‹ Mathilde et ses mitaines, romanChapitre 5 sur 14 · A LOUER · texte numérisé non relu

A LOUER

La bande était loin d'être propre. Mais ce pouvait

être une vieille bande qui avait déjà servi à une autre vacance, et qu'on avait dû poser à nouveau le matin.

A droite de la boutique se trouvait une petite allée. Firmin s'y engagea et arriva dans une cour assez vaste. Un petit bâtiment sur la droite portait cet écriteau : « Concierge ». Devant la porte, une grosse femme blonde, assez avenante, lavait du linge dans un baquet. Elle était entourée de sept ou huit enfants en bas âge et semblait en avoir encore une sérieuse réserve dans son large ventre bien gonflé.

— La boutique à louer? demanda Firmin.

— Pour tout de suite, dit la mère diligente. Le

locataire, ils s'en sont allés de ce matin. Ils avaient trois mois à courir. Mais cette personne elle a dit comme ça : Je m'en vais; si vous voulez, vous pouvez mettre l'écriteau. J'y ai même dit à ce monsieur Si je loue tout de suite, le terme de loyer vous revient, puisque c'est vous qui l'a payé. — Ça va bien, qu'il a fait, l'argent, vous le mettrez de côté. Un jour que je passerai, je vous le demanderai en passant... Quand est-ce qu'il va passer maintenant? Il est plutôt parti loin. Il a emporté au moins sept ou huit malles sur un camion.

— Et les marchandises, le fer et les métaux?

— Oh! il n"a jamais eu de marchandises, et encore moins de fers et de métal. L'enseigne que vous avez vue, c'était du locataire d'avant. G'est-il que vous seriez désireux de ce local?

— Oui, dit Firmin. Ce n'est pas pour moi précisément. C'est pour un ami qui cherche un magasin.

— Ici ce n'est pas très passager, dit la concierge, assez inapte à faire l'article.

— Je reviendrai visiter avec mon ami, dit Firmin. Je m'arrangerai pour revenir demain.

Il préférait naturellement faire cette visite en compagnie de Gourgeot, avec qui l'examen serait plus fructueux.

— Comme vous voudrez, dit la concierge. Il y a

un petit logement attenant à la boutique, et surtout une grande belle cave.

Elle ajouta ces mots qui ne furent pas perdus pour Firmin :

— C'est surtout à la cave qu'il bricolait, ce monsieur le locataire qu'est parti de ce matin.

Firmin s'en allait, quand il se ravisa...

— Comme je voudrais que mon ami puisse visiter ce local, qui fera probablement son affaire, tâchez donc de ne rien conclure avant demain, si des fois il se présentait quelqu'un d'autre pour louer.

Et il tendit à la concierge une pièce de quarante sous que cette personne chargée de famille ne fit aucune difficulté pour accepter. Elle ajouta, de plus en plus communicative :

— Ces personnes qui sont parties ne venaient pas bien souvent. Il y avait dans la journée un vieux grognard qui ne disait jamais rien...

— Elles venaient le soir? demanda Firmin. La concierge le regarda avec étonnement.

— Non, non. Le vieux, sitôt qu'il était sept heures, bouclait la devanture, et il allait se coucher dans le logement... Quant au patron, quand il venait, c'était au matin, sur les huit neuf heures...

— Ce n'était pas un grand monsieur un peu grisonnant, avec une moustache? demanda Firmin, qui

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décrivait ainsi le plus grand des deux individus aperçus la nuit précédente.

— C'est bien ça, dit la concierge. Vous le connaissiez?

— Je l'ai rencontré une ou deux fois dans le quartier...

— Hé bien! monsieur, c'est entendu. Vous reviendrez visiter demain. Je vous attendrai pour louer. Je n'y aurai pas grand'peine, car il ne viendra personne ni aujourd'hui ni demain. C'est si peu passant par ici! On a beau mettre une grande bande de calicot pour que ça soye vu depuis la rue, il faut que l'on connaisse l'endroit pour penser à venir louer. ... Mords pas ta sœur, mignon, dit-elle à un des enfants qui grouillaient et piaillaient autour d'elle. . , A l'honneur de vous revoir, monsieur, dit-elle ensuite à Firrain qui s'en allait en touchant son chapeau, autant par politesse diplomatique que parmi respect inconscient pour cette procréatrice émérite.

Il avait décidé de dîner de bonne heure dans son petit restaurant habituel, afin de pouvoir être avant huit heures à l'avenue de Vincennes : c'était selon lui le moment le plus favorable pour rencontrer l'inspecteur Gourgeot.

Le restaurant où Firmin prenait ses repas se trouvait à un coin de rue, à deux cents pas de son hôtel.

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Dans la première salle, où était le zinc, venaient boire des cochers. L'autre salle était le restaurant proprement dit, fréquenté aussi par des cochers, des chauffeurs de taxis, et, à l'heure du déjeuner, par des employés de la poste et des garçons coiffeurs.

Firmin n'y avait fait aucune connaissance, en dehors du garçon qui le servait, un grand brun, rêveur, à la moustache fine, chez qui le besoin de causer n'était vraiment pas secondé par une invention de sujets bien divers; c'est ainsi que tout un trimestre fut occupé par des variations assez faibles sur le bruit des autobus.

Le patron était un ancien domestique de bonne maison qui s'était mis à son compte pour laisser pousser sa barbe trop dure et trop noire, et qu'il se trouvait obligé auparavant, expliquait-il avec complaisance, de raser trois fois par jour. Très autoritaire avec les clients, il les tutoyait pour la plupart. Firmin était le seul qui échappât à sa familiarité et à sa domination. Aussi leurs conversations restaient-elles assez sommaires.

En voyant entrer le jeune homme, le patronne put s'empêcher de regarder l'horloge.. .

— Vous êtes en avance, monsieur, ce soir?

— Oui, fit Firmin. C'est que j'ai une course à faire, tout de suite après le dîner.

— C'est ça! Je me disais : l'horloge n'est pourtant pas arrêtée... Oui, il pouvait être deux heures du matin, cette nuit, poursuivit-il, continuant, avec un cocher appuyé sur le zinc, un entretien commencé.

... Vers les deux heures du matin...? Firmin prêta l'oreille, et pour ne pas s'éloigner, fit mine de choisir minutieusement dans la boîte à cigares un cigare qui fût assez blond. .. ou assez foncé.

— Deux heures? dit le cocher. Oh! il ne devait pas être si tard que ça! Moi je suis rentré sur le coup d'une heure et demie ; tout était calme dans la rue et je n'ai rien entendu de chez moi

— Au fait, dit le patron, c'est encore possible : hier soir, nous avons fermé à bonne heure. J'étais à peine au lit, voilà ma femme qui me crie :

— Julien ! qu'elle me fait, on se bat dans la rue.

— Laisse-les se battre, que je lui dis... Tout de même, on aime à se rendre compte : je profite que je n'étais pas encore endormi, on n'est pas à deux minutes près de sommeil, je m'en vais jusqu'à la fenêtre, et je vois des hommes qui se pochaient. Ma femme, qui a l'oreille fine, médit : « Ça a commencé par un cri de femme un peu avant. » Moi j'ai simplement vu deux hommes qui étaient pour se battre, puis ça m'a paru tourner en eau de boudin, soit

qu'on les a séparés, soit qu'ils sont allés un peu plus loin.

— C'est égal! Qu'est-ce que fait la police?

— Oui, dis-moi un peu qu'est-ce qu'elle fait? On a beau penser : c'est des apaches, ils s'abîment entre eux et ça n'offre pas d'inconvénients, n'empêche que toi, dans ton métier, qui rentres tard, tu vas tomber dans une dispute d'un de ces voyous, tu ne t'occuperas pas de prendre parti pour l'un ni comme pour l'autre, mais il suffit que tu soyes là pour que ces petits prope à rien, dont il y en a beaucoup qui n'ont pas même seize ans, ils vont s'amuser, toi qui ne leur dis rien, à te faire ton affaire. Et une fois qu'ils te l'auront fait, que ce soye pour rire ou pour de bon, t'auras ton compte. C'est pour ça que je dis, moi, que l'on n'est pas protégé. C'est pas pour mon saint que je prêche; ils pourraient bien s'amener à sept ou huit, je ne les crains pas, ajouta-t-il, affaiblissant un peu par cette déclaration sa profession de bravoure. Et puis, je ne sors jamais le soir.

— Si ça ne vous fait rien, dit Firmin, je ne mangerai pas dans l'autre salle. J'attends, sans l'attendre, un ami qui peut Aenir me rejoindre et j'aurais peur, si je ne le guettais pas, qu'il se trompe d'établissement. . .

— A votre aise, dit le patron. Mets un couvert

pour monsieur, par ici, cria-t-il au garçon rêveui\

L'ennui de dîner dans cette salle encombrée, parmi les cochers qui le dérangeaient pour allumer leur pipe à l'allumoir, ce manque de confortable ne fut pas compensé pour Firmin par l'avantage d'entendre de nouveaux détails.

Car, à partir de ce moment, la conversation s'égara dans des généralités qui n'avaient même pas de rapport rigoureux avec le sujet initial de l'entretien, puisqu'à propos des bagarres de la nuit le patron en vint à parler des caisses d'épargne postales et des conseils de prud'hommes. En fin de compte, il i)aya un verre supplémentaire au cocher, qui l'avait écouté bien docilement.

La nuit tombait à peine, quand Firmin arriva dans une haute maison neuve de l'avenue de Vincennes, où habitait l'inspecteur Gourgeot. On montait au sixième étage du bâtiment E, d'où l'on avait vue sur le sixième étage du bâtiment F.

Firmin dut s'interposer pour que Gourgeot, qui «tait en train de dîner, restât en bras de chemise. On fit les présentations : M'"'' Gourgeot était aussi noiraude et mince que son mari était blond et gros. Gourgeot disait volontiers : « Elle ne prendra rien de ma graisse, moi qui pourrais tant lui en céder. » Cette formule lui semblait définitive, et il s'abstenait

soigneusement de la modifier, même si l'auditeur l'avait entendue un certain nombre de fois.

Avec la permission de Firmin, il continua à manger de minces asperges en les trempant dans une sauce au vinaigre ; il voulait absolument que cette manière de manger les asperges, à la vérité si répandue, fût une coutume franc-comtoise.

Firmin dut accepter de force une tasse de café, pour prouver à M""^ Gourgeot, qui était Nivernaise, que seuls les habitants de la Haute-Saône sont de vrais amateurs de café.

— J'avais un service à vous demander, dit le jeune homme, qui avait hâte d'en venir au but de sa visite.

— A votre disposition, dit l'inspecteur. Donne le kirsch, Mathilde. Tu vas voir quelquun qui s'y connaît en liqueurs. Monsieur Remongel, est-ce que cette alfaire concerne mon métier ? Parce que, dans ce cas-là, je vous demanderai la permission que Mathilde reste avec nous. Je vous dirai que c'est la seule femme de la terre qui ne soit pas bavarde, et que je ne connais personne, parmi tous mes collègues de la Sûreté, qui ait ses dispositions pour le métier.

Firmin regarda Mathilde, et fut un peu surpris. C'était une espèce de paysanne du Morvan, au teint basané, aux durs yeux noirs, pas très lins au pre-

mier abord. Sans mot dire, elle alla chercher dans un buffet fermé à clef un de ces cahiers d'écolier à deux SOUS, dont la couverture représente un grand fait historique, ou la capture d'un ours grizzli dans les montagnes Rocheuses. Elle s'arma d'un crayon de bois blanc, qu'elle mouilla. Puis, elle attendit les paroles de Firmin.

Celui-ci raconta tous les événements de la nuit précédente, sans rien omettre, mais sans insister sur les sentiments qui l'attiraient vers Rose. Il rapporta également son entretien avec la bonne femme du passage, et ce qu'il avait entendu dire au restaurant.

— Qu'en penses-tu, Mathilde ? demanda Gourgeot quand le récit fut fini.

Mathilde ne s'était pas servie de son crayon, qu'elle n'avait sans doute pris qu'en cas de besoin, et au cas où les détails fournis par Firmin auraient risqué de trop surcharger sa mémoire. Elle ne répondit pas directement à son mari ; mais elle s'adressa à Firmin d'une voix campagnarde un peu sentencieuse. Firmin avait déjà entendu une voix analogue, un jour que, dans une foire des environs de Vesoul, il était allé, pour s'amuser, consulter une tireuse de cartes.

— Quand vous êtes allé avec cette dame devant

le petit magasin, et qu'elle a demandé son chapeau, vous n'avez pas remarqué s'il y avait quelque chose dans la boutique, ou si elle était vide ?

— Je n'ai pas pu voir, dit Firmin. Il faisait sombre, et je ne me suis pas approché assez près de l'entrée.

— Avez-vous remarqué si l'homme de peine a mis longtemps pour rapporter le chapeau?..

— Il n'a pas mis longtemps, dit Firmin; mais il ne l'a pas rapporté tout de suite, tout de suite...

— Pensez-vous qu'il aurait eu le temps de descendre à la cave ?

— C'est bien possible, dit Firmin, mais, tout de même, il a fallu qu'il se presse un peu.

— C'était un homme âgé ?

— Dans les soixante à soixante-cinq ans.

— Il paraissait très empressé, m" avez-vous dit ? Oui, vous me l'avez dit.,. Vous avez bien fait de retenir le logement. Il faudra tâcher de le louer pour un mois. D'habitude, ils louent ça au trimestre... mais vous m'avez dit que ce trimestre-là était déjà payé par le locataire. On pourra s'arranger avec la concierge. Un petit local comme cela, dans ce passage qui n'est pas fréquenté, ça doit se louer dans les quatre cents francs. Avec un louis de vingt francs que la concierge gardera poui' elle, — le locataire ne

viendra sûrement pas le rechercher, — avec vingt francs, disons-nous, vous aurez le local pendant une bonne quinzaine, et ça sera bien suffisant...

M'^'' Gourgeot s'exprimait dans un français correct. Firmin pensa qu'elle avait dû recevoir une assez forte instruction primaire. Elle eut l'occasion de dire quelques instants plus tard qu'elle était la fille d'un garde-barrière du P.-L.-M., et qu'elle avait été à l'école jusqu'à plus de treize ans.

— Demain matin j'irai vous voir sur le coup de huit heures. Ce n'est pas trop tôt ? C'est moi qui vais m'occuper de cela, parce que M. Gourgeot a pour le moment un petit travail qui lui prend toute la journée.

— Oui, dit Gourgeot. J'accompagne un monsieur du monde politique qui a reçu des lettres de menaces et qui a demandé du monde pour le protéger.

— Hé, mais, dit Firmin, c'est assez dangereux ?

— Oh ! non, dit Mathilde. Les gens qui menacent ne font rien. Les attentats, ça vient surtout quand on n'en a pas parlé... Demain donc, nous irons à bonne heure retenir ce local. Et puis on s'occupera de retrouver le cocher qui a conduit cette dame.

— Je n'ai pas le numéro, dit Firmin.

— On le retrouvera tout de même, dit Mathilde.

Vous savez l'endroit où vous l'avez rencontré. Il vous a dit que son cheval était boiteux. Par conséquent il rentrait au dépôt. On sait comment était sa voiture et on connaît les loueurs qui sont dans le quartier : ça ne peut pas aller plus loin que la barrière, et nous voilà déjà au boulevard extérieur. En admettant que ce soit hors barrière, ce n'est pas sorcier de trouver les loueurs hors barrière qui sont dans cette direction. Il n'y en a pas trente-six mille. Gourgeot écoutait sa femme avec une satisfaction visible.

— Elle vous en bouche un coin, dit-il à Firmin.

— Taisez-vous donc, Monsieur Gourgeot, dit Mathilde.

Elle l'appelait toujours Monsieur Gourgeot et ne le tutoyait pas. Firmin crut d'abord qu'elle parlait ainsi pour plaisanter. Mais il finit par s'apercevoir que Mathilde avait un grand respect pour son mari. Elle ne considérait pas que son habileté personnelle de policière lui créât une certaine indépendance vis-à-vis de lui, qui restait toujours le maître par sa forte carrure, et toute une domination secrète qui se devinait dans les mystères de l'alcôve.

— Madame vous rend bien des services, dit Firmin.

— Gela se comprend^ dit Mathilde. Il y a quan-

tité de démarches qu'une femme fait beaucoup plus facilement qu'un homme. Gela tient surtout à ce qu'une femme, pour aller ainsi à droite et à gauche, se fera moins remarquer. Si vous voyez un homme « trôler » dans l'après-midi, votre premier mouvement sera de vous demander pourquoi il n'est pas à son bureau. Et puis, quand une femme n'est pas très jolie, on fait moins attention à sa tête qu'à celle d'un homme. C'est important, monsieur, vous savez. On dit que, dans le temps, les gens de police se camouflaient, se déguisaient si vous voulez, mettaient de fausses barbes... C'est bien dangereux, et bien difficile, de mettre une fausse barbe qui, en plein jour, ressemble à une vraie.

« Non, monsieur, le vrai truc du policier, ce n'est pas toutes ces comédies. Il faut se donner du mal pour avoir le plus de renseignements possible et surtout n'avoir pas peur de poser des questions aux personnes. Évidemment, il faut savoir dire un petit mensonge de temps en temps et au besoin se faii'e passer pour ce qu'on n'est pas. Mais cela, n'est-ce pas? c'est à la portée de toute personne qui n'est pas empruntée. Ce qui fait que, dans certains ca?, je travaillerai mieux que mon mari, c'est que lui ne sait pas très bien mentir. Il vous lâchera bien une bonne blague. Mais il faut que ça soit en rigolant

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Autrement vous voyez son nez qui se plisse, qui se plisse, et il a toutes les peines à ne pas éclater. Je vois bien quand il veut m'en conter à moi. Je le perce à jour. C'est ce qui fait qu'il m'en fait voir peut-être moins qu'il n'a envie, parce qu'il sait trop bien qu'il a trop de difficultés pour me le cacher.

Firmin regardait en souriant M""^ Gourgeot, si bavarde, presque débordante dans la conversation ordinaire, et si réservée,, si incapable de lâcher une parole de trop, dès qu'elle était dans l'exercice de ses fonctions.

Cependant, il était l'heure de prendre congé des Gourgeot, M""" Gourgeot répéta qu'elle viendrait chercher Firmin le lendemain à huit heures, et le jeune homme reprit le chemin de sa maison. En arrivant sur la petite place, il regarda soigneusement de tous côtés, comme si la providence allait encore lui envoyer un nouvel indice. Mais il ne vit rien d'anormal et il rentra se coucher.

A huit heures du matin, Mathilde Gourgeot, coiffée d'un chapeau à brides, vêtue d'une pèlerine de soie noire un peu surannée, gantée de mitaines, et tenant à la main un en-tout-cas marron, Mathilde, qui avait évidemment fait des frais de toilette, fit son apparition à la porte de la chambre. Elle savait déjà que le cocher avait son dépôt rue des Pyrénées, qu'il

était rentré, ayant fait la nuit, à cinq heures du matin, et qu'il reviendrait chercher sa voiture après déjeuner.

— Nous avons donc toute la matinée pour nous occuper du local... Mais, je vous demande pardon... vous allez avoir des frais. Il ne faudrait peut-être pas que ça vous entraîne trop loin...

— Ça va bien, dit Firmin. J'ai de l'argent de côté. Indépendamment de ce que m'envoie mon père, j'ai à moi un certain nombre de titres qui me viennent de mon grand-père maternel. Il m'avait fait un petit legs particulier.

— Je vous demande pardon, dit Mathilde. Je sais que vous avez de quoi et que ce n'est pas ce qui vous manque... mais vous n'êtes peut-être pas disposé à vous lancer dans des dépenses, simplement pour tirer au clair cette petite histoire-là .

— Si, si ! dit vivement Firmin, en rougissant un peu... Je tiens à faire tous les frais qu'il faudra.

— C'est bien, c'est bien, dit Mathilde, qui ne parut pas remarquer l'animation du jeune homme et garda pour elle le fruit de ses réflexions . Si vous voulez bien, nous ne perdrons pas de temps pour aller jusqu'au passage. A fureter dans les coins, une fois dans la boutique, je pense que nous en aurons jusqu'à midi. A ce moment, je vous demande-

rai de m'inviter à déjeuner. Nous n'irons pas dans votre restaurant habituel, mais dans une petite gargote que j'ai dénichée ce matin. Je ne sais pas si l'on y mange de la fine cuisine. Je sais seulement qu'elle est en face de l'écurie où notre cocher viendra chercher sa voiture* Il ne se doute pas qu'il va tout de suite faire un client, en sortant de son dépôt.

Ils descendirent ensemble sur la petite place. Mathilde avait bien l'air d'une petite bourgeoise de province endimanchée. Elle n'avait eu recours pour cela à aucun artifice.

— C'est au pied de ce bec de gaz qu'elle était étendue, dit-elle, dans ses dents, et sans regarder du côté du réverbère.

— Pas tout à fait au pied, dit Firmin, un peu sur la droite, à deux ou trois mètres.

— Quand vous vous êtes mis à la fenêtre, vous avez vu passer des ombres. Vous m'avez dit que vous les avez vues fuir. De quel côté sont-elles parties ?

— Par la rue en face.

— Celle qui conduit au passage?

— Précisément.

— Tout ce que je vous demande là, je ne sais pas si ça aura de l'importance. On ne peut pas savoir

encore. On le saura sans doute par la suite. Seulement, n'est-ce pas? il vaut mieux poser toutes les questions et n'en négliger aucune. . . Ils venaient donc du passage quand vous les avez aperçus tous pour la première fois. Quand vous êtes entré dans votre hôtel, ils ont continué en suivant cette rue qui monte. Puis ils sont revenus, ils ont repassé très peu de temps après, quand vous avez entendu ce cri. Et eux tous, ou une partie d'entre eux, sont retournés dans la direction du passage, sans que nous puissions affirmer s'ils sont allés ou non dans la petite boutique... Et, dites-moi donc, vous m'aviez bien dit que, la veille, vous aviez aussi entendu crier, et que vous aviez vu deux ombres ?

— Oui, oui, la veille, j'avais aussi entendu un grand cri dans la nuit. Mais je ne sais pas dans quel sens ce soir-là ont passé les ombres. Je crois bien que c'était encore en allant dans la direction du passage,

— Vous avez vu passer deux ombres. Mais vous ne savez pas si auparavant il en a passé d'autres.

— Oui, oui, je vois ce que vous voulez dire. Je ne sais pas si c'étaient là deux ombres isolées ou si elles formaient l'arrière-garde d'un groupe dont le gros avait déjà passé...

Tout en parlant, ils étaient arrivés dans le pas-

sage. Ils s'y engagèrent et arrivèrent bientôt devant le petit magasin. Justement la concierge prolifique était en train de vider un baquet d'eau grasse dans le ruisseau qui coulait au milieu de cette rue étroite. Elle reconnut tout de suite en Firmin le monsieur qui lui avait donné quarante sous. Elle avait, dans certaines circonstances, la mémoire des physionomies. Elle fit au jeune homme un aimable sourire.

— Madame est sans doute la personne qui doit venir pour le magasin?

— Oui, madame, dit Mathilde. Est-ce que nous pourrions visiter?

— Je vais vous remettre les clefs. Moi, j'ai mon travail à faire. Vous m'excuserez bien de ne pas vous accompagner.

Si on l'excusait!

Elle entra dans l'allée, pendant que Mathilde examinait la façade du magasin, un petit magasin de trois mètres de large à peine. Les volets qui fermaient la devanture étaient en bois très usé.

— Elle vous a dit que les locataires ne venaient jamais la nuit. Ils n'avaient qu'à entrer par la boutique, puisque sa loge est au fond de l'allée. Maintenant il est probable qu'ils ne venaient pas souvent. La rue n'est pas passante, je veux bien. C'est des

ateliers où il ne couche probablement personne. Mais c'est égal, à entrer par la devanture, surtout à douze ou à quinze, on risquait d'attirer l'attention. Il y a un marchand de charbon par là-bas et une petite épicerie. Il faudra voir un peu ces gens-là. On s'en occupera tout à l'heure. J'irai acheter quelques cotrets au marchand de charbon, et du sucre candi à l'épicerie.

Cependant, la concierge revenait, augmentée de quelques enfants pris au hasard dans la nichée et qui, au passage, s'étaient accrochés aux jupons maternels. Elle tendit à Mathilde toutes les clefs de la boutique.

— Alors, c'est entendu. Ces messieurs dames vont visiter sans moi. Si des fois, quand vous sortirez, je n'étais pas dans ma loge, il n'y aurait qu'à aller à la grange du fond. C'est là que je fais ma grande lessive. Avec ces enfants, il y a quelque chose à laver.

Elle n'avait pas le temps d'accompagner ces messieurs et dames dans leur visite, mais elle serait restée une bonne heure sur le pas de la porte à parler de sa famille.

— Excusez-nous, dit Firmin.

Mais déjà Mathilde, femme du peuple, qui n'avait pas l'habitude de mettre des gants pour parler à

une autre femme du peuple, déjà IMathilde ouvrait la porte du magasin. Elle fit signe à Firmin de l'accompagner... Il faisait très noir dans la boutique. Firmin tira de sa poche une boîte d'allumettes.

— Si j'allais demander un rat-de-cave à la concierge?

— J'ai ce qu'il faut, dit la prévoyante Mathilde, qui sortit une petite lampe électrique.

— Voilà qui peut nous éclairer pendant un bon quart d'heure. Si nous sommes forcés de rester plus longtemps, on ira chercher de la bougie.

Le petit phare de la lampe, promené autour d'eux, ne leur révélait que le vide du magasin. Le sol était couvert d'un vieux plancher à moitié pourri. Un escalier descendait dans la cave. Mathilde, la lampe à la main, s'y engagea la première. Ils descendirent une quinzaine de marches. La cave, comme le magasin, était vide. Dans un coin de ce sous-sol, un autre escalier, de pierre, celui-là, conduisait à une cave inférieure. Mathilde et le jeune étudiant descendirent dans cette cave vide comme les autres pièces.

— Il n'y a plus que le logement à visiter, dit Firmin. Il est probable qu'il est vide comme le reste. .. Evidemment, ajouta-t-il un peu dépité, ils ont déménagé tout ce qui pouvait être compromettant. Ils ont tout enlevé...

C'est lui qui à ce moment tenait la lampe. En portant sur Mathilde le rayon de lumière, il vit sa compagne se livrer à un manège un peu bizarre. Elle s'était approchée d'un coin de la cave et flairait le mur avec insistance. Puis elle mit carrément son nez contre le sol et recommença à flairer de plus belle.

— Ils n'ont peut-être pas tout enlevé, dit-elle à i de mi-voix.

I Elle appela Firmin auprès d'elle.

— Vous ne sentez rien ?

Il huma l'air autour de lui.

— Si, dit-il. Il me semble que ça sent le phénol.

— Mettez-vous à genoux, comme moi.

Il s'agenouilla auprès d'elle et sentit alors une odeur de phénol absolument indéniable.

— Il est possible, dit Mathilde, qu'ils n'aient pas tout enlevé.

— Avez-vous, ajouta-t-elle, un couteau ou simplement un canif? Ce sera un peu long, mais nous n'avons pas le choix...

Firmin avait un canif assez fort de lame. Elle le lui prit des mains, après avoir retiré rapidement ses mitaines, s'accroupit sur le sol et, avec une ardeur têtue, se mit à fouiller la terre.

— Je vais vous aider, dit Firmin...

Mais elle secoua la tête. Elle valait mieux que lui pour cette besogne. Il s'était agenouillé à côté d'elle, le pouce nerveusement appuyé sur le ressort de la petite lampe électrique. Au fur et à mesure que Mathilde creusait, l'odeur de phénol devenait de plus en plus forte. On avait dû en vider, là dedans, un seau entier.

Cependant, Mathilde fouillait toujours la terre. Elle avait déjà fait un trou d une quinzaine de centimètres de profondeur et d'un diamètre un peu plus fort. De temps en temps, elle prenait une poignée de terre grise et la mettait de côté. Elle en avait déjà retiré un petit monticule. Cette terre n'était d'ailleurs pas très tassée et le travail de forage était assez facile... Soudain Mathilde lâcha son couteau. Elle retirait maintenant la terre avec ses doigts... Elle prit la main de Firmin et lui fit tâter, au fond du trou, un peu d'étoffe...

— Il y a bien dix minutes que la lampe éclaire, dit-elle. Il faut peut-être la ménager. Vous avez sur vous des allumettes-bougies ?

Firmin inclina la tête et sans mot dire, sortit sa boîte. Une allumette crépita.

— C'est ça, dit Madame Gourgeot très calme. Gardons la lampe pour tout à l'heure. Nous en aurons besoin.

Puis elle continua sa besogne acharnée. Elle trouvait que le couteau n'enlevait pas assez de terre à la fois. Elle fouillait maintenant le sol de ses doigts. A la lueur des allumettes, on voyait au fond du trou le bout d'étoffe s'agrandir. C'était une étoffe de soie bleue. Comme il y avait de la place, Mathilde saisit encore une fois la main de Firmin. L'étoffe s'arrondissait sur un corps résistant. Mathilde promena sur cette étoffe une main plus experte.

— C'est le gras du bras, dit-elle.

Elle eut un moment d'arrêt et comme une hésitation pour s'orienter...

— Par là, dit-elle, le bras va en s'amincissant... C'est donc de l'autre côté qu'il faut chercher la

■tête...

L'odeur de phénol était maintenant suffocante... Mathilde poursuivait sa besogne. De temps en temps, elle avait comme une espèce de crampe aux mains... De petits cailloux pointus, mêlés à la terre, lui entraient sous les ongles . . .

— Ça me cuit au bout des doigts, disait-elle.

— Voulez-vous que je vous aide? balbutia Firmin.

Elle secoua la tête. Elle savait bien que lui ne pourrait pas. Soudain, elle-même eut un geste de dégoût...

— Beuh, fit-elle... Ce n'est pas agréable de toucher ça.

Firmin approcha rallumette et faillit se trouver mal...

— « Ça », qu'il n'était pas agréable de toucher, c'était de la chair livide... De la peau blanche, souillée de terre, se voyait au fond du trou...

Mathilde, ardente à la besogne, dégagea le visage de la morte. C'était un visage de jeune femme, semblait-il. Il avait les yeux fermés, les traits étaient calmes, sauf une petite crispation au coin de la bouche. Sur le front, on voyait mie touffe de cheveux, d'un blond pâle et artificiel.

Mathilde s'énervait, parce que chaque allumette ne brûlait pas assez longtemps... Elle prit la lampe à terre, fit jaillir un petit rond de lumière. Puis, de l'autre main, écartant avec une certaine hâte le corsage de la morte, elle mit à nu une épaule...

— Regardez, dit-elle. J'en avais le pressentiment. Et elle lui montra que, comme Rose, la victime

avait sur l'épaule la cicatrice d'une blessure en croix...

— Us les marquent d'abord comme ça, et puis ils leur font leur afiaire après... Enfin, ce n'est qu'une supposition... C'est curieux, ajouta-t-elle, ces chichislà, ces blessures en croix, c'est plutôt des histoires

ya MATHILDE ET SES MITAINES

de gosses. C'est des manières d'apaches de seize ans... Et cependant je ne crois pas que ce coup-là soit un coup d'apaches...

Elle avait éteint la lampe, pour la ménager, et, sans s'émouvoir, faisait ses réflexions à mi-voix dans l'obscurité...

— Ce n'est pas tout ça, dit-elle encore... Il va falloir se trotter au commissariat pour faire la déclaration...

— Oh. ! vous croyez ? dit Firmin...

— Vous ne voulez pas le dire au commissariat?

— Si... évidemment, dit Firmin... Mais ce qui me gêne...

— Allez donc ! C'est de compromettre la petite iemme que vous avez recueillie chez vous ?

— Oui, dit Firmin, enhardi par l'obscurité pour lâcher cet aveu.

— C'est bien difficile de ne rien dire, maintenant qu'on a découvert le corps...

— Ça pourrait attirer des ennuis à votre mari.

— C'est pas ça, dit Mathildc. Mon mari et moi, ça fait deux. Moi, je ne suis pas employée à la Sûreté... Mais ce qui me paraît difficile, en supposant même que je rebouche ce trou, ce qui me paraît difficile, c'est de nous en aller, en puant le phénol à

plein nez... Quand nous allons rendre les clefs à la concierge . . . Non, ça n'est pas possible ! Il faut faire la déclaration. Mais ne vous tourmentez pas pour la petite femme. On n'en parlera pas, voilà tout. Nous serons venus louer ce local pour n'importe quoi... tenez, pour faire de la photographie ! On sera descendu à la cave ; on aura senti le phénol ; on aura creusé, et puis voilà. Ne vous embarrassez pas ; je saurai leur dire ça. Et puis, je sais à qui j'ai affaire... La seule chose qui m'embête, c'est que le commissariat va envoyer une note aux journaux... Une histoire de cadavre dans une cave, à Belleville... Une femme élégante avec ça ! . . . Ça va être un potin de tous les diables. Lesjournalistes vont s'en occuper... ils vont faire des enquêtes eux-mêmes... Il y a trente-six mille personnes qui écrivent à la préfecture pour donner leur avis. Tout le monde veut se mettre à faire de la police. Et nous, nous ne poui'rons plus travailler aussi tranquilles... lieui'eusement que nous avons des petits détails que nous gardons pour nous tout seuls, et qui ont de l'importance.. . Allumons la lampe. Nous en avons juste assez pour remonter. . .

Elle fit passer Firmin devant elle et prit la lampe Il avait la tête un peu vacillante...

— Tout de même, dit Mathilde, la grosse mère,

là-haut, elle va en faire une pomme, quand on lui dira ce qu'on a trouvé !

Firmin remarquait chez Mathilde une grande allégresse, comme chez un commerçant dont les afïaires marchent bien. Quoique troublé encore, il se laissait gagner à cette bonne humeur, et commençait à sentir le plaisir particulier de s'en aller dans du mystère, qui s'éclairait peu à peu.

Il y avait bien, au fond de son plaisir, une légère inquiétude. . . Que résulterait-il pour Rose de toute cette sombre et intéressante histoire? Mais, à la A érité, son amour pour la jeune femme était encore de trop fraîche date pour s'accompagner d'afïection ou de sollicitude.

Ils étaient arrivés dans la petite bouî que, que la porte entre-bâillée éclairait suffisamment; on put éteindre la lampe.

— Tout de même, dit Mathilde, il ne faut pas annoncer la chose trop brutalement à la bonne femme. Elle a le ventre rond. Ce nest pas une position à supporter les émotions... Attendez un peu.

Ils pénétrèrent dans l'allée. La concierge leur avait dit qu'elle allait faire sa lessive. Mais on ne savait quelle occupation vague ou quels bavardages l'avaient détournée de ce travail absolument urgent. Au milieu de la cour, légèrement accroupie, elle

était en train, faute d'autres interlocuteurs, de faire la conversation avec un chat...

— Ici, le minet. . . Viens ici. . . Où c'est que tu as été te fourrer? T'as serché des souris dans le petit coin? Tu n'en as pas trouvé, petit coquin? Et voilà que tu t'as encore sali. . . Mais tu te nettoieras tout seul, tu sais, tout seul, tout seul, tout seul...

Le chat qui, somme toute, ne lui avait rien demandé, s'éloignait, assez indifférent.

— Venez un peu par ici, dit Mathilde. Et, quand la concierge fut tout près...

— Vous ne savez pas ce qu'on a bricolé dans votre cave ?

— Dans ma cave ?

— Oui; ça sent le phénol... Il faut prévenir le commissaire...

— Le commissaire ?. . .

— Ne vous tourmentez pas. Nous allons y aller... Voilà les clefs de la boutique, ou plutôt non, nous les gardons. Nous reviendrons avec le commissaire.

La concierge, ahurie, les considérait en soufflant avec force.

— Nous revenons, dit Mathilde.

— Encore heureux, dit-elle, une fois dans l'allée, d'avoir eu aflaii*e à une gourde pareille. Une autre

aurait demandé des explications. Elle aurait crié. Elle aurait ameuté le quartier. , . Il n'y a qu'à descendre la rue. Le commissaire est tout près du boulevard... Ça me dégoûte un peu d'aller apporter cette belle affaire-là à ce commissaire de quartier. Il va se donner des gants et se faire une réclame ! Et si nous n'étions pas venus là ce matin, cette dame refroidie aurait pourri tranquillement dans cette cave, sans que personne Tait jamais su... Enfin, il vaut mieux se mettre en règle. .. On ne sait pas dans quelles histoires on irait se fourrer, si on se mettait à dissimuler une chose pareille.

Mathilde se tut. Firmin lui jeta, tout en marchant, un regard. Il s'étonnait de la trouver si différente de ce qu'il lavait vue la veille au soir quand elle lui avait parlé dun ton autoritaire, avec l'air sententieux et borné d'une rebouteuse campagnarde. Maintenant, elle lui semblait moins particulière, et aussi moins limitée. Il n'y avait plus rien d'étrange dans son cas à mesure qu'elle se révélait plus intelligente. C'était désormais pour lui une bonne chercheuse de vérité, qui n'avait pas à sa disposition des moyens dinvestigation bizarres ou merveilleux, mais qui se servait admirablement de ses ressources humaines. Ce n'était pas un être à part : elle était, par son sang-froid et sa lucidité, très au-dessus de la

moyenne des hommes... Et ce qui chez elle plaisait à Firmin, c'était son absence de cabotinage. Elle ne bluffait point; elle ne posait pas à l'agent infaillible et n'avait pas peur de montrer ses hésitations et ses doutes. L'essentiel était d'arriver à la vérité : il y avait en elle quelque chose de l'àme d'un savant de laboratoire.

— Le commissaire? dit-elle avec autorité, en entrant dans le bureau.

L'homme à qui elle s'adressait était un employé de commissariat à la chevelure et à la barbe frisées : il ressemblait à un jeune berger d'Arcadie. Mais s'il avait la voix assez amène, on ne remarquait dans ses manières aucune douceur hellénique.

— Qu'est-ce que vous lui voulez, au commissaire?

— Je veux le voir, dit Mathilde, d'un ton rude où se décelait toute sa haine pour les employés subalternes.

— Attendez. On verra s'il peut vous recevoir.

— Voulez-vous le faire prévenir tout de suite qu'on a à lui parler, pour une affaire grave et pressée?

Le jeune pâtre se leva lentement et alla jusqu'à la porte ouverte d'une chambre attenante. C'était là que se tenait le secrétaire...

j8 MATHILDE ET SES MITAINES

— Il y a quelqu'un qui [veut parler au commissaire.

— Faites entrer ici.

— S'il croit, celui-là aussi, que je veux lui dire quelque chose à lui, ronchonna Mathilde entre ses dents.

— De quoi s'agit-il? demanda le secrétaire, un beau jeune homme blond, bien vêtu, dont le binocle devait être sans doute remplacé par un monocle en dehors des heures de bureau.

— Je voudrais voir le commissaire, dit Mathilde, avec une obstination têtue de femme du peuple.

— Le commissaire est occupé. Qu'est-ce que vous lui voulez?

— J'attendrai qu'il soit libre, dit paisiblement Mathilde. C'est une affaire très grave et très pressante. Mais moi, je ne suis pas pressée. Seulement, quand il saura de quoi il s'agit, le commissaire ne sera peut-être pas content qu'on ne l'ait pas prévenu tout de suite.

Une affaii'e très grave... La curiosité du secrétaire triompha de sa mauvaise volonté. Il pensa sans doute qu'en prévenant tout de suite son patron il serait lui-même plus vite au courant.

Le commissah'e était seul dans son cabinet. C'était un quinquagénaire barbu et de forte carrure. Il par-

courait distraitement des paperasses, tout en lissant avec application de son pouce et de son index larête de sonnez aquilin.

— Il y a des personnes, Monsieur le commissaire, qui ont à vous parler pour une affaire grave. C'est pourquoi je me permets de vous déranger.

Le commissaire fit un tout petit geste de tête qui voulait dire : faites entrer. Sa maturité le rendait moins impatient et moins enclin aux curiosités d'un âge plus tendre.

Une fois dans le cabinet du commissaire, quand elle se fut assise, ainsi que Firmin, en face du bureau, la taquine Mathilde nedesserrapas les dents, avant que le commissaire eût fait signe au secrétaire de se retirer.

— Monsiem^ le commissaire, tout à l'heure, en visitant un local passage Lunoyer, nous avons découvert un cadavre, le cadavre d'une femme fraîchement tuée et qu'on avait enterrée dans une cave.

— Ah! ah! dit le commissaire d'un air intéressé tout de même... Ah! ah! Hé bien, nous allons nous y rendre. Vous reviendrez après signer la déclaration. Vous me donnerez des détails en route... Qui est-ce qui vient avec moi? dit-il en allant jusqu'au bureau du secrétaire.

Celui-ci, en voyant que le commissaire se déran-

8o MATHILDE ET SES MITAINES

geait tout de suite, se levait d'instinct, flairant l'affaire intéressante.

— Non, pas vous, Rapillard. J'aime mieux que vous restiez au bureau. Ni vous non plus, dit-il à l'Arcadien, qui accourait avidement. Donnez-moi seulement un agent... Il marchera à vingt pas de nous pour ne pas ameuter les badauds.

Chemin faisant, Mathilde dit incidemment au commissaire qu'elle était la femme d'un inspecteur delà Sûreté. Puis elle raconta la fable qu'elle avait imaginée pour ne pas compromettre dans son récit la mystérieuse Rose... ce local qu'elle voulait louer pour des expériences de photographie... cette odeur de phénol qu'elle avait sentie tout à coup, et qui leur avait donné l'idée de faire un trou dans la terre.

Quand ils arrivèrent dans le passage Lunoyer, ils virent devant la boutique la concierge et un petit jeune homme de vingt-cinq ans à peine. Ils apprirent que c'était le mari.

— J'avais tellement peur, dit-elle, que j'ai couru le chercher.

Il travaillait à côté dans une usine d'électricité. Firmin regarda avec curiosité ce petitjcune homme, dont l'ardeur conjugale inconsidérée remplissait d'enfants en bas-âge une loge manifestement trop étroite.,.

Mathilde avait gardé les clefs. Elle ouvrit ellemême la porte du magasin.

— Vous n'avez pas besoin de descendre, dit-elle à la concierge. Dans votre élat ce n'est vraiment pas la peine. Restez seulement à la porte, et faites bien attention qu'on ne nous dérange pas.

L'électricien tenait à la main un rat-de-cave. Le gardien de la paix en avait dans sa poche un autre morceau qu'il alluma. Mathilde le lui prit des mains et descendit la première pour servir d'éclaireur à la petite troupe.

Ils traversèrent la première cave pour aller à l'escalier de pierre.

— Attendez, dit l'électricien. Les dernières marches ne sont pas solides. . . J'y suis descendu hier soir et j'ai failli m'y casser le cou.

Mathilde s'arrêta un instant.

— Vous y êtes descendu hier soir? Et vous n'avez pas senti l'odeur de phénol?

— Je n'ai pas remarqué, je vous dirai. Je suis resté très peu de temps, parce que j'avais une chandelle qui éclairait mal. J'ai simplement jeté un coup d'œil pour voir si on n'avait rien laissé.

— Descendons avec précaution, dit le commissaire.

Mathilde reprit la tête de la troupe.

— Je me rappelle, en eflet, dit-elle, que tout à l'heure les dernières marches vacillaient un peu. Il y en a douze en tout. Nous voilà à la sixième. . . sept. . . huit. . .

— Faites attention, dit le commissaire...

— N'ayez pas peur. . . Neuf. . . Halte !

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Les trois dernières marches n'y sont plus... En effet, Mathilde n'avait devant elle que le vide.

Elle se baissa, mit son lumignon le plus bas possible, et aperçut le sol de la cave à environ soixante centimètres. Sans s'émouvoir, elle sauta à terre. Puis elle éclaira le commissaire pour qu'il en ftt autant. Quand il eut touché le sol solide, elle ne s'inquiéta pas des autres et, son rat-de-cave à la main, courut dans le fond de la cave, où elle avait creusé le trou.

— Ah! pristi de pristi! s'écria-t-elle. C'est bien ce que je craignais!

— Qu'y a-t-il? dit le commissaire.

— Il y a qu'ils l'ont déménagée!

La terre avait été remuée, bouleversée hâtivement sur une longueur de deux mètres, et sur une largeur moindre de la moitié.

— Les bougres! dit Mathilde, voilà ce qu'ils nous ont laissé!

Elle ramassa un bout de soie bleue, tout humide.

— Ça vaut peut-être mieux que rien, dit-elle en le tendant au commissaire.

Puis elle courut jusqu'à l'escalier, en bousculant Firmin et le concierge qui se trouvaient sur son passage.

— Enfin, ce qu'il y a de bon, c'est qu'ils n'ont pas eu le temps de refermer leur porte...

Elle montra au commissaire, accouru auprès d'elle une espèce de petit couloir creusé dans la terre. A son orifice, il n'avait qu'un demi-mètre de haut, mais il s'évasait en entonnoir et s'élevait à près d'un mètre cinquante du sol.

— Ah! j'ai bien choisi mon jour pour mettre ma robe du dimanche! dit Mathilde en s' engageant résolument dans ce petit tunnel, tout suintant d'humidité.

— Je vais passer le premier! dit courageusement le commissaire.

— Laissez donc, dit Mathilde. Quelque chose me dit qu'il n'y a de danger pour personne.

Le commissaire suivait M"»® Gourgeot. Firmin suivait le commissaire.

Le gardien de la paix, porteur du second fanal, marchait courbé derrière Firmin.

Et l'électricien fermait la marche, ne cessant de répéter : « Mon Dieu, Seigneur! qui se serait douté

de ça ! Une maison si tranquille I Et un monsieur qui paraissait si bien ! »

Mathilde, cependant, trouvait le couloir un peu long, et Firmin pensait que, malgré son importance numérique, la petite troupe était bien mal engagée dans cet étroit boyau.

Enfin la voix féminine de l' avant-garde cria : <( Du jouri » Firmin, au bout de quelques pas, aperçut à son tour une clarté pâle.

Avec la lumière, l'allure prudente de la bande s'accrut dans de notables proportions. Mathilde, le commissaire, puis Firmin, puis les autres débouchèrent dans une espèce de chantier, qui, par comparaison, leur sembla un endroit somptueux.

Ils se trouvaient entre les murs de fondation d'une construction abandonnée. Le commissaire cherchait à s'orienter.

— Voyons . . . Nous avons par là le passage Lunoyer... derrière nous la rue Pelpeau qui descend au commissariat. Je connais ce chantier. C'est, je crois bien, dans la rue Dunand.

— Oui, dit l'électricien. La rue Dunand, c'est bien notre pâté de maisons. Par le fait, la rue Dunand n'est qu'à une soixantaine de mètres du passage. Il me semblait qu'on avait marché plus longtemps que ça.

— On trouve le temps long sous terre, dit sentencieusement le gardien de la paix.

Cependant, Mathilde explorait tous les coins du chantier. Des caves de la construction abandonnée, on montait par une pente assez rude jusqu'au sol du rez-de-chaussée, qui se trouvait de plain-pied avec la rue Dunand. Mathilde courut à une barrière en planches.

— Elle vaut dix inspecteurs à elle toute seule, cette petite femme-là, dit le commissaire.

— Elle est étonnante, approuva Firmin, flatté dans son amitié.

Le brave commissaire ne songeait pas un instant à brider l'initiative de Mathilde. Il la laissait agir paternellement, sauf à se voir attribuer paisiblement à lui-même tout le mérite d'une enquête si bien menée.

Cependant Mathilde ne revenait pas.

— Qu'est-ce qu'elle a encore été faire? disait le commissaire.

On la vit réapparaître à la barrière. Elle était essoufflée et s'essuyait le front. Derrière elle un grand gardien de la paix suivait avec peine.

— Monsieur le commissaire, voilà un agent qui se trouvait là-bas au coin de la rue. M. le commissaire va vous interroger.

Et comme le commissaire cherchait la question à jDoser :

— M. le commissaire voudrait vous demander, dit Mathilde, si vous n'avez pas vu tout à l'heure des gens sortir de ce chantier.

— Tout à l'heure, dit l'agent, tout à l'heure...

— Oui, dit Mathilde, il y a un quart d'heure ou vingt minutes?

— Je crois bien qu'il est sorti une voiture à bras, dit l'agent. Oui, une voiture à bras que traînaient deux hommes...

— Une voiture à bras que traînaient deux hommes, dit Mathilde en regardant le commissaire. Et ces jours-ci, vous avez fait votre tournée dans ces rues-ci? Est-ce qu'on travaillait dans le chantier?

— Eh bien, c'est-à-dire... ce n'est pas précisément un chantier en activité, mais quelquefois, par-ci, par-là, il y entrait du monde.

— Depuis combien de temps n'y travaille -t-on plus d'une façon régulière? Vous ne voyez pas à peu près?

— Je ne vois pas... Je crois bien que c'est comme une usine qu'on a dû commencer à construire. Et puis ils ont interrompu. C'est qu'ils auraient été mis en faillite? Enfin je pense qu'à la mairie ils sauront bien vous donner le renseignement .

— Depuis quelle époque le locataire était-il chez vous? demanda Mathilde à l'électricien.

— Hé bien ! voyons... ils ont payé trois termes... Ils payaient d'avance. Ça fait, par le fait, six mois qu'ils sont restés, puisqu'ils ont payé ces jours-ci et que c'est hier matin qu'ils ont mis la clef sous la porte.

— Ce tunnel n'a pas été percé depuis longtemps, dit le commissaire, qui voulait tout de même de temps en temps apporter à cette enquête une contribution efTectivement personnelle.

— Monsieur le commissaire, dit à demi-voix Mathilde en s'approchant, nous allons rentrer avec vous au commissariat, pour sis^ner nos déclarations. Je pense bien qu'on ne va pas faire tout de suite du bruit autour de cette affaire-là. Vous avez sans doute l'inteulion d'aller vou* M. le chef de la Sûreté pour le mettre au courant?

— Je verrai, je verrai, dit le commissaire avec supériorité.

— C'est que, dit Mathilde, si vous le voyez, — je vous demande pardon d'être indiscrète, — si vous vouliez bien lui glisser un mot pour M. Gourgeot, mon mari...

Gourgeot n'avait besoin pour l'instant d'aucune recommandation. Mais Mathilde jugeait adroit de se

placer sous la protection du commissaire. Il « rendit » d'ailleurs admirablement, et très satisfait, répondit : « C'est entendu », avec un grand air de bienveillance.

— Nous reviendrons dans ce chantier, dit à demi-voix Mathilde, en s" approchant de Firmin. Pour le moment, j'aime autant qu'ils s'en aillent. Nos petites remarques, nous pourrons les faire tout seuls.

Ils partirent tous par la rue Dunand. Il n'était pas nécessaire de s'appuyer à nouveau la traversée du tunnel. Mathilde se promettait d'ailleurs d'y revenir au besoin.

Le commissaire marchait devant, sans communiquer à personne les réflexions qui étaient censées remplir sa belle tête grise. Derrière lui, l'électricien, très agité, parlait intarissablement à l'agent impassible. L'autre agent, le grand, était allé jusqu'à son poste de police, pour se faix*e remplacer pendant qu'il se rendrait au commissariat.

A vingt pas, Mathilde et Firmin fermaient la marche.

— Pendant qu'ils vont faire leur enquête, — ils n'iront pas vite, je suis tranquille. — nous, nous procéderons tout doucettement à la nôtre.

— ...Nous allons sans doute retrouver cette jeune

femme? dit Firmin, avec un peu de gêne que Mathilde ne sembla pas remarquer.

— Certainement, dit-elle, j'ai idée que cette piste nous donnera des renseignements plus intéressants. . .

Puis, après un silence :

— Ils savent évidemment qu'ils sont découverts : puisqu'ils ont déménagé le cadavre, ils ont pu s'apercevoir qu'il était à moitié déterré.

— Ils n'ont pas été longs en besogne, dit Firmin.

— Oui, ils ont filé au plus vite; ils n'ont pas même pris le temps de refermer leur passage en poussant les marches d'escalier contre le trou du mur... D'ailleurs, de l'intérieur du tunnel, ce n'était pas une manoeuvre très facile à exécuter.

— C'est tout de même un hasard bien malencontreux, dit Firmin, qu'ils soient venus opérer leur déménagement exactement pendant les vingt ou vingt-cinq minutes où nous sommes partis pour aller voir le commissaire.

— Il y avait peut-être, dit Mathilde, quelqu'un dans le tunnel pendant que nous étions dans la cave. Oui, il est possible qu'il y ait eu quelqu'un en observation et que ce quelqu'un ait entendu remuer dans la cave et qu'il soit allé tout de suite prévenir les autres. Ils sont arrivés par le chantier, ils ont filé dare-dare dans le tunnel, ils ont chargé le corps

dans la voiture à bras et sont partis... Où sont-ils partis? voilà la question... Je n'ai pas Tintention de chercher à les pister. Si, comme je l'espère, je les trouve, ce sera par un autre chemin.

— N'y aurait-il pas moyen, risqua le jeune homme, de suivre sur le sol la trace des roues de la voiture à bras?

Mathilde haussa les épaules :

— Ce n'est pas mon genre. Et je vous dirai que je ne crois pas beaucoup à ces choses-là. Les traces de voiture, les traces de pas, il faut avoir bien de la veine pour que ça se retrouve, ou encore que les criminels aient la complaisance de passer dans la neige ou le sable mouillé. Qu'on perde son temps à rechercher ces indices-là, quand on n'a rien d'autre à sa disposition, je veux bien, moi. Je vous dirai que je n'en aurais pas la patience : c'est du travail à l'aiguille, de l'ouvrage de demoiselle. C'est entendu : si un des assassins a bien voulu appuyer son pouce sanglant sur un verre à boire, on s'empressera de porter ce verre à M. Bertillon.

Cependant, ils étaient arrivés au commissariat. L'électricien les avait quittés, chemin faisant, pour aller rassurer sa femme, et peut-être lui porter quelques caresses encore.

Le commissaire pénétra dans son cabinet, accom-

pagné de Firmin et de Mathilde. M. Rapillard, le secrétaire, et le berger d'Arcadie s'étaient glissés à leur suite...

Mais ce n'était pas encore tout de suite qu'ils allaient apprendre quelque chose, car, au lieu de dicter sa déclaration, Mathilde proposa de l'écrire elle-même.

Elle la fit signer par Firmin et la fourra ]3i'esque dans la poche du commissaire en lui disant :

— Je pense, monsieur le commissaire, que tous allez vous rendre chez le chef de la Sûreté.

Elle ajouta à mi-voix :

— Je crois que, si vous pouviez demander mon mari pour l'enquête, vous n'auriez pas à vous en repentir. C'est un garçon très sérieux, et qui, dirigé par vous, vous fera de l'excellent travail. Vous verrez que vous en serez content.

Elle ne quitta le commissaire que lorsqu'il fut installé dans un fiacre, qu'un agent était allé chercher. Puis elle rentra dans le bureau pour prendre Firmin et son ombrelle.

— Eh bien, c'est intéressant, ce que vous avez vu ce matin? demanda d'un ton dégagé M. Rapillard.

Mathilde eut le plus aimable des sourires.

— Je ne peux rien dire. Il faudra demander à M. le commissaire.

— Ils finiront tout de même par savoir quelque chose, dit-elle à Firmin, en s'en allant. Mais il ne faut pas qu'ils comptent sur moi pour rien leur apprendre, et, en tout cas, je les aurai bien fait languir.

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