L'OPERA. 1S
«— Ce qui parait bien plus probable que le remords d*un maltôtier, — dit ma tante.
— Toujours est-il, mademoiselle, que, grâce à celte somme, ces bons et braves jeunes gens, maintenant babitués au travail, ont presque retrouvé Taisance qu'ils avaient perdue, et leur vieille mère ne s'est pas aperçue qu'elle avait côtoyé de si près la misère.
— Ça unit comme ça avait commencé, — dit mademoiselle de Maran, — et ça prouve que la bonne conduite est toujours récompensée. C'est pour cela que lorsque la belle pri^icesse Ksernika ira devant le bou Dieu, elle n'y restera pas longtemps.
— Vous riez, madame, — reprit M. de Lancry; — eh bien! j'aurai le courage de maintenir cette anecdote comme un des faits qui honorent le plus notre temps. — Puis, s'adressant à moi : — Ne trouvez-vous pas, mademoiselle, qu'il y a une bien rare délicatesse dans celte conduite? Avoir assez d'empire sur soi pour étouffer toute plainte, toute allusion involontaire au malheur dont on soufi're et que l'on cache avec une si pieuse sollicitude? Avoir, au milieu des inquiétudes navrantes de la pauvreté, assez de présence d'esprit, assez de force d'âme pour conserver toujours le caractère égal et gai que donne l'habitude de la richesse? N'esf-ce pas enfin un noble et touchant tableau, que de voir ces deux jeunes gens tromper si religieusement leur vieille mère, en lui créant, à force de travail, un petit coin d'opulence au milieu de leur froide misère?
— Ah î sans doute, cela est beau, cela est adnii- I. 15
rable! — dit Ursule d'une voix émue en portant sa main à ses yeux. — En entendant raconter un pareil trait, — ajouta-t-elle,'^ on ne regrette pas d'être pauvre, puisque la pauvreté inspire de pareils dévouements.
J'étais si troublée que je ne piis trouver une parole, et je trouvai Ursule bien heureuse d'avoir pu dire quelque chose.
M. de Lancry avait raconté avec une grftce parfaite cette histoire, puérile sans doute, mais par cela même pleine de charme dans la bouche d'un homme comme lui.
Plusieurs fois, pendant ce récit, j'avais regardé IMT. de Lancry ; la touchante expression de sa physio" nomie donnait un nouvel attrait à ses paroles; on ne pouvait, selon moi, apprécier si généreusement une telle action sans être capable de l'imiter.
Je restais muette d'étonnement; je ne m^ attendais pas à trouver cette douce sensibilité sous les brillants dehors d'un homme à la mode. Aussi mon cœur se serra bien douloureusement quand j'entendis ma tante dire à M. de Lancry :
— Ma nièce Mathîlde est si malicieuse avec son air de sœur... Angélique, qu'elle est bien capable de se moquer de votre conte, au moins, mon pauvre Gon-itran.
Je levai vivement les yeux sur M. de Lancry, comme pour le rassurer. Je rencontrai son regard, mais si triste, mais si découragé, que je fus sur le point de pleurer de chagrin et de dépit.
Je ne sais comment celte scène se serait terminée
rOPÉRÀ. 195
sans Tarrivée de M. de Versac, qui ne préeéda que de quelques moments le lever du rideau.
réprouvais un trouble profond, une sorte de vertige que la puissance de la musique augmentait encore; chacune des pensées qui m'agitaient était, pour ainsi dire, accompagnée d'une harmonie tour à tour rêveuse, tendre ou passionnée, qui n'était que tro|t d*accord avec Tétat de mon cœur.
Dans certaines circonstances, la musique a des séductions immenses. Elle semble traduire nos pensées les plus secrètes, les plus confuses, quelquefois même les plus coupables, dans un langage si enivrant, que nous nous abandonnons à ses dangereux entraînements.
Ainsi, sans songer un instant aux obstacles que pouvait rencontrer le sentiment qui s'éveillait si délicieusement en moi, bercée par ces adorables mélo^ dies, je me plaisais à rappeler à ma mémoire les touclianles paroles de M. de Lancry; je me laissais aller à toute l'admiration que m'inspirait le caractère que je lui supposais. Des idées de jalousie venaient aussi m'assaillir lorsque, à travers ce songe éveillé, je voyais vaguement devant moi la brune figure de la duchesse de Ricfaeville.
L'acte fini, j'écoutais encore; j'étais si absorbée que ma tante dut m'appeler à plusieurs reprises pour me tirer de ma rêverie.
On sortait de la salle; je donnai le bras à M. de Versac; M. de Lancry donna le bras à Ursule.
Je descendis presque machinalement, enteudant, voyant à peine ce qui se passait autour de moi.
iy6 MAïHlLDE.
Au momeut où Ton vint nous annoncer noire voiture, je sentis un parfum très-agréable, mais trèsfort; le frôlement d'une étoffe toucha ma robe, et une Toix émue, affectueuse, me dit ces mots presque à l'oreille:
Prenez garde, pauvre enfant... on veut vous marier... Attendez M. de Mortagne...
Je retournai- vivement la tète pour voir qui venait de me parler ; je n'aperçus que le manteau de satin cerise et le turban lamé d'argent de la duchesse de Richeville, qui descendait légèrement Pescalier devant moi avec M. et madame de Mirecourt.