‹ Mathilde et ses mitaines, romanChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Il s'était dit en se couchant : « Jamais je n'arriverai à dormir; j'ai trop de choses qui vont me trotter par la tête, »

Au bout d'une minute à peine, il sombrait dans un sommeil profond. Il n'eut pas le moindre rêve. Le réveille-matin, enfermé dans larmoire, fit entendre en vain sa sonnerie qui perçait le bois mais qui n'entama pas le bon sommeil de Firmin.

11 n'était pas loin de midi quand il se réveilla. Son cours de droit administratif était manqué. Jusqu'à présent, il avait été très assidu à l'École de droit, par peur de la famille. Mais les événements de la nuit précédente semblaient l'avoir émancipé. Un mystère et une dame, également attirants, étaient entrés dans sa vie.

Pourquoi, la veille, n" avait-il pas demandé tout simplement à la dame Texplication du mystère?

Firmin était-il un jeune homme timide?

Non. Firmin n'était pas ce que l'on aurait appelé un timide avec la manie que nous avons de classifier les gens.

Il n'avait que la timidité d'un jeune homme intelligent, qui prévoit les objections qu'on peut lui faire, et qui n'a pas encore d'expérience de la vie pour savoir quelles sont celles de ces objections que l'on ne songera pas à lui opposer. On a jdu voir par ce qui précède que Firmin était capable de beaucoup de hardiesse, dès qu'une curiosité ou un devoir impérieux le rendaient prêt d'avance à combattre toutes les objections possibles.

S'il n'avait pas osé demander d'explications à Rose, c'est qu'il avait envisagé tout de suite l'hypothèse d'un refus. Il avait senti par avance la gêne, la confusion qu'il en eût éprouvées.

Seulement, il ne pouvait tolérer que les choses en restassent là.

A trois heures de l'après-midi, d'ailleurs, après mille réflexions, il s'était arrêté du moins à un point acquis : c'est qu'il aimait Rose.

La grâce de la jeune femme, l'occasion manquée, le souvenir de ce joli visage qui pleurait si près de

lui, tout cela était bien suffisant pour lui donner une fièvre d'impatience, d'agacement et de joie.

Certainement, un médecin, en présence de tous ces symptômes, n'aurait pas hésité à lui dire : « Mon petit ami, vous en êtes en train de faire une passion. »

Dans ses moments de pessimisme, il se disait ; c( Je suis sûr de l'aimer, mais évidemment, en admettant que je la retrouve, elle ne me paiera pas de retour. Elle a été très gentille pour moi ; ce n'était que de la reconnaissance, pas autre chose. La façon même dont elle s'abandonnait à sa reconnaissance prouve qu'il ne s'y mêlait aucun sentiment plus tendre. Elle ne m'eût jamais regardé aussi aimablement, aussi franchement, de ses beaux yeux noirs, s'il y avait eu en elle autre chose que de la gratitude et de l'afTection. »

Il se disait à d'autres moments : « Elle ne m'aimait pas d'amour, la nuit dernière. Mais qui sait? Ça viendra peut-être un jour. »

C'est à ce moment qu'il était pris d'une impatience presque douloureuse, et qu'il se disait : « Il faut la retrouver sans retard. »

Les éléments d'enquête ne lui manquaient certes j)as.

Il pouvait aller donner un coup d'œil à cette pe-

tite boutique de fontes et métaux qu'il n'avait vue que pendant la nuit. Comment n'avait-il pas pensé à regarder le numéro du fiacre vénérable qui avait emmené Rose dans le |quartier de l'Etoile ? Mais à ce moment il était trop préoccupé par le départ de la jeune femme... En tout cas il ne risquait rien de se rendre jusqu'au passage... Cependant il craignait d'y rencontrer Rose : c'était peu vraisemblable ; mais c'était possible; et vis-à-vis d'elle, il se fût senti tout à fait gêné d'avoir l'air de chercher à savoir quelque chose. Il lui semblait que sa belle action de chevalier servant eût été gâtée aux yeux de la jeune femme par une indiscrète curiosité. Il est vrai qu'il pouvait toujours s'en excuser en disant qu'il l'aimait. Et les femmes, Firmin le savait déjà, excusent bien des démarches indiscrètes quand on leur donne cette belle raison.

Il s'était dit la veille, en se couchant :

« J'éclaircirai ce mystère. »

Et, le moment venu d'agir, il se sentait sans audace. Poser des questions aux gens, ce n'était pas son aflàire : sa discrétion naturelle le gênait plus que sa timidité.

C'est alors qu'il résolut de se faire aider dans son enquête par un de ses compatriotes, un inspecteur de la Sûreté, ancien sous-officier, que le père de Fir-

min avait jadis recommandé à un député de ses amis pour lui faire obtenir une place. Charles Gourgeot était même venu voir un jour Firmin à son hôtel et l'avait invité à déjeuner un dimanche. Mais Firmin ne s'était pas encore rendu à son invitation, soit que le loisir ou le désir lui en eussent manque. Il retrouva l'adresse de Gourgeot qui n'habitait pas trop loin, dans l'avenue de Vincennes. Firmin s'y rendrait le soir même.

Quand il eut pris cette décision, il se sentit très soulagé.

— Je vais toujours aller, se dit-il, faire un tour dans le passage, ne fût-ce que pour rapporter à Gourgeot, ce soir, ce que j'y aurai vu.

Il prit une canne pour se donner l'air d'un promeneur innocent, et descendit allègrement. Il était environ quatre heures et demie. C'était un bel aprèsmidi de printemps, un peu chaud. A ce moment, le quartier était paisible et presque désert. Il ne s'animait que vers midi, à l'heure du déjeuner des ouvriers, ou le soir vers sept heures, à la sortie des ateliers.

Firmin, en bon badaud, pas pressé, arriva jusqu'au coin du passage. Puis il s'engagea paisiblement dans l'étroite artère.

Il y avait un petit charbonnier, qui vendait des

MATHILDE ET SES MITAINES 4j

fagots, une épicerie minuscule, où nul chaland

n'avait jamais dû entrer. Les autres maisons

n'avaient pas de boutiques.

— C'est curieux, pensa Firmin. J'ai bien fait une

soixantaine de pas et je n'ai pas encore retrouvé ma

petite boutique de fontes et métaux. Il me semble

bien qu'elle n'était pas si loin.

Il revint sur ses pas et aperçut un magasin fermé.

L'enseigne était recouverte d'une bande de calicot,

où se lisaient ces mots en fortes lettres : BOUTIQUE

Page 1