LE LHNDKMAIN DU BAL
exquis, me semblait déjà une arène oii ion se portait les plus terribles coups , le sourire aux lèvres. Ce qui s'était passé entre niademoiselle (le Maran et la duchesse de Richeville me le prouvait. Je n''avais entendu que des paroles polies , et leur sens détourné cachait quelque cruel mystère.
J''avais été très-entourée. Il me semblait, sans fausse modestie, qu'ion me trouvait belle. Je n'avais pu m''empêcher d''entendre sur mon passage cette espèce de murmure toujours flatteur aux oreilles d'une femme. M. de Lancry , sans comparaison l'homme le plus agréable de cette brillante réunion, avait été très-assidu près de nous , et pourtant le ressentiment de mes impressions était triste et amer !
Néanmoins je dus à cette nuit de fête une douce espérance : M. de Mortagne allait arriver... Je me faisais une joie de son retour. Je ressentis confusément le besoin de conseils graves et sûrs; non-seulement j'éprouvais une profonde aversion pour ma tante, mais ses louanges, mais ses avis , mais ses remarques me laissaient dans une inquiétude continuelle. J'étais comme ces malheureux qui craignent de trouver du poison dans tout ce qu'ils portent à leurs lèvres. J'aimais Ursule de toutes les forces de mon âme, mais elle était aussi jeune, aussi inexpérimentée que moi; je comptais absolument sur le dévouement de Blondeau , mais cette excellente femme ne pouvait, ne savait que m'aimer aveuglément.
Mon tuteur, M. d'Orbeval, le père d'Ursule, s'était retiré en Touraine, dans une propriété qu'il possédait: je ne le voyais jamais ; d'ailleurs il était complètement dominé par ma tante , ainsi que mes autres parents. Je devais donc regarder l'arrivée de M. de Morlagne comme un événement très-heureux pour moi; il m'avait d'ailleurs promis de revenir lorsqu'il pourrait m'être d'une utilité réelle. Ce qui rendait encore plus vif mon désir de le voir, c'était l'espèce d'effroi que ma tante avait manifesté lorsque madame de Richeville lui avait annoncé son retour.
Au milieu de ces préoccupations de mon esprit, Ursule entra dans ma chambre; nous causâmes du bal , je revins d'autant plus gaiement à parler du léger sentiment de jalousie qu'elle m'avait inspiré avant notre départ pour l'ambassade, que, pendant toute la durée du bal, j'avais joui du succès de ma cousine.
— Sais-tu bien , ma chère Ursule, — lui dis-je en souriant, — qu'à me voir si rayonnante on a peut-être cru que c'était de moi que je pa-
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laissais si contente, tandis (iiTau contiaire j'étais orgneilleuse de toi? Mais que nous importe , à nous qui connaissons les secrets de notre cœur ?
— Connnent trouves-tu JVl. de Lanciy? — me demanda tout à coup ma cousine.
— Mais je le trouve charmant, — lui dis-je, un peu surprise de cette question subite. — Oui... charmant, surtout quand il ne danse pas avec cette duchesse de Richeville, qui a l'air si impérieux.
Ursule me regarda attentivement, baissa les yeux, garda un mo ment le silence , et reprit :
— Veux-tu, Mathilde, que je te dise ce que je crois...?
— Dis donc vite...
— Eh bien! je crois que mademoiselle de Maran et M. de Yersac seraient enchantés de te marier avec M. de Lancry.
D'abord , je fis un geste d'étonnement; puis, je me mis à rire aux éclats.
— Que trouves-tu donc de si déraisonnable à cette supposition, Mathilde? M. de Versac nVt-il pas présenté M. de Lancry à mademoiselle de Maran? celle-ci n'a-t-elle pas très-instamment engagé M. de Lancry à venir souvent la voir le matin? Or, qui reçoit-elle le matin? cinq ou six personnes très-intimes. Dans quel but aurait-elle fait une exception en faveur du neveu de M. le duc de Versac?
— Veux-tu, Ursule, que je te dise ce que je crois? — repris-je en me servant des termes de ma cousine, — c'est que M. de Versac et mademoiselle de Maran seraient enchantés de te marier avec M. de Lancry.
Ce fut au tour d'Ursule à sourire.
— Quelle folie ! — me dit elle ; — un si beau parti pour moi , pauvre fille , humble et sans fortune! est-ce que cela est possible? IN on, non, tu sais mon désir, ma résolution de ne jamais me marier; je me rends trop de justice pour prétendre à ce que je ne puis espérer ; et puis demain il dépendrait de moi d'^épouser M. de Lancry, que je ne l'épouserais pas. Gela te surprend?. . . Il en est pourtant ainsi ; il est trop beau, trop élégant, trop à la mode... Ce n'est pas là le bonheur que je rechercherais ; je ne suis pas faite pour une position si brillante ; ma vie doit s'écouler dans l'obscurité ; je ne dois pas avoir d'autre félicité que la tienne.
— Nous ne serons jamais d'accord sur le rôle que tu prétends devoii* jouer... Ma bonne Ursule, tu verras Si j'en crois mon cœur, tu
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seras heureuse [)Our ton propre compte... Mais, pour parler de M. de Lancry, pourquoi veux-tu donc que les damjereua; avantages qu'ail possède me plaisent plus qu'à toi?
— Pourquoi? parce qu'yen m'épousant M. de Lancry ferait une sorte de mésalliance; tandis que toi, qui possèdes, comme tu le dis, les mêmes dangereux avantages , tu ne peux , tu ne dois être , il me semble, que très-charmée des suites d'un pareil mariage.
— Ursule , tu es folle! M. de Lancry ne pense pas plus à moi que je ne pense à lui ; et d'ailleurs , comme toi , j''aimerais un bonheur moins brillant, par cela même beaucoup plus assuré.
— Enfin tu trouves M. de Lancry charmant!
— Mon Dieu, que tu es méchante Eh bien! oui... autant
que Ton peut trouver quelqu'un charmant, quand on l'a vu deux heures...
— Soit , et tu le trouves surtout charmant quand il ne valse pas avec la duchesse de Richeville.
Je ne pus m'empêcher de rougir. — Oui , — dis-je à ma cousine ; — je ne sais pourquoi cela est ainsi ; je ne sais pas davantage pourquoi je rougis en t'entendant répéter ces paroles que je t'ai dites.
— Pourquoi. . . pourquoi?. . . Yeux-tu que je te le dise , moi? — reprit tristement ma cousine. — C'est que tu l'aimeras.
— Ursule , encore une fois , tu es folle 1
— Non, non, Mathilde.... je ne suis pas folle... mon amitié pour toi , ma crainte de me voir oubliée par toi , ma jalousie d'affection , si tu le veux , me tiennent lieu d'une expérience que je ne puis avoir, et m'éclairent plus que toi peut-être sur tes propres sentiments... Mathilde... je devais m*'attendre à ce changement dans ta -vie, un jour
ou l'autre cela doit arriver Pardonne pardonne-moi donc mes
larmes.
Et elle se jeta en pleurant dans mes bras.
Je ne saurais dire avec quelle profonde émotion je répondis à cette preuve de l'affection d'Ursule; je tachai de la rassurer par les plus tendres protestations.
— Tiens, — lui dis-je en essuyant mes yeux, — il n'en faut pas davantage pour me faire prendre M. de Lancry en aversion... je te jure...
— Mathilde... tais-toi... — dit Ursule en me mettant doucement sa main sur ma bouche. . . — tais-toi. . . j'ai été sotte, folle, de céder à mon premier mouvement , mais il a été plus fort que moi ; mon pauvre cœur
\M matiiildh;.
élail plein, il a débordr; et (railleurs je ne puis rien te cacher de ce (pu; je ressens pour toi et à pr()[)os de toi.
Blondeau interroni[)it notre entretien; elle entra en disant :
— Ah! mon Dieu, mademoiselle, la jolie voiture! il n'en est jamais venu de pareilles dans la cour de Ihùlel , hien silr... et quel charmant jeune homme vient d'en descendre! Il a demandé mademoiselle de Maran , et il s''est croisé sm' le perron avec M. Bisson , qui a sans doute encore cassé quelque chose , car il marchait très-vite ; et il s'en est allé sans son chapeau, tant il avait l'air affairé.
Ursule me regarda; je la compris. Ce jeune homme dont me parlait ma gouvernante ne pouvait être que M. de Lancry. Je fus choquée de cette visite si prompte, il me sembla y voir un manque de tact; je résolus de refuser de descendre, dans le cas où mademoiselle de Maran m'en ferait prier, sous un prétexte quelconque.
Nous entendîmes un roulement de voiture; Blondeau courut à la fenêtre et dit :
— Ah! voilà déjà ce jeune homme qui repart, sa visite n'aura pas été longue.
Je fus soulagée d'un grand poids; je regrettai presque de n'avoir pas eu à refuser de descendre auprès de mademoiselle de Maran.
Un peu avant dîner, nous allâmes rejoindre ma tante dans le salon ; elle s'y trouvait seule et semblait très en colère.
— Eh bien! — nous dit-elle, — vous ne savez pas un nouveau trait de cet abominable brise-tout de M. Bisson? Mais, Dieu merci, il ne remettra plus les pieds ici .
— M. Bisson a encore cassé quelque chose , ma tante?. . .
— Gomment , s'il a encore cassé quelque chose ! . . . eh ! mais sans doute , et cela , c'est la faute de cet imbécile de Servien ! — s'écria ma tante avec un redoublement de fureur. — Je lui avais, une fois pour toutes, défendu de laisser jamais seul ce vilain homme dans mon salon. J''étais dans mon cabinet occupée à écrire une lettre, ma porte entr'ouverte, lorsque tout à coup j'entendis un bruit sec et roulant comme celui d'une crécelle; ne sachant pas ce que ce pouvait être, je me lève, j''entre dans le salon, et qu''est-ce que je vois? cet indigne M. Bisson, assis dans mon fauteuil , tenant ma pendule entre ses genoux , et tracassant dans l'intérieur du mouvement avec mes ciseaux ; il avait déjà cassé le grand ressort : c'était là le bruit de crécelle que j'avais entendu. — Mademoiselle de Maran était si fort en colère qu'elle ne s'aperçut pas de nos rires étouffés. — Mais en vérité, — reprit-elle, — c'est que
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