‹ Mathilde (volume 2)Chapitre 40 sur 57 · MONSIEUR LUGARTO · texte numérisé non relu

MONSIEUR LUGARTO

J*cssu}'ui nies larmes et j'atlcndis celle présentalion importune.

Je n'eus pas un seul moment d'amertume contre Gontran. Je crus qu'il voyait de son point de vue f t moi du mien; je devais avoir tort, il le disait, je devais me soumettre à son jugement.

La seule pensée d'une rencontre entre M. de Mortagne et M. de Lancry me glaçait d'effroi. Enlin, alors comme depuis, en songeant au cruel sacrilicc que j'allais faire au\ volontés de Gontran, en songeant à tout ce que j'allais souffrir en présence de mademoiselle de Maran, je me consolais par celte pensée, que m;i résignation plairait à mon mari.

Dès lors je compris cette grande, cette terrible vérité, si vraie qu'elle ressemble à un paradoxe :

« Lorsqu'une femme aime passionnément... lesor< « dres les plus injustes... les trailements les plus a barbares, loin de diminuer son amour... l'exaltent « davantage encore ; elle baise pieusement la main « qui la frappe, ainsi que les martyrs, dans leur race vissement douloureux, remercient le Soigneur des « tortures qu'il leur impose... »

On vint me demander de la part de M. de Laucry

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si je pouvais le recevoir avec M. Lugarto. Je lui fis répondre de passer chez moi.

Quel((ues iDstants après, Goolran et son ami entrèrent.

Le portrait que mon mari m'avait fait de ce dernier nie parut frappant.

M. Lugarto était d'une taille grêle, et mis avec plus de recherche que de goût. On retrouvait dans ses traits, quoique agréables, le type primitif de sa race : uxi teint pâle et jaune, un nez écrasé, des yeux d'un bleu vitreux et des cheveux bruns.

Sa physionomie maladive avait une expression de suffisance, d'astuce et de méchanceté, qui me repoussa tout d'abord.

Ma chère amie, permettez-moi de vous présenter M. Lugarto, le meilleur de mes amis.

Je m'inclinai sans pouvoir trouver une parole. , — Lancry m'avait bien dit que vous étiez charmante, mais je vois que ses éloges sont encore audessous de la réalité, — me dit M. Lugarto avec une sorte d'aisance protectrice et familière.

Je ne répondis rien. *

Gontran me fil un signe d'impatience, et se hâta de dire en souriant à son ami :

— Moi qui n'ai pas la modestie de madame de Lancry, moi qui jouis de ses succès comme s'ils étaient les miens, je vous avoue, mon cher Lugarto, que je suis très-sensible à votre sufirage.

— EJ, vous avez raison, mon cher ; vous le savez, je ne m'enthousiasme pas facilement. Or, si je vous jure que je n'ai rien vu de plus séduisant que ma-

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dame... c*6st que cela est. Mais je vous dirai avec la même franchise qu*ii est très-dangereui pour vos amis de voir un trésor pareil. . .

— Ah ! mon cher Lugarto, prenez garde, voici que vous tombez dans Texagération ; vous aviez si bien commencé ! — dit Gontran, embarrassé de mon silence.

Tétais au supplice; pourtant, faisant un effort sur moi-même, je dis à M. Lugarto'd'un air glacial : •^ Vous arrivez de Londres, monsieur?

— Oui, madame ; j*étais allé assister aui courses 4q printemps.

— • Vous voyez, ma chère amie, un des vainqueurs habituels d'Epsom- et du Darby. Les chevaux de course de Lugario sont célèbres en Angleterre, — se h&ta de dire Gontran pour engager la conversation. — Est-ce que vous n'en ferez pas venir quelques-uns pour les courses du bois de Boulogne et du Champ-» de-Mars?

—Bah!... vos chevaux français ne valent pas la peine qu'on se dérange pour les battre ; et puis vous ne pouvez pas tenir de paris assez forts, — dit dédaigneusement M. Lugarto. — S'adressant à moi : — Il y a après-demain une matinée dansante à Tambassode d'Angleterre; allez-y donc, tout Paris seç là... Ce sera charmant. . . si vous y êtes surtout.

— J'ignore, monsieur, si M. de Lancry a l'inlention d'aller chez madame l'ambassadrice d'Angleterre.

— Ah çà ! mon cher, vous êtes donc un tyran. . . que votre femme attend vos ordres pour savoir où

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elle doit aller? — Et se retournant vers moi, M. Lugurto ajouta : — Tenez, croyez-moi, en Tait de plai- . sirs, agissez toujours à votre tète ; mettez tout de suite ce cher Lancry dans la bonne voie. Il n'y a rien de plus désagréable que ces diables de maris, une fois qu'on leur laisse prendre de mauvaises habitudes.

Je regardai Gontran, et je répondis à ces impertinentes vulgarités, dites avec Fassurance la plus ridicule, par ces seuls mots :

— Le Musée est-il déjà ouvert, monsieur? — aGn défaire bien sentir à M. Lugarto, par ce brusque changement de conversation, que je trouvais ses plaisanteries de mauvais goût.

M. Lugarto, sans doute habitué à un autre accueil, parut piqué; il dit à Gontran :

— Ah çàî mon cher, nous jouons aux propos interrompus avec madame de Lancry; je lui parle de la tyrannie des maris, elle me répond par une question sur le Musée.

— Cest qu'en effet, mon cher Lugarto, vous êtes très-embarrassant j votre conversation éblouit d'abord un peu; vous êtes né un siècle trop' tard, il fallait venir sous la régence ; et encore, ma chère amie, -— me dit Grontran, — il ne faut pas juger Lugarto sur ses folles paroles, il vaut beaucoup mieux qu'elles, mais il est convenu qu'on lui passe tout. . . on l'a tant gâté. . . Allons, je me charge de faire votre paix avec madame de Lancry.

— Je serais flàché de vous avoir déplu par une mau vaise plaisanterie, reprit M. Lugarto avec un sourire contraint, sans me dire madame; sorte do familia-

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rite qui lui semblail habituelle, el qui me paraissait de la dernière inconvenance.

Je fus sur le point de lui répondre quelque chose de très-dur, mais je me contins, et je répondis : — 11 m'a seulement paru, monsieur, que vous vous hâtiez un peu de me confondre duns rintiniilé qui vous lie à M de Laucry.

— C'est que, voyez-vous, on a hâte de jouir des avantages (lu'ou désire vivement, etj'espèrc que vous m'excuserez en faveur de ce motif,— me dit M. Lugarto en souriant d'une manière convuUi^'^; puis il me jeta un regard morne, froid, qui me fit presque peur.

Mon instinct me dit qu'en quelques minutes je venais de me faire un ennemi.

Mon mari semblait vivement contrarié. Voulant relever une seconde fi)is la conversation, que je laissais tomber à dessein afin de rompre le plus tôt possible un entretien qui m'était insupportable, Gontran dit à M. Lugarto, dont l'impertinente assurance n'était en rien troublée :

— Avez-vous vu la serre chaude sur laquelle s'ouvre rappnrlemont de madame de Lancry? Vous qui êtes grand amaleur de fleurs, il faut que vous nous donniez des conseils. Voulez-vous venir, Malhilde?

J'allais pefuser, j'obéis à un geste impérieux de Gontran; je l'accompagnai dans le parloir qui communiquait à cette serre chaude.

— C'est horriblement mal établi î — s'écria M. Lugarto après l'avoir examinée. — Votre architecte n'y entend rien. C'est bâti au-dessus d'une voûte; le

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froid passant en dessous, vous n^aurez jamais là... une température convenable. Mais voilà bien les Fran* çais. . . ils veulent singer ropuTence, et ils sont réduits à un luxe économique !

Le rouge monta au front de M. de Lancry, mais il fit un effort sur lui-même, et répondit :

— Vous êtes biei) sévère pour M. de Rocbegune, l'ancien propriétaire de cette maison, mon cher Lugarto! car nous avons trouvé cette serre toute bâtie.

— Rocbegune?... Rocbegune?... — dit M. Lugarlo,-^je le connais bien; je Tai rencontré à Naples. rélais alors Tamant de la comtesse Bradini .. Rocbegune me Ta enlevôe, mais n'a pas joui longtemps de son triompbe... Au moyen de certaines lettres contrefaites... et vous savez que. je contrefais les écritures à merveille, le mari...

— Mon ami, je trouve qu'il fait bien cbaud ici, — dis-jeà M. de Lancry en interrompant M. de Lugarlo, dont le cynisme me révoltait ; -— voulez-vous entrer dans le salon ?

— rardon, — me dit M. Lugarto, — je voudrais à peu près prendre la mesure de celle serre avec ma canne; je veux v.ms envoyer quelques magnifiques passiflores du Brésil et d'autres plantes très-rares que j'ai envoyé chercber en Hollande; il faut que je voie si elles tiendront ici.

— Monsieur, je vous rends grâce... Les fleurs qui garnissent cette serre me suffisent.

— Mais elles sont affreuses, ces fleurs! c'est toujours du goût de ce M. de Rocbegune. Quand ou a

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les choses, il faut les avoir complètes... Tenez, Lancry , moi , par exemple , j'ai voulu envoyer cet hiver chercher des plantes équinoxiales en Hollande; comment m'y suis-je pris? j'ai fait construire un énorme foufgon vitré et disposé en serre chaude avec un petit poêle à vapeur; le tout a été si parfaitement ét:ibli, que, bien que ce fourgon fût yeuu en poste de La Haye, pas une des vitres qui le couvraient n'a été brisée. Deux jardiniers accompagnaient cette serre nomade dans une voiture de suite ; tout cela est arrivé ici comme par enchantement.

— En effet, celle idée est très-ingénieuse, — dit M. de Lancry. — C'est qu'aussi vous avez beaucoup d'invention, Lugarlo.

— Que voulez-vous? il ne suffît pas d'avoir de l'argent, il faut encore avoir l'esprit de l'employer convenablement... Il y a tant de gens qui ne savent pas même bien dépenser la fortune qu'ils n'ont pas.

— Dépen.ser quand on n'a pas... vous parlez eu énigme, mon cher Lugarlo. ,

— Ah î vous croyez, mon cher^iSiery?

Contran et son ami me parurent échanger un étrange regard pendant uu silence de quelques secondes.

Mon mari le rompit le premier, et dit en souriant d'un air embarrassé :

— Je vous comprends... dans ce sens, vous avez raison... Mais, si vous le voulez, nous allons rentrer dans le salon. Je crains réellement que la chaleur ne fasse mal à madame de Lancrv.

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M. Lugarto finit de mesurer la hauteur du mur avec sa canne, et dit :

— Mes passiflores tiendront parfaitement ici ; j'y joindrai quelques orcliidées très-rares, avec les paniers en joncs caraïbes pour les suspendre. Au moins vous aurez une ferre convenablement meublée. Il est vrai qu'elle est f^i mal construite, voire serre, que tout y périra; mais j'en serai ravi, cela me donnera Toccasîon de renouveler vos fleurs plus souvent.

Nous rentrâmes dans le salon.

Je croyais celte interminable visite finie, il n'en fut rien. M. de Lancry fit voir à M. Lugarto une assez belle vue de Venise par un peintre moderne, et lui dit:

— Vous êtes connaisseur, que pensez-vous de cela?

— Ce n'est pas mal. Avez -von s payé cela bien cher?

— Non, ce tableau est entré dans la vente de l'hôtel.

— C'est la meilleure manière d'acheter des tableaux, car cette racaille d'artistes, toujours afiamés, vous les font pnyer le double de leur valeur quand on les leur commande et qu'ils vous savent riches... Quand fêtais jeune, j'étais assez niais pour les payer d'avance; aussi il arrivait que très-souvent je pouvais à peine leur arracher mon tableau... Et quel tableau!... Une fois l'argent mangé, ils ne s'inquiétaient pas du reste... Maintenant, donnant... donnant, je les paye lorsque je suis content, sinon je leur fais retoucher, refaire et refaire jusqu'à ce que cela me plaise... Au moins ainsi je ne suis plus volé.

Celte brutale insolence m'indigna. Je ne pus m'empécher de dire ;

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— Àb! mouleur... vous me révélez là une des plaies douloureuses du génie que je ne soupçonnais pas !.... et vous trouvez des arti6l|^?

— Comment, si j'en trouve f*^ des plus fameux encore!.. Ils m'accablent de platitudes quand je vais dans leur atelier; ils me demandent mes conseils, môme pour les tableaux qu'ils ne font pas pour moi, .et ils ont l'air de m'écouter pour me faire la cour. En vérité, je ne sais pas ce qu'on ne ferait pas faire à cette race pour quelques^ billets de mille francs. On ne tient cette espèce que par l'argent.

Il me fut impossible de me contenir davantage ; je me souvins de ce que m'avait dit Contran sur la rage qu'éprouvait- M. Lugaito de n'avoir ni naissance ni valeur personnelle, et je dis à M. de Lancry.

— Mon Dieu ! mon ami , ce que monsieur nous dit là me rappelle une bien touchante histoire de grand artiste et de grand seigneur, que M. le duc de Versac , votre oncle , m'a plusieurs fois racontée. Il s'agissait de Greuse et de M. le duc de Pentbièvre; ne vous en a-t-il jamais parlé?

— Non , je ne me le rappelle pas du moins, — me dit M. de Lancry.

— Contez-nous donc ça ; j'ai quelques tableaux de Greuse, ça mMntéressera, — dit M. de Lugarto.

~ Voici, mon ami, — répondis-je en m'adressantà Gontran, — ce que m'a raconté monsieur votre oncle. M. le duc de Penihièvre aimait passionnément les arts; il les protégeait en grand seigneur digne de comprendre que l'antique illustration de race et le génie se touchent, en cela que ce sont deux raagni-

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flqiies avantages que Thistoire ou que Dieu seul vous donnent, et que tous les trésors du monde ne sauraient acquérir ni remplacer... — Je regardai M. Lugarlo; il rougit de dépit; — je continuai. M. le duc de Pentliièvre avait donc pour Greuse la plus touchante amitié. Vous le savez, Tinépuisable bonté de cet excellent prince égalait la supériorité de son esprit, d'une iinesse et d'une grâce exquise. Lorsqu'ilalla voir les premiers tableaux que Greuse fit pour lui, et qu'il rémunéra avec une libéralité toute royale, il dit au grand peintre, avec ce charme qui n'appartient qu'aux grandes aristocraties :

— « Mon cher Greuse , je trouve vos tableaux ad- « mirable§ ; mais j'ai une grâce à vous demander.

— « Monseigneur, je suis à vos ordres.

— « Eh bien î — dit le prince avec une sorte d*hé- « sitation timide et comme s'il eût demandé une face veur, — eh bien !.... je voudrais que vous missiez « de votre main, au bas de ces tableaux : nountpar « Greuse à son ami il/, le duc de Ptnthièvre, — •. La « postérité saurait que j'ai été Tami d'un grand « peintre!... »

— Avouez, — dis-je à Gontran en remarquant avec joie que le coup avait porté, et que M. Lugarto ne pouvait dissimuler sa contrariété , — avouez qu'il n^y a rien de plus délicat , de plus charmant que la conduite du prince.

— Oui, en effet... c'est charmant, — dit M. de Lancry avec embarras en me faisant un signe d'impatience et en me montrant du regard M. Lugarto, qui, les yeux baissés, mordait la pomme de sa canne.

lli MATH [LOF.

Malgré mon désir de ptaire à Gontran, jeconliniiaû

— N'est-ce pas, mon ami, que cela rehausse à la fois le grand artiste capable d'inspirer un tel sentiment , et le véritable grand seigneur capable de ressentir et d'exprimer ainsi Tamitié ?

Gontran avait tiché de m'interrompre par quelques signes; j'avais été trop outrée contre M. Lugarto pour résister au plaisir de le raonifîer.

J'y parvins ; je le vis à la pâleur de cet homme et à un autre regard de haine, regard morne et fruid qui m'alla au cœur, pesant comme du plomb.

M. Lugarto, néanmoins, ne se déconcerta pas; il reprit avec une imperturbable assurance :

— Je ne connaissais pas cette histoire du duc de Penthièvre; elle est fort jolie, mais elle ne me convertit pas. Je préfèie ne pas passer pour un niais aux yeux des artistes et ne pas me donner la peine de faire de la délicatesse avec eux. Mais j'y pense, j'ai justement une vue de Naples, de Bonnington, qui fe* rait à ravir le pendant de votre vue de Venise, mon cher Lancry; je vous l'enverrai avec ces fleurs que . j'ai promises à votre femme.

— Mon cher Lugarto, je vous en prie...

— Allons... vous faites des façons?... entre amis, pour uu malheureux tableau... Qu'est-ce que cela?

— Eh bien l je suis de votre avis , on ne doit pas faire de façons entre amis pour un tableau. Permettez-moi donc de vous envoyer ma vue de Venise, qui fera tout aussi bien pendant à votre vue de Naples.

— Ma foi, mon cher, je suis pris dans mes propres filets; j'accepte avec d'autant plus de plaisir que ce

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»h leau vient de rappartenDenl de madame de I.aiicry. À ce soir, mon cher; je vous verrai un moment au club, n'est-ce pas% /

— Je ne sai<, j'ai plusieurs visites à faire ivec ma- « dame de Lancry.

— Si... si... je vous verrai... j'en suis sûr... Vous savez pourquoi.

— Ail! oui... j'oubliais, vous avez raison. Ainsi donc ce soir, mais un peu lard, répondit M. de Lancry avec un certain enibarras.

— Sans rancune, — me dit M. Lugarlo en me tendant la main.

Quoique celte habitude anglaise fût alors à peine répandue dans le monde, elle me cho(iua moins encore que l'audace de M. Lugarto.

Au lieu de prendre la main qu'il m'offrait, je lépondis par un salut Irè.^- froid.

— Dœidément, vous ne voulez pas faire la paix? Allons, mon cher, voire femme me déchire la guerre, — dit M. Lng»rlo à M. de Lancry. — Eh bien! elle a tort, car elle finira par reconnaître que je vaux mieux que ma réputation. . C'est un défi, prenez garde à vous, mon cher; je serai peut-être forcé d^ taire ma cour à votre femme pour la faire revenir de ses préventions... Vous \o. voyez, je ne vous prends pas en traître, Lancry, je vous préviens.

— Vous serez toujours le plus grand fou que je conna^se, — lui dit Gontran en remme..ant et en le prenant par le bras.

Je restai plus stupéfaite encore de la patience de Gontran que de l'insolence de cet homme. Je cher- II. 8

Digitrzed by VjOOQIC

il4 MATHILOE.

chais à pénétrer quel pouvait être le secret de Tinfluence qu'il exerçait sur Gontran, lorsque celui-ci rentra.

Pour la première fois je vis sur ses beaux traits une expression de colère qui les défigurait.

— Mon Dieu ! madame, — s'écria-t-il eu fermant la porte avec violence, —je ne vous avais pas encore vu exercer cette méchanceté d'esprit dont j'avais entendu parler dans le monde! Mais vous auriez pu» ce me semble, ne pas choisir pour victime mon meilleur ami! Chacune de vos paroles aurait été longuement, perfidement calculée, qu'elle n'aurait pas pu le blesser plus cruellement. Hier, je vous dis en confidence que Lugarto regrettait amèrement de n'être pas grand seigneur, et de n'avoir d^autre valeur que celle de ses millions, et vous vous étendez complaisamraent sur les avantages de l'aristocratie de naissance et de talent!... Malgré son air rian.t, il est parti furieux... je le connais bien... il est furieux, vous dis-je.

-^Comment, mon ami, vous le défendez!... C'est vous... vous! qui me reprochez d'avoir fait sentir à cet homme tout ce que ses manières avaient d'inconvenant ?

— Eh! mon Dieu! madame, je vous ai prévenue qu'il avait des façons peut-être trop familières, et que vous m'obligeriez de les excuser en faveur de l'amitié qui m'att^ache à lui. Je vois avec peine que, malgré mes recommandations, vous faites tout ce qu'il faut pour rirriter, car, je vous le répèle, il est très-irrilé.

— Mais que vous importe, je vous le demande, la colère de M. Lugarto?

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— Il m'importe de ne pas m*aliéner un ami... un ami intime que j'aime, auquel je suis siocèremeqt attaché... Vous m*eutendez, madame?

— Vous aimez cet homme, dites- vous, Contran?... Je voudrais vous croire, et je ne puis... II n'y a aucun rapport entre la noblesse de vos sentiments et Ja grossièreté de M. Liigarlo... Et puis, enfin, je ne sais... mais, quand vous parlez de Tamitié que vous ressentez pour lui... vos traits se contractent... votre parole est amère... et Ton dirait qu'il s'agit (J'un sentiment tout contraire. «

Ces mots, que je dis presque au hasard, semblèrent produire un effet terrible sur M. de Lancry. II frappa du pied avec violence; il s'écria, les lèvres tremblantes de colère :

— Qu'en tendez-vous par là, madame? qu'entendezvous par là ?

Effrayée, le cœunme manqua ; je fondis en larmo«, et je dis à Contran :

— Pardon, mon ami, pardon, je n'ai rien voulu vous dire [de blessant; seulement je ne puis comprendre...

— Il ne s'agit pas de comprendre; il s'agit de m'obéir sans interpréter mes paroles, sans scruter nnes sentiments secrets. Si je vous dis que M. Lugarto est mon ami, si je vous demande de le traiter comme tel, vous devez me croire et m'obéir sans raisonner ni réfléchir.

— Ne vous fâchez pas, Contran... je vous obéirai ; seulement laissoz-m'oi vous dire qu'il m'en coAle beaucoup. Dans ce seul jour vous m'avez demandé

tlO MATHILDE.

deux bien cruels sacrifices : revoir mademoiselle de Maran, et admettre dans notre intimité un honunc dont le caractère et les manières doivent inspirer uuc prolVnde aversion à tous ceux qui comme vous 'n'excusent pas M. Lugarto par une indulgente amitié... Encore une fois, mon ami, parce que ie sucrilîce que je fais est pénible, ne croyez pas que je manquerai à ma promesse... Plus les preuves de dévouement que vous me demandez sont grandes, plus elles me seront douloureuses, plus, je l'espère, elles vous atttislofout de la vivacité de mou amour... Pâr*donnez-moi donc, mon ami... Thésilation que j'ai montrée. Maintenant, je ferai tout ce que vous voudrez à ce sujet.

La figure de M. de Lancry avait peu à peu repris son expression de douceur habituelle; seulement il semblait accablé. Il me prit la main et me dit avi'c bonté :

— Cest à mon tour, Mathilde, à vous demander pardon de ma violence... Mais, une fois pour toutes, croyez... oh! croyez bien que je ne demande rien qui ne soit indispensable à votre bonheur... je n'ose dire au mien.

— Ah ! mon ami ! cette raison est la seule qu'il faille invoquer; elle suffira toujours à me décider.

On vint annoncer à Goutrun que la voiture l'attendait. Nous partîmes pour aller rendre visite à mademoiselle de .Maran.

LA riUNCtSSli KSEIIMKA.

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