‹ Mathilde et ses mitaines, romanChapitre 14 sur 14 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Ce fut tout à fait par hasard que le lendemain matin les regards de Firmin tombèrent sur un journal. Il aurait vécu toute cette journée et d'autres encore sans sortir de leur chambre (la chambre contiguë louée par Firmin étant bien délaissée). Mais le matin, en rattachant Tépaulette de sa chemise, qui s'était déchirée, Rose se rappela qu'elle n'avait pas de linge de rechange, ni même, en dehors de son manteau de voyage, le moindre vêtement. Mathilde lui avait prêté une paire de bas... Ils résolurent daller faire quelques emplettes, mais, pour sortir de rhotel, il fallait du moins des habits. Le mieux était de descendre au bureau et de demander à une des dames de l'administration de vouloir bien aller jusqu'à un grand magasin et de rapporter les objets indiqués sur une petite liste.

En attendant la dame de la caisse, qui n'était pas à son poste et qu'un chasseur était allé chercher, Firrain, par désœuvrement, jeta les yeux sur un journal.

Un drame à Belleville. — Sanglante bagarrée dans un hôtel particulier. — Un inspecteur de police grièvement blessé. — Capture du principal criminel.

Le journal racontait que la veille au soir, vers dix heures, un coup de feu avait mis en émoi les paisibles habitants de la rue Cahuzel. Peu de temps après, la fenêtre d'un hôtel particulier s'était ouverte et une femme (affolée, ne manquait pas d'ajouter le reporter), une femme avait supplié les passants d'aller chercher des agents...

Puis il était surtout question du zèle des employés du commissariat, du commissaire lui-même, éloigné un instant de son poste par un deuil de famille, et qui était arrivé précipitamment sur le lieu du drame...

L'inspecteur de police avait reçu un coup de poignard dans le ventre. Il avait été transporté ù l'hôpital Tenon. Son état était grave. On craignait une péritonite.

Les criminels formaient une bande des plus dangereuses, activement recherchée par la police bruxelloise pour une affaire de faux titres dont

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le journal avait précédemment entretenu ses lecteurs.

« Le chef de cette bande est aux mains de la police. C'est lui qui a blessé l'inspecteur Gourgeot. Mais il a reçu lui-même une balle dans la jambe. Pendant qu'on allait chercher les agents, le criminel a essayé de mettre lin à ses jours en se déchirant le cou avec un poignard à lame courte qu'il avait fixé à son poignet... » Le reporter qui, cette fois, ne semblait pas exagérer, parlait ici d^ « atroce courage ». Il ajoutait que le criminel, dont l'identité n'était pas encore établie, avait été transporté à l'Hôtel-Dieu et que son état paraissait encore plus grave que celui de l'inspecteur Gourgeot.

Firmin se dit qu'il allait se rendre sans retard à l'hôpital Tenon. Mais, auparavant, il fallait mettre Rose au courant de ce qui s'était passé.

Il savait combien son amie était impressionnable. Mais il savait aussi que ses plus violentes émotions n'étaient pas de longue durée. Quand Firmin lui montra le journal, elle fondit en larmes, et le jeune homme, tout en lui caressant les cheveux, attendit patiemment la fin de cette formalité nerveuse.

L'identité du criminel n'était pas établie, mais elle ne fit aucun doute pour Rose, d'autant qu'elle connaissait bien cette courte lame fixée à un bra-

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celet qu'il portait toujours attaché à son poignet dans ses expéditions nocturnes.

Dans un élan de pitié pour cet homme abominable qui se mourait à rHôtel-Dieu, elle déclara qu'elle voulait aller à son chevet. Et Firmin avait beaucoup de peine à l'en empêcher, en lui disant que ce n'était pas k elle à révéler, par cette démarche, l'identité encore cachée de Robert Hasquien. Elle persistait dans sa résolution quand, en tournant la page du journal, il vit, en « Dernière Heure », que le misérable était mort pendant son transfert à l'hôpital.

Il lut également que les médecins ne pouvaient encore se prononcer sur le sort de l'inspecteur.

Firmin prit congé de Rose en lui promettant de ne pas rester absent trop longtemps et se rendit à l'hôpital Tenon.

Là, on lui donna des nouvelles de Gourgeot, dont l'état était stationnaire. On ne pouvait voir le malade, mais Firmin demanda qu'on fit passer sa carte à Madame Gourgeot.

Quelques minutes après, dans la salle d'attente où on l'avait prié de rester, il vit arriver Mathilde et fut effrayé, bien qu'il se fût préparé d'avance à la trouver très changée. Ce n'était pas que son visage eîit subi trop d'altération. .. Mais il sembla à Firmin que c'était un autre être. Il n'avait devant lui qu'une

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paysanne maigre et effarée. Il semblait que toute son intelligence, si rare et si spéciale, l'eût désertée. Il ne restait plus de Mathilde que l'enveloppe de ce qu'elle avait été. Elle répétait : « C'est affreux... il va mourir! Il va mourir! »

Peu à peu, cependant, elle se ressaisit, put donner quelques détails à Firrain...

Le médecin avait dit : « Il y a cinquante chances sur cent de le sauver... » Une chance sur deux de mourir, répétait-elle avec eflroi...

• Le ministre de l'intérieur était venu le matin. Il avait félicité Gourgeot et lui avait annoncé une médaille. ..

La veille au soir, des gens, des journalistes, avaient voulu l'interroger. Mais elle n'avait répondu à personne . Elle voulait voir le chef de la Sûreté.

Le chef lui avait encore parlé le matin. Il lui avait dit que Ton ne savait pas encore si l'on ébruiterait l'affaire... Le frère du comte de Féliciat était député...

— C'est drôle, dit Mathilde à ce point de son récit. C'est drôle, dit-elle en souriant dun air égaré, c'est drôle, nous qui savions tant de choses, nous n'avons pas su ce que tout le monde pouvait nous dire, que le comte avait un frère député... Enfin, toute cette comédie du Havre, ce mort qui n'est pas mort, il

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paraît qu'ils sont si effrayés du scandale que ça peut faire sortir qu'ils vont faire semblant dignorer que Robert était Robert et qu'ils vont maintenant le considérer comme Arthur... Monsieur Firmin, je vous dis ça, c'est des secrets de gouvernement que l'on m'a confiés à moi, pauvre femme... Il ne faut pas (jue ça sorte de nous... Maintenant, ils vont envoyer quelqu'un à la recherche de ce comte de Féliciat,..

Firmin, qui entrevoyait pour Gourgeot une issue fatale, eut l'idée que l'on pourrait peut-être rattacher cette pauvre femme à la vie en l'intéressant à ce métier qu'elle avait tant aimé. Mais elle comprit bien vite sa pensée et le détrompa...

— On pourrait vous charger de retrouver le comte, avait-il dit à Mathilde.

— D'abord, jene peuxpas quitter mon malade... Si je le quitte, c'est qu'il m'aura quittée, monsieur Firmin... Alors, je ne tarderai pas à le rejoindre. Voyez-Aous, ce métier ne m'intéressait que parce c'était le sien. Avant de le connaître, je n'avais pas pensé être de la police. Et puis, je ne vaux quelque chose que parce que je l'ai à côté de moi. Ne dites pas le contraire, je m'en rends compte mieux que vous. Si je vais de lavant, si j'ai l'audace d'avoir des idées, c'est que je sens qu'il est là pour me corriger si je me trompe... Tout ce que je voyais ne

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m'intéressait que pour lui raconter... Au revoir, monsieur Firmin, je vais retourner près de lui. Il avait l'air de dormir. Quand il ferme les yeux, je me demande toujours s'il les rouvrira. . . Vous voyez comme rien ne m'intéresse plus. Ce n'est qu'en vous voyant vous ne aller que je pense à vous demander ce qu'il y a de nouveau pour vous... Vous avez retrouvé la petite dame?

— Oui, dit Firmin un peu gêné .

Mais Mathilde gardait, peut-être augmentée, sa lucidité admirable. . .

— Vous êtes heureux, monsieur Firmin. N'en ayez pas honte. Ce n'est pas votre bonheur qui ma rien pris du mien. Je vous souhaite d'être heureux autant que je l'ai été, mais plus longtemps tout de même, plus longtemps.

Firmin s'en alla, la gorge serrée... Il sortit de l'hôpital, marcha droit devant lui, sans songer à rien, mais très triste. Mais quand il eut arrêté un fiacre, il lui donna l'adresse de son hôtel, pensa alors à Rose et retrouva le goût de son bonheur.

Le lendemain, à Tenon, les nouvelles étaient à peu près les mêmes . Firmin ne put voir Mathilde qui restait au chevet du malade. Le jour d'après, les médecins donnèrent un peu d'espoir. Enfin, Firmin vit le lendemain une Mathildercssuscitée. On pou-

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vait considérer Gourgeot comme sauve. Sans doute, il resterait sur le flanc pendant des mois, peut-être des saisons, mais sa bonne constitution le tirerait d'affaire. La température se rapprochait de la normale , la péritonite prenait une meilleure toui'nure. Elle se définissait, n'était plus insidieuse. L'ennemi se dévoilait ; on savait ce qu'il fallait combattre ; on était sûr de la victoire.

Toutes ces phrases, que les médecins avaient dites à Mathilde, elle les répétait complaisamment à Firmin. Mais s'il avait voulu chercher la confirmation de ces paroles, il l'eût trouvée dans l'éclat des yeux de la pauvre femme et aussi dans la façon dont elle lui rapporta avec animation une conversation qu'elle avait eue, le matin même, avec le chef de la Sûreté .

La blessure de Gourgeot, la mort de Robert Hasquien, n'avaient pas élé les seuls événements tragiques par lesquels se terminait celte effroyable aventure.

L'agent de la Sûreté que l'on avait envoyé sur les traces du comte de Féliciat était parti en Suisse, après avoir interrogé Clémentine, la femme de chambre de la comtesse, dont Gourgeot avait donné le nom au chef de la Sûreté, à la dernière conférence qu'il avait eue avec son patron, le matin du

jour OÙ il avait fait cette expédition de la rue Cahuzel.

Une fois en Suisse, l'agent avait été averti par les journaux du mystérieux suicide qui mettait en émoi un des hôtels de Lucerne. Le signalement des deux personnes mortes correspondait à celui du comte et de la comtesse de Féliciat. L'agent se transporta à Lucerne et reconnut l'exactitude des suppositions qui lui étaient venues immédiatement à l'esprit.

Mathilde avait redit ces choses à Firmin, il la mit au courant de ce qu'il savait, des imputations du mulâtre Arto au sujet de relations probables entre Robert et la comtesse de Féliciat.

Tout en répétant ce que lui avait dit Rose, il ne pouvait s'empêcher de rougir en pensant qu'il livrait ainsi les confidences de son amie. Mais ce jeune homme délicat se donna cependant l'absolution en se disant que la justice était en voie de classer l'affaire et que ce scandale supplémentaire qui atteignait la famille Hasquien ne serait connu^ en fin de compte, que des magistrats et des gens de police. Tout de même il eut un petit remords d'avoir parlé...

Il se confirmait que l'affaire serait étouffée. A cet effet, un syndicat de financiers s'était réuni et avait pris des dispositions pour dédommager la maison

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de Bickaert, de Bruxelles, d'une forte partie de ce que lui coûtait Tachât des faux titres .

Quant au menu fretin de la bande, au concierge de la rue Gahuzcl, au mulâtre Arto, on se convainquit facilement qu'ils étaient tous des créatures de Robert Hasquien ou du comte de Féliciat et qu'aucun d'eux n'avait de responsabilité réelle dans les tragiques événements auxquels ils avaient été mêlés. Ce n'étaient pas des criminels; les renseignements recueillis sur eux n'avaient rien de défavorable. Le fait de les laisser en liberté n'entraînait aucun danger pour la sécurité publique. Le petit domestique du comte était dans le même cas.

Il restait encore un ou deux points qui piquaient la curiosité de Firmin. Il ne voulait pas en parler à Rose. Il préférait ne pas ramener l'attention de la jeune femme sur de terribles souvenirs. Il valait mieux interroger Gourgeot et Mathilde, au cours d'une des visites qu'il fit à l'hôpital.

— Nous savons maintenant à quelle occupation se livrait, à Belleville, la bande des fabricants de faux titres. Mais pourquoi Rose accompagnait-elle Hasquien dans ses expéditions nocturnes?

— La raison probable, dit Gourgeot, est aisée à trouver. Robert s'était dit, sans doute, que le mieux était de mettre la jeune femme au courant de ses

histoires. Il évitait ainsi les questions gênantes. D'autre part, quand il avait Rose à ses côtés, il était plus sûr de sa discrétion. Rappelez -vous avec quelle vigilance il s'était installé à son chevet à la maison de santé de Neuilly, peut-être pour l'empoisonner, peut-être tout simplement pour la surveiller- Il a assez de crimes certains à son actif, sans que nous le chargions encore de tous ceux dont nous ne sommes pas sûrs... Oui, il est infiniment probable que Robert emmenait Rose avec lui pour calmer sa cmùosité, qui aurait pu être dangereuse. C'est pour la même raison sans doute que le comte emmenait Madame Boscat !...

— Madame Boscat ! murmura Firmin ... Le meurtre de cette femme reste encore un peu mystérieux. C'est curieux, mon cher Gourgeot, que vous soyez arrivé à tout éclaircir, sans avoir besoin de faire une enquête de ce côté-là... Vous en aviez parlé, cependant?

— C'est que plusieurs chemins mènent souvent à la vérité. Celui que nous avons pris nous y a conduits assez rapidement, et nous a dispensés d'utiliser les autres.

— Mais comment parviendra-t-on à classer l'affaire en ce qui concerne Madame Boscat?

— On a mis ce crime-là à l'actif du faux Ai'thur

Hasquien... J'ai eu, par mes collègues, des tuyaux sur M. Boscat. Je regrette bien de n'avoir pas fait sa connaissance, non pour les renseignements qu'il nous aurait procurés, mais pour l'agrément de contempler ce gâteux merveilleux, qui a, dans son garage trois autos, dans son écurie une douzaine de chevaux, et qui ne sort jamais qu'à pied pour aller chez un bistro de Tavenue des Ternes, où il assiste avec une curiosité fébrile à des poules au billard. . .

... Quand Gourgeot fut remis, il partit dans son pays avec Mathilde. Il est maintenant en congé duo an, congé payé, bien entendu. On verra d'ici quelques mois s'il peut reprendre son métier, ou s'il doit être pourvu d'une sinécure à la campagne. C'est, somme toute, une de ces heureuses natures qui s'accommodent aussi bien du travail que de l'oisiveté.

Firmin a profité de ce que Robert Hasquien était mort légalement depuis plus d'un an pour épouser laimable Rose.

Le mariage eut lieu à Vesoul, chez les parents de Firmin. Rose se dépêcha de faire leur conquête afin de s'en aller au plus vite toute seule avec son mari. C'est un joli garçon, plein de sentiments excellents ; c'est une jeune femmeplcine de bonne volonté etfort

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docile. Elle n'a pas essayé d'oublier les effroyables événements de sa vie, mais elle y a parfaitement réussi.

Le commissaire de la rue Pelpeau a reçu des félicitations et une promesse d'avancement. Le secrétaire a été nommé commissaire dans la banlieue : ce qui l'oblige à franchir tous les dimanches la zone militaire et la ligne des fortifications pour venir commettre à Paris le péché d'amour.

Quant au berger d'Arcadie, il ne fut pas compris dans le mouvement, et ne s'en affecta pas outre mesure. C'était peut-être parce qu'il n'avait que des= ambitions énormes, qu'un prodige ou un coup d État pouvaient seuls réaliser! Que signifie, dès lors, pour de tels rêveurs, la montée d'un pauvix petit échelon?

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