II
renoncé à tout espoir de ce côlé. Heureusemeut Taffection de Lugarto pour moi n'est pas de celles qu'une fantaisie, qu'une antipathie déraisonnable peut at^ tiédir.
— Et je vous dis, moi, que vous n'avez pas de plus mortel ennemi que cet homme, — m'écriai-je; — et je vous dis qu'il est la seule cause de tous mes chagrins et des vôtres. L'instinct de mon cœur ne me trompe pas : 'il exerce sur vous je ne sais quelle mystérieuse influence; j'en ignore les causes, mais elle existe, en tendez- vous, Gontran, elle existe. Bien des fois, malgré votre apparente sérénité, j'ai surpris sur vos traits Texpression d'un sombre désespoir; ce ne sont plus des soupçons, maintenant, ce sont des certitudes. Cet homme, je le hais... Et vous-même, au fond de voire cœur... vous me savez gré de cette haine... vous la partiigezi...
— Mais c'est intolérable! Eh! pourquoi, madame, voulez-vous que je m'abaisse à feindre une amitié que je ne ressens pas?
— Là est le mystère, Gontran... Et si je ne craignais pas... Eb ! d'ailleurs, pourquoi craindrais-je de tout vous dire? ne s'agit-il pas de votre bonheur, du mien?... Eh bien! oui... cet homme vous domine malgré vous, et vous n'osez pas m'avouer la cause de cette domination; pourtant me méconnaltriez-vous au point de croire que je ne pois tout vous pardonner?... auriez-vous envers moi une fuusse honte? En m'unissant à vous, n'aije pas voulu partager nonseulement votre vie à venir, mais, si cela se peut dire, votre vie passée? Mon ami, je suis courageuse.
je trouverai des forces, des ressources immenses dans mon amour... Autant vous me voyez faible et abattue, autant vous me trouveriez [vaillante et résolue s'il s'agissait de vous sauver. ^
— De me sauver? Et de quoi voulez-vous me sauver?... C'est à en perdre la tête!
— Mon Dieu! puis-je vous le dire positivement? Cet homme vous domine : c'est un fait. Il a peut-être surpris un de vos secrets, ainsi qu'il a surpris ceux de la princesse et de madame de Richeville, que saisje?... Vous avez été prodigue : cet homme a une fortune royale ; peut-être avez-vous contracté envers lui des obligations?
— Et vous osez croire que pour un si misérable motif je consentirais à montrer pour lui une amitié que je ne ressentirais pas!.., — s'écria M. de Lancry en courroux.
— Je crois, mon ami, que, soumis comme vous l'êtes à Topinion du monde, vous êtes capable de vous imposer les plus grands sacrifices pour y paraître.
— Madame! madame!... — dit Contran avec une rage contenue.
— Vous vous résignez bien à me causer le plus * cruel chagrin, plutôt que de passer aux yeux de ce monde pour un homme amoureux de sa femme? Pourquoi donc ne vous vésigneriez-vous pas a passer pour l'ami de M. Lugarto, à subir sa pernicieuse influence, plutôt que de renoncer peut-être à une partie du faste qui nous environne?
— Madame... madame... prenez garde!...
— Mon ami... ne voyez pas là un reproche. Depuis bien longtemps vous avez Thabitude de mettre le bonheur dans ces brillants dehors... vous croyez peutêtre que moi-môme je n*y renoncerais qu'avec peine: combien vous vous trompez! Que m'importe ce luxe? je le hais s'il vous cause le moindre chagrin... Ce luxe n'était pour rien dans ce bonheur divin qui a duré si peu. pour nous, qui durerait peut-être encore sans l'arrivée de cet homme ! Que faut-il pour vivre obscurément dans quelque coin ignoré, vous, moi, et ma pauvre Blondeau? Cette vie ne serait-elle pas mon rêve idéal? Jusqu'à notre mariage n'ai-je pas vécu dans la solitude, loin de ces plaisirs qui sont pour moi une fatigue, car mon cœur n'y prend pas de part? Mon ami, vous êtes ému, je le vois... Ohl... par grâce, écoulez celle qui ne songe qu'à votre bonheur, qui l'achèterait au prix de sa vie entière... Contran, c'est à genoux, à genoux que je vous en supplie, ne me cachez rien, comptez sur moi... Mettez mon amour à l'épreuve, cherchez-y un refuge, une consolation, vous verrez s'il vous manque.
Je me mis aux genoux de Contran. La tête baissée sur sa poitrine, les yeux fixes , il semblait profondément absorbé; sans me répondre, il poussa un long soupir et cacha sa tête dans ses deux mains.
— Oh! je le vois... je le vois, — m'écriai-je presque avec joie, — je ne me suis pas trompée : courage! mon ami, courage! Tenez, j'admets l'impossible... Supposons que, pour vous libérer envers cet homme, pous soyons ruinés tout à fait ; ne nous restera-t-il pas Ursule, mon amie? Mon Dieu ! je vien-
drais à elle aussi confiante, aussi heureuse qu'elle l'aurait été elle-même eu venant à moi. Quand on s'aime comme nous nous aimons, car vous m'aimez... malgré vos coquetteries avec cette belle princesse, est-ce qu'il y a des jours mauvais? Mais souvenezvous donc de cette histoire si touchante que vous me racontiez à l'Opéra avec tant de charmes. Eh bien! nous ferons comme ces deux jeunes gens si nobles , si courageux...
Gontran se leva brusquement, et me dit avec une ironie amère :
— En vérité, vous peignez là une existence bien digne d'envie, et bien faite pour compenser la perte d'une grande fortune! Belle vie que celle-là ! Je suis fou d'écouter vos rêveries; une fois pour toutes, vous m'obligerez de ne plus revenir sur ce chapitre. Vos suppositions n'ont pas de sens; aucune obligation ne me lie à Lugarto : il m'a rendu autrefois quelques services, mais ce ne sont nullement des services d'argent. Je m'étonne qu'avec l'exaltation romanesque de vos idées, vous ne compreniez pas que la reconnaissance suffise pour former des liens indissolubles d'une fervente amitié. En résumé, je vous dirai que votre jalousie est dérisoire, que vos soupçons sur Lugarto sont absurdes, que je suis d'âge à savoir me conduire dans le monde, et que vous ferez bien, dans l'intérêt de notre tranquillité commune, de prendre la vie comme elle doit être prise... Vous m'entendez?...
Ce qui se passa en moi fut étrange , je fis rapidement ce raisonnement :
Ce (îue je veux, c'est le bonheur de Contran. Mon bonheur à moi doit être considéré comme un moyen de parvenir à ce but. Si en me sacrifiant j*assure son repos, sa félicité, je ne dois pas hésiter; quoiqu'il m'en coûte, je ferai ce qu'il désire.
Je suis encore à comprendre comment je me résignai brusquement à ce parti extrême, qui contrastait tant avec les plaintes que je venais d'exprimer à Gontran. Maintenant il me semble que ce revirement subit participa de ces résolutions désespérées que Ton prend avec la rapidité de la pensée dans les dangers de mort.
—* Je vous entends , Gontran , — lui dis-je, — je vous obéirai. Mes plaihtes vous importunent, je ne me plaindrai plus; il vous coûterait de vous occuper de moi dans le monde... je ne vous le demanderai plus... Vous trouvez une distraction dans les soins que vous rendez à la princesse, je ne vous ferai plus de reproches à ce sujet. Vous me voyez avec peine ne pas comprendre le sentiment qui vous lie à M. Lugarto, je ferai tout mon possible pour vaincre l'aversion que cet homme m'inspire. Seulement , — ajoulai-je en ne pouvant retenir mes larmes, — il est une grâce que j'implore de vous, permettez-moi d'aller dans le monde le moins possible. Je ne pourrais vaincre cette froideur que vous me reprochez; malgré moi... ma pensée S9 révolte à l'idée de recevoir d'autres soins que les vôtres, s'agît-il même des soins les plus insignifiants. C'est une faiblesse, c'est un enfantillage... je l'avoue... mais soyez généreux... pardonnez-le-moi.. Pour le reste, je ferai ce que vous vou-
drex... Eh bien! êtes-vous content? me pardotinezvous rimpalience que je vous ai causée? — lui dis-je en tachant de sourire à travers mes larmes.
— Pauvre Mathildel — dit Gonlran avec un attendrissement quMl no put vaincre; — il faudrait être de bronze pour résister à tant de douceur et de bonté... J'ai peut-être eu tort ?
— Non! non! — dis-je en l'interrompant', — ce qui me manque, voyez-vous, c'était l'expérience de ce qui vous plaisait ou non... Vous avez raison, j'étais folle; mais il ne faut pas m'en vouloir, voyez-vous, j'ignorais vos désirs ; mais rassurez-vous, mon ami... cette leçon ne sera pas perdue, croyez-le. Maintenant et toujours , dites-moi bien franchement, bien nettement votre volonté, je m'y résignerai; mais aussi, n'est-ce pas? si, malgré tous mes efiforts, je ne pouvais quelquefois, oh! mais bien rarement...
parvenir à vous obéir... lorsque vous aurez la preuve que cela a été au-dessus de mes forces, vous serez bon, indulgent, n'est-ce pas? vous ne me gronderez plus?
Gontran me regarda avec étonnement , presque avec inquiétude; il me prit vivement la main, il la trouva glacée.
En effet, je me sentais défaillir. Je venais de tenter une résolution désespérée. Ce n'était pas la volonté de tenir ma promesse qui me manquait , c'était la force physique de soutenir cette scène cruelle.
Sans mon mari, qui me soutint dans ses bras, je serais tombée ; j'eus une sorte de douloureux vertige;
i84 MATHILDE.
le soir «ne fièvre ardente se déclara, et durant quelques jours je fus gravement malade.