CHAPITRE X
LOPÉRA.
Ce que m*avait dit Ursule de la possibilité de mon mariage avec M. de Laacry me fit prctfondément réfléchir loi*sque je me trouvai seule.
Peut-être, sans les remarques de ma cousine, serais-je restée longtemps sans me rendre compte de rimprcssion que le neveu de M. de Versac avait faite sur moi. Je m*interrogeai franchement, en mettant de côté la prévention favorable quinspirent toujours chez un homme Textrême distinction des manières, un beau nom et une très-jolie figure.
Je me demandai si le souvenir de M. de Lancry me troublait, si je ressentais pour lui quelque intérêt. Il me sembla qu'il m'était absolument indifiërent; je m'étonnais seulement d'avoir été désagréablement: ffectée en le voyant danser avec madame de Richevirc.
Par cela même que la cause de cette dernière impression nie paraissait inexplicable, je m'obstinais à
L'OPKRA. 185
U découvrir, j*y parrios... La remarque (fUrsulc m'avait mise sur la voie.
Tai toujours eru que les femmes n*avaient souvent de caractère arrêté qu'après avoir aimé.
Les premières impressions, ou, si cela se peut dire, les premiers intérêts de Tamour une fois en jeu, une Ibis sollicités, éveillent, développent, exalt(3nt certaines facultés de Pâme, nobles ou dangereuses, qui peu à peu envahissent toutes les autres.
Ainsi, à dix-sept ans, je n'avais aucune bonne ou mauvaise qualité dominante ; il eût été, je crois, difficile de particularîser, de préciser mon caractère.
J*étais tour à tour bumble et orgueilleuse à l'excès, parce que, dans ma jeunesse, on m'avait tour à tour flattée jusqu'au ridicule, ou déprisée jusqu'à Tinsuite; j'é(ais pieuse par conviction et par nature; j'éprouvais le besoin impérieux de remercier Dieu de tout ce qui m'arrivait d'heureux. D'abord Je poussai ce sentiment, louable pourtant, jusqu'à une puérililé blâmable, plus tard jusqu'à une gratitude impie. J'étais généreuse autant que je pouvais l'être; mais j'avoue à ma honte que je ne me sentais jamais plus impitoyable envers les malheureux que lorsque je souffrais moi-mêm«; j'allais alors avec empressement au-devaut des douleurs d'autrui, pour tâcher de les consoler. Le bonheur, sans me rendre égoïste, m'absorbait entièrement; il fallait provoquer ma pitié pour me faire compatir à raff<*ction. Tendres ou cruels , mes ressentiments étaient plus durables que violents : je pardonnais un tort, une offense, mais je lie l'oubliais pas; non que je cherchasse jamais à
186 MATHaOE.
nuire ii qui m'avait blessée, mais je me vengeais pour moi par un mépris contenu. Vous le voyez, mon amiy il n*y avait rien de marqué, rien de bien tranché dans mon caractère.
Eh bien! du jour où je vis M. de Lancry pour la première fois, une passion que j'avais jusqu'alors complètement ignorée commença de poindre eu moi : d'abord imperceptible, presque insaisissable, pui»* qu'elle se manifestait par une vague contrariété de voir un homme que je connaissais à peine valser avec une femme que je ne connaissais pas.
Hélas I je n'ai pas besoin de le dire, cette passioni qui devait un jour déchaîner toutes les autres, devenir presque le mobile de mon caractère, cette passion était la jalousie, la jalousie tantôt contrainte, cachée, niée par orgueil, tantôt avouée, éplorée, humble et suppliante jusqu'à la bassesse. .......
.... Habituée dès mon enfance à beaucoup réfléchir et à me plier sur moi-même, ayant une imagination assez vive, un esprit assez pénétrant, je ne fus pas longtemps à résoudre cette question que ma cousine m'avait posée :
Pourquoi m a-t-U été plus désagréable de voir M, de Lancry danser avec madame de JiioheviUe qu*avec toute autre f
Pourtant, je le répète, en trouvant M. de Lancry très-agréable, je ne ressentais rien qui me parût ressembler à l'amour, à ces premières émotions qu'on rêve toujours si sereines et si douces.
Et puis d'ailleurs, Je pensais qu'il me fallait peutêtre lutter de toutes mes forces contjre ce sentiment,