‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 13 sur 107 · CM F^ V IN NI · texte numérisé non relu

CM F^ V IN NI

peur horrible. Ils iiianifestèrent à plusieurs reprises leur intlii^nation coiilre M. de Mortagne par des inuimures et par des interruptions; leurs regards tournés vers ma tante semblaient la [)rendre à témoin et protester contre la brutalité du langage de mon protecteur.

Celui-ci, parfaitement indifïérent à ces rumeurs, haussa les épaules de temps en temps , attendit que le bruit eût cessé pour recommencer de parler, et ne modifia en rien son langage.

Il lui fallait véritablement du courage pour s''attaquer ainsi à mademoiselle de Maran ; placée , entourée comme elle Pétait , elle pouvait trouver mille moyens de lui nuire, de se venger... Hélas, elle ne prouva que trop à M. de Mortagne que la haine qu''elle lui portait était implacable.

JY^ais alors bien enfant; je me souviens pourtant d''un fait qui alors me fiappa malgré son insignifiance , et qui maintenant a toute sa valeur à mes yeux.

Pendant ce débat, la physionomie de ma tante n'avait trahi aucune émotion; elle tenait dans ses mains une longue aiguille à tricoter... A mesure que M. de Mortagne parlait, mademoiselle de Maran semblait de plus en plus serrer cette aiguille entre ses doigts décharnés. Enfin au moment oii il s'écria : — que , si rien n'était plus respectable que la laideur, la vieillesse et les infirmités, rien n'hélait plus lâche que d'abuser de ces déplorables désavantages pour répondre impunément des insolences aux hommes qui lui demandaient compte d'une conduite à la fois honteuse et cruelle, — mademoiselle de Maran brisa en morceaux et comme par hasard l'aiguille qu''elle tenait entre ses doigts, et jamais je n'^oublierai le regard fatal qu''en ce moment elle jeta sur M. de Mortagne.

Mon tuteur crut devoir , au nom de la majorité de l'assemblée , répondre à l'antagoniste de ma tante et blâmer vertement son langage. Mon protecteur sembla se soucier fort peu de cette attaque, ensuite de laquelle M. d''Orbeval demanda à mademoiselle de Maran, avec la plus respectueuse déférence et seulement pour la forme , si elle croyait nécessaire d''apporter quelques modifications à mon éducation , se hâtant d'ajouter que , d''avance , rassemblée s'en rapportait absolument à sa décision sur ce sujet, qu'elle pouvait apprécier mieux que personne.

Mademoiselle de Maran, sans faire allusion aux attaques de M. de Mortagne, répondit avec une finesse, avec une adresse extrême, qu'yen elFet j'étais ce qu'on appelle fort peu avancée, que j'avais la tète faible, l'entendement peu développé ; (pi'elle avait cru ne pas devoir me fati-

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i»ner vainenicnf rintcllifi;ence en me faisant donner des leçons don! j'aurais été hors d'état de profiter; qu'ainsi je me serais nécessairement dégoûtée du travail; elle avait, au contraire, voulu d'abord s'occuper de ma santé, qui , giAce au ciel ! était rtorissante : je me trouvais donc dans une condition parfaite pour regagner le temps perdu , sans craindre les fatigues d'une a[)[)lication forcée. Elle termina en disant qu'^avant la convocation de rassemblée de famille, elle était résolue de me faire commencer immédiatement mes études.

M. de Mortagne m'a dit bien souvent qu'ail était impossible de se défendre plus habilement que l'avait fait ma tante, et de colorer sa conduite de semblants plus spécieux : elle démontra clairement qu'yen économisant beaucoup sur les premières années de mon éducation , elle avait voulu se réserver les moyens de me donner plus tard une instruction beaucoup plus large et beaucoup plus complète; elle ajouta qu'ail était concevable que je m'^ennuyasse dans la maison d''une tante vieille et infirme, mais qu'acné avait promis à mon père de ne jamais m'*abandonner ; qu'ainsi elle ne pouvait croire que mes parents voulussent me faire entrer au couvent.

Pour tout concilier et pour que j''eusse une compagne de mon âge , ma tante annonça que mon tuteur , cédant à ses sollicitations , consentait à retirer dans quelques mois sa fille du couvent et à la lui confier.

M. d''Orbeval était veuf, sa fille partagerait ainsi mes études et viendrait habiter chez mademoiselle de Maran.

Avec sa rudesse et sa franchise ordinaires, M. de Mortagne répondit que de cette façon ce serait moi qui ferais les frais de Péducation de mademoiselle d''Orbeval, qui était pauvre, et que son père n'avait consenti à cet arrangement que par intérêt personnel et par frayeur de ma tante, qui pouvait lui nuire ou le servir.

M. de Mortagne reprit que, dans toute autre circonstance, il n''aurait élevé aucune objection contre Péducation particulière qu''on voulait me donner et me faire partager avec ma jeune parente ; mais qu''il avait de puissantes raisons de croire que Pinfluence de mademoiselle de Maran ne pouvait que m''être funeste ; qu''elle avait torturé mon enfance, et qu'elle perdrait peut-être ma jeunesse.

Une rumeur d'^indignation lui coupa la parole.

Mon tuteur s''écrja que jamais sa fille ne mettrait le pied chez ma tante ; qu'il n'avait adhéré aux propositions qu'on lui avait faites que dans mon intérêt, mais qu'il retirait sa promesse, puisqu''on interprétait si mal son dévouement. Pourtant , lorsque toute Passemblée se fut

jointe à mademoiselle de Maran pour apaiser M. le baron d''Orbeval et pour blâmer M. de Mortagne, mon tuteur promit de laisser venir sa fille. — M. de Mortagne , ne pouvant contenir sa colère , s'échappa jusqu'à dire qu'il n^ avait pas dans rassemblée un homme de cœur, que tous tremblaient devant le crédit de mademoiselle de Maran.

Comme mon protecteur leur offrait de soutenir Pépée à la main ce qu''il avait avancé , il n*'y eut qu\m cri d''indignation contre ce spadas sin, qui voulait faire prévaloir la force brutale dans les délibérations de famille , et qui ne respectait ni le sexe ni la vieillesse.

M. de Mortagne, outré, vint à moi, m''embrassa tendrement et me dit : — Mon pauvre enfant, dans peu de temps nous nous reverrons. Que Dieu vous garde de cette méchante femme et de ses complaisants ! Je le vois , ils ont maintenant lé nombre et la loi pour eux. Patience, patience, je trouverai moyen de vous sauver malgré eux Il m'embrassa de nouveau et sortit.

Après son départ Tindignation redoubla et fit bientôt place à un sentiment de pitié méprisante.

Ceux de mes parents qui étaient en état de répondre aux provocations de M. de Mortagne et qui ne l'avaient pas fait, non par manque de courage, mais par crainte de ma tante, affirmèrent que M. de Mortagne avait le cerveau fêlé, et qu'ion ne pouvait traiter sérieusement ses folies.

Tout en regrettant beaucoup la défaite de mon protecteur, je ne pouvais m'empêcher de songer presque avec joie à cette compagne qu'ion m''annonçait ; je regardais son père, M. d"'Orbeval, avec moins d*'inquiétude : je m''enhardis même jusqu'où demander à ma tante quand arriverait ma cousine.

A mon grand étonnement, mademoiselle de Maran me répondit sans aigreur et presque d*'un ton affectueux que mademoiselle Ursule d''Orbeval viendrait prochainement.

Cette assurance me combla de joie. Si j''avais été plus heureuse, peut-être aurais-je accueilli avec jalousie l'arrivée de ma cousine , tandis qu*'au contraire je ne pouvais croire qu"'à une diversion favorable dans ma position.

Dès ce jour la conduite de mademoiselle de Maran changea complètement envers moi. D''abord elle me donna pour m''instruire les meilleurs professeurs de Paris. Par un motif que j'ai pénétré plus tard , elle me laissa madame Blondeau pour gouvernante, quoique celle-ci fût bien loin d''avoir les connaissances nécessaires pour remplir ces fonctions , alors que mon éducation devait être beaucoup plus cultivée.

7S MATIllLDK.

ScMiloinciit ell(^ a(]joi,L»iii( une Ibiiiine do cliambiH^'i mon service; «tu lieu (le nie laisser vêtue prc^squecrune uiauièie sordide, nui tanU; voulul (|ue je fusse hal)illée avec un luxe, avec une recherche qui n^Haienl pas nuMue de mon âge.

i\iiri:jiiifc;JI j-lliii

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i^'iliililiiii!^

Je me souviens de ma surprise, de ma joie, un jour que je trouvai dans ma chambre une psyché faite pour ma taille , et une toilette à la duchesse entourée de flots de rubans et de dentelles.

Au lieu de me gronder sans cesse, de s''extasier sur ma laideur, sur mon ineptie, ma tante se mit tout à coup à m'accabler des louanges les plus outrées sur ma beauté, sur ma taille, sur Télégance de ma tournure, sur mon esprit, sur mes dispositions.

Comme ce brusque changement de manières devait m''étonner beaucoup, mademoiselle de Maran me dit en confidence qu'il eût été très- dangereux de me faire part de ces charmantes vérités quand j*'étais une paresseuse; cai' mon aniour-[)ropre en aurait été dangereuse-

mont exalté : maintenant, comme je travaillais avec assiduité, c''était une manière de me récompenser que de m'apprendre qu''il n'y avait rien au monde de plus ravissant que moi.

La femme de chambre que ma tante m''avait donnée me répétait les mêmes paroles. Enfin, dans la maison, tout le monde, jusqu*'à Servien, se mit à me llatter à Tenvi.

Ma pauvre Blondeau , avec cet instinct, cette profonde sagacité de cœur que donne le dévouement, fut effrayée de ce revirement subit dans les procédés de ma tante. Ce fut elle alors qui me gronda, qui me reprocha de penser trop à ma toilette, de négliger mes prières, de devenir hautaine, capricieuse.

Malgré mon attachement pour cette excellente femme , je fus choquée de ses remontrances. Elles me parurent d''autant plus pénibles que jusqu'alors elle m'avait toujours traitée avec la tendresse la plus idolâtre.

Je sentis mon affection pour elle se refroidir ; au contraire , ma confiance s*'augmentait envers mademoiselle Julie, ma femme de chambre, qui ne manquait aucune occasion de m''irriter contre ma gouvernante.

Malgré les prévenances de mademoiselle de Maran pour moi , je ne pouvais encore surmonter la frayeur et Taversion qu''elle m''avait inspirées ; j'y tâchais cependant de toutes mes forces, croyant de ma reconnaissance de lui témoigner quelque attachement.

Je faisais vraiment des progrès rapides ; je m''appliquais avec ardeui* au dessin, à la musique , à l'étude de Panglais et de l'italien , afin de ne pas être trop au-dessous de ma cousine Ursule d*'Orbeval , dont ma tante ajournait sans cesse Parrivée.

Ma tante ne sortait que très-rarement ; elle m''envoyait presque chaque jour me promener au bois de Boulogne , dans sa voiture , avec mademoiselle Julie , car je ne cachais pas. ma préférence pour cette fille.

Pendant toute la promenade , elle ne cessait de me répéter que tout le monde me regardait avec admiration.

Enfin, depuis près d''une année que ma tante s'occupait particulièrement de mon éducation, je n'^étais plus reconnaissable : mon instruction avait beaucoup gagné , mon esprit s''était développé , mais le germe des plus mauvaises passions commençait à fermenter en moi.

Malgré le christ d'ivoire qui ornait Talcôve de ma tante, elle ne pratiquait en apparence aucun acte religieux.

Elle se bornait à mV.nvoyer à la messe a Saint-Tliomas d^^quin,

SO MATIII!J)i:.

avec une de ses fenimes. Un valet de pied me suivait, portant un carreau armorié j)Our mes })ieds, et un sac de velours qui renfermait mon livre de messe. C'était un appareil aussi ridicule qu'inconvenant pour un enfant de mon Age, et jVntendais dire sur- mon passage : — La tendresse aveugle de mademoiselle de Maran pour sa nièce va jusqu''à la folie.

Je iinissais par croire à cet attachement. En effet, on disait partout que ma tante m''idolâtrait, et qu'il faudrait s*'en prendre à sa friiblesse et à son aveuglement si un jour jY^ais mal élevée.

A cette heure encore , bien des gens sont persuadés que mademoiselle de Maran m''a toujours tendrement... trop tendrement aimée...

Il n'y a rien de plus aimant , mais il n''y a aussi rien de plus cruellement égoïste que les enfants. Je me faisais un jeu barbare de combler ma nouvelle femme de chambre de marques de confiance en présence de Blondeau, pour faire enrager celle-ci, ainsi que disent les petites filles.

La malheureuse femme, éclairée par son bon sens, et non pas irritée par une basse envie , souffrait horriblement de se voir ainsi oubliée , méconnue par moi , elle qui m'aimait si sincèrement.

Bientôt mon ingratitude nYut plus de bornes.

A mesure que mon intelligence se développait, mademoiselle de Maran m'inspirait, sinon plus d''attachement, du moins plus de curiosité. Mon esprit commençait à comprendre ses railleries, à sYn amuser; elle se moquait de Blondeau , de sa rigidité , de ses remontrances sur ma coquetterie naissante, et je riais beaucoup. Elle raillait son ignorance, son langage inculte, et je riais encore.

Peu à peu, à Toubli de cette affection si sainte, si dévouée, se joignit presque le mépris ; car ma tante me fit rougir de l'espèce de familiarité dans laquelle je vivais avec une femme de cette espèce.

Sans doute jYus tort, bien tort; mais j'avais huit ans à peine, et une femme d'un esprit réellement très-supérieur en abusait pour me jeter dans une voie funeste.

Je ne suivis que trop ses conseils : je témoignai tant de froideur à ma gouvernante , que la malheureuse femme tomba malade de chagrin , après avoir fait tout pour réveiller en moi mon attachement d"" autrefois.

Lorsque je la vis pâle , changée , je compris toute retendue de ma faute ; je pleurai, je ne voulus plus la quitter : ma tante, s''apercevant de mon affliction , me persuada que la maladie de Blondeau était un

jeu , une feinte. Cette odieuse interprétation donnait une excuse à mon ingratitude , j'y ajoutai foi.

Je n''oublierai jamais le douloureux étonnement qui se peignit sur les traits de ma gouvernante lorsqu''elle me vit revenir auprès d''elle , souriante , légère et moqueuse. Elle leva au ciel ses mains amaigries, et s''écria on pleurant :

— Mon Dieu! elle qui avait le cœur de sa mère!... ils Pont perdue... perdue...

De ce jour la malheureuse femme devint encore plus sombre , plus taciturne ; quoique sa faiblesse fut grande, elle voulut se lever. . . . Distraite, absorbée, elle semblait préoccupée d''une idée fixe. Nos gens la prenaient presque pour leur jouet. Elle, autrefois si impatiente, semblait tout souffrir avec résignation, ou plutôt avec indifférence. Elle me parlait à peine.

Je me souviens quune nuit, en m¥veillant, je la trouvai la tète penchée sur mon chevet, les yeux baignés de larmes, et me regardant avec une angoisse indéfinissable.

J''eus peur, je feignis de me rendormir. Le lendemain je dis tout à ma tante. Elle me répondit que c''était une plaisanterie de Blondeau, qui voulait m''efifrayer. Je crus mademoiselle de Maran , et je gardai rancune à ma gouvernante.

Le jour de Tan arriva; la veille , ma tante m'^avait dit, en me parlant des étrennes de Blondeau : — Au lieu de lui donner quelques robes ou quelque bijou , il faudra lui donner de Targent. Ces (jens-là aiment mieux l'argejit que tout. Et elle me remit cinq louis pour elle.

Les années précédentes jamais ma tante ne m'avait rien donné pour ma gouvernante ; comme j'aimais alors tendrement celle-ci , et que je tenais à lui offrir quelque chose , chaque année je faisais des prodiges de dissimulation et d''adresse pour parvenir à écrire à son insu quelques lignes d'aune tendresse naïve , et pour lui broder de mon mieux quelque petit morceau de tapisserie.

Il est impossible de se figurer la joie, le ravissement de madame Blondeau , lorsque la veille du nouvel an, me jetant à son cou , après ma prière du soir, je lui apportais cette offrande.

Maintenant que j''y songe, il me semble qu''il y avait quelque chose

de touchant, de religieux dans cette marque de mon affection, pauvre

orpheline , abandonnée , rebutée , qui , ne possédant rien , recourais à

mon travail enfantin pour acquitter la dette de mon cœur.

Malgré Tinfériorité de sa condition , ma gouvernante avait trop

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