PREMIERE COMMUNION
Malgré sa finesse, malgré son esprit, mademoiselle de Maran ne pénétra pas le motif de ma vengeance contre Félix .
Elle crut que j'avais agi par haine et par ressentiment contre son chien .
Je n'eus qu'à m'applaudir de ma résolution : Ursule parut extrêmement touchée de cette preuve bizarre de mon amitié ; les liens de potre tendre affection continuèrent à se resserrer de pkis en plus.
Je trouvais Ursule d'un caractère bien supérieur au mien ; souvent j'étais emportée, volontaire, opiniâtre : ma cousine, au contraire, se montrait toujours d'une patience, d'une sérénité parfaite; son regard , doux et limpide, se voilait quelquefois de larmes, mais ne s'animait jamais du feu d'une émotion vive. Elle semblait destinée à souffi^ir ou à se dévouer.
<)S * MATlIlLDi:.
AIa(l(Mn()is(*ll(^ (l(* iMaïan pnrul oiihlioi" peu à peu hi faute don! je m élais [(Midiic (•()iij)al)l(\ (M coiiliiuia (mi loiile occasion (l(^ m'oxallcr aux dépens de ma cousine.
Celle-ci, rassurée sans doule |)ar les preuves (rattachement que je mell'orcais de lui donnei", seml)la désormais insensible aux perfidies de ma lante.
Un des événements les plus graves de la vie d une jeime lille qui n'est plus un entant, ma première nomnn^riwv , é\G'\\\ii plus tard en moi de nouvelles , de sérieuses pensées.
^fadcmoiselle de Maran ne suivait aucune des pratiques extérieuies de la religion. Rien dans son langage, rien dans ses habitudes ne révélait des sentiments de piété. Elle nous fit donc seulement accomplir cet acte solennel comme une sorte de nécessité sociale.
Malheureusement, le prêtre chargé de notre instruction religieuse accomplit aussi cette céleste tâche , comme un des devoirs de sa profession. Se conformant à la lettre de cette cérémonie sainte, il n'en mit pas lesprit divin à la portée de notre jeune intelligence. Ainsi il ne nous montra pas la confession comme un acte de confiance pieuse et salutaire , à laquelle le prêtre répond par des consolations et par le pardon.
La confession fut pour nous un aveu pénible et redouté.
Ce prêtre , qui venait chaque jour nous préparer à la communion ,^ s'appelait fabbé Dubourg. D'un caractère morose et dur, il semblait toujoui's pressé de terminer nos conférences. Son enseignement était sec, froid , presque dédaigneux. Éloquent prédicateur, il avait prêché deux carêmes avec le plus grand succès, et désirait, je crois, vivement d'arriver à l'épiscopat. Connaissant le puissant crédit de ma tante, il avait par calcul accepté les fonctions qu'il rem}51issait auprès de nous , fonctions qu'il regardait sans doute comme au-dessous de son savoir et de son éloquence .
Maintenant que je puis comparer et apprécier les faits , il me semble que les instructions de l'abbé Dubourg ne différaient en rien de celles de nos autres professeurs ; il nous donnait des leçons de religion , rien de plus.
Hélas ! . . . heureuses les jeunes filles dont l'éducation religieuse a été développée , fécondée par la tendresse d'une mère , intermédiaire sacré entre son enfant et Dieu !
Ne faut-il pas , pour ainsi dire , que les éclatants rayons de la lumière divine ne pénètrent les natures enfantines, encore si tendres, si déli-
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cales , qu au tiaveis de l'amour maternel? Sans cela , on esl , à cel ài^o , ébloui , mais non pas éclairé.
Pourtant, l'instinct religieux qui existait, qui a toujours existé en moi , me révélait confusément la sainteté de l'acte auquel j'allais prendre part. Seulement, dans mon ignorance, je restreignis à mes sentiments personnels ce majestueux symbole, innnense comme l'humanité.
Communier avec Ursule, ce fut pour moi prendre devant Dieu rengagement sacré d'être pour elle la sœur la plus chrétienne. Ainsi je concentrai sur elle le dévouement sans bornes que la religion réclame pour tous.
Notre comnmnion au pied des autels fut pour moi la consécration sainte, éternelle, de notre amitié.
Je le sais , mon Dieu , la loi sacrée s'étend à tous et non pas à un seul ; mais le Seigneur, dans sa miséricorde, a du prendre en pitié deux pauvres enfants orphelins qui, dans leur exaltation ingénue, rattachaient leur fraternité touchante à l'un des plus imposants mystères de la religion.
De ce jour nos liens me parurent indissolubles ; nous faisions les projets les plus extravagants : nous ne devions jamais nous quitter, jamais nous marier, vivre comme vivait ma tante. Charmée par l'amitié, cette future existence de vieilles filles nous semblait la plus enviable du monde.
Les trois ou quatre années qui suivirent ma première communion se passèrent sans événements importants.
Mon seul chagrin était de me voir , malgré mes prières , toujours plus élégamment vêtue que ma cousine , et d'entendre mademoiselle de Maran dire devant moi et devant ma cousine aux personnes qui venaient la voir :
(( C'est incroyable comme les années changent les traits. . . Tenez , par
)) exemple Mathilde était seulement jolie , étant enfant ; eh bien ! à
» mesure qu'elle grandit, elle devient d'une beauté si accomplie, si «remarquable, qu'on se retourne pour la voir; Ursule, au contraire, » qui avait un petit minois assez gentil , devient , en grandissant , un » vrai laideron ; avec cela Tair si commun. . . si comnmn ! ! . . . tandis que » sa cousine a une physionomie si distinguée ! Mais , hélas ! que veux-tu , » ma petite , — ajouta mademoiselle de Maran en s'adressant à Ursule )) avec une résignation hypocrite et en prenant son air de bonne femme , » — il faut nous résigner , et en passer par là. . . Notre côté , à nous , dans ))la famille, n'a eu ni la grâce ni la beauté en partage! Je puis bien
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«en parler, moi qui suis laide coiniiic les sept péchés capitaux, et » bossue comme un sac de noix. Mais, à propos, —ajoutait ma tante ))en s'adressant à ses complaisants, — est-ce que vous ne trouvez pas » qu'Ursule a la taille un peu voiUée, lin peu tournée? Ce n'est prescfue ))rien... mais certainement il y a quelque chose, n'est-ce pas? C'est » comme un ressouvenir de famille du côté paternel. »
Les com])laisants de mademoiselle de Maran ne manquaient j)as de nier laiblement, et ma tante de s'écrier :
((Quelle dillérence de Mathilde!... Voilà une vraie taille de fée, » droite comme un jonc , flexible comme l'osier ; il n'y a pas une jeune )) personne de son ûge qui réunisse comme elle la grâce à la majesté , )) l'esprit à la beauté. Que faire à cela? Toi qui n'as pas ces belles qua- )) lités , ma pauvre Ursule ! crois-moi , pour te consoler d'être en tout si » au-dessous de ta cousine , il faut l'admirer. . . vois-tu , car l'admiration » est la consolation des vilaines figures généreuses ; ce sera d'autant » mieux de ta part que c'est surtout quand on te compare à Mathilde «qu'on te trouve laide... C'est comme moi, je ne paraissais jamais si » affreuse qu'en compagnie d'une femme jeune et belle; mais, ainsi » que je te le dis, je me consolais en l'admirant... Et puis enfin tu as » mille raisons pour aimer Mathilde ; votre amitié me charme , elle me » prouve que tu n'es pas ingrate. Ta cousine ne t'a-t-elle pas fait la plus )) magnifique charité du monde , celle d'une éducation splendide ! Sans » elle tu ne l'aurais jamais eue , cette éducation-là. Est-ce que ton père » aurait pu te donner des professeurs à un louis le cachet? Encore une » fois , tu fais bien d'aimer , de bénir ta cousine ; grâce à elle , tu peux , » par ton instruction, par tes talents, faire oublier que ta figure est » aussi peu agréable que la sienne est ravissante. . . »
Il n'y avait rien de plus perfide , de plus odieux , de plus dangereux que ces blâmes et que ces louanges sur nos avantages ou sur nos désavantages physiques.
Je n'ai jamais compris cette fausse modestie qui consiste à nier sa beauté ; c'est un fait indépendant de soi. Si l'on est belle , l'avouer n'est pas s'enorgueillir, c'est dire vrai.
Je conçois , au contraire , la plus scrupuleuse , la plus défiante réserve dans l'appréciation qu'on peut faire des talents ou des avantages acquis. Je crois donc qu'à seize ou dix-sept ans j'étais belle : non sans doute aussi belle que le prétendait mademoiselle de Maran , mais enfin je l'étais assez pour justifier quelque peu ses louanges, si elles n'eussent pas été si cruellement exagérées.
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11 en était ainsi des blâmes qu'elle prodiguait à ma cousine : sa taille était grande , mince , parfaitement droite ; mais ce qui donnait une apparence de réalité aux méchancetés de ma tante , c'est qu'Ursule , conmie beaucoup de jeunes personnes qui ont grandi très-vite , se tenait un peu voûtée. On voit quel art, quelle suite mademoiselle de Maran mettait dans ses perfidies.
C'était le même système qu'elle avait employé depuis mon enfance. Sous un certain point de vue , elle disait vrai , et , de plus , l'arme était à deux tranchants.
Ma tante voulait blesser douloureusement Ursule dans sa vanité , et exciter mon amour-propre jusqu'au ridicule.
Si les idées les plus fausses , les mensonges les plus avérés , lorsqu'ils sont incessamment répétés , finissent par jeter et laisser des traces profondes dans notre esprit, que sera-ce lorsqu'il s'agira d'apparentes vérités?
Ma cousine avait fini par se croire dénuée de tout charme , de tout agrément; si je l'assurais du contraire, elle considérait mes paroles comme dictées par un sentiment d'affectueuse pitié , et me répondait :
— Mon Dieu , que tu es bonne de chercher à me consoler ainsi !.Je ne m'abuse pas, mademoiselle de Maran a raison. . . tu es aussi belle que je suis laide ; j'en ai pris mon parti.
Sans doute le langage de ma cousine était sincère. Rien alors ne pouvait me faire supposer que ma tante eût atteint son but, qu'elle eût fait germer d'amères jalousies dans ce cœur candide et pur. . .
Mais , hélas ! l'avenir prouvera si ce ne fut pas un crime. . . un grand crime à mademoiselle de Maran , qui avait sondé les replis les plus secrets, les plus sombres du cœur humain, d'avoir risqué seulement d'éveiller dans l'âme d'Ursule la plus effrayante, la plus féroce, la plus implacable des passions. . . I'envie.
L'autre danger... celui d'exalter mon amonr-propre outre mesure, était moins grave. En agissant ainsi, ma tante me rendait môme un service à son insu.
Elle me mit pour jamais en garde contre les flatteries exagérées.
Ce qui rend les flatteries dangereuses , c'est l'habitude, c'est la conscience d'avoir été louée avec tendresse, avec tact, avec vérité.
On se laisse alors aveuglément aller au charme de ces paroles bien veillantes; elles vous rappellent un passé rempli de confiance, d'amour et de sincérité .
Quelle puissance irrésistible, enchanteresse, n'aurait pas une flatterie qui semblerait continuer les louanges d'une mère!
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Ouaiul }(\ parlais à Ursule (le nos projets de |)etites lilles, de ne jamais nous marier, projelsauxciuels je voulais deineurer fidèle, elle nie disait (Ml souriant tristement :
— Cela est bon pour moi de rester vieille lille, je suis pauvre, sans agréments; mais toi, riche, belle, charmante, tu te marieras, tu seras heureuse. Seulement tu me garderas une petite place dans ton ca^ur et dans ta maison, pour ([ue je puisse à cluupie instant assister à ton boni leur.
Hélas ! la fatalité se rit quekfuefois bien amèrement de nos vœux et de nos prévisions!
J'avais atteint ma dix-septième année. Nous n'étions , ma cousine et moi , presque jamais sorties de l'hôtel de Maran.
Quelquefois nous allions aux Bouffes ou à rOj)éra avec M. d'Orbeval , mon tuteur ; mais nous n'avions pas encore été présentées dans le monde.
Très-rarement nous restions le soir dans le salon de ma tante. Elle voyait beaucoup plus d'hommes que de femmes , et la présence de deux jeunes filles est presque toujours une gêne pour la conversation.
Mademoiselle de Maran, songeant sans doute à me marier, se résolut, à son grand regret, de me mener dans le monde au commencement de 1830.
Elle nous fit part de cette résolution , à ma cousine et à moi , en ajoutaut, selon son habitude, quelques choses désobligeantes pour Ursule.
. ( Ce n'est plus chez moi seulement que tu vas avoir à souffrir de la )) comparaison qu'on fera de toi et de Mathilde , — lui dit-elle ; — mais » au grand jour. . . devant tout le monde. . . Arme-toi donc de courage , » ma chère enfant. . . Ta première épreuve se fera bientôt. Demain matin » je vous présenterai à madame l'ambassadrice d'Autriche , et mercredi » je vous conduirai au grand bal qu'elle donne. Il est temps que vous )) entriez dans le monde. Je suis vieille, d'une mauvaise santé; je ne » voudrais pas mourir sans voir ma chère nièce mariée... et surtout » mariée comme je le désire. . . «