LES DEUX AMIES
Ursule me sauta au cou et m'embrassa avec effusion. Je lépondis froidement à ces témoignages d'amitié. Ma cousine ne s'aperçut pas ou feignit de ne pas s'apercevoir de la tiédeur de mon accueil.
Après les premiers compliments, M. Sécherin me dit avec un soupir, en regardant sa femme :
— Eh bien, cousine ! le lendemain de votre départ nous nous sommes séparés d'avec maman, nous avons quitté Rouvray. Hélas! oui! Vous^ n'avez pas d'idée, ma cousine, combien cela a coûté à ma femme. Elle en avait l'âme navrée, ce qui prouve son bon cœur; car, sans reproche, maman avait été bien dure et bien injuste pour elle. Mais, que voulez-vous ! une fois que les vieilles gens ont mis quelque chose dans leur tète, on ne peut le leur en ôter.
— Vous habitez toujours à quelque distance de Rouvray, — lui dis-je, — afin de voir votre mère et de surveiller votre fabrique?
— Oui , sans doute , cousine, j'ai très-souvent vu ma mère, elle va très-bien, et, comme dit ma femme, je suis sûr que maman aime mieux cet arrangement-là , maintenant qu'il est fait ; elle est bien plus libre, et nous aussi. Mais elle n'a jamais voulu recevoir Ursule; que voulez-vous! c'était son idée. Ma femme en a bien pleuré, allez! Enfin , il n'importe ; il ne s'agit pas de cela . maintenant ma fabrique va toute seule; tout compte fait, j'ai soixante-huit mille livres de rentes... et, ma foi, Ursule et moi nous voulons jouir un peu de la vie... Vous ne savez pas notre projet?
— Non, vraiment, mon cher cousin.
LKS DKUX AMlliS. 52.^
— Mon ami , — dit Ursule , — vous allez être indiscret , je vous supplie de...
— Indiscret avec notre bonne cousine! — s'écria M. Sécherin en interrompant sa femme, — est-ce que cela est possible? est-ce qu'elh* n'est pas votre sœur, votre meilleure amie d'enfance? — Et, se penchant à mon oreille, M. Sécherin me dit tout bas : — Vous voyez, cousine, je dis vous ; je ne tutoie plus ma femme; — il reprit tout haut : — Et d'ailleurs je suis sûr que ce que je vais proposer à notre cousine lui causera un véritable plaisir, puisque ça nous en cause. En un mot , madame la vicomtesse , lors de votre mariage vous nous avez proposé de nous céder à Paris un appartement dans voire hôtel , que vous n'habiterez pas tout entier... Eh bien! nous acceptons...
Je regardai Ursule avec autant de surprise que d'indignation ; elle ne parut pas me comprendre , et me sourit tendrement pendant que M. Sécherin continuait.
— Vous souvenez -vous de ce que vous nous disiez , cousine : (( Venez à Paris , nous ne ferons qu'une famille... l'hiver à Paris, l'été à Maran ou à Rouvray? » Eh bien! ces beaux projets qui vous plaisent tant et à nous aussi..., ils vont être réalisés : nous ne nous quitterons plus... Tous les ans j'irai voir maman, je vous laisserai Ursule : je me suis fait arranger un pied-à-terre à ma fabrique ; maintenant nous venons vous demander ici l'hospitalité jusqu'à ce que nous partions ensemble pour Paris. Afin de ne pas laisser mon temps et mon argent sans emploi , je prendrai un intérêt dans la maison de banque d'un de mes amis ; maison bien sûre , puisqu'elle a résisté à l'épreuve de la révolution de juillet... Ça m'occupera pendant mon séjour à Paris. Seulement, dans quelque temps, je vous quitterai pour un petit voyage. Il s'agit d'une ferme qu'on me propose d'acheter et que je veux visiter. Pendant ce temps-là , vous et Ursule vous conviendrez de tout pour notre établissement à Paris ; autant nous avoir pour locataires que des étrangers, n'est-ce pas, cousine? Mais, au fait, non, les femmes n'entendent rien aux affaires, j'arrangerai tout avec M. de Lancry. Eh bien, cousine! avouez que vous ne vous attendiez pas à cela... et que nous vous ménagions une fîère surprise?...
M. Sécherin était peu clairvoyant, il ne s'aperçut pas de ma stupeur.
Ma position devenait d'autant plus pénible qu'en elfet, alors que j'avais une foi aveugle dans l'amitié d'Ursule, je lui avais fait cette proposition, en la suppliant de l'accepter.
Interprétant mon silence à sa manière, M. Sécherin s'écria :
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— Eh bien, vous non re\oiioz pas! j'en étais sûr, vous ne nous croyiez pas rapables de cela?
— En etlel , mon cousin, j'étais loin (res[)érer...
— Que nous nous ressouviendiions de tes ollres , ma bonne Mathilde ! . . . Ah ! c'était l'aire injure à moi, d'abord et à mon mari ensuite, — (ht Ursule d'un ton de gracieux reproche.
Ne voulant pas éclater avant d'avoir eu avec elle la conversation que je désirais d'ai)rès les conseils de madame de Uicheville, je répondis assez embarrassée :
— Sans doute, j'espérais cette bonne fortune, mon cher cousin; , mais je ne comptais pas qu'elle fût si prochaine , et je suis ravie de cet
empressement de votre part.
— Et je vous crois , cousine , parce que vous le dites. . . Oh ! je vous connais, vous n'êtes pas de ces femmes qui disent oui quand elles pensent non. Maman me le répétait toujours : « Madame de Lancry, )) c'est la vérité , c'est l'honneur en personne ; ce qu'elle dit , c'est pa- » rôle d'Évangile. » N'est-ce pas, Ursule?
— Sans doute, mon ami; mais votre mère, en disant cela, pensait comme moi.
— Ça, c'est vrai... Oh! voyez-vous, cousine, vous n'avez pas d'amie, qu'est-ce que je dis 1 de sœur plus dévouée que ma femme. C'est toujours Mathilde par-ci, Mathilde par-là. Enfin, surtout depuis votre petit voyage à Rouvray, elle est comme endiablée pour venir habiter avec vous. Vous jugez comme ça me va, à moi qui non plus ne jure que par vous; sans oublier mon cousin Lancry... Ah 1 cousine! comme on dit, les deux font la paire. Vous êtes née pour M. de Lancry, comme M. de Lancry est né pour vous... C'est comme moi : sans vanité, je suis né pour Ursule, comme Ursule est née pour moi... Mais, c'est que c'est très-vrai, les grands seigneurs sont faits pour les grandes seigneuresses , comme vous, — ajouta M. Sécherin en éclatant de rire ; — les gentilles petites bourgeoises comme Ursule sont faites pour les bons bourgeois comme moi.
— Mon cousin , je ne suis pas de votre avis : il n'y a aucune de ces différences-là entre Ursule et moi ; ne sommes-nous pas parentes? — dis-je en voyant que la conversation prenait un caractère fâcheux, et que M. Sécherin blessait profondément l'orgueil de sa femme.
Malheureusement, lorsque mon cousin poursuivait une idée, il était impossible de l'en distraire. Aussi reprit-il ;
— Vous ne me comprenez pas , cousine; je ne parle pas de la nais-