M. D'ORBEVAL
LF. PROTECTKUH. 05
On rrravait abandonnée anx soins de ma tante, d'après l'avis de mon tuteur, le baron d'Orbeval , parent assez éloigné de mon père, que je voyais fort rarement.
Lorsqu'il venait chez mademoiselle de Maran, on m'envoyait chercher, on me faisait quitter le sarrau plus que modeste dont ma tante voulait toujours que je fusse vêtue. On m'habillait avec un peu phis de soin que de coutume , et on m'amenait devant mon tuteur.
C'était un grand vieillard blême , à figure de fouine , à perruque blonde très-frisée; il portait un abat-jour de soie verte et une douillette de soie puce tout usée : il était conseiller à la cour de cassation , et d'une sordide avarice.
Quand j''arrivais auprès de lui, il me regardait d'un air sévère et me demandait si j'étais bien sage.
Ma tante se chargeait ordinairement de répondre que j'étais volontaire, stupide et paresseuse.
GG iMATIIILDi:.
^^()^ tuteiii' iiKMloiHiiiil nlors uiu* (*lii(jiicnaii(lc très-sèclio siii' In joue, 011 me (lisant :
— Madonioisollo Malliilde, niais c'est très-mal 1 ... très-mal Si
cela continue, on vous enveria avec les petites filles des pauvres.
Je fondais en laiines, et Blondeau m'emjiortait.
.Fêtais restée trois ou quatie mois sans ôtre présentée a mon tuteur, lorsqu'un jour je vis entrer dans ma chambre un homme jeune encore (pie je ne connaissais pas.
l)(»s qu'ail parut, Blondeau s'écria en joignant les mains avec une expression de surprise et de bonheur :
— Mon Dieu!,., c'est vous! c'est vous, monsieur de Mortagnc ! ! . . . Celui-ci, sans répondre à ma gouvernante, me prit dans ses bras,
me legarda en silence avec une sorte d'avide curiosité ; puis , après m''avoir tendrement embrassée , il me remit à terre , et dit en essuyant une larme : Gomme elle lui ressemble ! comme elle lui ressemble ! !
Et il tomba dans une sorte de rêverie. ■
La figure de cet étranger me semblait si bienveillan e , maigre la sévérité de ses traits; il m'avait paru si ému en me contemplant, sa présence paraissait faire tant de plaisir à Blondeau, que je me rapprochai de lui sans crainte.
C'était un cousin germain de ma mère. Depuis plusieurs années il voyageait, et arrivait seulement en France.
M. le comte de Mortagne passait pour un homme très-étrange. Il avait servi , et vaillamment servi sous l'empire. Depuis Ton ne pouvait s''expliquer sa vie continuellement nomade. Il avait parcouru 'es deux mondes. On le disait doué d^me instruction prodigieuse, d*'un caractère de fer, d'^un courage à toute épreuve; mais sa franchise, presque brutale, lui avait concilié peu d'amis.
Il avait aimé ma mère comme le plus tendre des frères.
Plusieurs fois il avait tâché de faire comprendre à mon père tout le prix du trésor qu''il négligeait pour suivre les conseils ambitieux de mademoiselle de Maran : aussi ma tante avait elle pris M de Mortagne dans une aversion profonde ; mais , comme membre de mon conseil de famille, et chargé comme tel de veiller à mes intérêts, il se trouvait quelquefois forcément rapproché de mademoiselle de Maran.
Depuis quatre ans il voyageait dans l'Inde. Sa première visite, en arrivant à Paris , avait été pour moi.
Il ne pouvait se lasser de me regarder, de m'admirer , de me louer ! Il accablait Blondeau de questions.
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É(ais-je lieureuse?
Recevais-je réducatiou que je devais lecevoii?
Quels étaient mes maîtres?
A sept ans , je devais savoir bien des choses J'avais l'air si intelligente ! je devais avoir bien profité de l'instruction qu''on m'avait donnée !
Ma pauvre gouvernante osait à peine répondre. Enfin elle avoua en pleurant la vérité... Le peu que je savais, c'était elle qui me l'avait appris. Mademoiselle de Maran devenait de plus en plus dure et injuste envers moi, Je n'avais aucun des plaisirs de mon âge ; et ce qui surtout exaspérait Blondeau , je n'étais jamais vêtue comme devait l'être la fille de madame la marquise de Maran.
A chaque parole de ma gouvernante, l'indignation de M. .de Mortagne augmentait.
C'était un homme de haute taille, toujours vêtu avec négligence. Quoiqu'il eût quarante ans à peine, son front était chauve; par une mode qui semblait h cette époque des plus bizarres , il portait sa l)arbe longue comme quelques personnes la portent aujourd'hui.
La brusquerie de ses manières, la hardiesse militaire de ses paroles, sa physionomie singulière et presque sauvage, l'avaient fait surnommer dans le monde le paysan du Danube.
Il appartenait à l'opinion libérale la plus avancée de cette époque , et il ne cachait en rien sa manière de voir, quoique des personnes bienveillantes pour lui l'eussent engagé à plus de modération.
Quand il le voulait, il dissimulait la plus mordante ironie sous une apparence de bonhomie naïve ; mais Q|dinairement son langage était âpre, rude et presque brutal.
Lorsque ma gouvernante eut exposé à M. de Mortagne la manière dont j'étais élevée par ma tante, la figure de mon cousin, hàlée par le soleil de l'Inde, devint pourpre de colère: il marcha quelques moments avec agitation ; puis, me prenant brusquement dans ses bras, il se dirigea vers l'appartement de mademoiselle de Maran en s'écriant :
— Ah! c'est ainsi qu'elle traite l'enfant de ma pauvre cousine
Je vais lui dire deux mots , moi ! et de ma grosse voix , encore î
— Mais , monsieur le comte , prenez garde. . . — dit ma gouvernante en le suivant d'un air effrayé.
— Soyez tranquille, madame Blondeau, je ne m'intimide pas poui si peu ! J'ai écrasé du pied des bêtes encore plus malfaisantes que mademoiselle de Maran. — Et il m'embrassa deux fois en me disant : — Pauvre petite! ton sort va changer.
OH MATlllLDE.
Jamais je ii oublierai la joie que je ressentis eu devinant que mon |)i'()tecteui* allait me venger des méchancetés de ma tante.
Dans mon ravissement, dans ma reconnaissance, j'entourai de mes bras le cou de M. de Mortagne, et, croyant lui rendre un important service, je lui dis tout bas :
— Il n'y a pas que ma tante qui soit méchante, monsieur, il y a aussi son chien Félix; il faudra bien prendre garde à vous, car il mord jusqu'au sang.
— S'il me mord , ma petite Mathilde, je le jetterai par la fenêtre , — dit M. de Mortagne en m'embrassant encore.
M. de Mortagne me parut un héros ; je ressentis pour la première fois l'ardeur de la vengeance.
Servien était, selon son habitude, dans le salon d'attente qui précédait la chambre à coucher de sa maîtresse.
M. de Mortagne, suivi de Blondeau, allait ouvrir la porte; le maître d'hôtel se leva et dit :
^ Je ne sais pas , monsieur, si mademoiselle est visible.
M. de Mortagne, sans lui répondre, le repoussa du coude, et entra chez ma tante.
Assise dans son lit , en manteau et en chapeau de soie carmélite , selon son habitude , elle lisait ses journaux.
L'entrée de M. de Mortagne fut si brusque, si bruyante, que Félix alarmé sortit vivement de sa niche , et se jeta résolument aux jambes de mon protecteur.
— Prenez garde , prenez ga»de , voilà le méchant chien , — lui disje tout bas.
— Voilà pour lui ! --^- et d'un coup de pied mon vengeur envoya Félix rouler sous le lit.
Aux hurlements de son favori, ma tante , déjà très-irritée de l'entrée de M. de Mortagne, qu'elle détestait, s'écria aigrement :
— Mais , monsieur , cela n'a pas de nom ! . . . Qu'est-ce que cela veut dire? Entrer chez moi comme d'assaut!... écraser mon chien!. . Vous croyez-vous encore dans votre caserne?...
M. de Mortagne m'a bien des fois depuis raconté cette scène. 11 s'assit sans façon à côté du lit de mademoiselle de Maran , me tenant toujours sur ses genoux ; il lui répondit :
— Il ne s'agit , madame , ni de chien , ni d'assaut ; il s'agit de cette malheureuse enfant, que vous élevez en marâtre. . .
— Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?... — répondit ma tante
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d'un air hautain. — Ètesvous donc revenu des antipodes , monsieur, pour me dire de ces insolences-là? Parce que vous êtes fait comme un vilain sauvage , et que vous avez une réputation de grossièreté parfaitement bien établie , et méritée d'ailleurs , il ne s'ensuit pas que je me laisserai insulter ni intimider chez moi, entendez- vous bien, monsieur?
— Et parce que vous avez, madame, le bonheur de joindre la laideur et la méchanceté du feu duc de Gesvres à la difformité et à l'esprit d'Ésope, il ne s'ensuit pas non plus que je doive soulfrir vos insolences j entendez-vous bien, madame? — reprit M. de Mortagne , qui avait toujours rendu à mademoiselle de Maran grossièreté pour grossièreté.
Ma tante pâlit de rage et s'écria : — Monsieur, prenez garde, quand je hais , je hais bien. . . et quand je hais , je le prouve. . .
— Je sais que vous avez des amis puissants et des créatures dangereuses, mais je n'ai besoin de personne, je ne crains personne. . . Je vous dirai donc la vérité . . . Tant pis si elle vous blesse; je l'ai dite à bien d'autres qui n'en sont pas morts... malheureusement! En un mot, cette enfant est indignement élevée, son éducation est si négligée que j'en rougis pour vous. N'avez- vous pas honte de traiter ainsi la fille de votre frère?
Ces mots réveillèrent à la fois l'amour de ma tante pour mon père et sa haine contre ma mère.
Elle s'écria :
— Et c'est parce que la mémoire de mon frère est sacrée pour moi que je traite cette petite comme il me convient de la traiter. Elle m''est confiée, je n'ai à en rendre compte qu'à son tuteur; ainsi , monsieur, allez porter ailleurs vos outrages, ce qui se fait ici ne vous regarde pas.
— Gela me regarde*si fort que, comme membre du conseil de famille , je vais aujourd'hui même en demander la convocation , et Ton examinera si votre nièce a reçu jusqu'à présent Péducation à laquelle elle doit prétendre...
Cette menace parut faire un assez grand effet sur mademoiselle de Maran .
— Venez ici, petite , et répondez, — dit ma tante en me faisant signe d'approcher.
Au lieu d'obéir, je me pressai contre M. de Mortagne en le regardant d'un air suppliant.
— Vous voyez bien que vous lui faites une peur horrible avec vos tendresses! - dit M. de Mortagne. — Ce n'est pas cette enfant qui doit répondre, c''est vous. Elle n'a pas un maître! elle sait à peine ce
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c|ue les enl'aiils du peuple savent à son âge ! Vous lui refusez jus(|u''aux vêlements convenables à sa i)osition. Poui tant on vous paye assez cher pour en prenclie soin.
— Qu'est-ce que ça veut dire? On me paye ! — s'écria ma tante avec indignation.
— Gela veut dire qu'ion vous donne mille francs par mois , sur la fortune de cette pauvre enfant, pour subvenir à ses dépenses, et, à voir la façon dont elle est vêtue et instruite, il est clair que vous ne dépensez pas cent louis par an pour elle... Que faites-vous du reste? Si vous l'avez empoché, il faudra bien en rendre compte... Du reste, soyez tranquille... j'y veillerai... Parce que vous êtes très-méchante, ce n'est pas une raison pour que vous ne soyez pas aussi très-avare !
— Mais cela passe toutes les bornes! Mais si l'on ne savait pas que
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VOUS êtes pins qu'à moitié fou, monsieur, ce serait à vous faire jeter par les fenêtres! Est-ce que j'ai des comptes à vous rendre? Qu'est-ce que signifie cette impertinente inquisition-là? — s'écria mademoiselle de Maran en s''agitant sur son lit.
— Je vous dis que je suis son parent, son conseil ; m''entendez-vous? — répondit M. de Mortagne d\ine voix tonnante , — et, comme tel , je vous citerai devant rassemblée de famille pour répondre de votre conduite ! Si Ton ne me fait pas justice de vous... je me la ferai moimême! et nous nous verrons entre les deux yeux... ce qui ne sera guère agréable pour moi... car vous êtes un monstre.
— Ah ! Tabominable homme ! il va me rendre malade, avec ses brutahtés... Traiter ainsi une malheureuse femme! — dit ma tante d'une voix dolente.
— Eh ! madame , il y a long-temps que , par la hardiesse de vos attaques , par la méchanceté de vos propos , vous avez fait oublier la pitié qu^'on doit avoir pour la vieillesse, pour la laideur et pour les infirmités... Allons donc! vous n''êtes plus une femme.
— Gomment! je ne suis plus une femme ! Je suis une licorne, peutêtre?... Mais c''est à vous faire enfermer, monsieur! Allez-vous-en d'^ici ! allez-vous-en! je ne veux pas faire d'éclat devant mes gens... Sans cela...
— Sans cela! madame, il en serait tout de même, vous n'y gagneriez que des témoins. Voici mon dernier mot : je vais me rendre chez tous les membres du conseil de famille, afin de les engager (et j''y parviendrai) à vous retirer cette malheureuse enfant d'entre les mains et à la placer dans une pension ou dans un couvent.
— Et, pour compléter cette belle œuvre-là, — reprit mademoiselle de Maran d''un air ironique, — on vous chargera sans doute, monsieur, de désigner le couvent? Cest grand dommage qu'ail n'y ait pas de Jacobines, vous y feriez mettre tout de suite cette petite, n''est-ce pas? En souvenir des frères et amis de 93, dont vous aimez tant l'histoire, vous rappelleriez mamzelle Scipionne ou mamzelle Égalité ; qu''est-ce
. que je dis donc , mamzelle ! citoyenne, s''jl vous plaît. Malheureusement ces bons temps-là sont passés. . . et de nos jours , en tout et pour tout, on tient compte, monsieur, on tient sévèrement compte, entendez-vous , de la manière de voir des gens qui veulent faire prévaloir leur avis contre celui... de personnes bien pensantes.
Mademoiselle de Maran accentua tellement ces derniers mots que M. de Mortagne en comprit la portée.
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— Ail ! nous y voilà , — sVcria-t-il , — j\';tais hieri étonné iiiissi que vous no in''eussiez pas encore traité de Jacobin ou de l)ona[)ai tiste , c(î qui |)ourtant ne va guère ensemble. Je sais que vous êtes assez [)ernde pour me susciter dans le conseil une question de |)arti à propos de ma réclamation. Je sais que vos parents ultras y sont en grand nombre. Je sais qu''ils suivent aveuglément vos avis, et il est probable qu'ails feront dans cette circonstance , comme dans toute autre, un usage criminel de leur majorité.
En m''embrassant avec tendresse et eimotion, M. de Mortagne ajouta tristement :
— Pauvre enfant ! . . . Pauvre France !
— Ah! mon Dieu! voyez donc comme c''est à la fois superbe et tou chant! — s''écria ma tante en riant aux éclats de son rire aigre et inso lent. — Ah ! mon Dieu ! voyez-vous ce pharamineux rapprochement. . . pauvre enfant! pauvre France! Le tendre Saint-Just disait de ces jolies bergerades-là au club des Cordeliers, je crois; ce qui ne Tempéchait pas du tout de vous faire couper le cou le lendemain. Oui , oui , je vois bien à votre colère, monsieur, que , si cela dépendait de vous, vous me traiteriez à la façon de ces pauvres frères et amis. Car en vérité, malgré votre naissance, vous étiez digne d''être des leuis, vous avez fait partie de ces messieurs de la Loire.
M. de Mortagne m''a dit qii''en effet les froids et cruels sarcasmes de ma tante l'avaient mis hors de lui, et qu'il se reprocha de lui avoir brutalement répondu :
— Cest vrai! quand je songe que vous avez fait mourir de chagrin ma cousine de Maran , quand je songe que vous torturez un malheureux enfant avec une méchanceté diabolique, je me demande si Ton ne devrait pas mettre hors la loi. . . ce qui est moralement et physiquement hors de la nature.
— Assez d'insultes comme ça! sortez! sortez , monsieur! — s'écria mademoiselle de Maran avec une telle expression de colère que, lorsque M. de Mortagne, en se levant, voulut me déposer à terre, je me cramponnai à lui de toutes mes forces en le suppliant de ne pas me. laisser avec ma tante.
Il me mit dans les bras de ma gouvernante, qui était restée muette et inaperçue pendant cette scène.
Nous sortîmes tous trois : mademoiselle de Maran était dans une colère difficile à peindre.
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