‹ Mathilde (volume 2)Chapitre 23 sur 57 · L'ENTRETIEN. 23T · texte numérisé non relu

L'ENTRETIEN. 23T

vos paroles, pauvre enfant, tout à Theure vous m'avez fait bien cruellement ressentir la différence qui existait entre Tamour que j'avais pu offrir à M. de Lancry et celui que vous lui donnez... Vous avez raison, Mathilde... si M. de Lancry pouvait être touché de tout ce qu'il y a d'adorablement bon et de dévoué dans votre amour pour lui, vous pourriez espérer le bonheur que vous rêvez. Mais, croyez-moi, — ajouta la ducbesse en baissant la voix et en arrêtant sur moi un regard baigné de larmes qui m'alla au cœur, — croyez-moi, quelque coupable que soit un amour... quelle que soit la £emme qui aime et qui se dévoue sincèrement... jamais un homme d'un cœur élevé, d'un caractère géuéreux, ne répondra par l'insulte et par la cruauté à des preuves d'attachement profond... Une telle conduite annonce toujours un méchant naturel... Pourtant, Mathilde, peut-être avez-vous raison à votre insu et au mieu... Peut-être êtes-vous destinée à changer complètement le caractère ]dc M. de Lancry... Certes, si la beauté, la grâce, les perfections les plus aimables peuvent opérer ce prodige... TOUS y parviendrez... Mais, hélas! croyez-moi, si j'avais eu la moindre espérance de cette conversion, je me serais fait un crime de venir ébranler votre croyance, votre foi dans cet amour... Enfin... l'avenir décidera... Adieu, Mathilde... adieu... un jour peutêtre vous me connaîtrez mieux .. un jour peut-être, pauvre enfant, vous me direz avec amertume : — Que ne vous ai-je écoutée!... — Mais, grand Dieu! j'aimerais mieux rester à vos yeux ce que je vous parais sans doute, une femme méchante et perfide, que de

voir mes pnWisions justifiées par vos, malheurs. Adieu... encore adieu une dernière fois... Vous ne voulez pas attendre l^arrivée de M. de Mortagne?

— Madame, — répondis-je, touchée des larmes de madame de Richeville, ^ je vous en supplie, cessons cet entretien. Quelques paroles que je regrette, oh! que je regrette profondément, me sont échappées. Que du moins elles vous prouvent que la chaleur avec laquelle j'ai défendu M. de Lancry part d*un cœur qui lui appartient à jamais.

— Un dernier mot, et je vous quitte,— me dit madame de Richeville; — ce q\ie je vais vous dire n*ultérera en rien votre résolution; mais je ne dois pas vous cacher ce qui tenait aux projets de M. de Mor— tagne à votre égard. Avant son départ pour ritalie, songeant à votre avenir, il m'avait, ainsi que je vous Tat dit, parlé d'un mariage entre vous et le fils d*un de ses meilleurs amis, M. Abel de Rocbegune, qui avait alors vingt ans et dont la fortune devait être considérable. Ce jeune homme paraissait à M. de Mortagne un parti digne de vous. Aujourd'hui M. de Rocbegune, par la mort de son père, un des plus nobles caractères de ce temps, se trouve maître de grands biens. Il arrive d'un voyage, chacun s'accorde à vanter son esprit et ses qualités: sans être belle, sa phy-« sionomie a infiniment de charme... Il vous a vue à rOpéra, il était dans une loge le soir où vous êtes venue à ce théâtre pour la première fois; il a été frappé de votre beauté, et sans l'affectation avec laquelle mademoiselle de Maran a proclamé d'avance votre mariage avec M. de Lancry, M. de Rochegune

L'ENTRETIEV. 259

eût demundé la grâce de vous être présenté. SI M. de Mortagne eût été ici, il vous eût amené son protégé. Encore une fois, je vous dis cela, Mathildc, pour vous prouver que votre résolution de ne pas attendre pour vous marier Tarrivée de votre seul ami, pourra lui être d'autant plus pénible, qu'il avait des vues auxquelles votre bonheur lui semblait attaché.

— M. de Mortagne, dont je n'oublierai jamais les bontés, madame, serait ici, que je lui répondrais... que j'ai fait un choix honorable, qu'aucune considération ne 'm'empêchera de m'unir à M. de Lancry... — répondis-je avec cetle inflexible opiniâtreté de vo* lonté qui caractérise l'amour profond, aveugle, encore exalté par la contradiction.

— Adieu donc, Mathilde! — dit madame de Richeville d'un ton pénétré, — donnez-moi l'assurance que vous croyez au moins au désintéressement de ma démarche, cela me consolera du chngrin de n'avoir pu gagner votre confiance... Dites, dites que vous ne conserverez pas de moi un mauvais souvenir.

J'allais lui répondre, lorsque Blondeau entra brusquement.

Madame de Richeville baissa son voile.

— Mademoiselle,— me dit Blondeau, — mademoiselle de Maran vous prie de descendre chez elle.

Madame de Richeville me fit une modeste révérence et sortit.

Maintenant je sais, à n'en pas douter, que madame de Richeville n'était pas guidée par une odieuse arrière-pensée en me parlant ainsi. Elle ressentait

•240 MATHILDR.

véritablement pour moi une affectueuse compassion. Sa reconnaissance envers M. de Mortagne, rintérèt qu'inspirait ma position , avaient été les seuls mobiles de sa démarche.

Maintenant je sais que cette femme réunit en elle les plus étranges contrastes. Elle passe la moitié de sa vie à pleurer amèrement les fautes qu'elle a commises, et cela du fond de Tàme, et cela sans hypocrisie. Sa position , son caractère altier, lui rendent toute dissimulation aussi inutile qu'impossible.

Non, c'est une de ces créatures à part, puissantes pour le mal comme pour le bien : elle est sortie des mains de Dieu pure, noble et grande; l'éducation, le monde, la vie qu'on lui a faite, bien plus encore que ses mauvais penchants, l'ont rendue coupable. Mais il y a en elle de si vaillantes qualités, son esprit est si juste, son jugement si supérieur, son cœur est resté si bon, son âme si généreuse, que, s'élevant parfois dans un milieu de ressouvenirs désolés et de repentir fervent, elle jette vers le ciel un regard suppliant et désespéré, et vers la terre un sourire d'amertume et de dédain.

Plus tard, je raconterai quelques traits admirables de cette femme, qui eut des torts sans doute, mais qui fut toujours si indignement calomniée; je vous dirai son épouvantable mariage , qui seul peut-être l'a jetée dans l'abîme, dont elle sort parfois épurée par une expiation douloureuse.

Qu'on juge maintenant des remords qui m'accablent au souvenir de la dureté méprisante avec laquelle j'accueillis sa démanche, dictée par le plus

toucbanl intérêt : je n'ose dire encore par la plus funeste prévision...

A peine madame de Richeville fut-elle sortie, que j'allai chez ma tante. La première personne que j*ape)'çus auprès d'elle fut Contran.

Page 1