LE RAI
première impression, au lieu d^aller la voir s'habiller, lorsque Je fus prête, je descendis dans le salon.
Je trouvai mademoiselle^ de Maron et M. le duc de Versac, qui devait nous accompagner i Tambassade.
Je n*ai plus de prétentions; ma première beauté, ma première jeunesse, sont si loin de moi ! je ressemble si peu maintenant à ce qne j'étais alors, que je puis parler de moi à dix-sept ans comme d'une étrangère; il y a d'ailleurs du courage, de la modestie^ de rhumilité, à savoir dire J'étaû belle.
Il y a maintenant dix ans de cela environ; j'étais dans toute la fleur de mes jeunes années, coiffée en bandeau, mes cheveux blonds ornés d'une branche de bruyères roses; j'avais une robe de crêpe blanc trèssimple, garnie seulement de trois gros bouquets de bruyères naturelles, pareilles à celles de ma coiffure; madame la dauphiiie avait eu l'extrême bonté de choisir dans les serres de Meudon ces fleurs du Cap, d'une grande rareté, et de les envoyer à mademoiselle de Maran.
J'avais la taille très-mince. M. de Versac me fit, je crois, un compliment sur la rondeur de mon bras, pendant que je mettais mes gants. Quant à mon pied et ^ ma mam, ce sont les seules choses dont je ne puisse pas parler, car ils n'ont pas changé.
H fallut qne mademoiselle de Maran me trouvât bien ainsi, peut-être même trop bien ; car, en me voyant, elle ne put s'empêcher de froncer les sourcils, malgré son habitude de me donner des louanges outrées. Pourtant elle réprima ce premier mouvement et dit à M. de Versac :
-« tiTêist-élte pas toujte cbarmanie et belle comme un astre, cette chère enfant?
— Elle a heareusement assez d*esprit pour qu'on ne craigne pas de lui parier de sa l>cauté, — répondit M. de Versac en souriant.
Mademoiselle de Maran portait, comme toujours, une robe de soie carmélite, et, pour la première fois, je lui vis un bonnet fort simple, orné d'une branche de souci.
J'attendais l'entrée d'Ursule avec inquiétude; elle parut enfin.
Je n'exagère pas en disant que je la reconnus à peine, tant je la trouvais embellie.
Elle était surtout coiffée à ravir. Ses beaux cheveux bruns, séparés au milieu de son front, tombaient en longues boucles de chaque côté de ses joues, et descendaient presque jusque sur ses épaules; sa pâleur rosée, son regard à demi voilé, son doux et triste sourire, et jusqu'à son maintien un peu languissant, semblaient personuifier en elle l'idéal de la mélancolie rêveuse, expression que ne peuvent jamais rendre les figures régulièrement belles.
On dirait qu'il faut qu'une physionomie mélancolique semble regretter quelque perfection, afin qu6 cette sorte de défiance modeste lui devienne une grâce de plus.
Lorsque j'ai lu Shak<pere, j'ai toujours évoqué le souvenir d'Ursule lors de ce bal ])our me représenter Opbélie.
Au lieu de se tenir un peu voûlée selon son habitude, ma cousine prouvait, par sa démarche pleine de
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soQpte89e,qtle sa taille était irréprochable; seulement, comme elle inclinait toujours un peu son front ainsi qu*unê fleur penchée sur sa tigCy ce mouTement donnant à son cou une légère courbure d^une élégance extrême, ajoutait encore au charme de son maintien. On lisait sur son visage une tristesse doucement contenue, qui se mêlait aux joies du monde, sans y prendre part. Le regard d*UrsuIe, presque suppliant, semblait enfin demander pardon de ce qu*elle restait étrangère aux plaisirs qu*une préoccupation douloureuse lui rendait indifférents.
J'étais habituée à voir Ursule soulTrante et résignée. Mais le jour de ce bal, c'était, pour ainsi dire, la souffrance intime et la résignation poétisées, je dirai maintenant habillées pour le bal.
Mais, hélas! des épigrammes ne me vengeront pas du mal affreux que cette amie m'a causés... Pouvais-je croire à tant de dissimulation? Et encore non, non... ce n'est pas elle qu'il faut accuser, c'est mademoiselle de Maran, dont les railleries perfides...
Ces tristes découvertes n'arriveront que trop t6t... revenons à mon récit.
Je m'étais approchée d'Ursule avec empressement pour lui prendre la main et la féliciter d'être aussi charmante.
M. de Versac s'écria : — De grâce, restez ainsi un moment toutes deux votis donnant la main! Quel adorable contraste! vous, Mathilde, belle, ravissante, le front rayonnant de bonheur et de grâce, vous qui serez la reine de nos fêtes... et vous, Ursule, tou-
. chante image de la mélancolie qui sourit une larme dans les yeux.
Mademoiselle de Maran se mit à rire de toutes ses forces, et dit à M. de Versac :
— Pourquoi donc vous arrêter en si beau chemin , et ne pas pousser jusqu'à la comparaison de la rose glorieuse et de Phumble violette, s'il vous plaît? Estce que vous venez des bords du Tendre et du Lignon, bel AlcandreJ — Laissez-moi donc tranquille avec vos contrastes. La rose a près de cent mille livres de rente , et la violette n'a pas le sou ; voilà pourquoi Tune lève le front, et pourquoi l'autre le baisse modestement.
La comparaison de M. de Versac, la méchante remarque de mademoiselle de Maran, et peut-être la vue d'Ursule, que je n'avais jamais vue si jolie, m'inspirèrent, pour la première fois de ma vie, une pensée de jalousie, qui se changea bientôt en dépit contre moi-même.
Ne doutant pas de ce que disait ma tante, je me crus Tair orgueilleusement satisfait que donne la richesse, et j'enviai l'intéressante modestie d'Ursule, qui jetait sur ses traits un charme si touchant.
Sans doute, cette pensée mauvaise dura peu; sans doute, j'eus honte de moi-même, en songeant que j'avais assez peu de générosité pour jalouser à ma cousine, à mon amiela plus tendre, jusqu'à l'intérêt qu'inspirait sa pauvreté ; sans doute, enfin, sans la maligne observation de ma tante, je n'eusse jamais ressenti ce mouvement d'envie, peut-être excusable, puisque riche j'enviais d'être pauvre. Néanmoins,
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celle impression me laissa un ressentiment amer. Au moment de partir,. M. de Versac dit à mademoiselle de Maran :
— Voyez un peu quel oubli! Gontran est arrivé d'Angleterre ce matin, et je ne vous en ai rien dit.
— Votre neveu!... eh bien! ce sera un danseur tout trouvé pour ces jeunes filles.
Je regardai Ursule avec étonnement ; jamais M. de Versac ni mademoiselle de Maran n'avaient prononcé devant nous le nom de ce neveu. Nous allions monter en voiture, lorsqu'un des amis les plus intimes de ma tante vint lui demander quelques moments d'entretien au sujet d'une afl'aire très-importante. Mademoiselle de Maran passa dans sa bibliothèque; M. de Versac prit le journal du soir.
Sous le prétexte d'arranger une épingle de coiffure, j'emmenai Ursule dans la chambre de mademoiselle de Marau ; là, lui sautant au cou, je lui avouai franchement mon mouvement de jalousie, et les larmes aux yeux je lui en demandai pardon.
Ursule fut aussi touchée jusqu'aux larmes de ma franchise ; elle me rassura par les plus tendres protestations.
Je rentrai dans le salon le cœur calme et content, me promettant bien, ainsi que je l'avais dit à Ursule, de tâcher de ne pas avoir l'air d'une héritière.
Nous partîmes pour l'ambassade.
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