‹ Mathilde (volume 2)Chapitre 49 sur 57 · LE BILLET · texte numérisé non relu

LE BILLET

Dans mon égoïsme pour le retenir près de moi, je désirais ardemment une rechute. A Tinsu de ma pauvre Blondeau, qui me veillait pourtant avec une sollicitude maternelle, je commis de grandes imprudences; je tombai assez gravement malade.

Je ne saurais dire ma joie en voyant que j'avais réussi. Gontran redevint pendant quelques jours ce qu'il avait été d'abord. Mais le bonheur d'être toujours près de lui avait sur moi une telle influence , que je renaissais bientôt à la vie ; alors de nouveau je craignais de le perdre.

Au milieu de ces alternatives, je me traçai une ligne de conduite dont je me promis bien de ne pas m'écarler; elle était en tout conforme à la dernière résolution que j'avais prise. Il serait faux de dire que cette détermination ne me coûtait pas beaucoup; mais il y a dans tout sacrifice fait à l'amour une sorte de satisfaction profonde qui augmente, pour ainsi dire, en raison de la grandeur même du sacrifice qu'on s'impose.

Le lendemain de ma première sortie, Blondeau entra chez moi; elle m'apportait la liste des personnes qui étaient venues savoir de mes nouvelles et se faire écrire à ma porte pendant ma maladie.

La princesse de Ksernika, M. de Rochegune, M. Lugarto, s'y trouvaient; mademoiselle de Maran avait aussi envoyé chez moi, mais elle n'était pas venue me voir. Jamais elle n'approchait de la maison d'un malade, car elle avait la manie de croire toutes les maladies contagieuses.

Je fus étonnée de ne pas trouver sur la liste le nom

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de madame de Richeville; mes préventions contre elle avaient en partie disparu : non que j'eusse en rien reconnu la vérité de ses préventions au sujet de Gontran, car un des symptômes de Tamourest un aveuglement complet; mais le charme qu'elle possédait m'attirait malgré moi, et je ne mettais plus en doute rintérêt qu'elle me portait.

— Madame la duchesse de Richeville n'a pas envoyé savoir de mes nouvelles? — demandais-je à Blondeau.

— Non, madame... mais...

Je vis à la physionomie de Blondeau qu'elle avait quelque chose à me dire au sujet de cette liste, et qu'elle hésitait.

— Qu'as-tu donc? tu parais embarrassée? (Quoique ce tutoiement fût assez peu convenable, je n'avais pu renoncer à cette habitude de mon enfance.)

— C'est que j'ai peur de vous inquiéter, madame.

— S'agirait-il de M. de Lancryî — m'écriai-je.

— Non, non, madame ; c'est une aventure extraordinaire qui s'est passée pendant votre maladie. Je ne vous en aurais pas parlé s'il ne s'agissait pas, indirectement il est vrai, de ce bon M. de Mortagne.

— Dis donc vite, alors...

-^ Eh bien ! madame, le lendemain du jour où vous êtes tombée malade, le soir, pendant que vous étiez assoupie, j'étais un moment descendue à l'office; M. René, votre valet de chambre, venait de nous apprendre quMl quittait la maison.

— Il est vrai, — dis-je à Blondeau en me souvenant d'avoir vu le matin tin nouveau domestique

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dont la figure m'avait frappée, car il ne me semblait pas inconnu ; — sais-tu pourquoi René s*en est allé?

— Pour retourner dans son pays, en Lorraine, — at-il dit.

— Et celui qui le remplace, — d'où soi't-il? — Il était chez des Anglais, il est au fait du service, il parait très-bon homme et assez intelligent. Mais, madame, il ne s'agit pas de <;ela, ainsi que tous allez le Toir. Le soir donc, on Tint me dire que quelqu'un me demandait à la porte de l'hôleU et on me remit un billet où étaient écrits ces mots de l'écriture de M. de Mortagne, que je reconnaîtrais entre mille.

tt Ma bonne madame Blondeauy ayez toute confiance dans la personne qui vous renipitra ce billet; elle vous dira ce que j'attends de vous :j'ai appris que Mathildé est malade i je tiens à avoir chaque jour de ses nouvelles par vous.

« Signé Mortagne. »

— Vous pensez bien, madame, que je n'hésitai pas un moment. Je descendis à la porte, je vis un fiacre, la portière était entr'ouverte; dans cette voilure était un homme dont je ne pouvais distinguer les traits à cause de l'obscurité; il me dit d'une voix émue et que je ne reconnus pas :

— Madame Blondeau', je viens de la part de M. de Mortagne savoir des nouvelles de madame la vicomtesse de Lancry...

— Elle est bien souffrante, — dis-je & cet inconnu. •^ Les médecins craignent une mauvaise nuit.

— Vous ne vous étonnerez pas du mystère avec lequel M. de Mortagne sMnforme^par moi, son ami, de l'éiat de madame de Lancry, — ajouta- t-il, — quand vous saurez que dans l'inlérôt de votre maltresse le nom de M. de Mortagne ne doit pas être prononcé chez elle. — Vous ne m'aviez pas caché, madame, — ajouta Blondeau, — la scène cruelle de votre contrat de mariage; il me parut très-simple que M., de Mortagne s'informât de vos nouvelles par un moyen détourné, d'autant plus qu'il n'était pas alors à Paris.

— Où est-il donc? dis-je à Blondeau.

— Cette même personne inconnue ajouta que M. de Mortagne était absent de Paris par suites d'affaires très-importantes qui vous concernaient, et qu'il lui fallait s'entourer du plus grand mystère pour les amener à bien.

— Qu'est-ce que cela signifie?

— Je ne sais pas, madame.- Toujours est-il que cet inconnu me dit qu'il ne pouvait me faire ainsi désormais demander à la porte sans provoquer les remarques de vos gens, ce qui eût été fâcheux; que, pour avoir des détails fréquents et précis sur votre santé, il me priait, au nom de M. de Mortagne, de mettre chaque jour une espèce de bulletin sous une grosse pierre à la grille du jardin, du côté des Champs-Elysées, et qu'il viendrait le prendre le soir, cet endroit étant, la nuit, tout à fait désert; que si je pouvais quelquefois venir moi-même, il m'en serait bien reconnaissant au nom de M. de Mortagne, car il pourrait ainsi avoir des nouvelles encore plus détaillées ; il ajouta que M. de Mortagne avait bien pensé à en-

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voyer un domestique s'informer de votre santé, ainsi que cela se fait, mais que ce renseignement incomplet ne pouvait satisfaire son inquiétude; il me dit enfin qu*il avait aussi songé à me demander de lui écrire, par la poste, sous un nom supposé, mais que ce moyen était de tous le plus dangereux.

— Et pourquoi si dangereux ?

— Je ne sais, madame, il ne s'est pas expliqué davantage; il m'a bien recommandé de vous dire, une fois pour toutes, que si vous aviez, dans un cas grave, à écrire à M. de Mortague, vous ne remettiez votre lettre qu'à madame de Richeville elle-même, qui la lui ferait parvenir.

— C'est étrange ! dis-je à Blondeau. — Et qu'as-tu fait?

— Ainsi que me l'avait demandé M. de Mortagne, j'ai'écrit un bulletin de votre santé; sous le prétexte do me promener dans le jardin avant de revenir veiller, chaque soir je mettais ma lettre sous la grille, et cet inconnu venait la prendre. Le jour où vous avez été si mal, j'écrivis un mot à la hâte et je le portai comme d'habitude. Le lendemain je ne pus sortir de chez vous que très-tard, lorsque vous étiez un peu assoupie; il y avait du mieux; j'étais tout heureuse; j'écrivis deux mots pour M. de Mortagne, je courus à la grille; la nuit était noire. L'inconnu m'entendit sans doute, car il me dit à voix basse :

— Madame Blondeau, — c'est vous?

— Oui, monsieur, — lui dis-je. — Au nom du ciel, comment va-t-elle? s'écria-t-il d'une voix qui me parut bien altérée. — Mieux, bien mieux, dites-le à

M. de Mortagnef — lui répondis-je ; — je sors seulement depuis hier de la chambre de cette pauvre madame, et j'apportais un petit mot. — Je crois qu'en apprenant cette bonne nouvelle, la personne inconnue tomba à genoux, car la voix s'abaissa pour ainsi dire, et j'entendis ces mots prononcés comme par quelqu'un qui prie : « Mon Dieu ! mon Dieu ! soyez béni, elle vit, elle vivra. » — Je retourne bien vite auprès de madame, — dis-je à l'inconnu ; •— rassurez bien M. de Mortagne, — Soyez tranquille, ma bonne madame Blondeau, il ne sera pas longtemps sans ap~ prendre celte heureuse nouvelle. — Je revenais à la maison, lorsqu'il me sembla entendre, du côté de la grille, comme des cris étouffés, un bruit de lutte, et un bruit sourd comme un corps pesant qui serait tombé.

— Tu m'effraies! Et ensuite?

— J'écoutai de nouveau, je n'entendis rien. Inquiète, je retournai bien vite à la grille, j'écoutai... encore rien... rien. J'appelai à voix basse, on ne répondit pas... Je crus m'ètre trompée, je rentrai.

— Et le lendemain ? demandai-je à Blondeau.

— Le lendemain, à la nuit tombante, je portai un billet à la place accoutumée; j'attendis assez longtemps, personne ne vint : je supposai que le mes~ sager de M. de Mortagne n'avait pu arriver plus tôt. Je rentrai, me promettant bien d'aller voir de grand matin si le billet avait été retiré comme d'habitude.

— Eh bien?

— Eh bien, madame l le lendemain je le retrouvai. . . On n'était pas venu le prendre... Non, madame. Mais

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