CHAPITRE X
L'après-midi, vers quatre heures et demie, comme Firmin était toujours au petit restaurant, le nez derrière le rideau, et le regard étroitemenf fixé sur la Jaçade du mystérieux hôtel, il vit d'abord sortir de cette maison un des hommes qui le matin même étaient en faction dans la rue Pelpeau, en face de la maison meublée où habitait d'une façon désormais si irrégulière le jeune étudiant...
Firmin regardait le jeune homme, proprement et modestement vêtu, qui s'éloignait assez vite de la maison énigmatique. Il n'eut pas la tentation de le suivre. Ce n'était qu'un gibier insignifiant. Et d'ailleurs, parmi tous les êtres que cachait derrière ses murs cet hôtel de la rue Gahuzel, il y en avait un qui l'intéressait sensiblement plus que les autres.
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Au bout de quelques minutes, il vit revenir le jeune homme dans un fiacre ouvert. Ce fiacre s'arrêta devant l'hôtel. Firmin, plus anxieux, se leva pom* mieux voir... Il attendit quelques minutes, puis la porte de l'hôtel s'ouvrit de nouveau, et Rose ellemême, suivie d'un autre jeune homme, monta dans la voiture. Firmin jeta hâtivement une pièce d'or sur la table et partit sans attendre sa monnaie.
Il lui avait semblé reconnaître, dans le jeune homme qui accompagnait Rose, le domestique du comte de Féliciat. La Victoria descendait maintenant la rue Pelpeau, se dirigeant vers le boulevard extérieur. Firmin trottait derrière à bonne allure. Il se disait : « Au boulevard, je prendrai un sapin ou une auto, et la poursuite sera ainsi plus confortable. »
En arrivant au bas de la rue, comme le fiacre allait tourner le boulevard, après avoir ralenti un instant, Firmin arriva à sa hauteur, et ses yeux rencontrèrent les yeux de Rose. Il y lut clairement comme un éclair d'espoir et comme un appel. Or, il ne savait pas, avant d'avoir vu ce signe^ si Rose voulait encore le fuir ou si elle avait besoin de son appui. Sans hésiter, il sauta dans la voiture, à la grande surprise du compagnon de la jeune femme.
— Vous allez descendre tout de suite, dit Firmin à ce garçon, et me laisser avec madame.. . Arrêtez,
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cocher... Vous entendez, dit-il au domestique, à moins que vous ne préfériez que j'appelle un agent.. .
Un gardien de la paix se promenait à vingt pas de là, auprès d'une station de voitures. Le petit domestique, qui était un garçon judicieux, vit qu'il n'avait qu'à écouter les conseils de Firmin. Il descendit et la voiture reprit sa route, Rose ayant à côté d'elle un autre chevalier servant, sans que le cocher placide se fût aperçu de la substitution.
Firmin et Rose étaient très troublés de ce qui venait de se passer, aussi émus que le petit jeune homme lui-même. Pendant quelques instants, la voiture roula sans qu'ils songeassent à s'adresser la parole. Le cocher continuait à suivre les boulevards extérieurs, et Firmin pensa qu'on avait dû lui donner l'adresse du comte de Féliciat;, puisque c'était là que demeurait Rose. Mais sans doute le changement de compagnon devait-il entraîner un changement d'adresse.
Il valait mieux ne pas aller chez les Gourgeot. D'abord leur maison pouvait être épiée par quelqu'un de la bande. Et puis, Firmin se disait que Rose serait peut-être plus à son aise avec lui tout seul. Les gens de la Si\reté faisaient un peu peur ;i la jeune femme.
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Il se fit donc conduire dans un grand hôtel sur les quais.
Arrivé là, il retint deux chambres contiguës... Avant de donner au cocher l'adresse de cet hôtel, il avait pris l'avis de Rose. Mais elle ne demandait qu'à se laisser conduire.
Il chargea un chasseur de l'hôtel d'aller chercher sa malle au cours de Vincennes. 11 lui remit également nn mot pour Gourgeot.
Il arriva que le chasseur se trompa d'adresse, erra tristement pendant une heure dans l'avenue de Saint-Mandé, de sorte que, lorsqu'il arriva à la maison des Gourgeot, le couple était déjà reparti depuis un bon moment.
Mais cette réponse, rapportée à Firmin un peu après huit heures, ne troubla pas beaucoup le jeune homme, tout à d'autres pi'éoccupations.
Quand ils étaient entrés dans la chambre retenue pour Rose, la jeune femme se laissa tomber sur un canapé, et fut prise d'une crise de larmes. Firmin commençait à s'y habituer, car il l'avait déjà vue un certain nombre de fois dans ces états-là.
Mais l'occasion lui sembla bonne pour la prendre maternellement dans ses bras. Elle était toujours dans le costume sommaire de la veille au moment où elle avait quitté la maison de santé : un désha-
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bille de nuit sous un manteau de voyage... De sorte que le consolateur sentait très près de lui le corps souple de la pauvre consolée.
Vraiment, en se laissant ainsi consoler et aimer, la pauvre petite Madame Hasquien avait toutes les excuses.
Elle se trouvait tout à coup seule au monde. Sa sœur, elle l'avait appris ce jour-là, avait quitté Paris pour rejoindre le comte de Féliciat, qui voyageait à l'étranger.
Et l'après-midi, ainsi que Firmin l'apprit par des confidences entrecoupées, l'après-midi n'avait été pour elle qu'une suite de révélations abominables.
Elle avait surpris son mari en train de procéder à une besogne terrifiante... Et, sans oser prononcer les mots exacts, elle dit à Firmin ce que faisait Robert dans le four de briques du petit bâtiment.
Puis son efiroi, la façon dont son mari l'avait ramenée brutalement dans l'hôtel... Là, une scène de reproches farouches... Arto, le mulâtre, s'était mis de la partie. Par haine de Robert, il avait appris à Rose que Madame Boscat, la maîtresse du comte, avait été aussi la maîtresse d'IIasquien^ qui l'avait tuée soi-disant pour s'assurer de son silence, en réalité par jalousie. Et cette bête venimeuse d'Art o avait jeté encore une insinuation plus odieuse que
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toutes les autres. Il avait fait allusion à des relations secrètes entre Robert et la comtesse de Féliciat, la sœur de Rose !
Elle n'avait pas cru cela. Non 1 Elle ne l'avait pas cru... Et cependant elle se rappelait des choses étranges, des absences suspectes de sa sœur et de Robert Hasquien. Si bien qu'elle avait été presque soulagée, qnand elle avait appris que sa sœur avait (fuitté Paris, et que pendant quelque temps au moins elle ne la reverrait pas...
Ainsi tout lui manquait... Elle était seule, seule.. . Et un jeune homme, tout à coup, se trouvait devant elle, plein de tendresse et d'amour... En dépit des déceptions dont elle avait souflert, elle allait à lui, éperduraent confiante... C'était son refuge unique...
EUe n'avait jamais été aimée. C'était une femme dintelligence fine, mais d'une parfaite inexpérience sentimentale. Personne ne lui avait fait sérieusement la cour. Elle s'était mariée très jeune à un très jeune homme, et les gens croyaient que c'était im mariage d'amour. Alors, personne n'avait songé à troubler ce ménage trop récent encore. Ceux à qui elle aurait pu plaire attendaient...
Les circonstances étaient donc assez bonnes pour les tendres aspirations de Firmin. S'il se fût rendu compte de l'ingénuité véritable de la jeune femme.
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peut-être en eût-il été intimidé. Mais c'était un très jeune homme, lui aussi. Pour lui, cette vraie jeune fille était une jeune femme, avec qui il n'y avait pas trop d'inconvénient ni de profanation à brusquer les choses.
Tout en écoutant ses plaintes, il suivait son idée H lui, et se demandait : Serai-je audacieux ce soir? N'est-ce pas diminuer la grandeur, la noblesse de mon attitude de protecteur et de sauveur, que de paraître exiger tout de suite une sorte de récompense, de salaire?
D'autre part il pensait qu'il fallait une prise de possession pour s'assurer la conquête de cette femme aimable mais fugace, et qui lui avait échappé le matin même alors qu'elle avait écouté si gentiment sa déclaration de la nuit !
— Oui, il fallait qu'elle fût à lui. Ainsi elle lui resterait.
Il n'y avait pas que le raisonnement qui lui conseillait ce dernier parti. Ou plutôt il avait des tendances à trouver admirablement judicieuses toutes les raisons qui l'engageaient à hâter la conquête définitive de Rose... Elle continuait à se plaindre, â sangloter parfois, et c'était pour lui l'occasion d'appuyer sa joue contre la joue brûlante de la jeune femme.
Bientôt il s'enhardit jusqu à effleurer de ses lèvres son front, puis ses tempes.
A chaque baiser^ elle avait une crise de larmes et de soupirs, mais c'était plutôt de la nervosité que de la désapprobation.
Il approchait sans en avoir l'air sa joue tout près des lèvres de la jeune femme pour obtenir d'elle Facquiescementplus formel d'un baiser. Mais elle ne semblait pas comprendre cette invite...
Bientôt il alla jusqu'à prolonger un baiser sur la tempe. Ce même baiser chemina sur les cheveux, derrière l'oreille et vint se poser avec ferveur sur le cou de Piose, qui se prit à tressaillir...
La grande préoccupation de Firmin était de donner à ses caresses un caractère plus tendre que passionné. Maintenant il avait une impatience fiévreuse d arriver à des caresses plus intimes, mais il craignait de tout compromettre par une hâte maladroite. Il cherchait des transitions, peut-être des paroles...
Il finit par lui dire :
— Je suis à vous. Ma vie tout entière vous est consacrée. Je n'aime que vous au monde... 11 faut que nous soyons 1 un ù l'autre.
Elle ne disait pas non. Mais prêtait-elle à ces paroles une attention suffisante, et n'allait-elle pas se révolter quand il ferait suivre les mots de gestes
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correspondants, mais tout de même plus expressifs ?
Il s'énervait de rester dans le doute et se résolut enfin à risquer le tout pour le tout. Il prit Rose dans ses bras et la porta sur le lit... Elle eut, à une tentative non équivoque, une crise de larmes plus véhémente que toutes les autres. Mais il comprit bien qu'il aurait eu tort de s'y arrêter, quand, enfin conquise, elle lui prit la tète dans ses bras el lui rendit passionnément ses baisers.
Cet événement important de la vie sentimentale de Firmin et de Rose s'était passé vers neuf heures du soir. Firmin n'avait prêté qu'une attention distraite à la réponse du chasseur qui, quelque temps auparavant, était venu lui rendre compte de sa mission au domicile des Gourgeot. Pour lui, toute cette tragique affaire était bien au second plan.
Vers neuf heures un quart, Firmin et Rose se souvinrent à peu près en même temps qu'ils n'avaient pas dîné. Firmin fit monter à dîner et ils s'attablèrent. Le visage de Rose gardait encore la trace de ses larmes, mais son regard était si clair et si heureux qu'il semblait que tout ce qu'elle avait vu et entendu l'après-midi ne fût même pas un rêve, car un rêve aussi affreux avait de quoi attrister une âme moins oublieuse. Elle avait une façon de chasser d'elle les malheurs de sa vie qui avait de quoi char-
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mer et terrifier. Mais Firmin n'était charmé que du sourire et du regard délicieux qu'il avait devant lui. Ils parlaient constamment et ne parlaient de rien . Il s'enivrait à Tidée que ce charmant petit être allait dormir auprès de lui, dans ses bras. Le monde qui se limitait à eux lui semblait étroit et admirable.
Gomme on avait transporté Gourgeot à l'hôpital . Mathilde ne rentra pas chez elle ce soir-là. Elle ne trouva donc pas le mot de Firmin et ne put lui apprendre les dramatiques événements de la soirée. De sorte que la nuit de Firmin fut préservée et resta magnifique, tandis que dans une salle d'hôpital, l'un, entouré de pansements, et l'autre, au chevet du lit, torturée d'une douleur plus grande, veillaient deux pauvres héros.