‹ Mathilde (volume 2)Chapitre 17 sur 57 · L'OPÉRA · texte numérisé non relu

L'OPÉRA

par discrétion, madame daigna le retenir quelques moments encore.*

LorsquMi quitta la loge royale, j*étais curieuse de savoir sMl viendrait nous Faire visite, avant que d'aller saluer la duchesse de Richeville.

Pendant^uelques minutes, cette curiosité fut pour moi presque de Tangoisse; mou cœur battit bien fort lors^iue j'entendis ouvrir la porte de notre loge ; je ne doutai pas que ce ne fût M. de Lancry.

CéUit lui.

Je me sentais troublée, je n'osais pas retourner la tête. [1 souhaita le bonsoir à mademoiselle de Maran et à Ursule.

Ma tante me toucha légèrement le bras, et me dit : — Mathilde! irf. de Lancry.

Je me retournai et je m'inclinai en rougissant.

Peu à peu je sentis mon embarras diminuer, et je pris part à la conversation.

M. de Lancry fut très-aimable , très-spirituel. Il connaissait tout Paris, et (oui Paris assistait à cette représentation. Je me souviens parfaitement de cet entretien, car M. de Lancry m'y apparut sous un jour tout nouveau, et tout à fait à son avantage.

— Voyons, Gontraft , — lui dit mademoiselle de Maran, — vous qui allez partout, meltez-moî donc un peu au fuit de tout ce beau monde-là, que je ne connais pas ; j'y suis aussi étrangère que ces jeunes filles. Voilà plus de quinze ans que je n'ai mis le pied à rOpéra. Il doit y avoir ici toute la fleur des pois de la banque? Vous devez connaître ça de nom ou de vue. C'est riche à faire peur aux honnêtes gens ; ça a tou-

190 MATHaDE.

jours une loge à T Opéra, tandis qne nous antres, nous profitons modestement des loges de la cour, qui sont les meilleures, Dieu merci

— • Je serais très-embarrassé, madame, — dit M. de Lanery ; — • car, pendant quatre mois qne je suis resté en Angleterre, bien des loges de la Banque^ comme vous dites, ont changé de maître. Je ne reconnais presque plus personne ; la Bourse a tant de caprices, elle fait et défait tant de brusques fortunes .'

— Il ne nous manquerait plus que de voir ces genslà riches à perpétuité! ça serait d*un joli exemple pour les autres malfaiteurs, -*-dit mademoiselle de Maran. — Mais quelle est donc cette petite femme, aux secondes, en béret rose? Elle est jolie, n'est<<€e pas?

— Très-jolie, — dit M. de Lanery. — Elle et son mari sont les héros d'une histoire bien simple et bien touchante , — ajouta-t-il avec un accent de mélan« coliequi m'étonna et qui donnait beaucoup de charme à sa physionomie.

— Ah ! mon Dieu ! racontez-nous donc cela, Contran! Comment s'appelle-t-elle, cette belle héroïne?

— Le nom de mes héros est très-insignifiant... lU s'appellent M. et madame Du val, -- dit M. de Lanery en souriant.

— Duval ! mais c'est un très-beau nom ! Est-ce qu'il ne vaut pas bien les Duparc , les Dupont, les Dumont ou les Dubois? Voyons, Contran, le roman de M. et de madame Duval.

— Figurez-vous donc, madame, quMl y a deux ans,.. — Puis s'interrompant, M. de Lanery dit à ma tante :

L'OPÉRA. Ivl

-^ tenez, madame, voire sourire moqueur m'épouvante! Permettez-moi de m'adresser à mademoiselle Matbilde et à mademoiselle Ursule; elles ne me décourageront pas, elles s'intéresseront, j'en suis sûr, à cette naïve histoire.

Je levai les yeux, et je rencontrai le regard de M. de Lancry ; je ne pus m'empêcher de rougir.

^r Allons \ allons I contez votre conte à ces jeunes filles. — Je ne vous regarderai pas, — dit mademoiselle de Maran ; — et si je ris, ce sera à part moi.

— Eh bien! donc, mademoiselle, — me dit M. de Lancry, — M. et madame Duval avaient fait un très* heureux mariage.

— Mais c'est trôs^bien ! — s'écria mademoiselle de Maran ; — ça commence tout juste comme une his« toriette de TAmi des enfants ou de Berquin. Je vous demande un peu si on dirait que c'est un ancien ca« pitaine des hussards de la garde qui raconte de ces choses-là! Continuez, continuez, voici la belle prin?cesse Ksernika qui entre dans sa loge avec sa suite. Vous aurez fini votre historiette avant que le porteflacon, le porte-lorgnon, le porte-éventail, le portebouquet, le porte-programme, aient rempli leurs fonctions. Voilà une belle princesse qui n'aime guère les contes de Berquin.

— Je sais, madame, — dit M. de Lancry en fouriant malignement, — toute la différence qu'il y a entre un conte de Berquin et madame la princesse Kserolka; mais je m'adresse à ces demoiselles; Je n'ai pas besoin de leur demander grâce pour la naïve simplicité de cette histoire, et je continue :

19t UATHILDE.

— M. et madame Duval étaient complètement heureux et jouissaient d'une honnête fortune. Je ne sais quelle banqueroute ou quel abus de confiance les ruina entièrement. M. Duval avait une vieille mère qu'il idolâtrait et qui était aveugle; elle lui avait abandonné tout ce qu'elle possédait, à condition de vivre avec lui et sa l)ene-riile, qu'elle aimait tendrement. En apprenant leur ruine, le premier, le plus grand chagrin de M. et madame Duval fut d'avoir à craindre la pauvreté pour leur mère, qui, depuis si longtemps, était habituée à un bien-être presque indispensable à son âge. Ils résolurent donc de lui cacher ce désastre. Son intirmlté les aida mervdUeHsèment à réaliser ce projet. Quelques débris de fortune leur permirent de faire face aux dépenses des premiers temps. M. Duval savait parfaitement l'anglais et l'allemand, il fit des traductions ; sa femme peignait à ravir, elle fit des dessins d'album et jusqu'à des éventails. A force de travail, de privations et surtout de présence d'esprit et d'adresse, ils parvinrent i>endant près de deux ans à tromper ainsi leur mère, qui, ne trouvant aucun changement matériel dans ses habitudes, ne douta pas un instant du malheur qui avait frappé ses enfants, malheur qui lui aurait été doublement funeste, et par le chagrin qu'elle en eût ressenti, et par les privations qu'elle eût voulu s'imposer. Enfin, il y a quelques jours, M. Duval reçut cent mille francs avec une lettre qui lui annonçait que cette somme était une restitution de la part du banqueroutier qui l'avait ruiné. — D'autres personnes attribuent ce don à un bienfaiteur mystérieux.

Page 1