoqué à la Diète de Treuver tous les barons sortis de prison ou encore bannis de l'empire. Le comte de Groningue, votre père, a pu enfin quitter sa retraite et s'est présenté à la Diète, où tous les princes l'ont accueilli avec de grandes démonstrations de joie. Ils ont contraint le Brandebourgeois à lui restituer ses Etats, avec tous ses droits seigneuriaux, et à réparer tous les préjudices que lui a fait essuyer cette injuste et cruelle usurpation. Le comte Pandolfe m'a fait part de cette heureuse nouvelle, qui me comble de joie; son nom figurait parmi ceux des princes qui m'ont invité à la Diète d'Augsbonrg, pour la fête de la Purification.

A ces mots, Yolande leva les yeux au ciel, et, le cœur inondé d'une joie qui brillait dans ses regards, elle dit humblement :

— Grâces vous soient rendues, ô mon Dieu ! et à vous, douce et miséricordieuse Reine , qui avez exaucé la prière de votre servante !

Puis, ne pouvant supporter le tumulte de ses pensées, elle prit gracieusement congé du Saint-Père, et se retira tout émue dans ses appartements. Alors la comtesse Mathilde raconta au Pape les persécutions du jeune marquis de Brunn, et les tristes aventures de la vertueuse jeune fille.

Tandis que le Souverain-Pontife s'entretenait avec la comtesse, saint Anselme vint annoncer l'arrivée d'un chevalier allemand, se disant porteur de dépêches de grande importance pour Sa Sainteté et la sérénissime Comtesse.

— Je viens, dit-il, du fond de la Germanie et je me suis arrêté à Canosse, espérant y trouver la comtesse. J'y appris qu'elle avait traversé les Apennins, allant a la rencontre do

Sa Sainteté. J'ai donc changé de direction, et je désire même, avant de prendre le moindre repos, avoir avec eux une courte entrevue.

— Introduisez le chevalier, dit Grégoire au valet qui vint l'annoncer.

Les portières se soulevèrent pour livrer passage à un guerrier de haute stature et le casque en tête. Il portait une cuirasse d'acier et une cotte de mailles qui descendait jusqu'aux genoux. Au lieu de cuissards et de jambières à plaques, il avait un haut de chausses de mailles d'acier du même tissu que la cotte. Il s'arrêta sur le seuil pour s'agenouiller, prit la même posture au milieu de la salle, et, arrivé près du trône, se prosterna et baisa les pieds du Vicaire de Jésus-Christ avec une tendre effusion. Il s'écria :

— Maintenant, je puis mourir !

Grégoire le releva affectueusement, et lui dit :

— Chevalier, exposez-nous l'objet de votre mission, la comtesse Mathilde et moi vous écouterons volontiers.

— Très-saint Père , dit le chevalier, les maux que le roi Henri s'est attirés par ses excès sont arrivés à leur comble. A votre voix qui a retenti dans le concile de Rome, toute la Germanie s'est émue, et tous ceux qui nourrissaient encore dans leur cœur une étincelle de foi, ont accueilli votre parole comme la voix de Dieu. Au retour d'Eudon, évoque de Trêves, qui refusa de communiquer avec les archevêques de Cologne et de Mayence, comme contumaces aux avertissements de Votre Sainteté, tous les princes ecclésiastiques et séculiers tombèrent dans une telle crainte des jugements de Dieu, qu'ils abandonnèrent la cour d'Henri1. L'empereur feignit de ne pas perdre contenance, et, pour se concilier les Saxons et les Thuringiens, il tira du cachot, où il les retenait par trahison, les princes qui ne s'étaient pas encore évadés, entre autres les évoques de Magdebourg, de Mersebourg et de Misnie, le duc Othon de Nordheim, le duc Magnus et Frédéric, palatin du Rhin. Mais, voyant que les Saxons n'ajoutaient aucune foi à sa promesse, qu'ils traitaient de venin et de mensonge2, il leva en hâte une armée, et, récla-

(1) Annal. Trevir. Lib. XII. (2) Annal. Sax. an. 107C.

niant l'aide du roi de Bohême, il fondit sur la Misnie et mit tout à feu et à sang. Les Saxons avec tous leurs princes marchèrent alors contre lui, terribles et nombreux : de sorte qu'Henri, déjà campé sur la rivière de Mult, dut se retirer précipitamment, et, traversant la Bohème et la Bavière, il se réfugia a Worms avec sa honte et sa colère ' .

« Vous savez, très-saint Père, que les princes d'Allemagne, voyant l'obstination d'Henri dans sa désobéissance à l'Eglise et sa loyauté envers les grands vassaux de l'empire, s'assemblèrent à Treuver, pour prononcer sa déposition et élire un autre roi fidèle à Dieu, juste et doux dans son gouvernement. L'amour paternel que vous avez toujours porté à Henri, vous détermina à envoyer à cette Diète vos légats a latere, Siccard, patriarche d'Aquilée et Altmann, évêque de Padoue, qui avaient ordre, avant de prononcer sa déposition, de tenter toutes les voies de douceur pour amener Henri à rentrer en lui-même et à se réconcilier sincèrement avec l'Eglise -, Toute la Germanie, rassemblée à Treuver, admira votre immense charité, votre excès de patience et de longanimité envers un homme qui vous a tant de fois trompé, insulté et persécuté jusqu'à la mort.

» Henri, prévenu que la Diète se réunissait pour élire un nouveau roi, se retira au château d'Oppenheim entre Mayenee et Treuver, et de là il envoyait sans cesse des ambassadeurs à la Diète pour se concilier les suffrages et la bienveillance de cette auguste assemblée. Mais les princes, dont il s'était tant de fois joué, demeurèrent inflexibles. Toutefois, pour éviter qu'il n'en vint, à quelque parti extrême, ils lui envoyèrent en ambassade des Saxons et des Souabes, pour lui faire savoir qu'ils remettaient sa sentence de condamnation ou d'absolution à Votre Sainteté qu'ils allaient inviter à se rendre à la Diète d'Augsbourg, mais que, s'il n'était pas relevé de son excommunication dans le terme d'une année, il serait déchu de fait et de droit de ses prérogatives royales. Ils lui enjoignirent de restituer l'église de Worms à l'évêque Adalbert de Rheinfeldt, qu'il avait expulsé par la violence5, et de se reconnaître, par écrit, coupable d'in-

(1) Lamb. an. 1070. (2) S. Greg. Epist. IV, 3.

(3) Chron Aug. an. ÎOTS.

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justice et de cruauté envers la Saxe, la Thuringc et la Souabe, confession dont la copie serait envoyée jusqu'en Italie. Il devrait ensuite se rendre à Rome, pour implorer le pardon de Votre béatitude et se soumettre à vos ordres ; chasser de sa cour les excommuniés, dissoudre l'armée, se dépouiller des insignes royaux, rentrer dans la vie privée et se mettre sous la direction spirituelle de l'évêque de Verdun et de quelques autres saints prêtres. Ils lui défendirent enfin de visiter ni église, ni lieux saints durant tout le temps de son interdit. A ces conditions, Henri frémit intérieurement de rage, mais espérant, à ce prix, conserver la couronne de la Germanie, il jura de s'y soumettre en tous points, et, pour satisfaire aux injonctions de la Diète, il se retira aussitôt, avec sa femme et son fils, dans un château de Spire1.

» Au milieu d'un profond silence et d'une morne solitude, l'empereur vécut en ermite, sans vouloir avoir de commerce avec âme qui vive. Il ne prenait aucun soin de sa personne, ne se coupait plus les ongles ni les cheveux; sa barbe hérissée et tout en désordre le rendait semblable à un sauvage. Toujours pensif, taciturne, en proie à la tristesse, rien ne pouvait distraire son esprit de la mélancolie profonde qui le rongeait nuit et jour. La Reine, qui ne l'avait pas abandonné dans ses jours d'épreuve, lui était devenue chère ; sa douceur et son affabilité tempéraient un peu les cuisantes ardeurs du remords qui dévorait son cœur. Quand elle le voyait plus sombre qu'à l'ordinaire, elle lui amenait son petit Conrad, qui sautait sur les genoux de, son père et le caressait tendrement.

» Cependant, les jours s'écoulaient, et Henri voyait avec effroi s'approcher le terme fatal que les princes de l'empire lui avaient assigné, en vertu des lois palatines, qui déclarent déchu de tous, droits à la couronne d'Allemagne, le prince qui n'a pas obtenu, dans le délai d'une année, l'absolution du Saint-Siège. Abandonné de tous, sans courtisans, sans soldats, sans argent, Henri était tombé du faite des grandeurs dans un abime de misère. Il poussa un rugissement comme un lion blessé, se frappa le front, et s'écria, comme l'enfant prodigue : Surgamet iboadpatrem!*..,

(1) V^igt, p. 476. {2) Je me lèverai et j'irai vers mon père.

Avec sa femme, son enfant et quelques serviteurs, il se mit en route pour l'Italie. En apprenant son départ, Rodolphe de Souabe, Guelfe de Bavière et Berthold de Carinthie, envoyèrent en diligence garder les défilés du Tyrol, du côté de l'Eisack, de l'Adigne, du Tagliamento et de la Piave1. Mais Henri, qui soupçonnait leurs desseins, tourna par la Bourgogne et se disposa à descendre en Italie par les Alpes Cottiennes. Dès que j'en fus informé, je sautai à cheval, résolu de ne pas m 'arrêter que je ne me fusse jeté aux pieds de Votre Sainteté, pour l'informer de cette grande nouvelle. Sur la route, j'ai rencontré beaucoup d'archevêques, d'évêques et d'abbés allemands, qui, pleurant les scandales de Worois, veulent se jeter à vos pieds pour solliciter leur pardon. Mais en même temps, j'appris que de nombreux prélats et plusieurs seigneurs lombards, informés de l'arrivée de l'empereur en Italie, se sont soulevés et font de grands préparatifs pour le recevoir en triomphe, et le mettre à la tête d'une armée nombreuse et aguerrie. Je crois que Votre Sainteté ne devrait pas poursuivre sa route sur Augsbourg, mais s'arrêter à Canosse, qui est un lieu très-fort i fié, jusqu'à ce que les intentions d'Henri et des Lombards soient connues. »

Pendant ce discours, Grégoire et Mathilde n'avaient pas rompu le silence; mais quand le guerrier eut cessé de parler, le Pape lui demanda :

— Chevalier, qui êtes- vous?

Le chevalier mit un genou en terre :

— Je suis, répondit-il, Pandolfe de Gromngue.

Lliiver de 1077 fut si rigoureux, qu'il n'y avait plus, à proprement parler, de fleuves au-delà des Alpes. La bise âpre et piquante avait durci en glaces profondes et massives les eaux stagnantes des lacs et les courants des rivières. Le Danube, le

(l) Lambert, 1077.

Rhin, le Rhône, l'Inn, et tous les cours d'eau grands et petits se trouvaient si fortement gelés d'un bord à l'autre, qu'on pouvait les traverser avec de lourds traîneaux surchargés de marchandises. Des escadrons entiers, des équipages de guerre n'auraient pu ébranler ces routes de granit. La neige avait tombé si longtemps et si épaisse dans les montagnes, que toutes les gorges en étaient obstruées. Elle enveloppait, comme un vaste linceul, les flancs des rochers et les pics les plus élevés, dont on voyait les glaces scintillantes.

Aucun voyageur n'aurait eu la témérité de se risquer sur ces hauteurs, en décembre ou en janvier. Les montagnards euxmêmes, renfermés dans leurs chaudes cabanes, n'osaient quitter le coin du feu pour aller chasser le chamois. L'horreur, la solitude régnaient sur ces cimes désolées, où l'on n'entendait que le mugissement des vents, le craquement des glaces qui se brisaient et le grondement épouvantable des avalanches roulant des hauteurs, comme des montagnes croulantes, pour se précipiter, avec un horrible fracas, dans le fond des vallées. Les brouillards, les vapeurs, l'obscurité de ces plateaux déserts en augmentaient encore l'horreur.

Par une des plus froides journées, on vit, un soir, arriver à Lansleburg un guerrier à cheval, accompagné d'une jeune femme et d'un petit enfant. Couverts d'une neige épaisse qui tombait à gros flocons, ils grelottaient et tremblaient. Le cavalier était suivi de quelques serviteurs armés qu'il avait recrutés en Bourgogne. Ainsi que leur maître et la dame, tous étaient enveloppés jusqu'aux yeux dans de grandes peaux d'ours et de loups. Toutefois le froid les avait engourdis à ce point, qu'il fallut enlever des arçons la dame et son enfant.

Ils entrèrent dans une petite auberge, et se réchauffèrent près d'un bon feu, en buvant du lait chaud, pendant qu'on leur préparait le maigre souper que pouvait offrir cette bourgade isolée et à demi-ensevelie sous la neige. Après le repas, ils se couchèrent autour de l'àtre, roulés dans leurs pelisses. Le lendemain matin, le chevalier fit appeler les principaux de l'endroit, et leur dit de lui envoyer des jeunes gens vigoureux et solides, parce qu'il voulait passer le mont Cenis et arriver à Suse ayant la nuit.

— Ni vous, ni les montagnards, ni les ours, ni les loups, lai répondit-on, ne pourraient tenir sur ces hauteurs, par un temps comme il fait. Les ouragans balaient les vallons et les défilés en mugissant nuit et jour; des trombes de neige et des avalanches roulent dans les abîmes et emportent tout sur leur passage. Voyez, là-bas, ces précipices comblés de neige, ces blocs à pic, etau-dessus, ces tourbillons de neige qui roulent comme des vapeurs suspendues : croyez-vous qu'on puisse gravir ces sommets inaccessibles, soutenir le choc de l'ouragan et affronter les ténèbres glacées de ces noires vapeurs?

— Mes chevaux, repartit le voyageur, sont ferrés à glace, et nous mettrons des crampons à nos chaussures.

— Oui, reprirent les hommes de Lansleburg, essayez de mordre le granit avec vos crochets!... Vous glisserez de plus belle et serez plus embarrassé que si vous n'aviez rien du tout.

— Tant pis ! dit l'étranger, et, n'importe comment, il faut que je sois ce soir à Suse ! Je ne regarde pas à l'argent, et celui qui voudra me servir de guide sera libéralement récompensé.

Ce chevalier audacieux était le roi Henri IV, avec la reine et son fils Conrad. Chaque jour lui semblait un siècle, il lui tardait d'arriver en Italie, de se jeter aux pieds du Souverain-Pontife, et d'être relevé de l'interdit avant que l'année de son excommunication ne fût expirée. Comme nous l'avons déjà dit, Henri avait quitté Spire avec sa famille et quelques serviteurs, et pour ne pas tomber entre les mains des princes allemands, il entra en Bourgogne. 11 reçut à Besançon le meilleur accueil de la part du comte Guillaume, oncle de l'impératrice Agnès, sa mère; il y passa les fêtes de Noël, et reçut de son généreux parent de l'argent, des hommes et des chevaux pour continuer sa route. Arrivé sur les frontières du comté de Maurienne, on lui signifia brusquement de passer outre, à moins qu'il ne voulût céder au comte la vaste et riche province de Bugey, avec cinq évêehés. Henri frémit de rage devant une telle exigence, mais, pressé par les circonstances, il dut y consentir.

Comment gravir des montagnes si élevées à travers la neige, les glaces et les rafales furieuses qui s'engouffraient dans leurs gorges? Le roi fit préparer une litière pour sa femme et son fils et des traîneaux pour les bagages; puis il s'aventura sur ces

versants gigantesques qu'il atteignit à grand'peine, après avoir perdu plusieurs chevaux dans les précipices. La marche fut longue et pénible, mais une fois qu'on eut atteint les sommets, les montagnards qui guidaient la petite caravane déclarèrent que si la montée avait été rude et difficile, la descente offrirait des difficultés insurmontables.

— En montant, disaient-ils, nous pouvions nous retenir aux aspérités, aux troncs d'arbres, aux glaçons même ; mais, à la descente, nous aurons sous les pieds une pente de cristal, des sentiers glissants et sans appui, qui longent des abîmes.

Le roi ne voulut pas reculer. La reine, pâle et tremblante, contemplait avec une terreur mortelle ces chemins rapides, couverts d'une neige luisante et plongeant au fond des vallées. Les guides l'enlevèrent du traîneau, et l'enveloppèrent, avec son enfant, dans une peau de bœuf, fermée de toutes parts au moyen de courroies et de lanières; puis, ils les attachèrent à deux cordes, dont l'une servait à les faire glisser sur la neige, tandis que des hommes, placés en arrière, modéraient avec l'autre l'impétuosité de la descente. Henri les suivait à pied, mais souvent il se heurtait aux glaçons et faisait des chutes douloureuses.

Quel triste spectacle que de voir un grand roi réduit à une si misérable extrémité ! Pauvre et vertueuse princesse, combien tu dus souffrir en glissant, dans un sac de cuir, sur ces escarpements couverts de neige ! Qu'il y avait loin de ce voyage aux marches triomphales qu'Henri IV faisait à travers l'Allemagne, entouré de la majesté royale et recevant les hommages des princes les plus nobles et les plus puissants de l'empire ! Fugitif, transi de froid, la mort sans cesse sous les yeux, il s'estimait heureux en voyant quelques montagnards avoir pitié de lui. Né pour le bien et la gloire, Henri s'attira, par sa tyrannie et son impiété, des calamités si grandes, que l'histoire n'offre pas d'exemple d'un prince aussi abaissé par la Providence divine.

Cependant, la nouvelle de l'arrivée d'Henri n'eut pas plus tôt pénétré en Lombard ie, qu'une grande agitation se manifesta dans le parti hostile aux réformes du saint Pape. Les meneurs voulurent faire au plus cruel ennemi de Grégoire un accueil triomphal. L'ambitieux Guibert n'avait pas cessé d'être le cory-

MATEU 25

phée des simoniaques et des membres dissolus du clergé lombard; il attisait les haines des princes, qui avaient, au njépm de toute justice, envahi les biens de l'Eglise et mis à l'encan les prélatures et les évêchés. Il s'empressa d'envoyer des messagers dans toutes les villes et dans tous les châteaux- du pays, afin d'engager les seigneurs à faire de fortes levées d'hommes, pour que l'empereur, en arrivant en Italie, pût se trouver à la tête d'une armée puissante et dévouée.

Mais tandis qu'Henri arrivait en Bourgogne, Grégoire VII s'était déjà retiré à Canosse, où la comtesse Mathilde lui offrait une hospitalité royale. Les premiers personnages d'Italie, de France, de Bourgogne, d'Allemagne et d'Angleterre s'y étaient donné rendez-vous pour rendre leurs hommages au Vicaire de Jésus-Christ. On remarquait, parmi ces hôtes illustres, la marquise Adélaïde de Suse, avec son fils Amédée Azzo d'Esté, et le célèbre Hugues de Cluny, avec de nombreux archevêques et évêques restés fidèles au Saint-Siège apostolique, malgré la corruption générale et la violence des partis. A la vue de tant de princes et de prélats rassemblés dans le château, le moine Donizzone s'écria, dans ses vers barbares, « que Canosse était devenue une autre Rome. »

Tant d'opulence, d'éclat et de solennité contrastait avec le deuil des pénitents qui s'étaient rendus à Canosse de tous les points de l'Allemagne, afin de solliciter le pardon du Pape et de so faire absoudre des censures qu'ils avaient encourues, soit pour simonie, soit pour les sacrilèges attentats du conciliabule de "Worms, soit pour les excès dont ils s'étaient rendus complices, en participant aux confiscations des biens de l'Eglise et en retenant en prison les archevêques et les prélats Saxons. Ces princes et ces évêques convertis, arrivés à Carcassonne après un long et périlleux voyage à travers les Alpes germaniques, déposèrent les insignes de leur dignité , et se rendaient à Canosse, vêtus d'un sac, la corde au cou, les cheveux couverts de cendres. Là, ils s'agenouillaient sous le porche des pécheurs, à la porte de l'église de Saint-Apollon, et demandaient à haute voix le pardon de leurs crimes. Le pape Grégoire accueillait avec bonté ces pécheurs repentants, mais comme l'habitude invétérée du. vice entraîne aisément la volonté, le Saint-Père obligeait les

prélats a se retirer dans une cellule du monastère de Canosse, pour y apaiser la justice divine par la mortification de la chair, par le jeûne au pain et à l'eau, et par de continuelles prières.

L'expiation imposée aux princes et aux barons, qui venaient humblement se confesser aux pieds du Souverain-Pontife, différait un peu de celle des prélats. Certaines peines canoniques étaient encore en vigueur à cette époque. Nous lisons dans Donizzone, que le marquis Boniface, père de Mathilde, ayant conféré à prix d'argent quelques dignités ecclésiastiques, se soumit volontairement à la flagellation, et fît vœu d'aller en Terre-Sainte. Le puissant empereur Henri III lui-même se fit fouetter plusieurs fois les épaules à nu, en expiation publique de ses péchés. On vit les fiers et superbes monarques d'Angleterre, de Danemark, de Suède et de Norwége, après avoir soumis des nations entières, venir se jeter, contrits et humiliés, aux pieds de l'évêque, lui confesser leurs cruautés, et lui en demander pardon. Ils se soumettaient en public à la satisfaction canonique , et présentaient leurs épaules nues à la verge des pénitenciers.

Voilà certes un bien beau thème à développer sur la rigueur des confesseurs et sur les prières dont ils surchargent leurs pénitents. Il faudrait, pour bien faire, que la route du Paradis cessât d'être étroite, ardue, épineuse, telle, en un mot, que la dépeint Jésus-Christ. Pourquoi pas un bon chemin plus large, bien uni, tapissé de fleurs et de verdure, où l'on avance en se promenant avec délices? Pourquoi ne pas faire môme la route en carrosse sur de bons coussins moelleux? Vincent Gioberti ne criait-il pas sur les toits, que la pénitence du moyen Age ne pouvait jamais sympathiser avec les institutions du christianisme civil? Si saint Louis de Gonzague avait eu le bonheur de vivre de nos jours, il se fut épargné bien des disciplines, des jeûnes et de longues oraisons. Chaque chose en son temps. A cette époque, on se figurait que, pour sauver son âme, il fallait recourir à toutes ces rigueurs. Quelle ineptie! Aujourd'hui les spéculations humaines ont aplani la route, on s'élance d'un pied leste et dégagé sur le chemin du paradis, on y vole sur les voies ferrées de la civilisation, et, pour peu que le progrès s'en mêle encore, on y arrivera par le télégraphe, ce qui donnerait, il

faut en convenir, un grand surcroît de besogne au pauvre saint Pierre, réduit à tirer le cordon du matin au soir. Quelques gazetiers se sont même déjà occupés de cette position fâcheuse de saint Pierre : on lui ôterait ses clefs d'or, et la porte du ciel resterait ouverte à tout venant, sans portier ni concierge ; entrerait qui voudrait, sans passe-port et sans contrôle.

Tel est, en substance, le raisonnement de la plupart des modernes. Il est donc assez naturel que de nombreux historiens, habitués à mesurer l'antiquité sur leur époque, déclament à tout propos contre la sévérité de Grégoire VII, qu'ils nomment cruel et fanatique. Mais leur courroux doit s'arrêter là et ne peut s'exhaler qu'en phrases plus ou moins ronflantes. Ah ! s'ils pouvaient en venir aux actes et escalader le paradis, où le saint Pontife règne dans la gloire des élus , ils l'en expulseraient sans pitié et effaceraient son office du bréviaire et du missel.

Tandis que les évoques et les princes venaient exprimer leur repentir à Canosse, au pape Grégoire, le roi Henri arrivait à Turin et voyait se rallier autour de lui quelques barons allemands et plusieurs seigneurs lombards, amis de l'empereur, et hostiles à Grégoire et à Mathilde. Henri les convoqua en parlement, et leur exposa franchement sa position. Il leur dit que s'il n'était pas relevé de l'excommunication , avant que l'année ne fût révolue, il était irrévocablement déchu de tout droit à la couronne. 11 ajouta que les princes de l'empire , rassemblés à Treuver, en lui intimant ce délai, n'avaient fait que se conformer au droit germanique écrit dans les constitutions impériales. Il ne lui restait donc qu'à recourir à la clémence du Pape. Aussitôt ses conseillers trouvèrent utile qu'il envoyât des légats au Saint-Père et à la comtesse Mathilde, sa cousine, pour leur annoncer son arrivée et tâcher de se concilier les bonnes grâces de cette princesse à laquelle Grégoire avait trop d'obligations pour pouvoir rien lui refuser.

En revoyant le comte Pandolfe, son père bien-aimé, Yolande avait oublié ses longs chagrins ; elle passait près de lui des heures délicieuses, en causant de leurs malheurs passés et de l'espérance de revoir bientôt leur pays.

— Mais avant que je parte pour Groningue, disait-elle, ne me serait-il pas possible de faire un voyage au couvent de Sainte-

Marie, pour embrasser mes bonnes maîtresses et recevoir la bénédiction de l'abbesse Théotbergo, qui fut toujours pour moi une si tendre mère ?

— Ma chère fille, répondit Pandolfe, ce serait là une démarche imprudente : je sais que le jeune marquis, poussé par son père et supplié par ses vassaux, a promis d'épouser Gisèle de Moravie à la Pentecôte ; toutefois Ottocar est rempli d'irritation contre moi qui lui ai refusé ta main, et il pourrait chercher à s'en venger. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de témoigner notre reconnaissance à la vénérable abbesse par une lettre que nous lui ferions parvenir par l'abbé Daufer ou par Termite Manfrède, au dévouement et à l'amitié desquels nous sommes redevables de tant de bienfaits.

Par une fraîche et sereine matinée qu'égayait un beau soleil d'hiver, Pandolfe et sa fille s'entretenaient ensemble de leurs projets d'avenir, et se promenaient sur le revers des montagnes qui s'étendent du fort de Canosse à celui de Rossena. Tout à coup, ils virent s'avancer à leur rencontre, le jeune Oswald de Thuringe, monté sur un élégant palefroi, qu'il faisait caracoler avec grâce. C'était un prince aimable et brave, rempli d'esprit et de piété, et dont l'éducation brillante et les hautes qualités n'étaient surpassées que par sa modestie. Il était arrivé à la cour de Mathilde, sa parente, depuis un mois environ, et s'y était bien vite concilié l'affection et l'estime de tout le monde. Au moment où il déboucha d'un massif de chênes, Yolande, occupée à causer avec beaucoup d'animation, ne l'aperçut pas tout d'abord. Le jeune homme continuait d'avancer au grand trot, les cheveux flottants sur ses épaules, à la mode allemande. En reconnaissant Yolande et son père, il ralentit le pas et les salua respectueusement.

Pandolfe dit à sa tille :

— Ce jeune prince me paraît un chevalier accompli. Ses manières distinguées ne sont nullement éclipsées par les nombreux jeunes gens italiens, français et allemands qui font l'ornement de la cour de Mathilde, où s'est réunie la fleur des gentilshommes chrétiens. J'ai eu l'occasion de me trouver avec lui en plusieurs rencontres, entre autres dans notre voyage de Lucques à Canosse, et je t'assure qu'il m'a paru du meilleur naturel.

Il est modeste, réservé, courageux, et ce qui me le rend plus cher, d'un dévouement à toute épreuve au Souverain Pontife. Je suis sur qu'il répandrait jusqu'à la dernière goutte de son sang pour le défendre.

— Mon père, répondit Yolande, vous pouvez l'estimer ; le Pape l'aime beaucoup, et fait grand cas de lui. 11 disait dernièrement au marquis d'Esté : « Le jeune Landgrave montre tant de bravoure dans les armes, et il a tant de foi au cœur, que j'ai écrit à son père, en Thuringe, pour le féliciter d'avoir un tel Qls, vaillant et fidèle champion de l'Eglise et de l'empire. »

— J'en suis ravi ! répondit Pandolfe, en feignant un air distrait. Je crois qu'Oswald aime beaucoup la musique, car l'autre soir, pendant que tu accompagnais le bel hymne du Pape, eu présence de la marquise de Suse et de la comtesse Mathilde, j'ai remarqué qu'il ne quittait pas l'instrument des yeux. On eût dit que son àme et son regard étaient suspendus aux cordes de ta harpe.

Yolande rougit. Elle ignorait que, quelques jours auparavant, le jeune Landgrave avait demandé sa main, et que Pandolfe avait longuement conféré à ce sujet avec Mathilde, qui avait pris sur elle d'écrire au père d'Oswald. Le jeune prince qui admirait chez Yolande l'élévation de l'esprit unie aux sentiments les plus délicats d'une âme pure et candide, ouvrit son cœur à la comtesse Mathilde, avant môme de connaître la haute naissance d'Yolande. Mais quand la comtesse lui eut confié en secret que la jeune fille était comtesse de Groningue, il résolut de hâter son union avec une personne si accomplie. Mathilde s'était toutefois abstenue d'en parler à la jeune fille; mais enfin Pandolfe arriva à Canosse, et alors elle lui fit part des intentions d'Oswald qu'elle engagea à présenter une demande en règle, avant même que la damoiselle eût été informée de sa recherche.

Le père et la fille continuèrent leur promenade jusqu'au pied du roc élevé qui sert de base au château de Rossena. Ils s'arrêtèrent pour contempler, de cette éminence, le cours de l'Enza, dont les eaux limpides serpentent le long des Apennins, en baignant la belle vallée de Selva Piana. C'est au milieu de ce site enchanteur, où il s'était bâti une élégante retraite, que Pétrarque venait passer l'été au sein d'une douce solitude et sous de

LE PASSAGE DES ALPES. 29î>

frais ombrages. De là on découvrait les cimes de Bismantova, avec leur ceinture de châteaux-forts, qui domine une plaine immense; on voyait les campagnes cultivées, les sombres forêts, les marécages et les sites agrestes, au milieu desquels paissaient les chevaux et bondissaient les cerfs et les daims dont ce pays abonde. Emerveillé de l'admirable paysage qui se déroulait devant lui, Pandolfe voulut monter jusqu'à la première enceinte de Rossena, où les guerriers de la comtesse l'invitèrent à prendre quelque repos.

Fondé par Mathilde ou peut-être par le marquis Boniface, son père, le château de Rossena subsiste encore aujourd'hui. Il se dresse isolé sur la cime d'une roche escarpée, dont les flancs sont entourés d'abîmes. Les muraillles grimpent de saillies en saillies jusqu'au sommet du roc, et les tourelles s'élancent dans les airs, défiant les vents et les tempêtes. Au couchant, le roc ferrugineux descend à pic vers une vallée profonde ; de hautes aiguilles couronnent sa base, assise sur des pans abruptes et anguleux, qui semblent bondir d'étage en étage jusqu'au fond du précipice. Vu du torrent de Cianello, Rossena apparaît comme un repaire inaccessible, dont la tête se perd dans les nues qui l'entourent d'un voile de vapeurs. C'est peut-être le rocher le plus escarpé de toutes les chaînes de montagnes qui traversent l'Italie.

Sur le flanc méridional du rocher, se superposent quatre enceintes crénelées, assises sur les saillies de la pierre et couronnées, sur leur plus haute cime, par un donjon carré qui élève dans les airs ses flancs grêles comme la tige d'un paratonnerre. Une seule porte à herse donne entrée dans la première enceinte, séparée de la seconde par des marches taillées dans le roc, au haut desquelles on traverse, sur un pont-levis, un profond ravin. Tous les passages communiquant d'un étage à l'autre, sont taillés dans la pierre même, et barricadés de herses, de grilles, de trappes, de sorte qu'une enceinte étant forcée, on pouvait se retrancher dans une enceinte supérieure.

Au-dessus des ouvrages de défense, s'élève le château proprement dit, la demeure du châtelain. Il se divise en vastes quartiers, avec salles, chambres, allées voûtées, citernes, terrasses. Au temps de Mathilde, et sans doute plusieurs siècles après, les

appartements devaient encore être ornés et meublés avec un luxe royal, mais ils n'offrent plus aujourd'hui que des décombres. Bcs quatre façades, on voit une magnifique perspective. Ou est pris de vertige, quand on se penche au-dessus des balcons, des saillies et des petits jardins suspendus sur l'abîme où se cache le pied de la montagne. Rossena est le rempart de Canosse, du côté de l'Enza; c'était un fort inexpugnable. Il eût fallu pouvoir emprunter les ailes de l'aigle ou de l'épervier, pour songer à en faire l'assaut ou à le prendre par surprise.

Après avoir visité Rossena, Pandolfe descendit avec sa fille de rocher en rocher, et reprit le sentier qui mène à Canosse. Comme ils gravissaient les premières pentes de ce dernier fort, ils virent de loin accourir dans cette direction une nombreuse et brillante troupe de cavaliers. Yolande et son père pressèrent le pas, et la jeune fille monta à ses appartements, dont le balcon donnait sur la place d'armes que les cavaliers devaient traverser. Ils portaient tous de légères cuirasses d'acier bruni, des panaches flottants, des cottes d'armes de diverses couleurs, et un manteau de toile d'or brodé de vair, rejeté sur l'épaule; ils marchaient la visière levée, suivis de nombreux écuyers et de pages, splendidement vêtus aux couleurs de leurs maîtres.

Yolande se plaisait à passer en revue ces visages mâles et guerriers, et ce cortège imposant qu'elle reconnut bientôt pour une ambassade de hauts barons d'Allemagne. Tout à coup, son père, qui se tenait derrière elle, la vit pâlir, se rejeter en arrière, et rentrer dans la salle en tremblant.

— Qu'as-tu, ma fille? s'écria-t-il.

C'étaient les ambassadeurs d'Henri, charges d'annoncer son arrivée au Pape et à la comtesse Mathilde. Le cortège se composait de chevaliers lombards et allemands restés fidèles au roi et à sa fortune. Ils avaient à grand'peine traversé les rudes vallées des Grisons de Chamouny et de la Splug, bravant la neige et le froid intense qui continuait de sévir. Enfin, ils étaient descendus en Italie, en évitant soigneusement les embuscades que Cuelfc de Bavière et Berthold de Carinthie avaient placées à tous les défilés des Alpes. Ils avaient pu rejoindre Henri à Turin et à Verceil, d'où il les avait envoyés au Pape, plein de confiance en leur expérience, leur éloquence et leur habileté dans le

maniement des affaires. Les plus jeunes avaient pour mission do captiver la confiance des princes réunis à Canosse, par leurs manières élégantes et leurs dehors pleins de courtoisie et d'amabilité. En voyant sa fille si agitée, Pandolfe la pressa de questions; elle lui répondit d'une voix faible et entrecoupée :

— Ahl mon père! j'ai reconnu, parmi ces chevaliers, l'auteur de toutes nos infortunes, le marquis de Brunn !

— Calme-toi, mon enfant, dit Pandolfe; tu as été le jouet d'une illusion, de quelque ressemblance...

— Oh I c'est bien lui, mon père 1 reprit Yolande. Je l'ai parfaitement reconnu dans le cortège ; son écuyer portait la bannière de Brunn ; pourvu seulement qu'il ne m'ait pas aperçue ! Je tremble d'effroi...

Pandolfe lui promit d'en parler à l'évoque Anselme et à l'abbé de Cluny. Il l'engagea, de son côté, à prévenir la comtesse Mathilde, et à sortir le moins possible de ses appartements. 11 la pria surtout d'éviter de laisser paraître la moindre émotion, et de conserver sa sérénité accoutumée en conversant avec les damoiselles et les gentilshommes de la cour.

Deux jours après cet incident, le pont de la dernière enceinte s'abaissait pour livrer passage à un guerrier à cheval, suivide son écuyer. 11 descendit au grand trot la route de Ciano, traversa l'Enza sur un petit pont que le givre avait rendu fort glissant, et se mit à gravir la montée de Varvassone, autre domaine de Mathilde, dont la forteresse redoutable défendait le passage de la rivière. Tandis que le cavalier chevauchait en silence, tout entier à ses réflexions, l'écuyer lui adressa la parole :

— Monseigneur, je crois avoir reconnu la damoiselle du couvent de Sainte-Marie de Brunn.

Le chevalier leva brusquement la tète, et, d'un ton bref :

— Tu es fou, dit-il en poursuivant son chemin.

— Fou tant qu'il vous plaira, reprit l'autre, mais je vous jure que c'était elle ; elle se tenait à un balcon du palais, et vous regardait fort attentivement traverser la cour avec les autres ambassadeurs. Elle a grandi, mais ses traits n'ont pas changé. Je l'ai vue cent fois à Brunn, quand elle jouait dans le parc ou dans les cours du couvent.

— Et tu crois qu'elle m'a aperçu?

— Je ne puis l'affirmer, mais je sais qu'il y avait à côté d'elle un prince avec qui elle causait familièrement; quand la cavalcade fut proche du palais, elle retira vivement la tête et disparut.

— Ah ! voilà donc pourquoi la comtesse me renvoie, en si grande hâte, porter au roi les conditions que le Pape lui impose ! Eh bien! que je ne sois plus Ottocar de Brunn, si*je ne reviens à Canosse dans un tout autre appareil que celui d'ambassadeur! D'ailleurs, les conditions sont inacceptables ; le Pape, qui soupçonne Henri de ne faire cette démarche que sous le coup dont le menacent les princes allemands, par crainte de se voir déchu du trône, exige avant tout que, pour preuve de la sincérité de son repentir, il lui envoie la couronne et le sceptre, et se déclare indigne de la puissance impériale... Crois-tu que l'orgueil de l'empereur voudra se soumettre à une telle humiliation? Déjà il est entouré de plusieurs princes fidèles, il voit les Lombards soulevés en sa faveur ; une puissante armée italienne est prête à le défendre. Il quittera Turin, se montrera à ses troupes, les conduira sur l'Enza, marchera sur Cauosse, surprendra le château au milieu des fêtes et s'en rendra maître en moins do temps qu'il n'en faut pour le dire. Je grimperai sur ces rochers, j'escaladerai ces superbes murailles, car je veux être le premier à planter l'étendard d'Henri sur ces tours. Je mets le feu au palais, j'étrangle le Pape avec cette vieille comtesse qui le protège, et Yolande sera en mon pouvoir!... Je jure...

— Ne jurez de rien, interrompit l'écuyer; ces serments-là retombent souvent sur la tête de celui qui les fait.

Ottocar fit un geste de dépit et éperonna son coursier, en se renfermant dans un dédaigueux silence.

L'an dernier, en quittant Lucques, où j'avais été revoir la cathédrale et l'église de Saint-Michel, toutes deux fondées par la comtesse Mathilde, et encore auj ourd'hui dans toute leur beauté comme un perpétuel témoignage de son pieux et vaste génie,

je me rendis à Pise pour visiter le tombeau de la comtesse Béatrix, mère de cette princesse, qui fut la gloire de l'Italie. Béatrix, dont toutes les forces furent mises au service du Saint- Siège, qui soutint à elle seule les destinées de l'Italie dans des temps difficiles, repose dans un admirable mausolée de marbre, chef-d'œuvre antique du ciseau grec.

C'était par une matinée de septembre ; je me promenais sous les longues arcades du Campo-Santo de Pise, sur les dalles duquel un soleil brillant projetait l'ombre noire des longues et minces colonnettes qui décorent le pourtour du cloître. Je m'arrêtais à chaque instant devant les belles peintures de Giotto, do Buflalmaco et d'autres illustrations de i'école de Toscane. En arrivant au cloître qui fait face à la porte d'entrée, j'aperçus une grande urne de marbre, devant laquelle se trouvait un petit catafalque, couvert d'une draperie de velours violet, et, aux quatre coins, quatre candélabres supportant des cierges allumés.

Le gardien m'accompagnait. Je lui demandai de quel noble Pisan récemment enterré on célébrait le service.

— Mon Père, dit-il, on n'enterre plus dans le Campo-Santo, mais les chanoines de la cathédrale font l'anniversaire de la comtesse Béatrix, mère deMathilde de Canosse, qui dota le chapitre au XI0 siècle. Tout à l'heure, après la messe de Requiem, ils viendront ici avec des cierges, réciter l'absoute.

— Est-il possible? après huit cents ans, l'Eglise de Pise conserve encore le souvenir de cette dame?

— Sans doute, répondit mon guide : je suis déjà Agé, moi, et, aussi loin que remontent mes souvenirs, j'ai vu chaque année les chanoines venir en procession à ce monument, célébrer l'office des morts et la messe solennelle, et dresser ce catafalque comme si Béatrix n'était morte que d'hier.

J'examinai les élégants bas-reliefs de la chasse; elle porto cette humble et barbare épitaphe : Quamvis peccatrix, sum cloimiti vocata Béatrix, in tumulo missa jaceo qaœ comitissa*.

Je sortis du Campo-Santo pour entrer dans le baptistère, où je m'assis sur un banc et me mis à réfléchir sur Ja gloire qui

(1) Bien que je sois une pécheresse, mon nom est dame Béatrix; je gia duus le tombeau, moi qui fus comtesse.

survit, môme en ce monde, aux enfants de l'Eglise. A la mort de ceux qui lui sont chers, le monde pleure tout en allant à la recherche des bijoux, de l'or, des objets précieux, des terres et des maisons, qu'a pu laisser le défunt. On se hâte de l'enterrer, on jouit des fruits de sa succession, et, le surlendemain, on ne pense plus à celui que l'on pleurait Pavant-veille. Souvent même, on ignore le nom de l'aïeul ou de l'oncle quia fait la fortune du chef de la famille.

Il n'en est pas ainsi de ceux qui enrichissent l'Eglise. Ils vivent de son immortalité. Participant à la libéralité et à la bonté de Dieu, elle rend, dès ce monde, à ses bienfaiteurs, la récompense que Dieu leur assure au centuple dans les cieux. Les triomphes mortels des plus grands monarques passent et leurs» tombeaux magnifiques passent avec eux. Mais les noms que la reconnaissance de l'Eglise a inscrits dans son livre d'or, ne sont effacés ni par les vicissitudes des temps, ni par les changements politiques, ni par les ravages de la guerre. Souvent d'illustres familles s'éteignent, mais leur nom se perpétue, brillant et radieux, dans les fastes de l'Eglise. Rome seule nous offre déjà une éclatante confirmation de ce fait. Les grandes et puissantes maisons des Cesi, des Farnèse, des Ludovisi, des Pamphili, des Peretti, sont éteintes. Cependant, le cardinal Cesi vit toujours dans l'Eglise de la Vallicella, le cardinal de Farnèse dans celle du Gesu, le cardinal Ludovici dans celle de Saint-Ignace, le cardinal Pamphili dans celle de Sainte-Agnès et de Saint-André au Quirinal, le cardinal Peretti dans celle de Saint-An dré-della- Valle. Chaque année, on fait mémoire d'eux, et leurs noms retentissent, vivants et glorieux, sous ces voûtes somptueuses, monument de leur piété. 11 en est de même de tant d'aulres, qui ne survivent que grâce à leur munificence invers l'Eglise, tandis que la mort a fait oublier le nom de leurs égaux et de leurs parents, quelquefois plus riches, plus savants, plus magnifiques que ceux dont les pieuses largesses ont immortalisé la mémoire.

Si, au lieu de déchirer l'Eglise, Henri IV l'eût protégée, honorée et défendue, son nom serait encore aujourd'hui aussi recommandable, aussi glorieux que ceux de Charlemagne et de Henri II son saint prédécesseur. Mais, entraîné par l'orgueil et

l'avarice, il fit poser sur l'Eglise tout le poids de sa tyrannie et de sa cruauté. Aussi à peine se souvient-on de son nom, que l'on ne peut prononcer sans un mouvement répulsif. Sa sépulture sans gloire fut oubliée de ses adulateurs mêmes. S'il se fût au moins repenti de ses fautes, l'Eglise, cette divine mère, l'eût relevé de son abaissement et placé si haut, que les rois les plus nobles de toute la chrétienté auraient envié sa gloire. Car il y a de la gloire à s'abaisser devant Dieu : Dieu se plaît à élever les humbles à de sublimes hauteurs, jusqu'au trône de sa divine Majesté. David et Théodose-le-Grand reconnurent cette vérité, aussi Dieu les environna d'une gloire immortelle.

Les ambassadeurs qu'Henri avait envoyés à Canosse faisaient tous leurs efforts pour obtenir qu'il fût relevé de l'excommunication, avant le terme fixé par les lois palatines et l'intimation de la Diète. Mais le Pape répondait :

— A moins de débattre la cause avec les princes allemands, je crois peu conforme à l'équité et aux coutumes de l'Eglise romaine de me prononcer avant d'entendre les deux parties. Les princes accusent le roi à mon tribunal, qui devait siéger à Augsbourg, où ils m'avaient invité. Qu'Henri se présente, qu'il se défende librement des crimes qu'on lui impute et je jugerai sa cause. Personne n'est plus désireux que moi de le trouver innocent; j'en bénirais le Ciel, et tous les fidèles applaudiraient à ma sentence.

Les ambassadeurs répondirent que les princes allemands, sujets d'Henri, ne pouvaient juger leur maître.

— Ils ne le jugeront pas, répondit le Pape. Ils l'accusent d'avoir méconnu les constitutions de l'empire, et ils en ont le droit, car le roi des Romains n'est élevé sur le trône que par le suffrage des princes électeurs, avec l'approbation du Souverain-Pontife, qui donna l'empire au roi des Francs, à Charlemagne. Les trônes héréditaires ne sont pas dans les mêmes conditions que les royaumes électifs. Là, on tient la royauté de la nature, ici des suffrages. Si les accusations portées contre Henri ne sont pas fondées, gloire en soit rendue à Dieu ! qu'Henri règne et triomphe !

Si les antagonistes du Saint-Siège tenaient loyalement compte de cette distinction, ils ne déclameraient pas si souvent, à tort

et à travers, contre l'audace pontificale, qui s'arrogeait la droit de déposer les rois qui violaient obstinément le pacte fondamental qu'ils avaient juré d'observer lors de leur élection.

Les ambassadeurs, embarrassés par cette logique irréfutable, firent appel à la clémence du Pape, mais Grégoire répondit fort judicieusement que la miséricorde doit céder le pas à la justice.

Cependant la comtesse Mathilde s'occupait activement de ces négociations : le roi Henri était son cousin, et la reine était fille de la marquise de Suse, qu'elle aimait beaucoup. L'abbé Hugues de Ci uny avait tenu Henri, son filleul, sur les fonts baptismaux, et les princes et les hauts barons qui habitaient Canosse ne pouvaient s'empêcher, quoique catholiques, d'aimer Henri à cause de son caractère chevaleresque et de sa bravoure. Mathilde était assaillie constamment de prières ; on l'engageait à user de son crédit auprès du Pape, qui lui avait tant d'obligation, pour le décider à user d'indulgence. Aussi Mathilde visitait souvent le Saint-Père, lui recommandait Henri et intercédait en sa faveur. Mais les saints, dans tous leurs actes, ne perdent jamais Dieu de vue, et quand la conscience est en jeu, ils restent inébranlables comme le rocher. Hugues et Anselme, très-saints l'un et l'autre, unissaient leurs instances à celles de Mathilde. Mais Grégoire leur répondait par des arguments si péremptoires qu'ils ne trouvaient rien à répliquer.

— Dites-moi donc, Hugues, répétait le Pape, pourquoi Henri a-t-il refusé de se rendre à la Diète pour se justifier? Pourquoi vient-il me trouver en Italie quand au contraire je me dirige vers l'Allemagne?

— Saint-Père, répondit l'abbé de Cluny, Henri a tant d'ennemis là-bas; ils l'accableraient sans pitié.

— Mais lui, reprenait Grégoire, a-t-il eu pitié de la Saxe, de la Thuringe, de la Souabe? D'ailleurs, il n'est pas vrai que tous soient ses ennemis. Voyez combien de princes, d'évèques et d'archevêques étaient de son parti, favorisant ses désordres soit par négligence, soit par intérêt. Maintenant, ils sont obligés de joindre leurs voix à celles de Treuver, parce que ses crimes ont dépassé toute mesure.

— Que Votre Sainteté, disait Anselme, pardonne à la jeunesse

du roi, à la fougue de ses passions, à la mauvaise éducation de son adolescence, aux excitations des méchants, aux séductions empoisonnées qui l'ont fait tomber d'abîme en abîme. Un tendre père comme vous aura pitié des erreurs de son fils.

— Fort bien 1 répondait Grégoire, mais l'œil de la justice doit-il toujours rester aveugle? Si la clémence prend pitié d'un égaré, la justice doit scruter et juger avec sévérité, malgré les pleurs et les larmes. Henri regarde l'Eglise comme sa servante, il la vend au premier misérable qui lui offre plus d'or et d'argent. Parcourez du regard toutes les Eglises vacantes en Allemagne depuis son avènement, en est-il une seule qui n'ait pas un loup pour pasteur? Ils les ont toutes emportées d'assaut, et quand ils n'ont pu escalader les fenêtres, ils ont percé les murs pour pénétrer par la brèche. Peut-on invoquer la clémence humaine en faveur de celui qui a méprisé si audacieusement les droits éternels de la justice?

— Mais il a descendu les Alpes, humilié et contrit, et il vient vous demander pardon 1 dirent Hugues et Anselme avec chaleur.

— S'il est vraiment repentant, répondit Grégoire, qu'il m'envoie les insignes royaux, le sceptre et la couronne, et qu'il confesse par écrit tous les crimes qu'il a commis contre le Tout- Puissant, ainsi que sa tyrannie envers les peuples de l'Allemagne. Nous verrons alors ce que Dieu nous inspirera de faire, car, malgré ses excès, nous n'avons pas cessé de le regarder comme notre très-cher fils.

A la suite de cet entretien de Grégoire avec l'abbé Hugues, l'évêque Anselme et les ambassadeurs, Mathilde chargea Ottocar de porter à Henri la réponse du Pape, priant secrètement le roi dans son message de ne pas renvoyer le messager à la cour.

Tandis qu'Ottocar gravissait, comme un furieux, la montée de Vai'vassone, ruminant dans sa tête mille projets pour tirer une vengeance éclatante de l'affront qu'Yolande lui avait fait, une mendiante descendait du château, tout enveloppée dans ses haillons, et la tête couverte d'un vieux morceau de couverture de laine qui lui cachait presqu'entièrement la figure. Ses yeux, vifs et perçants, s'étaient fixés de loin sur le guerrier, et, l'ayant bien considéré, elle s'arrêta et l'attendit.

— Salut au sire de Brunn, dit-elle, lorsqu'il arriva près d'elle.

Ottocar, étonné de s'entendre interpeller en langue morave, s'arrêta :

— Tiens! c'est toi, Swatiza? s'écria-t-il ; que fais-tu ici?

— Monseigneur, répondit-elle, à cause d'une petite visite que j'ai faite à la sacristie de la cathédrale de Wurzbourg*, l'évêque m'a bannie, et a promis mille marcs à qui me livrerait morte ou vive. Nous avions caché tout l'or et l'argent de notre butin dans un château incendié pendant la guerre, où de faux monnayeurs le fondaient. Par bonheur, nous retenions comme prisonnier un certainRaymond,anciendomestiquedePandolfe,pèred'Yolande. J'eus pitié de lui, je résolus de le tirer de sa fâcheuse position, et de le mettre en sûreté. Nous étions donc descendus par un souterrain secret ouvert sur le vallon, et Raymond, avant traversé le torrent, grimpait sur l'autre rive. Je le regardais; tout à coup, je le vois se cacher derrière un gros chêne, et m£ faire signe de la main de le suivre. Ne sachant ce qu'il me voulait, je ne bougeai pas. Alors il se coucha par terre et rampa un peu plus bas, puis me cria : « Sauve-toi, Swatiza ! passe le torrent, et cache-toi 1 Voilà un gros détachemement de Bavarois qui se dirigent sur le château, et qui l'entourent de toutes parts. A ces mots, je saute de la poterne au milieu du torrent, et me glisse, en rampant, dans un épais fourré de broussailles. Je rejoignis Raymond que j'avais délivré, et qui devint ainsi mon libérateur. 11 paraît que le duc Guelfe de Bavière, ayant appris par ses espions qu'il y avait de faux monnayeurs dans ce vieux château, leur tomba sur le dos à l'improviste, et que tous y furent arrêtés comme je l'appris plus tard. On enleva leur trésor, et on les pendit sur les lieux mêmes. Par bonheur, j'avais sur moi de l'or, et il me vint à point pour mon voyage. Raymond me quitta, disant qu'il allait rejoindre ses maîtres à Boleslau. Quant à moi, n'étant pas tranquille là-bas, je pris la route d'Italie. J'ai parcouru toute la Lombardie, en faisant mon métier, et maintenant je vais à Canosse, où le séjour du Pape doit avoir attiré beaucoup de monde; je leur dirai la bonne aventure, et pourrai ainsi vivoter quelque temps.

Ottocar, qui avait écouté cette histoire prolixe avec impatience, lui coupa la parole :

— Je crois que c'est le démon qui t'envoie, dit-il ; sais-tu

où est Yolande? Devine, si ta peux, je te le donne en mille!

— À Rome, car je l'ai rencontrée dans le vieux château; elle était tombée entre les mains des faux monnayeurs, et je la fis évader quelques jours avant la surprise. Elle était déguisée en pèlerin, et se rendait à Rome où elle doit être arrivée. Sans doute, elle s'est placée sous la protection de l'impératrice Agnès, le refuge et la providence de tous les pèlerins allemands.

— Non, elle est à Canosse, chez la comtesse Mathilde. Albert, dit-il en s' adressant à son écuyer, prends les devants, et attendsmoi à la porte de Varvassone.

Il mit pied à terre, prit Swatiza par la main et lui dit :

— Tu n'es plus digne de ton nom, si tu ne m'aides pas à tirer vengeance de cette jeune fille, qui s'est jouée de moi comme d'un laquais, et qui m'a rendu la fable de tous les seigneurs du pays. Il faut qu'elle ne puisse plus se vanter de m'avoir bafoué si cruellement. Elle m'a méprisé, elle se moque de moi aujourd'hui à la cour de Canosse!... Cette idée me la rend odieuse, je la hais à mort, et je n'aurai pas une heure de repos que cette misérable ne soit abaissée. Tu dois avoir le moyen de la faire disparaître ; le feu, le poignard, le poison, tout est bon, et, si tu réus-is, tu n'auras plus besoin de mendier, j'assurerai le pain de ta vieillesse. Apporte-moi à Brunn la nouvelle de sa mort, et je te donnerai ton pesant d'or.

— A Brunn? Grand merci, Monseigneur! Pour qu'on me jette à l'eau ou qu'on me grille sur le boulevard des Hongrois!... Pas si sotte ! j'ai pu m'échapper une fois, et je tire ma révérence à votre Brunn... On ne m'y reprendra plus.

— N'importe! pourvu que tu la fasses mourir, je trouverai bien moyen de t'envoyer autant d'or que tu voudras. A l'œuvre donc, ma chère amie! Si tu peux gagner quelque domestique de la comtesse, remets-lui une goutte de ces poisons que tu connais, et qui, mêlés au pain ou à la boisson, donnent une mort lente et sûre. Tu auras tout le temps de quitter le pays, avant qu'on ait pu concevoir le moindre soupçon.

— En attendant, marquis, ouvrez votre escarcelle et donnezmoi une bonne poignée de marcs d'or en à compte, afin que je puisse me présenter à Canosse, sans devoir mendier mon pain.

Ottocar plongea la main dans sa bourse et en tira plusieurs WATn. 23

pièces d'or qu'il donna à la bohémienne, puis il remonta à cheval, et continua sa route vers le roi, qui attendait avec anxiété la réponse du Pape.

Dès son arrivée à Canosse, Swatiza alla se loger dans une petite auberge, au pied de la troisième enceinte du fort. Elle quitta ses haillons, peigna ses longs cheveux noirs comme jais et les partagea en deux tresses, selon l'usage des bohémiennes. Elle revêtit ensuite un justaucorps de gros taffetas, à galons, à paillettes et à filets d'or, garni d'appendices en forme d'ailes, qui flottaient sur ses épaules et lui donnaient l'air d'un papillon diapré de mille couleurs. Elle alla, dans cet équipage, s'installer au milieu de la place, monta sur un escabeau, et, soufflant dans un petit cornet, elle se mit à sonnera pleins poumons une fanfare extravagante. A ce vacarme inusité, le peuple accourut de toutes parts, fit cercle autour de l'étrangère, se demandant ce que signifiait cette étrange musique. Lorsque Swatiza vit son auditoire attentif, elle prit la parole, dans un jargon slavolombard des plus grotesques :

— Gens de Canosse, dit-elle, j'arrive de l'Herminie, qui est un pays fort éloigné d'ici, où la lune se lève le jour et le soleil la nuit; où les hommes ont deux têtes, dont l'une regarde en avant et l'autre en arrière. Là, les femmes ont des moustaches comme les chats ; au lieu de nos montures , les hommes ont pour coursiers des phoques marins, grands comme des éléphants. L'or y est aussi commun que la pierre l'est ici, et, au lieu d'eau, les rivières roulent du vin ; là, les grains de froment sont des perles, et on ne s'y nourrit que de pain fait avec cette farine, qui est douce et parfumée comme une brise de printemps. Eh bien! j'ai mis du temps à venir de l'Herminie; c'est un voyage de sept ansl J'y ai usé deux cent trente paires d'escarpins à double semelle et à triple empeigne! Quelle interminable route ! Cependant, le bruit de votre valeur et de votre courtoisie, répandu dans le monde entier, m'a décidée à venir vous voir, pour admirer la grandeur de ces palais el la magnificence de la cour de la comtesse. Mais ne croyez pas que je sois venue ici les mains vides : je veux vous montrer ce qui se pratique dans l'Herminie, où l'on boit le feu comme de l'eau, où l'on mange des étoupes et de la bourre, qui, bien digérées et

élaborées par l'estomac, fournissent ensuite des pièces entières de rubans de la plus belle nuance.

Le peuple ne soufflait mot et attendait. Swatisa prit une poignée d'étoupe, qu'elle se mit dans la bouche, gonfla les joues et souffla une sorte de fumée épaisse, qui sortait de ses lèvres en tourbillons bleuâtres. Bientôt des étincelles jaillirent de la fumée, et enfin une longue flamme vive et brillante. Elle se tournait vers les spectateurs, et leur envoyait à la figure des bouffées de flammes, qui les faisaient reculer tout effrayés. C'était une surprise générale. On se disait :

— Voyez! on dirait la bouche d'un four! Elle est de fer, celte créature-là ! du feu, de la fumée, des étincelles plein la bouche I Elle a le palais pavé de bronze !

Tandis que l'on faisait ces commentaires autour d'elle, Swatiza prit, sur un réchaud ardent, une cuillère de fer remplie de plomb fondu :

— Après avoir vomi tant de flammes, s'écria-t-elle, il est bien permis d'avoir soif! Vous autres, vous boiriez de l'eau fraîche ou du vin, mais dans l'Herminie on apaise sa soif avec du plomb fondu. Allons, un verre!...

Et l'élevant bien en vue de tout le monde, elle y versa lo métal liquide, et le porta à ses lèvres :

— Non ! non ! ne buvez pas ! s'écria la foule d'une seule voix. Mais la bohémienne, qui avait vidé le verre d'un trait, se gargarisa la bouche, et cracha le liquide merveilleux dans le vase :

— Ne vous l'ai-je pas dit? s'écria-t-elle; cela vaut bien un verre d'eau fraîche I

Et, en même temps, elle ouvrait la bouche pour qu'on vit bien qu'elle était parfaitement intacte. Les badauds restaient stupéfaits.

Alors Swatiza reprit :

— Vous venez de voir comment on boit et comment on s'enivre dans l'Herminie; je vais vous montrer comment on y mange.

Elle prit des boulettes d'étoupe, se les mit dans la bouche et commença à jouer des mâchoires avec un merveilleux appétit. Les spectateurs riaient. Elle roulait les yeux et mâchait avec des contorsions grotesques. Tantôt elle faisait semblant de s'étran-

gler, se frappant les reins et se pinçant le gosier; enfin elle avala l'étoupe. Tous les assistants de rire et de trépigner de joie en voyant ces tours de passe-passe. Alors, Swatiza commence à se tordre et à faire des efforts convulsifs, puis, approchant les doigts de ses lèvres, elle en tira un ruban de soie rouge.

— Voyez donc ! elle a mangé des étoupes, et voilà qu'elle retire de beaux rubans de satin! Comment fait-elle son compte?

Et Swatiza tirait, tirait toujours, jusqu'à ce qu'elle eût déployé une trentaine de brasses d'un ruban satiné sur les deux faces, et de toutes les nuances : vert, jaune, bleu, blanc, rose et rouge.

L'enthousiasme était arrivé à son comble. On eût dit une mer houleuse. La bohémienne reprit la parole d'un air enjoué, et le sourire sur les lèvres :

— Des ciseaux ! s'écria-t-elle.

On lui en donna, et elle se mit à découper le ruban et à le faire flotter en l'air :

— Venez, dit-elle, venez, jeunes filles, voici pour vous. Bien des joues s'empourprèrent, bien des têtes se penchèrent

et il y eut une longue hésitation, car toutes craignaient d'être choisies par la terrible magicienne, et aucune ne s'avança. Alors Swatiza, avisant dans la foule un beau garçon à la livrée du palais, lui cria :

— Approchez, gentil page, tenez ! Ce ruban est pour vous, vous le donnerez à qui vous voudrez 1

Le varlet s'avança, et, tandis que Swatiza lui remettait le ruban, elle articula rapidement ces mots à son oreille :

— Venez tantôt à l'auberge, je vous dirai votre bonne aventure. Quand Swatiza vit tout ce peuple étonné de ses prouesses, elle

ouvrit un carnier qu'elle portait en bandoulière, sonna quelques fanfares sur son cornet, promena ses regards autour d'elle, et continua :

— Habitants de Canosse, vous êtes le peuple le plus heureux de toute la chrétienté d'Occident. Vous habitez un fort inexpu» gnable, dont les murailles ont été témoins de la défaite de plus d'un roi et d'un empereur ! Vous possédez la cour la plus splendide que l'homme ait jamais vue ! Vous êtes gouvernés par une, princesse qui ne veut pas du titre de reine; et qui est au-dessois

des plus illustres impératrices. Aujourd'hui même, vous vénérez dans vos murs le Pontii'e suprême, qui tient les clefs du paradis, entouré d'un cercle brillant de cardinaux, d'évêques, d'archevêques, de prélats et de patriarches! Pour l'honorer, les plus grands princes chrétiens sont accourus dans vos murs, et vos jours ne sont qu'une chaîne de fêtes, de splendeurs et de triomphes! Citoyens de Canosse, partout on envie votre heureux sort. On parle de vous à Bagdad, à Golconde, à Trébizonde, en Palestine, jusqu'aux monts de la lune et aux montagnes d'or, pays des griffons et des chimères. Je me trouvais, comme je vous l'ai dit, dans l'Herminie, et, éblouie de la réputation de votre nom, je suis venue et j'ai voulu vous voir! J'ai appris l'art de la médecine au grand Mogol, et je connais les secrets de la vie et de la mort; j'eus pour maître le très-savant (elle s'inclina profondément) le très-savant Caïmakadenriculikan, nom vénéré dans tout l'Orient. 11 connaît l'influence des astres et la destinée de chaque homme; il sait les vertus cachées des plantes, des fleurs, des fruits, des métaux et des pierres. La mort n'ose l'atteindre : il a déjà vécu sept mille sept cent soixante-dix-sept ans, et il est encore dispos et gaillard comme un jeune homme ! Citoyens de Canosse! cet homme m'aimait comme sa fille; il m'enseigna les profonds mystères de la nature, ce qui m'a fourni les moyens de composer une poudre admirable....

En disant ces mots, elle avait tiré de son sac quelques petits paquets remplis de brique pilée.

— Voici l'élixir de longue vie; vous mettez infuser cette poudre dans trois doigts d'eau de fontaine bien claire; c'est assez pour vous guérir du mal de tête, des coliques, des vertiges, de l'asthme, des tintements d'oreilles, des fièvres, des catarrhes et de la goutte. Dans les grandes villes de Perettola et de Montelupo où les sultans de Canisgatte tiennent leur cour plénière, je vendais un de ces paquets dix besans d'or; mais ils étaient des païens. Pour vous qui êtes chrétiens et gens de bien, je la donnerai pour une bagatelle... Trente deniers? ce serait peu; vingt? c'est pour rien... Dix? je suis trop bonne... Eh bien, oui, pour dix deniers ! Allons, faites-vous servir, nobles citoyens de Canosse ! à dix deniers ! à dix deniers !

Ces mots n'étaient pas achevés, qu'une foule compacte se

310 LE TOMBEAC DE BËATRIX.

pressait autour de la bohémienne, qui avait soin de ne pas lâcher le précieux papier sans tenir l'argent sur la main. « Elle est bonne pour la sciatique? — Excellente ! — Et pour la colique? — Délicieuse ! — Et pour la teigne? — Superlative. » Bref, elle fut débarrassée de tous ses paquets en un instant, et recueillit une bonne somme d'argent.

Elle entrait dans son auberge, pour se reposer un peu, quand le varlet se présenta. Ils se retirèrent dans une chambre déserte, où Swatiza, ayant fait ouvrir la main du jeune homme, et en ayant examiné toutes les lignes, lui dit :

— Beau fils, vous avez une fameuse chance : je lis dans votre main des présages heureux. Quel est votre nom?

— Isnard, répondit le jeune homme.

— Eh bien! cher Isnard, courage! et si vous me prêtez assistance, je vous garantis une bonne récompense... Dites-moi, n'avez-vous pas au palais certaine damoiselle d'une grande beauté qui se nomme Yolande ?

— Elle est chez nous depuis longtemps, répondit Isnard, et sa beauté n'est rien encore à côté de sa bonté et de sa générosité... Je suis le filleul de son fauconnier, et je puis vous dire qu'elle n'a pas sa pareille en vertu, aussi notre sérénissime maîtresse l'aime comme sa fille. On a longtemps ignoré qui elle était et d'où elle venait, mais, en se rendant à Lucques, le Pape a rencontré un grand seigneur qui est le père d'Yolande.

— Vraiment!... interrompit Swatiza, et sait-on qui il est?

— Il l'a dit lui-même. Le Pape et la comtesse Mathilde lui firent de grandes démonstrations et l'accueillirent comme un grand et vaillant prince, victime de l'empereur pour avoir défendu le saint père Grégoire. Bref, il se nomme Pandolfe de Groningue.

— Et Yolande est sa fille? Est-elle déjà fiancée à quelque prince ?

— Ah ! c'est encore un secret ; on dit tout bas qu'elle épousera un jour le noble Landgrave deThuringe, fils aîné du vieux Landgrave et héritier d'une vaste principauté. Mais on ne peut pas le savoir.

— Savez-vous, Isnard, si les fiançailles ont déjà eu lieu?

— Ginévra, la sœur du jeune fauconnier Yidbode, qui est au

service de notre sérénissime maîtresse, sait qu'on attend des lettres du vieux Landgrave ; dès leur arrivée, le Pape unira les deux jeunes gens à l'autel de Saint-Apollon, sous les auspices de la comtesse Mathilde et du marquis Azzo d'Esté. Ginévra, toujours en grand secret, bien entendu, a dit à son frère, que l'empereur de Constantinople a déjà envoyé les présents de noces, consistant en plusieurs grandes caisses de fines étoffes de l'Inde et de la Perse, et que l'on fera à Yolande le plus beau cortège qu'on ait jamais vu. On a transmis à Venise une grande quantité de pierreries pour en faire des couronnes, des diadèmes, des pendants et des colliers, et l'on attend les plus habiles ouvriers de Milan, de Vérone et de Pise, afin que les noces aient une magnificence et une somptuosité vraiment royales.

— Tant mieux, dit la Bohémienne, j'espère en profiter aussi. Isnard, il faut tâcher de voir la noble damoiselle, et vous lui direz : « Celle qui vous a promis, en Bavière, de tirer Raymond du vieux château, vous a servie fidèlement, et il est aujourd'hui au sanctuaire de Notre-Dame de Boleslau. » Vous ajouterez que je voudrais la voir et lui parler un instant, afin de lui découvrir un grand danger qui la menace.

En ce moment entrèrent tout à coup un caporal de justice et six archers armés de hallebardes. Ils saisirent la pauvre Swatiza, sans dire un mot, lui mirent les fers et la conduisirent dans le sonterrain le plus profond du château. Tandis qu'elle avalait son plomb fondu sur la place, au grand ébahissement de la foule, quelques pages d'Ottocar la reconnurent et la dénoncèrent comme la plus maudite sorcière de toute la Germanie. Ils ajoutèrent qu'elle était venue pour empoisonner le Pape ou pour commettre quelque terrible maléfice. Le peuple, en la voyant marcher enchaînée, disait :

— Ce doit être une grande sorcière, car elle boit du feu pour se rincer la bouche, et mange des étoupes qu'elle change en cordons de soie. Vite, qu'on lui fasse son procès, elle sent le fagot.

Il y avait, en ce moment, à Canosse, beaucoup de seigneurs allemands, qui racontèrent tout ce qu'ils savaient des vols, des ruses, des maléfices dont on l'accusait dans toute l'Allemagne. Le Vidame la fit immédiatement condamner au bûcher.

Enfin, Isnard, par l'intermédiaire de Ginévra, put faire pas-

ser à Yolande le message de la bohémienne. La jeune fille reconnut tout de suite la Swatiza, qui l'avait délivrée des mains des brigands. Dès qu'elle apprit qu'on l'avait plongée au fond de la tour, qui communiquait avec le palais par une allée secrète, elle y descendit le soir et trouva la pauvre bohémienne chargée de chaînes. Au bruit de ses pas, Swatiza fut toute troublée, croyant que le justicier venait l'étrangler. Mais ayant entendu une douce voix lui dire : « C'est Yolande, ma bonne Swatiza! » Elle se mit à crier :

— Assistez-moi, madame, je vous en conjure ! Sachez que j'ai voulu vous entretenir d'un secret qui menace votre vie. Le marquis Ottocar a su, par son écuyer, qui vous a reconnue au balcon, que vous étiez ici, et m'ayant rencontrée sur la montagne de Yarvassonne, il m'a promis mille marcs d'or, si je voulais vous empoisonner. Arrivée à Canosse, j'amusais le peuple de mes tours d'adresse, en buvant sous ses yeux le plomb fondu, qui n'était en réalité que du mercure, quand j'aperçus Isnard, un varlet de la cour, que je chargeai de vous avertir. Mon intention était de vous révéler le complot du marquis, pour vous mettre en garde. Je ne vous dis pas cela, croyez-le bien, pour me faire ôter ces chaînes et pour sauver ma vie... Oh! non, Dieu m'est témoin que je ne veux que vous être utile !

Yolande lui dit alors, sans se troubler :

— Swatiza, je te remercie de ta bonne volonté , je pi'endrai mes précautions pour ne pas donner dans le piège. Quant à toi, aie courage et espère. Cependant, je dois te prévenir d'une chose ; si la comtesse Mathilde veut bien te faire grâce par bonté, j'entends que tu reviennes à Dieu. Il est temps que tu rentres en toi-même, et que tu te repentes sincèrement de tes fautes, en les confessant avec une grande contrition au saint abbé Hugues de Cluny, qui te donnera l'absolution. Songe néanmoins que si j'obtiens ta grâce de la comtesse, comme je l'espère, je ne lui demanderai pas ta liberté, car tu recommencerais à mal faire.

— Madame, interrompit Swatiza, si vous m'arrachez au gibet, je jure à Dieu et à vous de mener une vie pénitente jusqu'à mon dernier jour.

— Eh bien ! reprit Yolande, il y a, sur les plus hautes cimes

des Apennins, un refuge de pénitentes qui y mènent une vie solitaire et pieuse : je prierai la comtesse de t'y donner une place.

Pendant que Swatiza serrait la main d'Yolande avec transport et la baisait en la mouillant de ses larmes, un bruit de pas se lit entendre dans le souterrain. Aussitôt elles virent entrer le justicier précédé de deux hommes portant des torches allumées. Le justicier tenait à la main une corde de soie et un bâton court.

— Que voulez-vous? demanda Yolande.

En reconnaissant la princesse, il recula de deux pas, et répondit :

— Madame, leVidame, pour ne pas troubler les fêtes de la cour, a décidé qu'au lieu de pendre cette sorcière, on l'étranglerait dans sa prison ; je viens exécuter la sentence.

Alors Yolande lui dit :

— Justicier, je vous défends de toucher à cette femme. Allez dire au Vidame qu'il ait à se présenter demain chez la comtesse Mathilde.

Les montagnes de Reggio étaient couvertes d'une épaisse couche de neige. L'hiver continuait de sévir avec intensité, et les vents glacés et impétueux du nord balayaient, en mugissant, les plaines et les plateaux élevés de la Lombardie. Le château de Canosse se détachait sur l'éclat éblouissant des neiges qui couvraient toutes les cimes d'alentour. Sa silhouette isolée et sévère, ses sombres murailles le faisaient ressembler, du fond des vallées, à un nid d'aigle accroché à la pointe du roc. Ce roc escarpé était alors le séjour de l'auguste Vicaire de Jésus-Christ et d'une foule de princes souverains. Canosse était devenue la plus brillante métropole du monde.

Des hautes tours et des longues et étroites fenêtres du palais de Mathilde, on eût pu voir, dans la rude matinée du 23 jan-

3i 4 HENRI IV A CANOSSE.

vier, s'avancer péniblement, à travers les neiges, un jeune homme nu-tête, et les cheveux en désordre. Il était couvert d'un sac de grosse toile, attaché avec une ceinture de corde, et marchait les pieds nus.

Arrivé à la première enceinte , il frappa à la porte. Lo portier leva la herse, et l'introduisit dans la deuxième cour; ià, le pont-levis était dressé sur l'escarpe intérieure du fossé. « Ouvrez-moi ! » cria le pèlerin. Il tombait, en ce moment, une neige abondante mêlée de petits glaçons durs et tranchants, que la rafale chassait à la figure du voyageur. Il cria donc une seconde fois, et plus fort, après le pontonnier, pour qu'il eût à baisser le pont. Enfin, la lourde machine glissa sur ses chaînes, mais pour livrer passage au pèlerin seulement. Les gens qui raccompagnaient durent rester à l'extérieur.

Pour passer de la deuxième à la troisième enceinte, le voyageur dut heurter à coups redoublés, mais on ne lui répondit pas. 11 prit un morceau de pierre, et se mit à frapper sur les gros clous dont la porte était garnie, en faisant un vacarme effroyable. A ce bruit, un soldat passa la tête par une meurtrière, en disant :

— Qui va là?

— Ouvrez-moi, je vous prie, dit le pèlerin : hàtez-vous, jo meurs de froid !

— Qui demandez-vous?

— Je demande le Pape, la comtesse et la marquise de Suse; descendez et ouvrez!...

— Je ne descends point, dit brusquement le soldat: qui êtes-vous?

— Je suis Henri, roi des Romains, gendre d'Adélaïde da Suse, et cousin de la comtesse Mathilde, votre maîtresse : descendez, sinon je vous fais pendre à ces créneaux.

Le soldat courut tout droit au palais annoncer le roi Henri. La comtesse Mathilde se présenta sur-le-champ au pape Grégoire, et, s'agenouillant à ses pieds, lui dit d'une voix suppliante :

— Saint-Père, le plus grand roi de la chrétienté, sans attendre le terme des négociations pendantes avec ses ambassadeurs, vient en personne se prosterner aux pieds de Votre Sainteté. Le soldat me dit qu'il est là nu-pieds, couvert d'un gros sac,

ceint d'une corde de chanvre, la tête nue!... Et voyez, Saint- Père, la neige tombe, l'aquilon glacé mugit dans les gorges do la montagne, le froid sévit avec un redoublement de rigueur !... Ayez pitié de ce pauvre égaré, qui rentre en lui-même et vient implorer votre clémence.

— Il rentre en lui-même! dit le Pape; comtesse, vous êtes la première à n'en rien croire, et c'est la bonté de votre cœur bien plus que la conviction de l'esprit qui vous inspire ce langage. Si Henri fût venu se mettre aux genoux du Vicaire du Christ dans la splendeur de ses triomphes, quand il voyait courbés devant lui les princes de Saxe et de Thuringe, quand toute l'Allemagne tremblait en sa présence, j'aurais pu, alors, présumer de la sincérité de son repentir. Mais, il vous en souvient, comtesse, Henri, pressé par ses adversaires, est déjà reveuu à moi, doux comme un agneau, s'accusant de ses égarements, de ses tyrannies , de ses sacrilèges , implorant mon pardon et criant bien haut que jamais plus il n'aurait vendu les évêchés aux simoniaques. 11 devait prêter son bras à l'Eglise, pour exterminer les abus et réformer le clergé. « Je tiendrai parole fidèlement, disait-il, je ne demande que la bénédiction du Saint-Père, dont je promets de me montrer l'enfant soumis et obéissant. Je maintiendrai la justice, je gouvernerai mes peuples avec amour et bouté ! » Vous avez vu, comtesse, comme cette lettre inonda mon cœur de consolations; vous avez été témoin de mes sentiments paternels, vous avez vu comme je lui pardonnai de bon cœur, comme je le bénis, comme j'embrassai tendrement la brebis égarée 1 Mais à peine eut-il reçu ma réponse, qu'Henri écrase les ïhuringiens, puis les Saxons, et l'orgueil de son triomphe lui faisant oublier ses promesses et ses serments, il se replongea dans tous les excès de la cruauté, de l'injustice, de la prévarication, du sacrilège : il a renié Dieu, l'Eglise, et toutes les vertus d'un monarque chrétien !

— Saint-Père, insista Mathilde, n'attribuez ces contradictions qu'à la jeunesse, à la force de l'habitude, aux pièges des courtisans, qui l'excitaient au mal.

— Et sa volonté criminelle?...

— Mais il s'est repenti, il fait acte de pénitence, il vient vous demander sa grâce ! Accordez-lui la permission de se prosterner

à vos pieds, absolvez-le de cette main qui peut ouvrir et fermer le ciel au plus petit comme au plus grand, à l'humble serf comme au monarque.

— Comtesse, Henri se préoccupe bien moins du paradis que de sa couronne. Croyez-moi, je connais mieux que personne sa déloyauté, un justicier qui ne fait acception de personne, tient votre honnête homme à la gorge. Il s'en faut de quelques jours seulement pour que l'année de son excommunication soit révolue, et si ce délai fatal expire sans qu'il en soit absous, Henri, qui ne peut pas dire au temps de s'arrêter, sait bien qu'il perd tout droit à la couronne, en vertu des lois germaniques, et que les princes allemands, aux termes des constitutions impériales, devront choisir un autre souverain. Henri qui voit le fil de cette épée de Damoclès près de se rompre, accourt vers le Pape et lui dit: « Mon père, sauvez-moi! » Oh! je voudrais le sauver, mais légalement. Dites-lui qu'il se présente à la Diète d'Augsbourg, et que s'il peut se laver des accusations des princes de l'empire, j'aurai hâte de l'absoudre et de le bénir. Je serai le premier à le réhabiliter et à raffermir la couronne sur sa tête.

Voyant qu'il était inutile d'insister, Mathilde se retira fort triste; elle convoqua les ambassadeurs d'Henri, et leur enjoignit d'aller trouver leur maître et de l'exhorter à la patience.

Pendant ces pourparlers, Henri, transi de froid, piétinait dans la neige avec une sourde colère; parfois il versait des larmes et se frappait la poitrine, en implorant la pitié. Les ambassadeurs descendirent enfin, et trouvèrent leur maître, la tête couverte de glaçons et de neige et les mains raidies par le froid. Ils fléchirent le genou devant le prince qui pleurait et se lamentait amèrement, et l'exhortèrent à ne pas perdre courage, affirmant que la comtesse avait chaleureusement intercédé pour lui auprès du Pape. Sa Sainteté, tout en protestant de son amour et de son respect pour le roi, avait déclaré ne pouvoir sortir des règles de l'équité, de l'ordre établi dans l'empire, ni du droit coutumier de l'Eglise romaine, et qu'il se conformerait au jugement d'Augsbourg.

— Il ne s'agit ni de princes, ni d'Augsbourg! s'écria Henri d'un ton courroucé; le Pape est juge, mais il est aussi un tendre père, tandis que les princes allemands sont des rebelles et des

félons, dont je ne voudrais pas faire mes valets, bien loin de les supporter comme juges !...

Et, en disant ces mots, son sang circulait avec agitation. Blême de froid un instant auparavant , il avait maintenant le visago en feu. La colère bouillait dans ses veines, il tremblait de rage. Les ambassadeurs le persuadèrent de quitter ce lieu, et d'aller prendre un peu de nourriture et de repos, car il était à jeun depuis la veille.

Le lendemain, on le laissa de nouveau entrer dans la seconde enceinte du fort, mais il tenta vainement de pénétrer à Canosse. Il demandait à baute voix pardon et merci au Pape, en poussant des cris lamentables ; il battait la terre du pied pour ne pas geler sur place, et ne cessait de tendre les mains vers les murs du palais, suppliant qu'on lui ouvrît la porte et qu'on lui permit de baiser les pieds du Saint-Père. Au bruit qu'il faisait, les habitants de ce quartier étaient accourus sur le rempart, et regardaient entre les créneaux et les meurtrières le triste spectacle d'un si grand roi, réduit à une si misérable extrémité. Les plus sage3 disaient :

— Voilà le fruit de la ruse ! Henri a si souvent manqué de parole au Pape, que le Pape ne le croit plusl

Quelques plaisants se moquaient de lui :

— C'est, disaient-ils, la fable du berger qui criait de toutes ses forces : Au loup ! au loup 1 et qui ameutait les paysans pour leur rire au nez de s'être laissé prendre à ses fausses alertes. Mais le jour où le loup vint réellement, le farceur eut beau crier, les paysans firent la sourde oreille, tandis que le loup déchirait son troupeau à belles dents. Or, ce berger-là, c'est le roi. 11 a cent fois promis d'être sage, le Pape le tirait de peine, et aussitôt le jeune gaillard se moquait de lui. Maintenant qu'il est dans la détresse, le Pape, qu'il a si souvent joué, lui dit : Attends que je puisse te croire!...

Au coucher du soleil, les ambassadeurs revinrent trouver le roi. Ils lui dirent que toutes leurs instances, leurs supplications, leurs prières pour amener le Pape à pardonner avaient été inutiles. Grégoire restait inflexible et maintenait que le jugement ne pouvait avoir lieu qu'en présence des princes et des ducs d'Allemagne.

— Sire, ajoutèrent-ils, ne vous découragez pas; l'espérance est la dernière chose qui meure en nous. Si nos prévisions ne nous trompent pas, nous avons cru voir, dans le regard ferme et sévère du Pape, un rayon de lumière qui nous promet le soleil.

— Hélas! non, répondit Henri, Grégoire est fatigué de moi, et jamais il ne s'adoucira jusqu'à me pardonner; c'est un vieillard dur et entêté.

— Ne dites pas cela, Sire, répliquèrent les ambassadeurs. Grégoire est un saint ; vous nous l'avez dit vous-même cent fois. Mais les saints ne se laissent pas surprendre par des arguments contraires au droit. Ce que les syllogismes ne peuvent pas sur leur esprit, la piété, la compassion, une larme de repentir le peuvent sur leur cœur si doux et si plein de mansuétude. Ce matin , pendant que la comtesse , l'évêque Anselme, l'abbé Hugues et Azzo d'Esté plaidaient votre cause, le Pape attachait souvent ses regards sur un grand crucifix placé au milieu de la table, et à la vue des plaies sacrées du Sauveur, un éclair de tristesse paternelle adoucissait la sévérité de ses traits graves et austères. 11 parut vivement attendri, quand la comtesse lui dit : « Saint-Père, ayez pitié de ce pauvre prince qui, depuis deux

jours, reste les pieds nus à votre porte dans la neige, et sans prendre la moindre nourriture ! » A ces mots, le Pape leva les yeux sur le crucifix, et le devoir combattant en lui la pitié, on vit poindre deux larmes sous ses paupières. Il les congédia tout ému, et se retira dans ses appartements. Sire , croyez-nous, persistez dans votre résolution, et vous triompherez.

Le roi sortit du château et se rendit à son auberge. Le matin du troisième jour, Henri, balancé entre l'espérance et la crainte, s'achemina encore vers la forteresse pour obtenir d'y entrer, aûn de se jeter aux pieds du Pontife, et de vaincre, à force de larmes et de prières, l'esprit de son juge et de son père. Mais arrivé à la troisième porte, il la trouva plus close que jamais. Un silence de mort régnait aux alentours. Une neige abondante tombait à flocons pressés, le froid était intense, la solitude morne et sinistre. De temps en temps, le visage de quelque curieux apparaissait entre deux créneaux de la courtine pour voir le roi Henri et se retirait bien vite devant la neige et la bise. Le roi frappait, pleurait, rugissait : la porte restait immobile sur

HENRI IV A CANOSSE. 3i0

ses gonds. Alors Henri après avoir longtemps attendu, voyant qu'on restait sourd à ses supplications, désespéra de sa fortune et se mit à courir comme un furieux à travers la neige. Trouvant l'église de Saint-Nicolas ouverte, il s'y élança avec impétuosité, franchit la balustrade du chœur, gravit les marches de l'autel, et, embrassant la pierre consacrée, il s'écria à haute voix :

— Autel de Dieu, vénérables reliques des martyrs, je viens à vous, je me confie en vous, je m'abandonne à vous! J'ai appelé les hommes à mon secours, et ils ne m'ont point écouté! Maintenant, c'est vous que j'invoque, j'embrasse l'autel qui me représente le Christ ! Ce lieu est sacré, inviolable : nul ne m'arrachera de ce fort de salut !

L'abbé de Cluny accourut à ces cris. En l'apercevant, Henri resta près de l'autel et s'écria :

— Hugues, sauvez-moi! allez dire au Pape que le roi des Romains est à Saint-Nicolas, embrassant l'autel. L'autel c'est le Christ, et le Christ ne m'a point rebuté... Le Pape est son vicaire, qu'il ait donc pitié de moi, qu'il daigne accueillir mon repentir et me donner l'absolution !

Le vénérable abbé essaya de calmer cette agitation, et, le voyant un peu apaisé, il lui dit :

— Mon fils, vous avez tant de fois trompé le Souverain-Pontife, qu'il ne peut se décider à croire à la sincérité de vos regrets.

— Je vous jure que je me repens du fond de mon cœur ! dit le roi ; allez, faites-vous garant de ma parole, faites serment pour moi et répondez au Pape de ma fidélité.

— Je ne le puis, sire, répondit Hugues; la règle monastique s'y oppose... Mais, si vous voulez une bonne caution, priez la comtesse Mathilde, votre cousine, de répondre pour vous. Elle le fera volontiers, et vous ne sauriez croire combien elle a d'empire sur le Souverain-Pontife. Elle tient, pour ainsi dire, la clef de son cœur; vous ne pouvez avoir d'espérance qu'en elle.

Henri tourna vers Hugues un regard suppliant :

— Eh bien! dit-il, vénérable abbé, vous qui m'avez tenu sur les fonts du Baptême, obtenez, je vous en conjure, que la comtesse vienne près de moi, attendrissez-la sur ma position, afin que, par son entremise, je puisse parler au Pape. Vous m'avez fait chrétien, vous m'avez ouvert les portes de l'Eglise par le

Baptême ; c'est à vous que je devrai encore de rentrer dans la communion des Saints, que je me suis fermée par mes. crimes ! Profondément ému par ces touchantes paroles, Hugues embrassa en pleurant le malheureux roi et sortit de l'église pour aller trouver la comtesse Mathilde. A la vue du saint religieux profondément aiïïigé, et en apprenant la cause de sa douleur, la noble dame descendit du palais et se rendit à l'église, où Henri n'avait pas cessé de tenir l'autel embrassé. A son aspect, il reprit courage, alla à sa rencontre, se jeta à genoux, lui prit affectueusement une main qu'il baisa en la baignant de larmes, et, levant les yeux sur sa cousine, il s'écria.:

— Madame ! je ne lâcherai pas votre main que vous ne m'ayez promis d'intercéder pour moi auprès du Souverain-Pontife.

Toujours noble, affable et généreuse, la comtesse souffrait de voir le roi s'humilier à ses pieds; elle lui dit tendrement :

— Noble cousin, relevez-vous, car je ne puis vous voir réduit à une telle abjection... J'irai trouver le Pape, je me jetterai à ses pieds et ne me relèverai point avant d'avoir obtenu votre pardon. Croyez bien, cependant, que ce n'est pas par dureté de cœur que le Saint-Père hésite si longtemps à vous pardonner : sa conscience ne peut se tranquilliser au souvenir de tant de violations de votre parole.

— Ma cousine, s'écria le roi en se relevant, je place la main sur ma tète, sur ma bouche et sur ma poitrine, et je fais serment par ma pensée, ma parole et mon cœur, que ma promesse sera désormais sacrée et inviolable. Soyez-en garants, vous, Adélaïde de Suse et Azzo d'Esté. Que le Pape me demande telle condition qu'il voudra m'imposer, je lui obéirai. 11 est mon père, je serai pour lui un fils très-soumis; assurez-le de mon sincère et cordial repentir, dites-lui qu'il n'aura jamais à regretter sa clémence 1

Rentrée au château, la comtesse Mathilde alla trouver le saint pape Grégoire. Elle parla si éloquemment et versa tant de pleurs. le front baissé jusqu'à terre, que le Saint-Père lui dit en la relevant avec bonté :

— A Dieu ne plaise, comtesse, que je veuille passer, à vos yeux et à ceux de toute la chrétienté, pour un homme implacable. Toutefois, avec la même assurance que j'ai mise à maintenir jusqu'ici la divine autorité de l'Eglise, je vous prédis que

vous, moi et tout l'empire aurons à nous repentir de ce pardon et à le regretter !

Alors entrèrent la marquise de Suse, Azzo d'Esté et plusieurs autres princes italiens et allemands qui s'offraient à être les cautions d'Henri. Mais le Pape, qui ne confondait pas la bonté avec la justice, dit :

— Je pardonne à Henri, mais à condition qu'il se présentera à la Diète d'Augsbourg, où j'entends me rendre. Qu'il me promette, à moi et à mes prélats, le passage libre et à l'abri de toute violence à travers la Germanie. S'il est reconnu innocent et qu'il reprenne le sceptre, il doit promettre de se corriger de ses mauvaises mœurs, de régner en monarque chrétien et pardonner les offenses.

Mathilde et les princes qui s'étaient portés garants de l'empereur descendirent aussitôt pour lui notifier l'heureux événement. Henri jura devant notaire et en leur présence d'observer toutes les conditions requises par le Saint-Père. Alors, on le conduisit en grande joie au Souverain-Pontife. Il s'agenouilla à ses pieds et renouvela , en présence des princes et des barons assemblés, les promesses jurées par lui. Alors Grégoire, debout devant son trône, les yeux et les mains levés au ciel , lui donna l'absolution de tout lien d'excommunication et d'interdit; puis il se baissa paternellement vers Henri, le releva, lui jeta les bras autour du cou, l'embrassa au front et le bénit ; il reçut ensuite d'Henri le baiser de paix.

Le matin suivant, 26 janvier, toute la cour se rendit avec Henri à l'église où le Pape, entouré de ses prélats, célébra les saints mystères. Le peuple était accouru en foule. Henri se tenait au milieu du chœur, entre Mathilde et Adélaïde ; derrière eux se pressaient les princes italiens et étrangers, avec leurs barons et leurs servants. Le silence le plus religieux régnait dans cette foule dont les regards se fixaient avidement sur le Pape et sur le roi. Quand Grégoire fut arrivé à la communion et qu'il eut récité le Domine non sum dignus, au milieu du recueillement do la foule présente à cette auguste cérémonie, il prit en main la moitié de l'Hostie consacrée, et, se tournant vers Henri, les princes et le peuple, prit la parole en ces termes :

— Voici le Corps ùe Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Fils du

Dieu tout-puissant, descendu sur la terre pour apaiser la justice de son Père éternel, offensé par les péchés des hommes. 0 Jésus ! je suis votre Vicaire en ce monde, et je vous tiens dans mes mains... Daignez entendre ma voix. Moi, Grégoire, je suis accusé par Henri et par ses partisans du crime horrible de m'être introduit par simonie et par violence dans la Chaire de Pierre , votre apôtre; on m'impute d'être un prévaricateur de vos lois saintes, un blasphémateur, un voleur, un assassin et un nécromancien 1 0 Christ! juge des vivants et des morts, je jure par votre Corps, par votre Sang, par votre âme et votre divinité, que je suis innocent de ces crimes. Si je mens en votre présence, i'rappez-moi de mort suhite au moment où je vous recevrai ; si je suis innocent, rendez-moi témoignage à la face de votre Eglise, dont vous m'avez élu le chef et le Pontife suprême.

11 dit, éleva la sainte Hostie, fit le signe de la croix, la face tournée vers le peuple, en s'écriant : Corpus Domini noslri Jesu Cliristi cuslodiat animant meam in vilam œternam* ; puis il se communia, adora en silence, et le peuple levant les yeux sur lui, vit son visage serein refléter une joie surhumaine. Alors une émotion profonde s'empara de toute l'assistance, et la joie éclatant de tous les cœurs, cette immense clameur retentit comme d'une seule bouche sous les voûtes du temple :

— Vive Grégoire, notre Pape! Le Seigneur a proclamé son innocence... Qu'il soit béni mille fois au ciel comme sur la terre ! Dieu a glorifié son Vicaire ! Vive Grégoire, notre Pape !

Quand le saint enthousiasme des princes et du peuple se fut calmé, le Souverain-Pontife prit l'autre moitié de l'Hostie, et, se tournant de nouveau vers les fidèles, il l'éleva, en disant :

— Henri de Franconie, avancez ! Approchez au pied de cet autel, et, à votre tour, faites serment devant Dieu que vous êtes innocent des crimes dont vous accusent vos vassaux et l'Eglise, divine épouse de Jésus-Christ. Voici son corps sacré, prenez-le, et dites franchement : Mon Seigneur et mon Dieu ! si je suis coupable des crimes qu'on m'impute, foudroyez-moi de mort subite au moment où vous entrerez dans mon cœur!

(1) Que le Corps de notre Seigneur Jésus- Christ garde mec àme pour la vie éternelle.

Henri, qui ne s'attendait pas à cet appel au jugement de Dieu, pâlit, et, tremblant de tous ses membres, se retira plein d'effroi dans une chapelle voisine, pour se concerter avec ses amis. Puis, reprenant sa place au milieu de l'église, et s'adressant au Pape :

— Saint-Père, dit-il, si je faisais ce serment en l'absence des princes et des évoques allemands qui m'ont accusé devant vous, je pourrais passer à leurs yeux pour un imposteur et un parjure : permettez-moi de différer cet acte redoutable jusqu'à la Diète d'Augsbourg.

Le Pape, avec la sage douceur des saints, parut agréer les raisons d'Henri. De retour au palais, après la messe, il invita le roi à sa table, où il s'entretint gracieusement avec lui, ainsi qu'avec la comtesse et les autres princes conviés pour célébrer l'heureux événement. Après le dîner, Grégoire se retira dans ses appartements avec Heuri, et ils eurent ensemble un long entretien. Il l'exhorta à vivre de manière à se rendre cher à Dieu, à l'Eglise et aux peuples dont la Providence lui avait confié le gouvernement. Il lui montra la paix qu'il procurerait à son ca)ur, la gloire dant il couronnerait son front, le b uiheur éternel qu'il s'assurerait dans les cieux. Henri paraissait pénétré de ce langage. Il baisa avec transport la main qui l'avait béni, s'agenouilla et prit congé du Pontife. Le Pape l'embrassa encore, et ne se sépara de lui qu'après lui avoir accordé une seconde fois sa bénédiction. Le même jour, Henri, suivi de ses partisans et de ses ambassadeurs, prit la route de Reggio.

Sur ces entrefaites, la comtesse Mathilde ayant reçu la réponse du Landgrave de Thuringe, qui consentait au mariage de son fils avec Yolande de Groningue , toute la cour se livra à la joie. Or, comme le comte Pandolfe devait aller rejoindre le roi, on fixa la solennité des noces au lendemain même de ce jour. Le Pape donna l'anneau aux jeunes époux, à l'autel de Saint-Apollon, en présence de Pandolfe, et de la comtesse Mathilde, qui remplaçait la mère d'Yolande. La marquise Adélaïde de Suse posa la couronne nuptiale sur le front de la jeune épouse, qui avait pour chevaliers d'honneur le jeune Amédée de Savoie et Je marquis Azzo d'Esté, et pour témoins les plus grands seigneurs de la Germanie, d'Italie, de France et de Bourgogne. Des

présents somptueux furent offerts à la nouvelle épouse ; on lui donna également des fêtes splendides, dignes de la grande et puissante princesse qui lui servait de mère.

Pandolfe, chargé des instructions du Pape, ne voulut pas retarder son départ. Le lendemain du mariage, il embrassa Yolande et son époux, les laissa au milieu des réjouissances et des fêtes nuptiales et s'éloigna à fond de train de Canosse. Tout en chevauchant, il repassait dans son esprit les voies pénibles par où le Seigneur avait conduit sa fille à la couronne de Thuringe, que le saint ermite Manfrède lui avait promise dès son enfance. Le cœur plein de joie, il bénissait la Providence, dont les décrets admirables avaient changé les longs chagrins d'Yolande en un si heureux destin. Mais le bonheur du comte était troublé par de graves et sombres réflexions que lui inspiraient la duplicité et la dissimulation trop connues d'Henri : il appréhendait de nouveaux malheurs pour l'Eglise, et de grands bouleversements pour l'empire.

En arrivant à Reggio, il apprit que le roi était parti la veille pour Parme. Il ne s'arrêta pas et s'élança sur la trace du monarque, pour déjouer, s'il était possible, les criminelles suggestions de Guibert, devenu le porte-étendard des princes lombards hostiles au Pape, des évêques simoniques et des clercs vivant dans le désordre, car tous craignaient d'être forcés à rentrer dans le devoir en restituant à l'Eglise les biens qu'ils lui avaient ravis, en quittant des sièges épiscopaux achetés à si haut prix.

Pandolfe ne fut pas plus tôt à Parme, qu'il se présenta au roi; il le trouva sombre, taciturne, inquiet. 11 parut accueillir avec un sourire amer les salutations et les félicitations du Pape et de la comtesse, et, changeant tout à coup de conversation :

— Eh bien ! dit-il, vous avez été des noces, mon cher comte, je vous en fais mon compliment.

Puis, s'adressant au jeune marquis de Brunn, qui se trouvait parmi les seigneurs :

— C'est dommage , mon pauvre Ottocar, qu'on n'ait pas songé à te prendre pour chevalier d'honneur? Mais ce n'est rien, je m'occupe à préparer mes cadeaux de noces, et tu iras les offrir, de ma part, à la jeune Landgravine.

— - Sire, vos dons sont précieux, répondit Ottocar avec un

frémissement mal contenu, mais je me flatte que les miens laisseront un souvenir plus durable.

Et, en disant ces mots, il jeta sur Pandolfe un regard oblique. Comme il finissait de parler, l'archevêque Guibert se présenta devant le roi, et lui dit d'un ton bas et obséquieux :

— Invincible roi, tous les princes, les évoques et les guerriers lombards vous refusent leurs hommages. Ils ne peuvent se résoudre à honorer comme premier monarque de la chrétienté d'Occident, celui qui a foulé aux pieds la couronne et la dignité royales devant l'antipape Grégoire. Ne vous présentez pas aux villes lombardes, elles vous fermeraient leurs portes. Ne comptez plus sur ces braves soldats qui avaient déjà fourbi leurs armures et dégainé leurs épées pour exterminer le monstre qui désole Rome et le monde... Non, personne ne prendra plus l'écu ni la lance pour défendre un roi qui s'est honteusement avili devant ce prêtre orgueilleux.

Il ne fut pas difficile à tous ceux qui entouraient le roi de comprendre que Guibert n'avait fomenté ces dissensions que pour effrayer Henri, afin de le faire renoncer à ses bonnes résolutions, s'il en avait réellement pris , ou de le forcer à jeter îe masque, s'il avait juré au Pape une obéissance que son cœur démentait. Guibert voulait entraîner Henri à faire une guerre ouverte à Grégoire, afin d'usurper enfin ce pontificat qu'il briguait depuis tant d'années. Les bons avaient horreur de cet ambitieux impie ; les méchants l'applaudissaient de cœur et plus encore par leurs discours ; ils s'offraient de lui venir en aide, et lui promettaient un triomphe prochain.

Deux jours après ces événements, Henri entra de bon matin dans la salle où les princes étaient réunis ; il avait le visage joyeux et serein :

— Messeigneurs, dit-il d'un ton dégagé, la journée est magnifique et le soleil radieux ; soyez tous à cheval avant une heure. Je me propose d'aller rendre visite au Pape et à ma parente, qui doivent faire une excursion au manoir de Bianello. En marchant bon train, nous y arriverons avant l'heure du dîner : toi, marquis Ottocar, tu ne nous accompagneras pas, j'ai à te charger d'une mission à la ville.

Tous se regardaient avec étonnement; ils ne comprenaient

pas que le roî eût si rapidement changé d'avis. La veille encore, il était fortement indisposé contre Grégoire, aujourd'hui il parlait d'aller le visiter, de lui réitérer ses promesses d'obéissance et de dévouement. Quand tous les chevaliers furent prêts, Henri monta à cheval et ne ralentit pas son allure avant d'être arrivé aux portes de Bianello. Grégoire et la comtesse Mathilde s'y étaient en effet rendus de Canosse; ils firent grand accueil à Henri. Après le dîner, le roi prit ses hôtes à part, dans une salle voisine, et leur dit :

— Saint-Père, je suis de jour en jour plus heureux de la paix qui nous a coûté tant d'efforts et de peines; j'en bénis et remercie Dieu Dieu et Votre Sainteté, qui m'a accueilli [avec tant de bonté sous l'aile de sa miséricorde ! Quoique je me sois attiré le ressentiment de plusieurs princes et chefs lombards, en préférant ma conscience à la grandeur royale, et la gloire de la sainte Eglise notre mère à leurs intérêts personnels, je ne laisse pas de me sentir infiniment heureux de votre amitié, que je place au-dessus de tous les biens terrestres. Cependant, je crois qu'il serait de bon conseil que les princes lombards vous vissent, vous entendissent, reçussent de votre bouche les paroles de la vie éternelle et en même temps votre bénédiction apostolique. Je viens donc prier Votre Sainteté, ainsi que mon honorée cousine, de daigner visiter les armées des guerriers lombards campés au-delà du Pô, sur le territoire de Bressello. Là, nous stipulerons, en leur présence, les articles de la paix ; ils verront combien vous y avez mis d'équité; quant à moi, je me ferai un devoir filial de les accepter et de m'y soumettre en fils docile, pour le repos de ma conscience et pour la paix du monde chrétien. Vous, Mathilde, qui fûtes l'heureuse négociatrice de mon bonheur, vous pourrez jouir alors de la douce consolation de voir votre entreprise couronnée d'un plein succès. Maintenant, je me retire; tâchez de nous amener le Saint-Père aprèsdemain. Daignez bénir votre fils Henri!...

Le Pape, touché de ce discours, bénit le roi et lui promit de se rendre au camp.

Deux jours plus tard, le Souverain-Pontife et la comtesse Mathilde, en compagnie des prélats, des princes et des barons, chevauchaient, escortés par un faible détachement, dans la di-

roction de Bressello, où ils devaient traverser le Pô. Ils étaient à peu de distance du fleuve, s'entretenant ensemble des bonnes dispositions d'Henri, quand ils virent tout à coup accourir un guerrier, qui s'arrêta devant eux tout essoufflé, et s'écria :

— Saint-Père! ne faites point un pas de plus!... Je suis Pandolfe, (et il releva sa visière) ; grâce à Dieu, j'ai pu me soustraire aux embûches du roi et venir vous avertir Apprenez qu'Henri, revenu à ses anciennes habitudes de parjure, a rassemblé vos ennemis les plus acharnés, parmi lesquels se trouve le félon Guibert, qui ne cesse de souffler dans tous les cœurs la colère et la haine contre vous. Les conjurés ont tenu conseil, cette nuit, dans la tente du roi, et Henri a formé le criminel dessein de s'emparer de votre personne et de celle de la comtesse, de vous jeter au fond d'un donjon, pour vous y laisser périr sans qu'on puisse soupçonner le tombeau où vous auriez été ensevelis vivants. Pour arriver à ses fins, Henri a placé deux terribles embuscades de guerriers lombards, qui doivent fondre sur vous au passage, et vous traîner sous sa tente. Pendant ce temps, une partie de son armée marcherait sur Canosse pour surprendre la forteresse, et le reste se rendrait à Rome, où Guibert, proclamé pape, ferait le plus affreux carnage des prélats et des gens de bien dévoués à Votre Sainteté. Saint- Père, ne perdez pas un instant, rentrez en toute hâte à Canosse.

A cette nouvelle, Grégoire et la comtesse rebroussèrent chemin. Mathilde fit renforcer les gardes, lever les ponts, barricader les portes, envoyant en même temps des ordres à toutes les forteresses des environs, pour qu'elles se missent en mesure de repousser un coup de main. Non contente de pourvoir à l'approvisionnement du château, que les armes d'Henri eussent en vain tenté de réduire, elle prit une grande résolution. Pour lui en ôter à jamais la possession, elle le remit à Dieu, qui l'en avait investie, comme elle le confessait humblement, en écrivant au bas de tous les actes publics de son règne cette admirable formule : Mathildes Dei gratia si quid est. Elle se présenta dans lesappartements du Pape, et lui dit, en fléchissant le genou:

— Saint-Père, Vicaire de Dieu sur la terre, dès ce moment, je donne, lègue et voue à jamais tous mes Etats d'Italie à saint Pierre, prince des apôtres, à l'Eglise romaine, à vous, auguste

successeur de Pierre ; et, pour valider celte donation, en voici l'acte authentique et solennel dressé de la main de mon notaire assisté du grand maître de la chancellerie apostolique, en présence de ces princes et barons étrangers.

Devant tant de munificence et de magnanimité,. Grégoire leva les yeux au ciel, et s'écria :

— Mathilde, Dieu et saint Pierre acceptent votre don 1 Les princes de la terre se disputeront votre héritage. Ils y porteront une main rapace et voudront le ravir à Dieu et à saint Pierre ; ils en voleront une grande part, mais il en restera encore assez à l'Eglise, pour qu'elle inscrive votre nom au rang de ses plus insignes bienfaiteurs! Dès mon retour à Rome, je déposerai votre offrande sur le tombeau de saint Pierre. Dieu m'est témoin que j'ai tenté, sincèrement et paternellement, tous les moyens de ramener Henri au bercail. Ce loup cruel me poursuivra jusque sur le rocher du Vatican; il cherchera à m'arracher du siège de Pierre, pour y mettre l'antechrist Guibert. Hélas! par Henri et par lui, Rome verra ses rues inondées du sang des amis de Dieu ! Le feu dévorera les sept collines, les campagnes seront couvertes de décombres. Mais au milieu des champs incultes aujourd'hui, je vois une Rome nouvelle qui élève vers le ciel des temples somptueux et des palais superbes, Dieu me destine à voir ces massacres et ces ruines du milieu desquels sa main puissante m'arrachera, et j'irai mourir en exil au pied du tombeau de saint Mathieu, apôtre et évangéliste. Vous, comtesse, vous aurez à soutenir une longue et cruelle guerre, pour votre fidélité à l'Eglise et surtout à cause de votre munificence : Henri tombera sur vous, à la tête des armées allemandes ; il vous dépouillera de la plus belle partie de vos domaines. Mais ne craignez rien ! Dieu sera avec vous : les armes italiennes vous feront triompher... 0 champs de Sorbara! ô rochers de Monteveglio ! je vois se briser à vos pieds l'arrogance de l'oppresseur de l'Eglise! Et toi, fort invincible de Canosse, toi qui me reçois aujourd'hui avec tant de pompe, du haut de tes donjons, tu seras témoin de la déroute et de la défaite d'Henri, qui verra l'étendard impérial suspendu à jamais dans le plus beau de tes temples, en souvenir éternel de sa défaite.

Grégoire se tut, étendit la main sur Mathilde et la bénit.

L'église métropolitaine de Modène, commencée au XIe siècle par Lanfranc, est bâtie dans le style roman, dont le caractère est l'arrondissement des cintres ; dans quelques-unes de ses parties cependant, elle rappelle le genre gothique. Ce vaste et somptueux édifice de marbre blanc est couronné à l'extérieur, au-dessus des fenêtres, d'une balustrade de colonnettes légères qui supportent des arceaux d'une grande élégance. Le portail est surmonté d'une tribune à pilastres d'où l'évêque bénissait le peuple. Elle est soutenue par des colonnes torses taillées d'un seul bloc de marbre, dont la base repose sur deux griffons ailés, qui enfoncent leurs serres dans les flancs d'une biche.

Suivant une disposition commune à toutes les anciennes basiliques, l'intérieur se compose de trois grandes nefs ; au tiers environ de leur longueur, s'élève l'abside, où l'on monte par deux escaliers gigantesques bordés de rampes à colonnettes. De cette élévation, on descend dans les cryptes souterraines, soutenues par une forêt de colonnes de marbre. C'est là que s'élève l'autel qui couvre les vénérables reliques de l'illustre saint Géminien, patron de Modène. Nuit et jour, des lampes allumées brûlent dans cette enceinte sacrée, toujours fréquentée par les pieux habitants qui n'invoquent jamais en vain leur saint patron. Derrière l'abside, se dresse dans les airs la célèbre tour de marbre blanc, surmontée d'une flèche légère. C'est un des plus beaux monuments du moyen âge.

Au printemps de l'année 1106, cette splendide cathédrale était toute parée pour une fête. D'immenses draperies de soie écarlate couvraient les murs, qui n'avaient pas encore revêtu, comme aujourd'hui, la teinte solennelle des siècles. Les voûtes souterraines brillaient de mille flambeaux ; des lampes suspendues aux arches de l'église répandaient dans l'enceinte des flots de lumière; le sol, jonché de fleurs et de roses effeuillées, était couvert de splendides tapis d'Orient. Les rosaces de la grande nef et de longues fenêtres latérales tamisaient, à travers leurs vitraux de couleur, un jour si faible que les lampes semblaient

éclairer les ombres douteuses du crépuscule. Une foule immense, accourue de la campagne et des localités environnantes, se pressait dans les rues et sur les places publiques. Modène célébrait, ce jour-là, la fête la plus brillante qu'elle eût jamais vue. Le Souverain-Pontife Pascal III, entouré d'une foule de cardinaux et de prélats, venait de faire son entrée dans la ville avec l'archevêque de Ravennes, et suivi de tous les évoques de la métropole, des abbés des monastères les plus considérables du pays, et des membres les plus éminents du clergé. Un grand nombre de princes et de barons de toutes les provinces de la Toscane, de la Lombardie et de l'Emilie s'étaient donné rendezvous à Modène : la comtesse Mathilde, enfin, venait y rendre hommage au Pape, à la tète d'une troupe nombreuse de guerriers.

La basilique de Saint-Géminien était presque achevée. L'évèque de Modène, Dudon, d'accord avec son clergé et les citoyens, avait voulu profiter de cette solennité pour opérer la translation des reliques du saint patron de la ville et les déposer, en grande pompe, sur l'autel du nouveau temple érigé sous son nom. Au moment où l'on ouvrit l'antique monument, qui renfermait sa dépouille trouvée parfaitement intacte, les cris de joie du peuple s'élevèrent jusqu'au ciel. On transporta processionnellement les reliques au milieu de milliers de cierges, dans la nouvelle châsse, où on les déposa après les avoir enveloppées dans une magnifique et précieuse étoffe, don de la comtesse Mathilde.

La grande dame de l'Italie, comme l'appelle le vieux livre capitulaire de Modène, portait, ce jour-là, une magnifique robe de soie rouge à queue, et, par-dessus, un manteau vert, qui tombait jusqu'à ses pieds. Elle tenait à la main un sceptre d'azur terminé par une grosse pomme d'or; elle portait sur la tète le bonnet ducal, surmonté d'une couronne de pierreries. Elle se tenait auprès de la châsse, avec Bonsignore, évèque de Reggio, Dudon, évêque de Modène, et Lanfranc, l'architecte. Entourée de sa cour splendide et de ses guerriers, elle attendait que le pape Pascal II vînt, avec ses cardinaux, les évêques, les abbés et le clergé, consacrer l'autel et donner au peuple la bénédiction apostolique.

En voyant Mathilde, on lisait sur son visage, plein de joie et de piété, un doux combat des sentiments qui débordaient de son cœur, et s'épanchaient dans ses regards tendrement inclinés

vers son illustre père et protecteur. Humiliée et joyeuse à la fois, elle remerciait celui qui réalisait, d'une manière si éclatante, les promesses que lui avait faites à Canosse, dans un transport prophétique , le grand Pontife Grégoire , sublime colonne de l'Eglise, infatigable adversaire des ennemis du Saint- Siège. Peut-on trouver dans toute l'histoire, je ne dirai pas une femme, mais un empereur au cœur viril et généreux, qui ait résisté avec plus de constance et de fermeté aux ennemis de la foi, que cette magnanime héroïne, bravant les armées formidables de l'empereur Henri? Que de menaces! que de violences ! que d'oppressions l'empereur ne déploya-t-il pas pour lui arracher cette inviolable dévouement au Saint-Siège qui était l'âme et la vie de toutes ses entreprises ! Tout l'Occident frémissait, lui prodiguant la fureur de ses sarcasmes les plus amers, mais elle restait inébranlable. Elle voyait enlever, saccager les villes les plus populeuses et les plus splendides de ses vastes domaines, et elle ne cessait pas de défendre l'Eglise. On emportait d'assaut, on démantelait, on rasait les forteresses les plus puissantes, ne lui laissant que celles de Canosse et quelques autres dans le pays de Modène et de Reggio, et elle ne perdait pas courage 1 L'empereur lui offrait la restitution de ses états, si elle voulait reconnaître l'antipape Guibert; elle répondait, avec une noble intrépidité, que quand bien même il ne lui resterait plus que sa poitrine pour défendre les droits du Pape, elle l'exposerait à tous les traits, à toutes les épées de l'armée allemande, voulant soutenir jusqu'à la mort l'honneur, l'autorité du Siège de Pierre. Et en effet, elle opposa son courage à tous les efforts des méchants ligués contre elle, et elle sortit triomphante de ces combats terribles.

Henri IV, après les promesses et les serments qu'il avait jurés à Grégoire, au château de Canosse ; après avoir été relevé de son interdit et avoir reçu le baiser de paix et la bénédiction apostolique du Vicaire de Jésus-Christ, forma un horrible complot pour s'emparer du Pape et de la comtesse Mathilde. Voyant sa trahison déjouée, il lâcha le frein à toute sa fureur, jeta lo masque, et, à la face de la chrétienté, déclara la guerre la plus inique au saint Pontife. Il commença par emprisonner ses légats, Gérard, cardinal d'Ostie, et Anselme, évêque de Lucques.

Alors Grégoire , se voyant fermer la route d'Allemagne , envoya à la Diète des princes, qui se tenait à Forschein, une autre légation composée du cardinal Bernard et de l'abbé de Marsiglia, chargés de faire savoir aux évêques et aux magnats à quelles conditions il avait relevé Henri de l'excommunication, et la manière dont celui-ci, parjure à ses serments, s'était de nouveau révolté contre l'Eglise.

La Diète élut pour nouveau roi de Germanie le preux Rodolphe de Souabe, qui, levant une armée nombreuse, se mit en devoir de réorganiser l'empire et de délivrer le Saint-Père de l'oppression d'ïlenri. A la nouvelle de cette élection, ce dernier quitta l'Italie, entra avec toutes ses forces en Allemagne, où il combattit longtemps, avec diverses alternatives de succès et de revers, jusqu'à ce que Rodolphe, déjà vainqueur et poursuivant les fuyards dans les marais de Grone, tomba frappé d'un coup de lance. Toujours plus aigri contre le Pape, Henri n'épargnait pas les localités qu'il emportait par la force des armes : il y commettait d'atroces cruautés, expulsait de leurs sièges les partisans de Grégoire, vendait les abbayes, les bénéfices et les églises : il emprisonnait, torturait, massacrait les abbés et les clercs. Non content de ces excès, et voulant à tout prix se défaire de Grégoire, il assembla, à Bressanone, un conciliabule d'évêques excommuniés, déposa le vrai Pape, et le fit remplacer -par l'impie Guibert, qui prit le nom de Clément III.

Tel fut le commencement du grand schisme qui désola l'Eglise d'Allemagne et d'Italie, où l'on vit tous les princes et les évèques prendre fait et cause pour Guibert. Henri, suivi de l'antipape, qu'il voulait conduire à Rome en triomphe et introniser au Vatican, descendit les Alpes, et entra dans les plaines lombardes, sans rencontrer le moindre obstacle. Mathilde seule épiait tous ses mouvements. Retranchée dans ses plus inaccessibles forteresses, elle soutint de pied ferme l'irruption de l'orgueilleux tyran qui se flattait de l'enterrer vive. Bien qu'il eût sous ses ordres, outre ses armées d'Allemagne, toutes les forces si considérables de la Lombardie et des autres provinces schismatiques, jamais, dit Donizone, le roi Henri ne put vaincre la comtesse ni la faire reculer d'un pas.

Outré de colère et de dépit, il marcha sur Rome. Arrivé sur le

Serchio, Henri apprit que quelques chanoines de haute naissance avaient semé la dissension dans le chapitre. Il eut soin d'attiser la flamme, et fit soulever toute la ville contre le saint évêque Anselme, qui fut proscrit. Après cette vilaine action, qu'il savait devoir affliger l'Eglise et Mathilde, il s'avança vers Florence ; cette ville, restée fidèle à Dieu et à la comtesse, lui ferma ses portes. Il ne put l'emporter qu'après un très-long siège; de là, il continua sa marcha vers Rome, où il campa dans les jardins de Néron, près du Vatican. Grégoire, avec les milices romaines renforcées de troupes auxiliaires que lui avait envoyées Mathilde, résista vigoureusement. L'été survint, engendrant des fièvres malignes et des miasmes pestilentiels, qui firent de grands ravages dans l'armée allemande. Henri dut lever le siège. Il revint au printemps de l'année suivante, s'empara d'une partie de Rome, et fit proclamer pape l'impie Guihert, qui, de son côté, l'avait invalidement et sacrilégement proclamé empereur.

Au milieu de ces perturbations, Mathilde soutenait d'un cœur ferme le parti catholique, épuisant ses trésors pour secourir tant d'évêques exiles, tant de prêtres et de barons bannis et dépouillés par les schismatiques. Toute l'Italie était en feu. Aucune province où l'on ne déplorât soit les désastres de la guerre, soit les divisions des partis qui allumaient des fureurs intestines entre les citoyens. Toute la Lombardie schismatique était en armes contre Mathilde. Aubert, qui était à la tête de cette ligue, avait chassé les troupes du pays dans les plaines de Reggio et de Modène; Mathilde seule résistait à ce tourbillon. Ses évolutions habiles déjouaient souvent l'arrogance de ses adversaires, qui, confiants dans leur nombre et leur valeur, comptaient écraser sans peine les guerriers de la comtesse. Des surprises imprévues, des escarmouches fréquentes contrariaient tous les plans du marquis Aubert. Arrivé, non sans peine, au château de Sorbora, il y trouva une garnison- solide et disposée à lui tenir tête. Cette résistance l'arrêta au moment où il s'y attendait le moins, et, comme il ne jugeait pas prudent de marcher sur Rome avant d'être maître de cette formidable forteresse, il se disposa à l'assiéger.

Toujours sur ses gardes, Mathilde ayant appri9 par ses

espions que l'armée schismatique, souverainement présomptueuse, vivait dans l'indiscipline, passant le jour à s'enivrer et se livrant la nuit au sommeil, presque sans sentinelles, se glissa, à la faveur des ténèbres, dans le camp Lombard, en donnant pour mot d'ordre à ses guerriers : « Vive saint Pierre ! » Ceux-ci se répandirent par petits groupes entre les tentes, et, à un signal convenu, poussèrent à la fois le cri de guerre et commencèrent le massacre. A ce cri formidable les soldats s'éveillent, le nom de l'apôtre les épouvante; ils s'élancent hors des tentes, nus, sans armes, dans l'espoir de se sauver par la fuite : on les égorge sans la moindre résistance. Aubert, saisissant une épée, vole au combat, pour ranimer et rallier les siens ; vains efforts 1 La confusion et la terreur les aveuglent, ils courent sans but, et, se frappant l'un l'autre, s'entretuent de leurs propres armes, et tombent sous le fer de leurs ennemis. Le massacre fut si grand, que bien peu y échappèrent. Au bruit de la bataille, les assiégés firent une vigoureuse sortie, plutôt pour recueillir le fruit de la victoire que pour combattre. Le chef Aubert fut tué d'un coup de javeline ; six des premiers capitaines furent faits prisonniers, avec Eberard de Parme, et cent autres des plus fameux champions lombards. Gandolfe, fuyant les soldats de Mathilde, resta blotti dans un buisson d'épines, durant trois jours et trois nuits. Le trésor du camp, les armes, les chevaux et un immense bagage, devinrent la proie de la comtesse victorieuse. Les schismatiques furent consternés de cette action d'éclat, qui rendait aux bons une lueur d'espérance.

L'année suivante, Henri concentra ses forces contre Rome ; il l'investit entièrement, et bloqua étroitement le Pape dans le fort de Crescentius, aujourd'hui le château Saint-Ange, où il s'était mis à couvert des fureurs de Guibert, qui tentait, par tous les moyens, de mettre la main sur sa personne sacrée. Guibert, avait corrompu et attiré à son parti une portion notable des citoyens, en laissant piller les trésors des basiliques et des églises, les biens des fidèles, et en donnant les bénéfices aux plus indignes personnages. Henri, l'ayant rejoint, sema l'or et l'argent dans ces masses vénales, pour amener Rome à lui ouvrir ses portes et à lui livrer Grégoire. Informé du péril immi-

nent qui menaçait Grégoire, Robert Guiscard, duc de Fouille, accourut à Rome à la tète de ses Normands et de la fleur des troupes de la Pouille, pour reprendre la ville. Ayant forcé le passage du côté de Latran et pratiqué une brèche, les soldats de Robert se ruèrent, comme un torrent furieux, sur le Mont Celius, brûlant et passant au Ql de l'épée tout ce qu'ils rencontraient. Le vent qui souillait avec violence chassa l'incendie aux Esquilies et jusqu'au Viminal, de sorte qu'en quelques heures l'antique Rome fut réduite en cendres, subissant ainsi, en ch-ïtiment de sa trahison, une destruction dont elle ne s'est pas encore relevée de nos jours.

Robert Guiscard, s'étant retranché dans l'amphitéàtre , et ayant ravagé l'Aventin, finit par se faire jour jusqu'à la tour de Crescentius, culbuta les impériaux, arracha Grégoire aux mains sacrilèges d'Henri et de Guibert, et se retira avec lui sur le Liris, d'où il le conduisit sain et sauf dans la ville de Salerne. Alors Henri exerça, avec l'antipape, toutes ses cruautés et ses fureurs sur les cendres de Rome. Les malheureux Romains expièrent leur infidélité au pasteur légitime, et ils l'eussent payée plus durement encore, si Henri n'avait dû se rendre en toute diligence en Allemagne où, après la mort de Rodolphe de Souabe, les princes catholiques avaient élu roi des Romains Hermann de Lorraine, qui, à la tête des armées saxonnes, disputait à Henri la possession de l'empire. Après de nombreuses vicissitudes, celui-ci battit son compétiteur, se vengea cruellement du parti catholique, et, se croyant désormais délivré de ses ennemis, retourna en Italie, brûlant d'assouvir ses ressentiments contre Mathilde.

Déjà la mort de Grégoire, survenue en 108G, à Salerne, avait jeté dans un trouble profond l'Eglise de Dieu, opprimée par Guibert. Mais la comtesse Mathilde fondit sur Rome à la tête de son armée, expulsa l'antipape, et fit procéder, par le clergé et le peuple, à l'élection d'un Pape légitime. Tous les suffrages se portèrent sur le pieux et savant Didier, abbé du Mont-Cassio, qui prit le nom de Victor III. Ce Pape étant mort l'année suivante, Mathilde travailla de nouveau à l'élection légitime et régulière d'Urbain III. Cependant, la partie corrompue des Romains se révolta, chassa traîtreusement Urbain et rouvrit

les portes à l'antipape, qui put de nouveau violer la chaire de Pierre et persécuter les catholiques.

Mathilde réunit toutes ses forces pour replacer sur le trône le pape Urbain. Elle se mettait en marche pour Home, quand Henri, délivré de ses ennemis d'Allemagne, descendit en Italie avec une armée considérable. Il comptait écraser la comtesse, qui résistait seule au choc de tous les schismatiques italiens, ligués contre elle. Son habileté, ses talents militaires et politiques l'avaient si bien servie, qu'elle avait battu ses ennemis un à un, et les avait réduits à s'estimer heureux d'accepter une trêve. Mais dès qu'ils eurent vent de l'arrivée d'Henri, ils relevèrent la tête: les injures et les sarcasmes se firent entendre autour d'elle. « Folle, lui criait-on, pourquoi affronter seule les forces d'Allemagne, et exposer votre vie pour sauver celle du Pape? » Et, tout en parlant ainsi, les seigneurs aiguisaient leurs cpées pour s'unir à l'empereur et la combattre à mort. Mais l'invincible femme, confiante en Dieu et en saint Pierre, les attendait de pied ferme. Henri lui prit' d'abord tous ses châteaux, avec les terres de son patrimoine d'outre-monts, qui était fort important; puis il descendit les Alpes, s'établit sur le Pô, mit le siège devant Mantoue, qui lui ouvrit ses portes, grâce à la trahison d'Hugon, lieutenant de Mathilde et partisan secret d'Henri. Après cela, l'empereur réduisit successivement toutes les places fortifiées que possédait la comtesse au delà du Pô. Il s'empara ensuite de celles qui étaient situées en deçà de ce fleuve, de Montemorello , de Montealfredo, de Modène, et poursuivit ses opérations stratégiques contre les autres avec la confiance qu'inspire un triomphe assuré.

Or, quand il arriva sur le fort de Montebcllo, aujourd'hui Monteveglio, Henri trouva une résistance à laquelle il ne se fût jamais attendu. Il avait fait cerner le château par les meilleures troupes de son armée, résolu de ne pas lever le siège avant d'avoir rasé les murailles, égorgé les défenseurs et incendié la place. Mais il avait affaire aux plus vaillants guerriers de l'Italie, qui s'étaient promis de lui montrer la valeur du courage et du bras italiens, quand il s'agit de combattre pour la patrie, la justice, et pour l'intégrité de la foi!

Henri bloquait étroitement le fort, livrant chaque jour des

assauts furieux, avec une violence qui croissait en raison de la solide résistance que lui opposaient ces braves Italiens. Voyant que les machines ordinaires ne pouvaient ni entamer les fondements, ni ébrécher les retranchements, l'empereur, honteux de voir des forces si puissantes prolonger sans succès le siège, convoqua les ingénieurs les plus habiles et les plus experts dans cet art, pour leur demander le moyen de s'emparer du château. La besogne marchait rondement, et l'on se mit à construire une machine formidable, réunissant l'effet des balistes et des catapultes, et combinée de manière à lancer avec une force double une grêle de projectiles, de masses de fer et de pierres, à broyer et à réduire en poudre les murs de bronze et d'acier. Cette terrible machine mettait en mouvement une foule d'engins, de béliers, de moutons, de balistes, destinés à battre les courtines, à les entamer et à y pratiquer des ouvertures et des brèches. Sur ces entrefaites, le misérable Guibert, inquiet du retard du roi, et craignant de se trouver à la merci de ses ennemis, dont le nombre grossissait de jour en jour, à cause des rapines et des infamies dont ce scélérat souillait le Saint-Siège, prit la résolution de se rendre au camp impérial. De son côté, Mathilde était réduite à la dernière extrémité. La Ligurie et la Lombardie étaient en pleine rébellion ; la Toscane se soulevait, et l'Emilie presque tout entière était tombée au pouvoir des schismatiques. Le duché de Spolète, le Picenum et Camerino étaient dépeuplés par les armées d'Henri. Mathilde elle-même était à court d'argent et réduite à quelques forts. Ses partisans étaient opprimés, affligés, inquiétés; la plus grande partie du clergé gémissait dans les fers ou en exil. Dans cet état de choses, Henri offrit la paix à Mathilde, avec la restitution de toutes les provinces qu'il s'engageait à rétablir dans un état plus florissant qu'avant la guerre, mais à la condition de reconnaître Guibert. Des courtisans timides, des évoques pusillanimes, des casuistes subtils pressaient la comtesse d'accepter ces propositions, par pitié pour son peuple et ses sujets. Mathilde se recueillit et se demanda : « La paix achetée au prix d'une offense à Dieu, est-elle une véritable paix? Non : c'est un crime. Qu'importe le royaume, pourvu que la conscience reste intacte? Dites à Henri, que si Dieu est pour moi, je ne crains pas l'empereur. »

Henri, voyant qu'il était inutile d'insister davantage, et ayant achevé son gigantesque engin de destruction, dit à Guibcrt et aux siens :

— Demain nous serons dans Monteveglio ; je détruirai cette ville, et je porterai ensuite toutes mes forces sur jCanosse : je suis curieux de voir si les clefs du Pape ouvriront un nouveau royaume à ma cousine!

— Oui, dans les nuages, répondit l'antipape avec un sourire railleur.

Cependant, Mathilde, après la rupture des négociations d'Henri, parvint à ravitailler secrètement la place et à y introduire un gros détachement de braves. La nuit suivante, ils firent une vigoureuse sortie, et mirent le feu à la machine qui fut bientôt réduite en cendres. Puis ils fondirent impétueusement sur le camp impérial. Ce fut alors une horrible mêlée : on eût dit une bande de lions se ruant sur un troupeau de taureaux. La fureur leur fournissait des armes et des forces inconnues. Mathilde, postée sur les hauteurs, descendit avec les siens pour renforcer la bataille, cerner de toutes parts les impériaux qui ne tardèrent pas à se débander dans une déroute complète : leurs rangs furent enfoncés; on écrasait d'une grêle de projectiles ceux qui tentaient de gagner une retraite derrière quelque accident de terrain. Henri les avait d'abord animés de sa voix et de l'exemple, mais voyant la défaite de ses bataillons, il se replia dans la plaine, laissant sous les murs de Monteveglio une foule de soldats frappés à mort. Il perdit l'élite de ses olïiciers et l'un de ses fils qu'il aimait beaucoup. Les assiégés s'emparèrent du camp, des bagages, des vivres et de beaucoup d'armes et de chevaux.

De plus en plus furieux, Henri feignit de marcher vers Modône, mais par un stratagème habile, il revint secrètement sur ses pas en côtoyant le pied des montagnes, pour se cacher derrière Bianello, y surprendre Mathilde et s'emparer de Canosse. Mais la vaillante héroïne devina les projets de l'empereur : elle prit donc un autre chemin à travers les sommets des monts et réussit à devancer Henri. Elle put donc se retirer dans le fort de Bianello, avant que son ennemi eût songé à la poursuivre. Sans s'arrêter, Henri tourna les hauteurs, s'empara de tous les passages et arriva enfin sur les glacis du château. Mais, à sou

grand désappointement, il se trouva soudain en présence des guerriers italiens. Une lutte acharnée recommença. Ne pouvant déployer ses troupes et resserré comme il l'était par les versants rapides de la montagne, Henri se vit presque réduit à l'impuissance, tandis que les guerriers de Mathilde recevaient sans cesse des secours venant de Canosse. La cavalerie du roi ne pouvait manœuvrer et charger l'ennemi. Mathilde allait de rang en rang, animait ses troupes et les plaçait en forme de cône, pour offrir moins de front à l'ennemi et l'enfoncer plus sûrement. Cette disposition habile, jointe aux avantages du terrain, assura le succès de son armée, dont l'arrière-garde s'appuyait sur Canosse.

Ottocar, qui avait juré de s'élancer le premier sur la brèche, portait l'étendard impérial. Mathilde le reconnut, et le fît cerner par les siens. Il fut fait prisonnier et on lui arracha des mains le drapeau. A cette vue, les impériaux découragés commencèrent à plier. On en fit un carnage épouvantable, auquel n'échappaient même pas ceux qui cherchaieut leur salut dans la fuite, car dans leur précipitation, ils glissaient sur la crête des précipices et roulaient jusqu'au bas de la montagne, déchirés par les aspérités et les pointes des rochers. Henri ne dut son salut qu'à un miracle. Sa déroute fut si complète, qu'il ne put rallier les fuyards qu'au bord du Pô, qu'il traversa précipitamment, en pleurant l'élite de ses barons tués dans le combat ou faits prisonniers.

Après avoir soumis les Lombards, humilié l'arrogance de Guibert, vaincu et mis en pièces l'armée d'Henri, Mathilde rentra aussitôt en possession de ses états et poursuivit l'empereur jusque sous les murs de Vérone, où il s'était réfugié avec les débris de cette armée formidable qui semblait devoir engloutir l'Italie. La fuite du roi fut si précipitée, qu'il dut abandonner ses trésors ; la comtesse n'eut que la peine de les recueillir.

Mathilde fit sa rentrée à Canosse, au milieu des évêques et des barons fidèles a l'Eglise. Elle se rendit au temple de Saint- Apollon, y fit chanter les louanges du Dieu qui l'avait si visiblement protégée, et y déposa l'étendard impérial, en mémoire éternelle d'une si heureuse victoire. Plein de honte et de confusion, Henri se réfugia en Allemagne, où l'attendaient des malheurs et des revers plus cruels encore. Tandis qu'il continuait à s'acharner contre l'Eglise comme un lion furieux, son fils Conrad

leva contre lui l'étendard de la révolte et le réduisit à une telle extrémité, que le malheureux père voulut se donner la mort. G uibert s'obstinait dans l'impiété. Il ne pouvait souffrir que le vrai pape Urbain, et plus tard Pascal II, siégeassent triomphants à Rome, mais il n'avait pas assez de forces à sa disposition pour les expulser. 11 soudoya une bande de voleurs de grauds chemins, qui pillaient et massacraient les prélats qui se rendaient au concile de Rome et les pèlerins allant au tombeau des saints apôtres. Ce malheureux mourut subitement d'un accès de goutte, impénitent et excommunié; son corps fut jeté dans le Tibre comme le cadavre d'un vil animal.

Après avoir rendu à Dieu ses actions de grâces dans le temple de Saint-Apollon , Mathilde fit tirer Ottocar de sa prison, et lui dit :

— Marquis de Drunn, je connais vos forfanteries sur la prise de Canosse.... Vous deviez planter le premier la bannière impériale sur la maîtresse-tour, passer au fil de l'épée toute ma cour, et jeter la vieille papiste, moi, en un mot, au fond d'une oubliette de vos châteaux d'Allemagne. Vous voyez comme Dieu se rit des serments de ses ennemis 1 11 vous reste encore de vieilles dettes à payer à ma chère Yolande de Groningue aujourd'hui femme du Langdrave de Thuringe, que vous avez longtemps persécutée, quoiqu'elle fût sans défense. Mais vous voyez que Mathilde n'est pas Yolande, et que le château de Canosse n'est pas le couvent de Sainte-Marie de Brunn 1 Je pourrais maintenant vous faire jeter au fond de cette tour, au sommet de laquelle vous vouliez faire flotter aux vents la bannière d'Henri, mais je préfère vous apprendre comment les chrétiens doivent se venger. Vous êtes un brave chevalier, votre esprit est élevé et votre cœur généreux ; en favorisant Henri et son antipape, vous avez combattu le Christ, affligé et désolé l'Eglise, scandalisé la chrétienté ; l'excommunication et les malédictions vous ont frapi é. Cependant vous pouvez revenir à Dieu et vous rendre digne du salut éternel. Le sépulcre de Jésus-Ghrist est aux mains des infidèles : voilà une lance et un écu ; rejoignez les croisés, traversez les mers, combattez en héros valeureux que vous êtes, et alors ou vous mourrez martyr, ou vous vivrez comme un glorieux champion du Christ I

— Comtesse, répondit Ottocar d'une voix entrecoupée par la plus vive émotion, votre générosité ne m'étonne pas, vous êtes toujours plus grande que vous-même! Mais je ne puis revenir de ma surprise, en considérant que le don magnifique que vous me faites de la vie et de la liberté me rend l'une et l'autre plus précieuse par la condition que vous y mettez. Y a-t-il un but plus noble, plus glorieux, que celui de combaltre pour arracher le Saint-Sépulcre aux mains des infidèles? Recevez donc entre vos mains mon serment solennel! Donnez-moi le signe sacré devant cet autel où vous avez prié tant de fois pour l'exaltation de la sainte Eglise, où vous avez chanté les louanges de Celui qui vient de récompenser votre foi et votre dévouement par le plus glorieux triomphe. Je pars pour la croisade. Ecrivez à Yolande que son persécuteur a trouvé, grâce à vous, le moyen de se rendre digne d'elle. Quand elle priera, qu'elle daigne envoyer vers les plaines de la Palestine un soupir à Dieu, pour qu'il ranime dans les batailles le courage du croisé ! . . . Oh ! que n'est-elle plus près de Canosse ! je l'aurais priée d'attacher ellemême la croix sur ma cotte d'y.rmes ! Ce souvenir m'eût éto bien cher ! . . .

— Marquis, dit Mathilde , j'ai encore la harpe d'Yolande, couverte d'un grand voile de pourpre. J'y découperai une croix, et je l'attacherai moi-même sur votre poitrine. L'évêque Anselme la bénira. C'est un saint, il vous obtiendra la grâce et les bénédictions de Dieu.

Quelques jours plus tard , le jeun? chevalier se mettait en route pour s'embarquer avec d'autres guerriers sur un vaisseau Pisan.

Ses ennemis étant vaincus et dispersés, Mathilde régna en paix sur l'Italie, protégeant toujours victorieusement les Papes persécutés et molestés par le .coupable esprit du monde. Elle renouvela plus solennellement la donation de ses Etats au Saint- Siège, et, se souvenant du don de Pépin et de Charlemagne, elle ne croyait lui faire qu'une simple restitution. Les troubles cruels et violents du IXe et du Xe siècles avaient ravi à l'Eglise une grande partie de ses domaines, que les desseins de la divine Providence avaient réunis au patrimoine de Mathilde, qui s'empressa de les offrir dévotement à saint Pierre.

Que certains politiques cessent donc de nous assourdir les oreilles en demandant avec grand bruit de quel droit l'Eglise possède ses Etats 1 Mais ils connaissent l'histoire tout aussi bien et mieux que nous; ils savent qu'il n'y a point de dynastie sur la terre qui ait des sources plus claires et plus limpides de son droit de possession que celle de l'Eglise. Et cependant, ils crient à tue-tête que l'Eglise s'est emparée de ses provinces par fraude, en abusant de l'ignorance et de la superstition des peuples et des souverains du moyen âge.

Vous savez l'histoire mieux que nous ; mais plus que personne vous abusez de l'ignorance de la foule. Elle est, ditesvous, si sage et si mûre pour la civilisation ! Hélas ! elle n'est pas différente aujourd'hui de ce qu'elle était il y a cent ans, deux cents ans, mille ans. Vous avez des paroles magiques, vous éblouissez le vulgaire avec vos promesses pailletées de clinquant ; vous imitez Swatiza avalant du plomb fondu, mâchant des étoupes et retirant des rubans écarlates. Mais quoi que vous puissiez dire, la comtesse Mathilde n'en sera pas moins illustre, et les gens de bien ne cesseront pas de l'exalter dans le cours des âges. Sa tombe est au Vatican : elle partage les honneurs rendus au tombeau du Prince des apôtres, par les nombreux pèlerins qui viennent s'y prosterner. Tous glorifient sa munificence, et applaudissent à ce cœur magnanime qui ne battit jamais que d'amour et de respect pour l'Eglise et ses pasteurs.

Le savant qui a écrit avec un peu d'emphase « qu'Henri IV apprit aux Césars comment ils devaient faire marcher les Papes, » voudrait-il au tribunal de Dieu et des hommes justes être Henri ou Mathilde, Grégoire VII ou Guibert? Cet homme si loyal et si honnête voudrait-il promettre puis renier sa parole, jurer et se parjurer à tout moment comme le roi Henri, ou bien maintenir l'intégrité de sa parole et se faire le défenseur delà vérité et de la justice avec Mathilde? Voudrait-il déchirer l'Eglise, la vendre à l'encan, jeter des antipapes dans la chaire sacrée, ou rester fidèle aux Vicaires de Jésus-Christ, les défendre dans la guerre, les accueillir dans la persécution, les honorer dans les outrages? Que sa conscience nous réponde 1

Si nous n'avons pas menti en parlant d'Henri, si nous l'avons dépeint tel que nous le montrent les auteurs contemporains,

môme ses partisans et ses amis, comment un si noble écrivain a-t-il pu inviter les Césars à imiter ce malheureux prince? Pourquoi ne pas les engager, au contraire, à imiter ces héros glorieux qui méritèrent une couronne éternelle pour leur fidélité à défendre la sainte Eglise? Le temps des antipapes n'est plus; mais ce qui ne passe pas, c'est le désir de tant d'hommes égarés qui se réjouissent des afflictions et des combats de l'Eglise; et ce que les Césars ne peuvent faire, parce que la grâce divine les retient, certains auteurs se flattent de l'obtenir en attisant contre l'Eglise la haine, le mépris, les sarcasmes des peuples entraînés et fascinés par leurs sophismes.

Nous engageons nos lecteurs à prononcer sans passion entre Henri et Mathilde, et nous faisons appel à leur saine raison. Henri se moqua des lois divines et humaines; il sema l'ignorance et la barbarie en Italie, et termina le cours de sa vie sans royaume et sans gloire ; Mathilde, au contraire, fit germer la semence précieuse de cette haute civilisation qui éleva les destinées de l'Italie à une telle hauteur qu'elle devint la reine des nations de l'Occident. Par la bravoure italienne, Mathilde vainquit la plus forte des puissances étrangères qui conspirait sa perte. Elle gouverna cette vaste monarchie avec tant de sagesse, de magnanimité et de bienfaisance qu'elle reçut le surnom de Bonne Dame. Son nom est resté en bénédiction, et sa dépouille mortelle repose avec honneur dans le temple le plus vaste du monde, au milieu des urnes et des mausolées sublimes des plus sainta et des plus illustres pontifes de l'Eglise de Dieu.

Me trouvant un jour avec deux amis, dans la douce solitude de Notre-Dame de Galloro, sur la colline d'Aricie, je les conduisis jusqu'au trop plein du lac de Némi, qui se décharge, sous un rocher du Collepardo, dans la vallée qu'il baigne et féconde dans toute son étendue. Avant d'arriver à cet endroit, je leur fis remarquer les grandes assises de la voie Appienne, restées

intactes sur une longueur de plus de cent pieds, et supportant la pointe qui s'appuie, par le Val d'Or, contre le flanc du Collepardo. Ils ne pouvaient se lasser d'admirer ces blocs gigantesques, si parfaitement assemblés depuis plus de deux mille ans, et ces belles arcades en plein cintre, qui livrent passage aux eaux du Val d'Or. C'est là que le célèbre sanctuaire de Marie élève, au milieu d'un bouquet d'oliviers, sa tour élancée. Nous arrachant à regret de ces ruines imposantes, nous prîmes un sentier longé par deux haies de sureau au feuillage sombre et touffu, qui balançaient sur nos tètes leurs blanches ombelles fleuries et répandaient dans l'air un délicieux parfum. Plus de vingt rossignols chantaient dans cette verdure luxuriante leurs douces mélodies, qui donnaient à cette gracieuse solitude une paix, une sérénité, un calme si enchanteurs, que nous ralentîmes le pas pour ne rien perdre de ces tendres et suaves concerts.

A l'endroit où le col se bifurque en deux larges sentiers qui mènent au déversoir, nous rencontrâmes une petite société, venue également pour contempler cette merveilleuse décharge du lac de Némi. La compagnie se composait d'une dame, de ses deux filles, de leur frère, jeune étudiant, d'un prélat, oncle de la comtesse, et d'un chanoine. Le prélat, qui nous connaissait, nous salua courtoisement.

— Voyons, me dit-il, vous qui prétendez être quelque peu antiquaire, peut-être nous apprendrez-vous le nom de celui qui a pratiqué cette ouverture? Est-elle aussi ancienne que le prétendent les habitants d'Aricia? Est-ce un ouvrage romain? Tel est du moins mon avis.

— Monseigneur, répondis-je , les Romains ont ouvert le déversoir du lac d'Albano, mais celui du lac de Némi est antérieur de plusieurs siècles à la fondation de Rome; il remonte aux temps les plus reculés des Pelages, à une époque que l'histoire ne peut fixer, parce que cette période est plus ancienne que les plus lointains souvenirs des hommes. Les premières colonies des Pelages, en se fixant en Italie, érigèrent, dans la vallée d'Ericia, sur les bords du lac de Némi, le fameux oracle de l'Astarté phénicienne, que les Occidentaux nommèrent plus tard Diane Ericine. Les Grecs, toujours enclins à tout s'approprier,

prétendent que Diane Taurique fat apportée en cet endroit de la Chersonèse, par Oreste, fils d'Agamemnon ; donc l'oracle de Némi est antérieur de trois siècles, au moins, à la prise de Troie, Or, les Pelages, voyant les crues subites du lac qui s'élevait quelquefois jusqu'au sommet de ses rives, et débordait de manière à menacer le temple, imaginèrent de lui ouvrir une issue qui lui permît de se maintenir à un niveau constant. Ces nations orientales, très-versées dans la science hydraulique, percèrent le rocher qui fait face à la vallée d'Aricie; ils placèrent des mineurs du côté du lac et du côté de la vallée, et travaillèrent si activement, que les esclaves se rencontrèrent à mi-chemin. Ce qui prouve qu'ils entamèrent l'obstacle des deux points opposés, c'est que le couloir fait un coude à l'endroit où les ouvriers se rencontrèrent, et qu'en cet endroit les coups de pic, marqués dans la pierre, offrent une direction contraire. Ils ménagèrent si habilement les niveaux et les pentes, que l'eau, sans y ralentir son cours, n'est pas exposée à obstruer le canal par la violence de sa chute, comme il arriva au fameux aqueduc du lac de Fiucine, du temps de l'empereur Claude.

Les deux jeunes Clles, désireuses de s'instruire comme on l'est à cet âge, m'avaient écouté avec une profonde attention. L'une d'elles, nommée Isabelle, avait dix-huit ans; sa sœur Antoinette touchait à son seizième printemps. Bonnes et spirituelles enfants, elles avaient reçu une éducation parfaite, dont elles avaient recueilli les meilleurs fruits ; elles aimaient surtout la lecture des bons livres. Elles goûtaient surtout la Civiltà Cattolica, qu'elles lisaient à leur mère dans leurs heures de loisir. Souvent alors s'élevaient de petites querelles amicales avec leur frère, qui, par espièglerie, se plaisait à combattre tantôt une vérité religieuse, tantôt un principe de droit naturel ou de saine politique. Alors, les jeunes filles s'animaient et l'appelaient incrédule et mazzinien, ce qui rendait encore le jeune homme plus caustique.

Quand j'eus achevé de parler, je vis Isabelle se pencher à. l'oreille de son oncle, pour lui demander qui j'étais.

— Oh ! répondit-il tout haut , c'est l'auteur du Juif de Vérone!..,

Il n'en fallut pas davantage pour que les jeunes filles m'étourdissent de questions, mais le prélat les interrompit en disant :

— Quelle idée vous a-t-il donc pris de nous faire rétrograder de huit cents ans avec votre comtesse -Mathilde? Le Juif de Vérone nous retraçait les extravagances de 1848, que nous avons vues et touchées du doigt ; c'est ce qui a fait la vogue do votre livre en Italie. Amis et ennemis se le passaient de main en main, les uns pour en rire, les autres pour s'en fâcher. Dans Ubaldo et Irène, vous parliez de la révolution française et de Napoléon, et, tout en bâillant de temps en temps, on ne laissait pas que de le lire avec quelque attention. Mais quant à votre Malhilde, c'est par trop fort!... Le monde est civilisé, aujourd'hui, et, grâce à Dieu, il a d'autres mœurs, d'autres idées, d'autres tendances. En ce siècle de lumière, vous nous ramenez à des temps barbares avec un plaisir réel pour vous satisfaire, je n'en doute pas, mais je ne pense pas que celui des lecteurs soit égal au vôtre...

— Monseigneur, répondis-je, vous ne me faites cette question ni en votre nom, ni pour M. le Chanoine, ni pour ces demoiselles; peut-être avez-vous en vue cet élégant chevalier?

— Ohl je ne lis pas ces sottises monacales, répondit le jeune homme, d'un air moitié railleur, moitié fâché, en faisant une grimace comme s'il eût bu de l'absinthe.

— N'en croyez rien , Monsieur, dirent vivement les deux sœurs. Il raffole de votre revue. Il nous dit aussi qu'il ne lit pas la Civiltà; mais combien de fois n'avons-nous pas été chercher la livraison sous son oreiller 1

— Je les parcours pour être au courant des productions de la langue italienne...

— Soit pour la langue !... Le fait est qu'elles t'agacent souvent les dents, n'est-ce pas, mon cher frère? reprit Isabelle eu souriant et en lançant à Antoinette un regard malin. Mais vous, Monsieur, dites-nous les raisons qui vous ont engagé à écrire Mathilde de Canosse?

— Mesdemoiselles, repris-je, le sujet est vieux, usé, je no l'ignore pas; cependant les historiens contemporains le rapportent dans un style barbare, si vous voulez, mais clair et

CONCLUSION. '6o'ô

en fuite en Lombardie, dans les champs de Sorbora, sur les rochers de Monteviglio, sous les murs du château de Canosse, sur les coteaux de Novare, et sut contraindre le plus grand capitaine et le plus vaillant souverain de son siècle à sortir d'un pays qu'il avait parcouru en triomphe. Grâce à cette illustre héroïne, on peut dire qu'alors l'Italie agissait elle-même, car elle combattait pour sa foi et pour la justice, sans laquelle il ne peut y avoir de véritable liberté. Aujourd'hui, et depuis plus d'un demi-siècle, notre patrie combat pour une liberté qui n'est que le masque de la tyrannie. Une poignée de conspirateurs abusent du nom de l'Italie pour comploter contre les autorités légitimes, détruire tous les droits, bouleverser la société, attiser les haines et les vengeances. Toujours -hostiles au Vicaire du Christ, ils menacent d'éteindre dans les cœurs italiens jusqu'aux dernières lueurs de la foi catholique.

Isabelle, qui commençait à s'ennuyer, dit alors :

— Vous avez été trop austère dans votre récit : on n'y trouve plus ces fréquentes descriptions qui nous faisaient tant plaisir, ces petits dialogues animés et pétillants d'esprit...

— Hélas! mes chères demoiselles, en fait de plaisanteries, j'ai vidé tout mon sac. Mon sujet, d'ailleurs, ne comportait pas le badinage, et puis, s'il faut vous le dire eu confidence, il me paraît que j'ai déjà abusé de ce genre dans mes premiers ouvrages... Dans cent ans, si mes livres échappent aux mains de l'épicier, on se demandera : « Qu'était-ce donc que cet homme? A son âge, dans sa position, a-t-on jamais vu mêler tant de sottises aux sujets les plus sérieux? » Ah! si je pouvais alors passer la tête par une fente de mon cercueil, je dirais à ces rigides censeurs : « Messieurs, vous parlez d'or, mais sachez qu'il y a un siècle pullulait une telle multitude de gazettes, de journaux, de revues, que tout le monde se réglait d'après leurs avis et il n'était pas rare que leurs suggestions erronées en fait de * religion, de politique et de morale, ne vinssent troubler la société et détruire toute notion du bien et du mal.* On fonda alors une revue qui avait nom la Civillà Cattolica*. Elle se mit en tête de traiter toutes les questions poli-

(1) La Civilisation catholique.

math. 30*

tiques, sociales, philosophiques, religieuses et morales, pour essayer de remettre dans le hon chemin ceux qui- s'étaient égarés dans les ornières. On me confia le soin de sonner de la trompette, pour appeler la foule. Or, vous comprenez que, chargé d'une mission si délicate, je devais, pour attirer les gens, les amuser et les récréer, même quand ils avaient envie, je ne dirai pas de pleurer, mais] de dormir. J'ai voulu sortir de mon rôle ordinaire de bouffon dans la comtesse Mathilde, et je me suis bien promis de n'y plus rentrer.

— Ah ! n'en faites rien, répondit Isabelle; vous nous priveriez d'un grand plaisir!... Nous autres femmes, et les jeunes gens de l'âge de mon frère, ne lisons dans la revue que le roman et quelquefois la chronique. Nous ne pouvons digérer ces abstractions de gouvernement constitutionnel, d'économie politique, de souveraineté du peuple et de philosophie transcendante. Excusez du peu 1... Une plaisanterie nous fait rire, et bien souvent elle nous force à écouter la vérité. Si vous craignez le jugement des hommes du siècle futur, rassurez-vous. Ils diront : « Il a pris le monde par son côté faible, et jeté la ligne où le poisson mordait. » De grâce, donnez-nous bientôt un beau petit roman bien gai!... Voyons, que nous réserveznous pour la livraison prochaine? Avez-vous déjà quelque récit en vue?

— Non, ma foi; l'écritoire est à sec, la plume usée, et j'ai des crampes aux doigts. J'ai envie de prendre quelque vacance; seriez-vous exigeante et sévère au point de m'en faire un crime? Laissez-moi donc respirer un peu.

— Et ce peu, à combien de temps l'estimez-vous?

— Vous m'accorderez bien la saison des eaux pour reprendre haleine. Vous ne voudriez pas que je revinsse, en plein août, me griller le cerveau sous la canicule de Rome !...

— Rien ne vous empêche d'écrire aux eaux...

— C'est vrai et je ferai l'impossible pour vous obliger; mais si je ne puis vous satisfaire, n'attribuez pas cette infécondité à la paresse.

— Ne craignez pas que je vous fasse cette injure... A propos, je voudrais bien savoir quand et comment mourut la comtesso Mathilde de Canosse?

— Eli trépassa comme elle avait vécu, en bonne et généreuse chrétienne, à son château de Bondeno, le 24 juillet M 15. On la déposa dans une magnifique tombe de marbre, dans l'église de Saint-Benoît de Polirone , qu'elle avait richement dotée. Ce monastère continue encore, après tant de siècles, de célébrer l'anniversaire du jour de sa mort. Le premier lundi de chaque mois, on y sonne toutes les cloches, on chante une messe solennelle et on distribue une aumône à quatre mille pauvres, pour le repos de cette âme bénie. Urbain VIII voulut que les restes de cette illustre comtesse reposassent au Vatican, près du tombeau de saint Pierre, et lui fit ériger un monument superbe.

« Après la fameuse défaite d'Henri IV, Mathilde continua de gouverner ses vastes domaines avec fermeté, amour et justice. Elle fonda des abbayes et des monastères, auxquels elle assura des revenus importants : elle fit bâtir des églises paroissiales, établit des chapitres, construisit les cathédrales les plus belles et les plus admirables de son temps. Ces vastes édifices devinrent si nombreux qu'il courait dans le peuple, à ce que rapporte le chroniqueur de Lucques, un bruit assez bizarre : la comtesse Mathilde voulait, disait-on, arriver à bâtir cent basiliques, afin d'obtenir du Pape le privilège de pouvoir, malgré son sexe, célébrer les saints mystères.

» Cette admirable reine protégea les savants, honora les saints, encouragea la valeur et la bravoure, soutint les droits du Saint-Siège et défendit les Souverains-Pontifes contre les antipapes et les tyrans. Elle jeta des ponts sur les fleuves, ouvrit des routes dans les montagnes, érigea des hospices, éleva des tours pour défendre le passage des Apennins et protéger les voyageurs. Elle construisit des forts imprenables, embellit les cités, en un mot, elle affermit l'Italie dans la paix et dans la gloire. »

— Vous avez bien fait, dit alors le prélat, de réveiller son souvenir en Italie et de la rendre populaire; c'est la plus noble héroïne qui ait jamais illustré notre patrie !

A ces mots, tout le moude se leva du tertre de gazon où l'on s'était reposé. Nous redescendîmes par le petit sentier fleuri, pour nous séparer près d'Aride. Nos aimables compagnons

3oG CONCLUSION.

poursuivaient leur route vers Albano, tandis que mes deux ami3 et moi, prenant par le tombeau des Horaces et des Curiaccs, traversâmes le graud pont pour regaguer Galloro.

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