‹ Mathilde (volume 2)Chapitre 32 sur 57 · II · texte numérisé non relu

II

îiO MATSIIDE.

La première stupeur passée, mademoiselle e Maran retrouva son audace habituelle, et s*écria résolument :

— Qu'est-ce que vous venez faire ici, monsieur? Sans lui répondre, M. de Mortagne s'écria d'une

voix tonnante :

— Je viens ici accuser et convaincre trois personnes d'indignes manœuvres et de basse cupidité! Ces trois personnes sont vous, mademoiselle de Maran! vous, monsieur d'Orbeval! vous, monsieur de Versac !

Ma tante s'agita sur son fauteuil, M. d^Orbeval pâlit d'effroi, et M. de Versac se leva ; mais son neveu s'écria vivement :

— Monsieur de Mortagne!.. . prenez garde, M. le duc de Versac est mon oncle... et l'insulter, c'est m'insulter.

— Votre tour viendra, monsieur de Lancry, maïs plus lard : d'abord les causes, puis les effets, — dit froidement M. de Mortagne.

Je saisis la main de Goçtran, en lui disant tout bas d'une voix suppliante:

— Que vous importe? je vous aime; ne vous irritez pas contre M. de Mortagne ; il a été le seul protecteur de mon enfance.

M. de Mortagne continua :

— Je m'attends à des cris, à des menaces, c'est tout simple; quiconque m'empochera de parler re» doutera mes paroles.

— On ne redoute que vos injures, monsieur, — s'écria mon tulenr.

— Quand j'aurai dit ce que j*ai à dire, je serai aux ordres de ceux qui se trouveront offensés.

— Mais c'est une tyrannie insupportable! vous ne nous imposerez pas avec vos airs furieux de matamofe et de Ramasse-ton-bras! — s'écria mademoi^ selle de Maran.

— Mais, en effet, c'est intolérable!... — dit M. de Versac. — On n'a pas d'idée d'une grossièreté pareille chez un homme bien né...

— Il y a là calomnie et diffamation, — dit mon tuteur.

— Vous craignez donc mes révélations... puisque vous voulez étouffer ma voix ? — s'écria M. de Mortagne. — Vous craignez donc bien que je détourne cette malheureuse enfant du mariage qu'on veut lui faire faire ?

— Monsieur! — s'écria Gontran, — c'est maintenant moi, entendez-vous?... moil qui vous somme de parler... et de parler sans réticences... Si honoré, si heureux que je sois de m'unir à mademoiselle Mathilde, je renoncerais à l'instant à des vœux si chers, s'il lui restait le moindre doute sur...

J'interrompis à mon tour M- de Lancry; et je dis à M. de Mortagne : — Je ne doute pas que votre conduite ne vous soit dictée par l'intérêt que vous me portez, monsieur... Je n'ai pas oublié vos bontés pour moi, mais, je vous en supplie, pas un mot de plus... Rien au monde ne pourra faire changer ma résolution...

— Mais moi, mademoiselle, j'en changerai, — s'écria Gontran... — Oui, telle cruelle que soit cette

52 MATHILDF.

résolution, je renoncerai à votre main si à Pinstunt monsieur ne s*explique pas.,.

— C'est ce que je demande... —dit M. de Mortagne.

— Mais c'est absurde, — s'écria ma^lemoiseile de Maran, paie de colère; — m»is vocis n'avez donc pas de sang dans les veines, tous tint que vous ète^, de vous laisser imposer par cet échappé de Bicètre! ..

— Échappé des prirons de Venise... où vous m'avez fait jeter depuis huit an^... par la plus exécrable machination ! — s'écria M. de Mortagne d'une voix tonnante en saisissant rudement mademoiselle de Maran par le bra<« et en la secouant avec fureur.

— Mais il va m'assassiner, il est capable de tout! — s'écria ma tante.

— Et toi, infernale créature, de quoi n'es-tu pas capable? Ta trahison ne m'a-t-t^lle pas fait soufl'rir mille morts?... Vois mfs cheveux blanchis, v^is mon front sillonné par les souffrances. Huit ans de tortures... entends-tu? Huit ans de tortures! Et je m'en vengerai , dussé-je te poursuivre jusqu'à la fin de tes jours... et encore je ne sais pas pourquoi je ne délivre pas tout de suite la terre d'un monstre le! que toi... — ajouta M. de Mortagne en rejetant mademoiselle de Maran d»ns son fauteuil.

Cette scène avait été si brusque, l'accnsation que M. de Mortagne portsii: contre ma tante semblait si extraordinaire, que tous les assimilants restèrent un moment frrip))és de stupetir et d'effroi.

Madomoisclle de M:iran , quoique redoutée, était assez universellement détestée pour que ses amis ne

JIONSIEIR DE MORTAGNE. 53

tusseut pas f&chés d'être invoIoDtairenient' témoins d'une scène si étrangement scandaleuse'.

Le front de mademoiselle de Maran était couvert d'une sueur froide, elfe lespirait à peine, et regardait M. de Mortagne avec frayeur et d'un air égaré.

— Vous ne savez pas comment j'ai découvert voire abominable trame? — continua- t-ii en s'adressant à ma tante, et il tira de sa poche quelques papiers. — Reconnais^ ez-vous cette lettre au gouverneur de Venise?... Reconnais&ez-vous ces proclamations incendiaires? Tout ceci vous étonne, messieurs? — dit M. de Mortagne en voyant les regards de curiosité inquiète qu'on jetait sur ces mystérieux papiers. — Vous ne me comprenez pas encore ? Je le crois sans peine; jamais compU4 n'a été plus méchamment et plus habilement conçu; écoutez donc... et apprenez à connaître celle femme.

Il y a huit ans, je l'accusai devant vous tous, qui compo>iez le conseil de famille de ma nièce, d'élever en marâtre celte malheureuse enfant; je vous demandais de la lui retirer ; vtms m'avez refusé ; j'étais seul, vous aviez le nombre pour vous, je me résignai. Obligé de partir, j'espérais bientôt revenir à Paris, et, bon gré mal gré, exercer une surveillance continue sur l'éducation de Malhilde. Mon retour épouvanta sa tante ; vous allez voir comme elle l'empêcha .. Vous tremblez devant cette femme , je le vois. Mais vous aurez peut-être le courage de reconnaître la noirceur de cette àme, s'il y a un^ àme dans ce corps...

— Et vous souflfrez cela? et vous me laissez insul-

U MATHILDË.

ter ainsK* — s'écria mademoiselle de Maran furieuse en se retournant vers Taudiloire.

Personne ne lui répondit.

— Il y a huit ans , -— reprit M. de Mortagne , — je partis pour ritalie... je devais attendre à Naples M. de Rochegune, fils d'un de mes meilleurs amis. Ce jeune homme au cœur ardent et généreux devait venir avec moi combattre quelque temps en Grèce. Tétais complètement étranger aux complots que les sociétés secrètes tramaient alors en Italie. J'arrive à Venise... D'abord je ne suis pas inquiété; mais une nuit, la police fait une descente chez moi , on m'arrête, on me garrotte, on saisit mes papiers, mes effets, et on me conduit en prison ; je suis mis au secret. Je proteste de mon innocence, je défie qu'on trouve contre moi la moindre preuve de culpabilité ; on me répond que le gouvernement autrichien a été instruit de mes mauvais desseins, que je viens prendre une part active aux menées des sociétés révolutionnaires. — Je nie hautement cette accvjsation. — On apporte mes malles , on les ouvre devant moi , et on trouve dans un double fond, dont j'ignorais l'existence, plusieurs paquets cachetés.

— Mais il faut être aussi fou que cet homme pour écouter sérieusement de pareilles balivernes! — s'écria mademoiselle de Maran. — Quant à moi , je ne les entendrai pas pluî* longtemps; et elle se leva.

— Soit, allez-vouftéb\ ce n'est pas à vous que je prétends dévoiler ces*abominables mystères, vous n'en avez que trop le secret.

MONSIEUR DE MORTAGNE. ho

Mademoiselle de Maran se rassit en frémissant de rage.

M. de Mortagne continua :

— On ouvrit ces paquets, et Ton y trouva les proclamations les plus incendiaires, un appel aux ventes des carbonari , un plan d'insurrection contre la puissance autrichienne, et quelques lettres mystérieuses à mon adresse, timbrées de Paris, que j'étais censé avoir lues , et dans lesquelles on me promettait le concours de tous les hommes libres de la Lombardie... Ces apparences étaient accablantes, je restai anéanti devant ce fait inexplicable. On me demanda compte de mes opinions, je n'eus pas la lâche lé de les nier. Je répondis que je m'étais voué à une seule cause : celle de la liberté sainte et pure de toute souillure... Ces hommes ne comprirent pas que, puisque j'avais le courage d'avouer des opinions qui pouvaient me perdre , je devais être cru lorsque je jurais sur l'honneur que j'ignorais l'existence de ces papiers dangereux. Je fus jeté dans un cachot, j'y restai huit années... J'en sortis, vous le voyez, décrépit avapt l'âge... Maintenant savez-vous comment' j'étais porteur de ces dangereux papiers? Peu de temps avant mon départ pour Tltaiie , cette femme avait dépêché Servien, son digne serviteur, auprès de celui de mes gens qui devait m'accom pagne r. Sous le prétexte de faire entrer en Italie des marchandises de contrebande ct^de réaliser de grands bénéfices, il lui persuada de faire mettre à mon insu des doubles fonds à mes malles, et d'y cacher les prétendus paquets de dentelles d'Angleterre. Une fois à

b6 MATHILDE.

Venise, un correspondant devait venir réclamer les dentelles, et donner vingt-cinq louis à mon domestique. Ce malheureux, ignorant le danger de cette commission, accepta... Je partis, et presque en même temps que moi partit aussi cette lettre , adressée au gouverneur de Venise.

a M. de Mortagne, ancien officier de Tempire, connu par l'exaltation de ses idées révolutionnaires et par ses liaisons avec les anarchistes de tous les pays, arrivera à Venise dans le couraut du mois de mai ; on trouvera dans plusieurs malles à double fond les preuves de ses dangereux desseins... »

— Eh bien ! cela est-il assez infâme ? — s'écria M. de Mortagne en croisant ses bras sur sa poitrine et en jetant un regard d'indignation sur .mademoiselle de Maran.

Celle-ci, un moment accablée, reprit bientôt toute son audace, et s'écria :

— Et qu'ai-je de commun, monsieur, avec vos paquets de dentelles renfermant des conspirations? Estce que c'est ma faute à moi, si, en voyant vos projets révolutionnaires déjoués, vous avez imaginé une histoire absurde à laquelle on n'a pas cru du tout, avec raison? Qui est-ce qui croira jamais que je me suis amusée à fabriquer des proclamations, des constitutions, des conspirations, et que j'ai mis un de mes gens dans la confidence de cette belle œuvre? Allons donc, monsieur, vous êtes fou... Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela... Je je nie!

— Vous le niez?.,, et votre misérable Servit-n niera-t-il aussi la déposition de mon domestique qui

MONSIFXR DE MORTAGXE. 57

l'accuse formellement de lui avoir remis les paquets?

— Votre domestique! — s'écria ma tanle en riant aux éclats; — voilà une belle garantie, en vérité, et qui doit être bien admise! Tel maître, lel valet, monsieur. Est-ce qu'on ne connaît pas vos antécédents? Qu'y a-t-il d'étonnant dans la lettre que vous nous avez lue, et qui a été adressée au gouverneur de Venise? Est-ce que vous ne vous êtes pas toujours déclaré le champion des frères et amis de tous les pays? La police d'ici, qui vous surveille, aura, en bonne sœur, averti la police autrichienne de vos projets, c'est tout simple... ça se fait tous les jours... Ainsi laissez-moi tranquille avec vos paquets de dentelles rembourrés de conspirations; c'est un conte de ma mère l'oie... Vous avez voulu faire le Brutus, le Washington, le Lafayette, on vous a coffré et on a bien fait... Vous vous plaignez d'avoir les cheveux blancs, est-ce que j'y peux quelque chose, moi?. On sait bien que les plombs de Venise ne sont pas fontaine de Jouvence, non plus! Si, par suite, votre Imaginative est détraquée, comme il y paraît, prenez des douches, monsieur, et laissez-nous en repos, car vous êtes insuportable.

Les cruels sarcasmes de mademoiselle de Maran trouvèrent, contre son attente, M. de Mortagne impassible. Il lui répondit avec le plus grand sangfroid :

• — Grâce aux soins actifs de l'amitié de madame de Richeville, de M. de Rochegune et de quelques a utres amis, me voici libre, malgré votre impudente

audace ; nous avons assez de preuves pour vous clouer au pilori de Topinion publique, et j'y parviendrai.

— C'est ce que nous verrons, monsieur!

— Et vous n'y serez pas seule ; j'y attacherai aussi vos complices... ceux qui, par lâcheté, égoîsme ou cupidité, ont servi vos méchants desseins... Entendezvous, monsieur de Lancry ? entendez-vous, monsieur d'Orbeval ? entendez-vous, monsieur de Yersac ?

Une explosion d'indignation accueillit ces paroles de M. de Mortagne ; il continua sans se déconcerter :

— Je ne sais pas même, messieurs, si votre conduite* n'est pas plus exécrable encore que celle de mademoiselle de Maran... Au moins celle-ci me hait, elle hait sa nièce, et, quoique la haine soit une détestable passion, elle prouve au moins une certaine énergie... Mais vous trois.... vous avez lutté de lâcheté, d' égoîsme et de cupidité...

— Continuez, monsieur, continuez, — dit Gontran pâle de rage.

— Il y a eu un jour, sans doute, où vous, monsieur de Yersac, vous avez dit à mademoiselle de Maran : Mon neveu est perdu de dettes ; c'est un joueur effréné ; on ferme les yeux sur le scandale de ses aventures, mais il m'embarrasse ; s'il se met dans de mauvaises affaires, par respect humain, je serai obligé de l'en tirer. Votre nièce est fort riche; arrangeons ce mariage-là : les dettes de mon neveu seront payées, et je n'aurai plus à m'en occuper. *

— Monsieur, — dit M. de Versac avec une urbanité parfaite, —je vous ferai observer que ce que

VOUS me faites Thonneurde me dire manque complètement d'exactitude, et que...

— Monsieur le duc, — reprit M. de Mortagne, — si vous aviez une fille qui vous fût chère... la doune^ riez-vous à votre neveu?... Sur l'honneur, répondez.

— Il me semble^ monsieur, que nous ne sommes pas dans les termes assez particulièrement familiers pour que je puisse vous faire mes confidences à ce sujet, — dit M. de Versac.

— Ce détour... est accablant pour votre neveu, monsieur, — reprit M. de Mortagne.

Contran allait s'emporter ; je le contins à force de supplications. M. de Mortagne continua :

— Â la proposition de ce mariage, mademoiselle de Marau a réfléchi sansdoute ; oui, elle s'est demandé si le parti qu'on lui proposait réunissait bien tous les défauts et tous les vices nécessaires pour assurer le malheur de sa nièce, qu'elle abhorrait... M. de Lancry lui a paru doué des qualités convenables; elle a donné parole à M. de Versac, et l'on a commencé cette odieuse machination... Il y a une justice humaine, dit-on, et cela se passe impunément ainsi ! — s'écria M. de Mortagne avec indignation. Voici une jeune tille orpheline, isolée depuis son enfance de toute affection, abandonnée à elle-même, sans appui, sans conseil... On introduit près d'elle, à chaque instant du jour, un homme doué de séductions dangereuses; on écarte tout rival honorable; on la lui livre, à cet homme, à lui tout seul... à lui rompu dès longtemps aux intrigues de la galanterie. La pauvre enfant, sans expérience, habituée aux duretés, aux

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perficlics d*une marâtre, écoule avec une confiance ingénue et ravie les douceurs hypocrites, les promesses menteuses de cet humme. Ignorante du dauber qu'elle court, elle ne s'aperçoit qu'elle aime... que lorsque Tamour est à jamais enraciné dans sou . cœur... La malheureuse enfant n'a pas un ami, pas un ^ parent pour Téclairer sur les dangers qu'elle court, sur la position, sur les antécédents de l'homme qui la trompe...

— Assez, monsieur, assez! — m'écriai- je, transportée d'indignation, car je souffrais cruellement de ce que devait ressentir Gontran. — C'est moi, moi seule, qui dois répoudre ici... Au lieu de me taire le passé, que vous lui reprochez avec tant d'amertume... M. de Lancry, plein de franchise et de loyauté, a été au-devant des inform^itionsque je ne pouvais prendre; il m'a dit : Je ne veux pas vous tromper; ma jeunesse a été dissipée, j'ai joué, j'ai été prodigue. Mais lorsque M. de Lancry a voulu me parler de sa fortune, du peu qu'il possédait encore, c'est moi qui n'ai pas voulu l'entendre... Je n'ai donc pas été trompée en accordant ma main à M. de Lancry; j'ai une foi profonde, absolue dans les assurances qu'il m'a données, dans les promesses qu'il m'a faites, dans l'avenir que j'attends de lui; et, tout en regrettant amèrement celte triste discussion, je suis heureuse, oui, bien heureuse de pouvoir déclarer ici hautement, solenneliemont, que je suis fière du choix que j'ai fait...

M. de Mortague me regardait avec un étonnemeut douloureux.

monsifa:h de îiortagne, ei

— MatLilde... Malhilde... Pauvre cnfanl... on vous abuse... vous ne savez pas ce qui vous attend.

— Monsieur, je respecterai toujours le sentiment qui a dicté votre conduite, et j'espère qu'un jour vous reviendrez de vos injustes préventions contre M. de Lancry.

Puis, allant vers la table où était posé le contrat, je le signai vivement et je dis à M. de Mortagne :

— Voici ma réponse, monsieur ; — et je donnai la plume à Goniran.

M. de Morlagne se précipita vers lui, et lui dît d'une voix émue, presque supplianle :

— Ayez pitié d'elle! Vous êtes jeune, tout bon sentiment ne peut pas ôtre éteint dans votre cœur... grâce pour Malhildc, grâce pour tant de candeur, pour tant de confiance, pour tant de générositcî! N'abusez p:js de votre influence sur elle... vous savez bien que vous ne pouvez pas la rendre heureuse... Est-ce sa fortune que vous convoitez?... eh ! monsieur, parlez... je suis riche...

A cette dernière offie, qui était un outrage, Contran devint pâle de rage.

— Signez... oh ! signez, dis-je à M. de Lancry d'une voix défaillante.

— Oui, oui, je signerai, — dil-il avec une fureur contenue. — Ne pas signer serait m'avouer coupable, serait mériter les outrage* de cet homme; ne pas signer serait m'avouer indigne de vous... mademoiselle; — et Gontran signa.

— Dites donc que ne pas signer serait renoncer à la fortune que vous convoitez, car vous êtes indigne

de comprendre et d'apprécier les qualités de cet ange... Dans deux mois vous la traiterez aussi brutalement que vos maîtresses... si l'on n'y met ordre...

— Contran, — dis-je tout bas à M. de Lancry, — je suis votre femme, accordez-moi la première chose que je vous demande... pas un mot à M. de Morla-

gne je vous en supplie... terminez cette scène

qui me tue.

Contran réfléchit pendant quelques moments et me dit d'un air sombre :

— Soit, Mathilde... vous me demandez beaucoup... je vous raccorde.

— Le sacrifice est consommé, dit M. de Mortagne; — cela devait être ainsi... Allons, maintenant, courage... plus que jamais il me reste à veiller sur vous, Mathilde... Si je le puis, je dois rendre les suites de votre fatale imprudence moins funestes pour vous... et empêcher les malheurs que je prévois... Soyez tranquille... partout où vous serez... je serai... partout où vous irez... j'irai... Ce monstre — et il montra mademoiselle de Maran— a été voire mauvais génie ; je serai, moi, votre génie tutélaire... Et ici je déclare une guerre acharnée, sans merci ni pitié, à tous vos ennemis, quels quMls soient... Mes cheveux sont blancs, mon front est ridé, mais Dieu m*a laissé Ténergie du cœur et du dévouement. Hélas ! pauvre enfant, je viens bien lard dans votre vie ; mais, je l'espère, je ne viens pas trop tard... Adieu, mon enfant, adieu... Je vais signer ce contrat... j'assisterai à votre mariage, c'est mon droit, c'est mon devoir,.. En ce

moment plas que jamais je tiens à remplir ce devoir et ce droit.

En allant à la table, il signa le contrat d'une main ferme. La voix, la ligure de M. de Mortagne avaient un tel caractère d'autorité, que personne ne dit mot; lorsqu'il eut signé, il dit :

— M. d'Orbeval, M. de Versac, M. de Lancry... je ne rétracte rien de ce que j'ai dit... cela est vrai, je le maintiens et je le maintiendrai pour vrai, ici et partout. Il y a dix ans, j'aurais ajouté que je le soutiendrais l'épée à la main, monsieur de Lancry! Aujourd'hui je ne le dirai plus, ma vie appartient à cette enfant, qui, je le vois, n'a plus que moi au monde; ne souriez pas avec dédain , jeune homme ; vous savez bien que M. de Mortagne n'a pas peur! — Puis, étendant son bras droit, il fit de son index un geste menaçant et impérieux, et dit à M. de Lancry :

— Si vous ne réparez pas votre vie passée ; si par la tendresse la plus reconnaissante, si par une adoration de tous les instants vous ne vous rendez pas digne de cet ange, c'est vous qui aurez à trembler devant moi, monsieur! Oh! les regards furieux ne m'imposent pas, j'en ai dompté de plus farouches que vous. — Et M. de Mortagne se retira d'un pas lent.

A peine fut-il parti, que l'espèce de stupeur qu'avait causée cet homme singulier se dissipa. Chacun l'attaqua, le déprisa, l'accusa de folie. On se rappela qu'environ neuf ans auparavant, il avait fait des sorties tout aussi incroyables et tout aussi sauvages. L'intérêt qu'il avait un moment excité en racontant

61 iMATHlLUE.

la perfidie de mademoiselle de Maran se refroidit bientôt; presque tous nos parents se rallièrent à ma tante et lui déclarèrent qu'ils ne croyaient pas un mot de la fable de M. de Mortagne au sujet des causes de sîi captivité à Venise.

Quelques instants après son départ, nous nous rendîmes à la mairie.

Malgré la scène cruelle qui venait de se passer, ma confiance aveugle dans M. de Lancry ne faiblit pas. M. de Mortagne et madame de Ricbeviilc Taccusaient (le fautes qu'il m'avait avouées et dont il avait trouvé l'excuse et presque la jusiification dans son amour pour moi ; je l'avais cru, ei je n'éprouvais que de l'irritation contre M. de Mortagne et un redoublement de tendresse pour Gonlran; je m'accusais avec amertume d'avoir été cause de cette scène si douloureuse pour lui, et je me promettais de la lui faire oublier à force de dévouement.

Si l'on s'étonne d'une telle persistance à conclure ce mariage malgré tant d'avertissements vagues ou précis, c'est que l'on ne connaît pas cette aveugle et intraitable opiniâtreté de l'amour, qui augmente presque en raison de l'opposition qu'elle rencontre.

Ce fut avec un religieux ravissement que je répondis ovi, lorsqu'on me demanda si je prenais Gontraa pouf époux. La cérémonie terminée, nous revînmes à l'hôtel de Maran.

Le lendemain matin, nous nous rendîmes à la chapelle de la chambre des pairs, où le mariage deva/t avoir lieu à neuf heures. En entrant, la première personne que j'aperçus fut M. de Mortagne. N'ayant

l>as été prévenu ia veille, il n'avait f)u assister au mariage civil.

Monseigneur Tévèque d'Amiens nous unit. Son allocution à Gontran fut grave, sérieuse, presque sévère; je pensai qu'on jugeait mon mari sur sa conduite passée; je fus presque orgueilleuse de Tespèce de conversion que son amour pour moi allait opérer dans l'avenir. En sortant de la chapelle, nous rentrâmes dans un salon que M. le chancelier avait bien Toulu mettre à notre disposition. J'étais près de la fenêlre avec Gontran et mademoiselle de Maran, attendant le retour de M. de Versa^c pour partir avec lui.

M. de Mortagne s'avança près de nous.

Je vis les yeux de Gontran étinceler de colère..

Effrayée, je lui pris le bras en lui disant : — Gontran, rappelez-vous votre promesse; mais il me repoussa presque durement en me disant : — Ceslf bon... je sais ce que j'ai à faire; puis, s*avançant près de M. de Mortagne, il lui dit d'une voix sourde :

— J'ai enduré vos outrages et vos menaces, monsdeur... tant que j'ai eu des raisons pour les endurer; ces raisons n'existent plus, et il faudra bien que tous me donniez satisfaction , maintenant que mademoiselle Matbilde est ma femme.

Mademoiselle de Maran prit Gontran par la main; son regard brilla d'une méchanceté infernale*. Elle dit à M. de I^ncry, en lui montrant M. cleMort^gnej

— Désormais monsieur doit être sacré, inviolable à vos yeux, entendez-vous? Quoi qu'il dise, quoi qu'il f:issc, vous devez tout endurer do. lui.

6G MATHILUE.

— Je (lois tout endurer! — dit Gonlran, — et pourquoi cela?

— Pourquoi cela?... — et mademoiselle de Maran, jetant sur moi et sur M. de Mortagne un regard de vipère, dit avec son affreux sourire : — Vous devez tout endurer de M. de Mortagne, mon pauvre Contran, par une. raison toute simple... c'est qu'on ne peut pas se battre avec le père de sa fëmne.

M. de Mortagne resta foudroyé... Gontran le regardait avec stupeur. Moi... je fus quelques moments sans comprendre Tépouvan table portée dos exécrables paroles de mademoiselle de Maran... Pqis, lorsqu'elles traversèrent ma pensée, brûlante comme un trait de feu, je ne pus que m' écrier : 0 ma mère î et je m'évanouis.

Bien des années se sont écoulées depuis cette horrible scène; mon ami, bien des fois j'ai amèrement pleuré en y songeant; maintenant encore je pleure eu la retraçant. 0 ma mère! ma mère, la plus sainte des femmes! ô vous dont l'angélique vertu rayonnait» d'un éclat si pur, que le monstre qui causait votre lente agonie n'avait pas même osé tenter de vous calomnier pendant votre vie! ô ma mère! il a fallu que vos cendres fussent depuis longtemps refroidies pour qu'une haine sacrilège osftt profaner votre mémoire!

Telle fut mon enfance, telle fut ma première jeuneste jusqu'à rciwiue de mou mariage.

PÏN DE LA PUKMIÈIŒ .PAIlTIE.

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