‹ Mathilde (volume 2)Chapitre 46 sur 57 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Plusieurs jours se passèrent ; la princesse Ksemika vint me voir. Croyant sans doute qu'elle n'aurait pas un grand avantage sur moi dans une conversation un peu piquante, elle se contenta de m'accabler de paroles d'afifection.

Contran continua de se montrer très-assidu près d'elle lorsqu'il la rencontrait dans le monde.

M. Lugarlo venait presque chaque jour voir mon mari ; il ne cessait de me persécuter de son odieuse présence. Malgré moi, malgré les observations que j'avais faites à Contran, très-souvent cet homme m'en-

voyait des fleurs. Il demanda à mon mari une place dans notre loge à l'Opéra pour la fin de la saison ; malgré mes supplications, M. de Lancry ta lui accorda.

A toutes mes objections il n'avait que'cette réponse :

« Lugarto est mon ami intime ; je ne puis ni ne « veux rompre une très-ancienne liaison pour satis- « faire à voire antipathie, aussi injuste qu'elle estdé- « raisonnable. Lugarto vous déplaît, soit, vous ne le « lui prouvez que trop, je vous laisse libre d'agir à « votre gré, laissez-moi la même liberté à son égard ; « seulement, par convenance, ménagez-le devant « le monde. »

J'avais déjà pu reconnaître que la volonté de Contran était inébranlable, je me résignai.

Heureusement je m'aperçus d'un changement notable dans les manières de Lugarto à mon égard. Au lieu de me poursuivre de sa conversation lorsqu'il se trouvait dans le monde avec nous, il m'adressait à peine quelques mots. Plusieurs fois Contran m'avait obligée à offrir aussi une place dans notre loge à la princesse Ksernika. Je continuai de souffrir cruellement de mes soupçons jaloux. Vingt fois je fus sur le point d'en parler à Contran ; je n'osai pas.

Je me souvins de ce qu'on m'avait raconté de ma mère, de la force d'inertie avec laquelle elle se repliait sur elle-même, sous le poids de la douleur; je me sentis le môme pouvoir; je contins, je cachai mon chagrin ; je ne montrai jamais à M. de Lancry qu'un front calme et serein.

D'abord je m'interrogeai chaque jour presqiie avec

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effroi, afin de savoir si mon amour pour Gontran avait reçu la moindre atteinte: il n'en était rien.

Dans Torgueil de mon dévouement, j'attendais avec une sorte de sécurité douloureuse que mon mari reconnût le néant de Tafifection à laquelle il me sacrifiait sans scrupule. D'ailleurs, à part les soins apparents qu'il rendait à madame Ksernika, Gontran était bon pour moi, afiable; il ne soupçonnait pas mes ouffrances ; car je le trouvais toujours riant et léger.

En vain je recherchais dans ses traits cette expression fugitive du désespoir qui m'avait une fois si vivement frappée, et qui un instant m'avait fait penser que sa conduite lui était imposée par k mystérieuse influence de M. Lugarto.

Je me trompais cependant en croyant que, pour être contraints et dissimulés, mes ressentiment perdaient de leur intensité; je ne pouvais me confier à personnne, je vivais seule, je n'avais pas d'amie, Ursule était loin de moi ; d'ailleurs j'aurais presque considéré comme un sacrilège toute récrimination contre (Contran.

Généralement Ton ne se plaint que pour faire excuser ses représailles ou pour faire montre de sa résignation.

J'aimais Gontran plus que jamais ; ma résignation était si naturelle, que je ne pouvais songer à en tirer vanité.

Une douleur immense, solitaire, s'amassait lentement dans mon cœur. A mesure que cette douleur l'envahissait, j'éprouvais une sensation singulière. Je

me sentais de plus en plus oppressée, comme si peu à peu Tair m'eût manqué. Je craignais qu'il ne \'lnt un moment od mon âme déborderait, oCi malgré moi je jetterais un premier cri d'angoisse en suppliant Gontran de me prendre en pitié.

Ce moment arriva.

Depuis quelques jours j'étais souflrante. Un matin je dis à mon mari :

— Gonlran, j'ai à réclamer de vous une promesse bien chère.

— Que voulez-vous dire, Mathilde?

— Vous m'avez fait espérer que nous irions passer quelque temps dans notre maisonnette de Chantilly. Voici bientôt la fin du mois de mai, il me semble que le bon air de la forêt me ferait du bien.

— Comment, vous pensez encore à cette folie? Mais depuis huitjours cette masure estabattue.Monhomme d'aflfaires m*a dit que l'administration des domaines de M, le duc de Bourbon en avait pris possession. C'est une affaire terminée.

J'avais conservé une lueur d'espoir; voyant qu'il fallait y renoncer, je fondis en larmes. Gontran me parut impatienté, et me dit :

— Mais, en vérité, ma chère amie, vous n'avez pas le sens commun de pleurer pour un tel enfantillage. Je vous l'ai déjà dit, quoique riche, notre fortune ne nous permet pas de satisfaire à tous vos caprices.

— Des caprices! J'en ai bien peu, Gontran, et ce- Ini-là était saint et sacré pour moi.

— Encore une fois, ce qui est fait est fait; il est

impossible de revenir su» cette vente : ce sont, mon Di^! d'ailleurs des imaginations de roman; s'il fallait acheter tous les endroits où Ton s'est trouvé heureux, où se verrait au bout d'un certain temps singulièrement embarrassé de ces propriétés commémoratives qui ne vous rapporteraient que des souvenirs. Malheureusement, dans notre siècle de fer, il faut pour vivre d'autres revenus que ceux-là.

Celte plaisanterie de Gontran me fit un mal affreux* J'avais toujours cru à sa religion pour ces temps si fortunés, je ne pus m'empêcher de lui répondre en pleurant :

— Hélas!... mon ami, cette occasion de folle dépense> comme vous dites, était unique.

— C'est-à-dire que, depuis ce temps, vous vous trouvez très-malheureuse sans doute?

— Non... non... je ne me plains pas; seulement je regrette ces beaux jours où vous étiez tout à moi... • où nous vivions l'un pour l'autre.

— Puisque l'occasion se' présente, — reprit M. de Lancry après un long silence, — j'en profiterai pour vous donner quelques avis dont vous profiterez,. je l'espère... Je ne sais pas quelle idée romanesque vous vous êtes faite du mariage; mais permettez-moi de vous dire ce qu'il doit être pour des gens raisonnables. Comme deux amants ou plutôt comme deux enfants, nous avons joué au bonheur solitaire, à we chaumière et à vn cœur; toute exagération a un

, terme, nous avons usé toutes ces joies pastorales. Maintenant, nous devons seulement voir dans le mariage une douce intimité basée sur une confiance et

surtout sur une liberté réciproque; nous sommes du monde, nous devons vivre pour et comme le monde. •^ Contran, vous souvenez^vous de ce que vous me disiez : « Pour moi le mariage, c'est Tamour, c'est la « passion daiL^ne union bénie de Dieu? » — Vous souvenez-vous' que vous me disiez encore : « Il me « serait impossible de me résoudre à ces relations « froides et monotones où le cœur n'a point de « part?... »

— Je vous disais cela! je vous disais cela... sans doute. C'est qu'alors j'étais persuadé que ce rôve était possible à réaliser, j'étais de bonne foi.

— Et vous ne vous trompiez pas, Gontran; oh! cette espérance n'était pas une chimère : pour moi, du moins... rien n'est changé... l'amour... la passion dans le mariage, c'est, ou plutôt, si vous le vouliez, ce serait., toujours ma vie, mon bonheur...

— Les femmes prennent toujours leurs désirs pour des faits accomplis. Vous vous abusez étrangement, vous êtes plus jeune que moi. Il se peut que votre illusion dure un peu plus longtemps que la mienne ; mais, comme la miejne, elle se dissipera : vous verrez que l'amour romanesque que vous ressentez doit, comme toute chose, avoir son terme...

— Gontran, par pitié, ne blasphémez pas!

— Tout cela, ce sont des mots; il vaut mieux voir tout de suite clair dans sa vie. On n'en est que plus beureui... La preuve de cela, c'est que depuis quelque temps vous êtes horriblement maussade, tandis que moi je suis du caractère le plus égal... Pensez comme moi, renoncez à des idylles imaginaires, et

VOUS acquerrez cette placidité, cette indulgence, qui font du mariage un paradis au lieu d'un enfer.

— O mon Dieu! mon Dieu !... et entendre cela de vous?... de vous? — dis-je en cachant ma tête dans mes mains pour étouffer mes sangliiiSl.

— Allons... une scène à présent; ah! quel caractère!...

— Non!... non... Contran, je ne vous ferai pas de t;n*ne... Écoutez... jo vous parlerai franchement. Oui l j'ai besoin de vous dire ce que je souffre depuis longtemps. Vous l'ignorez... car sans cela vous ne vous feriez pas un jeu de mon chagrin. Vous êtes si bon, si généreux!...

Je pris la main de M. de Lancry dans les miennes.

— Allons, voyons, parlez, Mathilde... si je vous ai tourmentée, c'est sans le savoir. Si vos reproches sont raisonnables je m'accuserai, vous me pardonnerez, et à l'avenir cela ne m'arrivera plus, comme disent les enfants... — ajouta-t-il en haussant les épaules.

— Je n'attendais pas moins de votre cœur, mon ami. Vous m'encouragez, votre gaieté dissipe la pénible impression que m'avaient causée vos paroles de tout à l'heure... Moquez-vous bien de votre pauvre Mathilde, — ajoutai-je en m'efforçant de sourire après un moment de silence : — elle est jalouse de la princesse Ksernika... Oui, vos assiduités auprès d'elle me font un mal horrible ; depuis que vous vous occupez de cette femme, il me semble que vous m'oubliez.

— Sont-ce là tous vos reproches ? et qu*eii conclurez-vous?

— Que vous pourriez me rendre aussi heureuse que par le passé en m'accordant une chose qui ne doit nullement vous coûter, mon ami.

— Eh bien! voyons, parlez, — dit-il avec impatience.

— Je voudrais que nous pussions rompre les relations presque intimes dans lesquelles nous vivons avec la princesse... et cesser peu à peu de la voir.

— Voilà ce que vous me demandez : ah çà, vous êtes folie!

— Gontran!

— Comment î — s'écria-t-il courroucé , — je ne pourrai pas être convenable, poli avec une femme sans que vous me poursuiviez de vos jalousies! comment!.sous prétexte de calmer vos visions, vous venez me demander de traiter avec impertinence une personne qui ne mérite que votre considération, que votre respect! mais vous perdez la tète!

— Eh bien ! oui... je la perdrai, si mes souffrances se prolongent. Contran, croyez-moi, mon calme apparent cache bien des douleurs! Parla mémoire de ma pauvre mère, qui a tant souffert aussi, je vous le jure... ce que j'endure depuis quelque temps est audessus de mes forces.

— Eh! que voulez-vous donc que j'y fasse? — s*écria-t-il de plus en plus en colère; — suis-je responsable des songes que vous forgez pour vous tourmenter?

-- Mais si ce sont de fausses apparences , dissipezles en m*accordant ce que je vous demande.

— Mais c'est justement parce qu'il s'agit d'apparences qui n*out pas le moindre fondement,.qu'encore une fois je ne puis, de gaîeté de cœur, faire une grossièreté à une femme de mes amis et des vôtres.

— Mais il s'agit de mon bonheur, Gontran, de moa repos.

— Écoulez-mpi, Mathilde, — dit Gontran en se contraignant avec peine, — j'ai de la raison, de la volonté. Il est de mon devoir de ne faire que ce que je trouve juste, convenable, ainsi que je vous l'ai déjà dit au sujet de vos répugnances à revoir mademoiselle de Maran et à recevoir mon ami intime. Vous me trouverez inflexible lorsqu'il s'agira de me prêter à des caprices extravagants; c'est vous dire qu'il n'y aura rien... — vous m'entendez! — rien de changé dans nos relations avec la princesse.

— Ainsi, vous continuerez d'être assidu auçrès d'elle? Ainsi, dans le monde, vos regards, vos prévenances seront pour elle? Ainsi ce sera toujours votre bras qu'elle prendra pour se promener? Ce sera elle, mou Dieu î toujours elle !

— Ne voulez- vous pas que ce soit vous, vous! toujours vous! Et enfin que vous et moi nous soyons couverts de ridicule? Eh! madame! si vous n'aviez pas un abord si glacial, si dédaigneux, vous seriez assez entourée pour trouver un bras à défaut du mien! il y a mille coquetteries innocentes et parfai* tement admises par le monde qui permettent à une femme.de chercher dans les hommes qui Teutourent

ces soins, ces prévenances que son mari ne peut lui consacrer sans se faire montrer au doigt ; mais non, vous êtes d'une morgue, d'une hauteur qui éloigne tout le monde de vous... El, après cela... vous venez vous plaindre d'être isolée î Si je faisais comme vous, où en serais-je? je serais un de ces maris maussades, jaloux, qui ne parlent à aucune femme, ne bougent do Tembrasure des portes, et qui, lorsque minuit sonne, viennent, comme les spectres de la ballade, ^enlever d'un air rébarbatif leur femme à ses danseurs! Qu'arrive-t-il? que ces maris-là sont bafoués. Or, ma chère, pour vous et pour moi, je suis décidé à toujours éviter un pareil rôle.

— Ainsi, — m'écriai-je avec amertume, il faut que je me soumette sans me plaindre à ces étranges lois du monde, qui regardent comme souverainement inconvenant qu'un mari s'occupe de sa femme, et qu'il l'entoure des soins qu'il prodigue à toute 9utre! Singulier usage qui consacre pour ainsi dire les apparences de l'intidélité comme une coutume de bonne compagnie! qui flétrit d'un ridicule impardonnable tout empressement légitime et naturel!... Vous haussez les épaules, Gontrîin... Ces réflexions d'un cœur ulcéré vous font pitié, n'est-ce pas?

— Encore une fois, madame, puisque nous vivons dans le monde, pour l'amour du ciel vivons en ^ns du monde... Quant à moi, je suis décidé à ne r^en changer à ma conduite... et je désire... je n'aimerais pas à vous àïreje veux, que vous modiiiiez la vôtre... Il m'est déjà assez pénible de vous voir si mal répondre aux prévenances de mou meilleur ami. Mais j'ai

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