II EN TU IV. 2G'J
reconnaître l'autorité de Grégoire. Lui-même eut l'impudence d'adresser au Souverain-Pontife une lettre injurieuse où il répétait les grossiers mensonges de Worms. Il ajoutait : « Moi, roi de Germanie, je prononce ta déchéance de tous les droits du Saint-Siège que tu as usurpé, et je t'ordonne de descendre de la Chaire de Rome. » 11 écrivit en même temps aux Romains, leur enjoignant d'expulser Grégoire du trône pontifical.
Cependant, le saint Père avait assemblé un concile à Rome. A la première session , que le Pape présidait , entouré des évêques, du préfet de Rome, des nobles et du peuple, se présenta soudain, devant cette auguste assemblée, un prêtre schismatique de Parme nommé Roland, qui cria avec arrogance au Souverain-Pontife :
— Je suis l'envoyé du roi Henri, et je vous somme, en soii nom, de descendre de cette chaire que vous avez usurpée.
Puis, s'adressant aux évêques :
— Je vous enjoins, au nom de l'empereur, de vous présenter aux fêtes de la Pentecôte devant son trône, afin de recevoir un Pape de ses propres mains, attendu que Grégoire n'est pas un pontife, mais un loup ravisseur.
Et il jeta à Grégoire la lettre d'Henri. A ce langage impudent, une vive colère s'empara de toute l'assistance. Les nobles Romains avaient déjà tiré l'épée pour mettre en pièces le messager, mais Grégoire lui fit un bouclier de son propre corps, et s'écria :
— Ne versez pas le sang dans l'église de Dieu. Mes frères, attendez avec patience, je vous en conjure, l'heure de la persécution.
Il ouvrit avec calme la lettre d'Henri et la lut à haute voix. Le Pape voyant que tous les évêques étaient émus d'indignation, ne voulut pas continuer la session ce jour-là. Le lendemain, dans cette auguste assemblée, il excommunia solennellement Henri et ses principaux complices. Il notifia aux archevêques et aux princes allemands les raisons qui l'avaient déterminé à poser cet acte énergique mais nécessaire pour le maintien do l'unité de l'Eglise. Grégoire faisait surtout ressortir dans cette lettre, que l'empereur, sous de belles paroles, foulait aux pieds les lois divines, faisait le plus abominable trafic des ordres sacrés et des choses saintes, et voulait détruire l'unité de l'Eglise. math. 23
Les foudres de Rome agitèrent toute l'Allemagne et la frappèrent d'une impression douloureuse : Henri lui-même éprouva un grand abattement à la première nouvelle. Il se trouvait en ce moment à Utreeht, pour les fêtes de Pâques. Mais Guillaume, évèque de ce siège et très-hostile à Grégoire, rassura le roi, l'engagea à ne pas craindre les censures du Pape, et, le jour de la fête, monta eu chaire pour exhaler sa haine contre le pasteur légitime de l'Eglise, qu'il appelait parjure, infâme, indigne de la tiare, ennemi de Dieu, abominable et exécrable. Non content de ces excès, il osa, en présence de tout le peuple, tourner en ridicule la personne sacrée du Pontife. A peine le prélat fut-il descendu de la chaire, qu'il éprouva des douleurs atroces. On le vit se débattre et se tordre, en rétractant les calomnies qu'il avait vomies contre Grégoire et s'avouant coupable des péchés du roi et du scandale donné par lui aux fidèles. Un courtisan d'Henri étant venu le visiter, il lui dit d'une voix mourante :
— Dites à votre roi que lui , moi et les artisans de tant d'iniquités sommes perdus !
Puis, se tournant vers les clercs qui entouraient sa couche :
— Je suis damné, leur dit-il, ne priez pas pour moil
Et il mourut en désespéré. Plusieurs évoques du conciliabule de Woruas furent punis de la même manière, entre autres Bernard de Wisnie, Heppon de Zeitz et le duc Gothelon, qui périt misérablement. Ces châtiments soudains de la vengeance céleste augmentèrent encore l'épouvante de toute la Germanie, déjà terrifiée par l'acte de rigueur du Pape. Devant le courroux du successeur de saint Pierre, les princes consternés et les évoques tremblants se convertissaient ; ils faisaient le pèlerinage de Rome pour solliciter l'absolution de leurs crimes. Ceux-mèmcs qui gardaient en prison les princes et les prélats saxons, dont Henri s'était emparé par trahison, les relâchèrent à l'insu du roi.
Deux frères, Théodoric et Guillaume* fils du comte Géron, brûlant d'amour pour leur patrie qui gémissait sous le joug d'Henri, parcoururent la Saxe, en l'excitant à secouer une si cruelle servitude. Les princes délivrés, les jeunes gens courageux, les amis des Saxons se rallièrent à la voix des deux frères, et tout le peuple reprit les armes. La Saxe poussa son cri de guerre. Les plus fidèles amis d*IIenri l'abandonnèrent, malgré
ses larmes hypocrites, pour protester de leur dévouement et de leur obéissance au Vicaire de Jésus-Christ. Rodolphe de Souabe, Perthold de Carinthie, Adalbert de Wurzbourg, Hermann de Metz et Guelfe de Bavière se séparèrent de l'empereur pour former une ligue au cœur de l'Allemagne. Se voyant réduit à une si fâcheuse extrémité, Henri fit aux Saxons de belles promesses, mais ceux-ci, qui avaient souvent expérimenté sa mauvaise foi, demeurèrent sourds à ses prières. 11 convoqua une Diète à Worms, et invita tous les princes à y assister, mais personne ne s'y présenta. Rodolphe, Guelfe, Berthold et Adalbert se réunirent à Ulm, et engagèrent tous ceux qui avaient à cœur la gloire de l'empire et la paix de l'Eglise à se rassembler dans la quinzaine au palais de Treuver, pour procéder à l'élection d'un nouvel empereur, pour le cas où Henri refuserait de se soumettre sincèrement au Saint-Siège, de chasser de la cour ses infâmes favoris et ses mauvais conseillers et de rendre les églises à leurs pasteurs légitimes. En même temps, ils envoyèrent au Saint-Père le comte Mangolde de Varingen, et Eudon, archevêque de Trêves, pour lui faire connaître les conclusions de Treuver et inviter sa Sainteté à la Diète générale de tous les Etats d'Allemagne et d'Italie, qui devait se tenir à Augsbourg.
Cette Diète était fixée au 2 février. Grégoire, malgré son grand âge, malgré les rigueurs de la saison et la longueur du voyage, à travers des montagnes couvertes de neige, promit do s'y rendre. Il tint parole, et se mit en marche vers la mi-décembre, avec une grosse escorte de guerriers toscans, que la comtesse Mathilde avait envoyée à sa rencontre. Henri, de son côté, voyant que les mois passaient rapidement, et que, s'il laissait s'écouler l'année de l'excommunication, il serait déchu de ses droits à la couronne, d'après l'antiqne loi de la Germanie, prit la résolution de se rendre en Italie, d'aller au-devant du Pape, de se jeter à ses pieds et de se faire- absoudre. Il ne perdit pas de temps, partit de Spire, et se mit en route pour la Lombardie, en traversant la Bourgogne.
En voyant le portrait que nous avons fait de ce prince, le lecteur se sera dit peut-être que l'auteur de ce tableau s'est plu à charger sa palette des plus sombres couleurs. Et vraiment Henri IV est un type sinistre et cruel, un tyran par excellence,
le Néron du XIe siècle ! Cependant ce tableau n'est que l'esquisse d'un profil ébauché à grands traits, sans carnation, sans àme. Que serait-ce, si nous reproduisions le portrait que nous a laissé d'Henri, non pas un hypocrite, un papiste, un moine obscur et ignorant du moyen Age, mais un homme d'un génie élevé, d'un jugement sain, d'une érudition vaste et sûre, un observateur sagacc de l'époque qu'il a entrepris de décrire, un cœur fort indifférent au triomphe de l'Eglise catholique, à laquelle il n'appartient pas, à la gloire d'un Pape dont il récuse l'autorité, le protestant Jean Voigt, en un mot, esprit éminent, écrivain élégant, qui a emprunté aux amis et aux ennemis d'Henri tous les matériaux que pouvait lui offrir la plus sévère critique de l'histoire, pour tracer un portrait ressemblant de son héros. Si le tableau est repoussant, ce n'est pas la faute de Voigt ni la nôtre : nous avons voulu, surtout, tirer de la déloyauté d'Henri un argument pour la défense de Grégoire, que de nombreux écrivains ont taxé d'orgueil, d'arrogance et de cruauté exagérée. Les présomptions du Pape n'étaient que trop fondées : Henri, après tant de supplications, de protestations et de larmes, fut à peine relevé de son excommunication, grâce à l'intervention de la comtesse Mathilde, qu'il essaya de s'emparer et du Pape et de l'illustre dame pour les mettre à mort,.