I.A KETHAITE
tilly; an moyen cVune cantine de chasse parfaitement organisée, notre dtner nons arrivait cha(|ne jonr avoc de la p;lace, des fruits; Blondeau n*avail qu*à nous servir.
Gontran avait aussi des chevaux à Chantilly. Après dtner, notre calèciie venait nous prendre, et nous partions pour de longues piomenados dans les magnifiques allées de la forêt. Nous revenions quelquefois à la nuit au clair de lune, bercés par les plus adorables rêveries, puis nous rentrions. La voilure s'en aikiit, et Blondeau nous servait le thé.
Oh! que de longues soirées ainsi passées! la porte de notre salon ouverte, et nous. . jouissan| de toutes les beautés de ces nuits de printemps, dont le silence n'était interrompu que par le léger bruissement du feuillage!
Oh! que d'henres ainsi passées, pendant lesquelles j'écotliais Gontian me raconter sa vie, sa première jeiinesse, les combats de son père, un des héros de la Vendée, bravement mort dans les landes sauvages de la Bretagne pour sa foi, pour ^on roi !
Avec quelle insatiable curiosité j'interrogeais Gontran sur U guerre qu'il avait faite, lui, sur les dangers qu*il avait courus ! Pins je pénétrais dans le passé, grâce <^ «a confiance, plus je reconn tissais la vanité, rinjuslioe des accusations de madame de Richeville et de M. de Mortagrie.
Ils m'avaient dépeint Gontran comme un homme d'un caraclère inégnl, égoïste, dur, profondément blasé, incapable de comprendre les délicatesses d'nn amour élevé...
Qiialii élaient ma joie, mon orgueil ! je trouvais au contraire Contran renipii de douceur, de prévenances, de tendresse, et doué surtout du tact le plus parfait, le plus exquis.
Ce bonheur durait depuis trois semaines. Un soii-, en prenant le thé, Gontran me dit en souriant :
— Mathilde, j'ai une grave proposition à vous faire,
— Oh! dites... dites, mon ami.
— C'est de prolonger encore quelque temps notre séjour ici... si cette solitude ne vous déplaît pas.
— Contran... Contran.
— Vous acceptez donc?...
— Si j'accepte? mais avec joie, mais aveclvresse !... Mais vous me gâtez ainsi la vie, Gontran; une fois rentrée dans le monde... que de regrets.'... quels sacrifices!... Et pour qui? et pourquoi? mon Dieui
— Vous avez raison, Mathilde, — dit Gontran en soupirant. ■— Pourquoi? pour qui? 11 y a tant de charmes dans cette existence! él il faut la quitter pour aller se rejeter dans ce gouffre étincelant qu'on appelle le monde.
— Mais qui nous y force, mon ami ? A quoi bon la fortune, si ce n'est à vivre librement à sa guise... M sis non, vous dites cela par bonté pour moi, Gon- Iran... Vous êtes trop jeune encore, l»op brillant pour renoncer au monde...
— Pauvre enfant, — dit Gontran en souriant doucement, — c'est vous au contraire qui êtes trop jeune pour vous priver des plaisirs que vous connaissez à
peine... Longtemps prolongée, cette vie- que Vous trouvez charmante, vous semblerait monotone.
— Ah ! Gonlran, vous dites que je suis belle... vous vous lasserez ôônc de ma beauté?
— Malhilde, quelle différence!
Un bruit de pas et de voix inaccoutumé interrompit Gontran.
On parlait de l'autre côté de la haie. On frappa bientôt à la porte du jardin.
Il était onze heures du soir. Cela m'inquiéta.
— Je vais ouvrir, — me dit Gontran,
— Grand Dieu ! mon ami, prenez garde.
— Il n'y a rien à craindre : cette forêt est toute la nuit parcourue par les gardes de M. le duc de Bourbon.
— Qui est là? — dit Gonlran.
— Moi, Germain, monsieur le vicomte.
C'était un palefrenier de M. de Lancry. Mon mari ouvrit la porte.
— Que veux-tu?
— C'est le chasseur de M. le comte de Lugarto qui apport une lettre à M. le vicomte; il est venu eu courrier. Il savait où nous étions logés avec les chevaux à Chantilly, il e>l venu nous trouver, et nous a dit de le conduire à monsieur, ayant une lettre pressée à lui remettre.
— Où est cet homme?
— Là, derrière la porte, monsieur le vicomte.
— Fais-le entrer.
A la clarté cpie jetait la lampe du salon, je vis un
homme dç grande laUle vôlu en courrier. Je ne sais pourquoi sa physionomie me sembla sinistre...
Il ôla sa casquette et remit une lettre à Gontran.
M. de Lancry, depuis l'arrivée de cet homme, semblait vivement contrarié... presque abattu.
Il s'approcha de la lampe, prit la lettre et la lut rapidement.
Par deux fois Gontran fronça les sourcils; il me parut réprimer un mouvement d'impatience ou de colère.
Après avoir lu, il déchira la lettre et dit au courrier :
—C'est bon, vous direz à votre maître que je le verrai demain à Paris. Puis, s'adresfanl à son palefrenier, M. de Lancry ajouta : — Tu donneras l'ordre à Pierre d'amener demain malin ici la voiture de voyage. Vous autres, vous partirez ce soir pour Paris avec les chevaux cl la calèche. En arrivant à l'hôtel, vous direz que tout soit prêt, car j'arriverai dans la journée.
Les deux domestiques partis, je dis à Gontran avec inquitlude :
— Voussemblez contrarié, mon ami... Qtfavezvous?...
— Rien, je vous assure... rien... un service assez important... que me demande un de mes amis qui arrive d'Angleterre. Cela m'oblige de me rendre à Paris plutôt que je ne le pensais.
— Quel dommage de qHitlcr celle retraite! — disje à Gontran, sans pouvoir retenir mes larmes.
LA KETRAITK. 79
— Allons... allons... — medil-il doucenicnl, — Malliilde, vous ôles une enfant.
— Mais nous y reviendrons. Oh! n'est-ce pas? Celte petite maison sera pour nous un souvenir vi~ Vant et sacré !
— Sans doute, sans doute, Mathilde; mais je vous laisse. Il faudra que nous parlions demain de tièsb(mne heure; j'ai hâte d'arriver ^ Paris... Vous devez avoir quelques ordres à donner à madame Blondeau. Je vuis me promener; j'ai un peu de migraine.
— Mon ami, permctlez-moi de vous accompagner.
— Non, non, restez.
— Je vous en prie, Contran, puisque vous souffrez.
— Encore li ne fois, je préfère être seul... — dit 4tf. de Lanci^y avec une légère impatience. — Et il se dirigea vors la porte du jardin.
-—Je versai des larmes... larmes amères celte fois...
Retirée chez moi, j'alleiidis le retour de Contran.
Il revint une heure aprè.-, se promena longtemps encore dans le jardin d'un air agité, et rentra chez lui.