CHAPITRE IIL
Je n'avais pas compris grand'chose à la conversation de M. de Mortagne et de ma tante. Pavais seulement été ravie d''entendre mon protecteur parler d'une manière si ferme à mademoiselle de Maran.
Je pressentais quelque heureux changement dans ma position. L'aidée d'entrer dans un couvent ou dans une pension, qui effraie toujours si fort les enfants, me plaisait, au contraire, beaucoup. Tout ce que je désirais au monde , c'était de quitter la maison de ma tante.
Le conseil allait décider si je resterais ou non au pouvoir de mademoiselle de Maran. Je faisais les vœux les plus vifs pour que M. de Mortagne réussît dans son dessein. Le jour fatal arriva ; ma tante me fit habiller avec soin, et je descendis dans le salon où les membres de notre famille s*'étaient réunis.
Je cherchai des yeux M. de Mortagne; il n'était pas encore venu. Ma tante me plaça à côté d'^elle et de M. d'Orbeval, mon tuteur.
Tous nos parents semblaient craindre mademoiselle de Maran et Tentouraient d''une obséquieuse déférence. On lui savait un crédit puis sant. Son salon était le rendez-vous des hommes les plus influents du gouvernement. Par égard pour Louis XVIII , les princes lui témoi-
gnaient une extrême bienveillance.
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M. (lo Talloymiul |)artni^Oîiit souvent ses soirées entre ma tante ef madame la princesse de Vaudemont. Ce i^rand homme (Pétat, qui — disait ma tante avec beaucoup de raison d'ailleurs — avait élevé le silence jusqu'à rélo(|uence, Pesprit jusqu''au génie, et l'expérience jus(prii la divination, — causait quelquefois une heure, tête à tôte, avec mademoiselle de Maran ; car elle était de ces femmes avec qui tontes les sommités sont presque obligées de compter.
Les enfants sont snrtout frappés des ap[)arences; ils ne peuvent se rendre raison de la puissance de Fesprit et de Pintrigue : aussi pendant bien long temps il me fut impossible de comprendre comment mademoiselle de Maran , malgré son apparence chétive, presque grotesque, exerçait autant d'^empire sur des personnes qui n''étaient pas forcément sous sa dépendance.
Lorsque ma tante était assise , sa tète , presque de niveau avec son épaule gauche infiniment plus haute que la droite , ne dépassait pas le dossier d\m fauteuil ordinaire; ses longs pieds, toujours chaussés de souliers de castor noir, reposaient sur un carreau très-élevé qu'acné partageait avec Félix.
Pourtant, malgré sa laideur, malgré sa méchanceté, mademoiselle de Maran réunissait chaque soir autour d''elle Pébte de la meilleure compagnie de Paris , et gourmandait avec hauteur les personnes qui demeuraient quelques jours sans venir la voir. Ses reproches, aigres et durs , témoignaient assez qu'elle ne tenait pas à ces hommages par affection , mais par, orgueil.
On n''attendait plus que M. de Mortagne, il arriva. Mon cœur battait avec force. De lui allait dépendre mon avenir.
Je remarquai bien vite que M. de Mortagne était reçu avec froideur par mes parents. Sa barbe et ses dehors négligés firent chuchoter et sourire, quoique son originalité fut connue. On savait la profonde aversion de ma tante contre lui ; en le raillant, on savait la flatter.
Après quelques moments de silence, mon tuteur, M. d'Orbeval , pria M. de Mortagne de reproduire les raisons qui lui semblaient motiver la réunion d''une assemblée de famille.
M. de Mortagne répéta ce qu'ail avait dit à ma tante sans mesurer davantage ses termes ; il finit par demander qu'ion me mît au couvent des Anglaises , qui était alors en aussi grande vogue que Pa été par la suite le Sacré-Cœur.
Pendant cette violente accusation , mademoiselle de Maran resta impassible. Nos parents, complètement dominés par elle, en avaient une