‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 37 sur 107 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Je fus si surprise, presque si effrayée, à l'aspect de madame de Richeville, queje m''appuyai sur le dossier d'un fauteuil placé près de moi. Pourtant l'expression des traits de la duchesse n'avait rien de menaçant. Elle me parut très-changée , très-maigrie ; elle était fort émue, me regardait avec intérêt , et se hâta de me dire , comme pour m'engager à l'entendre, et pour me mettre en confiance avec elle :

— Quelque étrange que puisse vous paraître ma visite , mademoiselle, rassurez-vous. Je viens au nom d'un de nos amis communs,

— Est-il donc ici , madame ?

— Hélas ! non ; et , quoiqu'il soit attendu d'un moment à l'autre, je ne puis rien encore vous dire de son mystérieux voyage. . . mais je sais tout l'intérêt qu'il vous porte. . . Il y a huit ans. . . en sortant de sa dernière entrevue avec mademoiselle de Maran , il m'a tout raconté... le conseil de famille, la scène avec votre tante, lorsqu'il vous prit dans ses bras et vous apporta dans la chambre de mademoiselle de Maran , malgré les aboiements de Félix. J''entre dans ces détails pour vous prouver que cet homme , le plus généreux des hommes , avait en

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moi une coiiliaiice absolue... Cest au nom de cette (îonliance. . . que je viens vous demander la votre, mademoiselle...

— La mienne... madame?... t'o/».v.^

J'accentuai tellement ce mot, — y'o//.v^ — que madame de Richeville sourit amèrement et reprit :

— Pauvre enfant , si jeune encore ! croiriez-vous d(^à aux calomnies du monde? auraient-elles altéré cette bonté charmante que M. de Mortagne prévoyait en vous, et qui se révèle dans tous vos traits?... Pourquoi accueillir si froidement... cette démarche dictée par votre seul intérêt, cette démarche faite pour ainsi dire sous l'autorité d'un homme qui fut l'un des meilleurs amis de votre mère. . . dites. .. pourquoi m'accueillir ainsi?

Il est impossible de rendre le charme insinuant de la voix de madame de Richeville , et de peindre le regard à la fois triste et affectueux dont elle accompagna ces paroles. Malgré la sourde jalousie que je ressentais contre elle, je fus émue, et je lui répondis avec moins de sécheresse :

— Il m'est permis de m'étonner d''une visite que je n'avais aucun droit d'espérer, n'ayant pas l'honneur de vous connaître, madame.

— Il y a à peu près un mois. . . à la sortie de l'Opéra. . . ne vous ai-je pas dit ces mots... Pauvre enfant... prenez garde?

— J''ai entendu en effet ces mots , madame, mais j'ignorais dans quel but ils m'hélaient dits.

— Vous l'ignoriez? — me dit madame de Richeville en attachant sur moi un regard perçant qui me fit rougir.

Ne voulant pas sans doute augmenter ma confusion, elle continua, en rendant , si cela est possible , sa voix et son regard plus affectueux encore.

— Écoutez-moi... Pour vous donner créance en mes paroles... pour que je puisse aborder le sujet qui m''amène ici sans être soupçonnée par vous d'arrière-pensée , il faut que je vous donne quelques explications ^ur le passé. De tout temps M. de Mortagne a été mon ami; il m'a autrefois rendu un de ces services qu''une âme généreuse ne peut acquitter que par une amitié de toute une vie ; et quand je dis amitié. . . je parle des devoirs sacrés qu'elle impose... Je ne sais de quelles noires couleurs votre tante m'a peinte à vos yeux... mais vous saurez un jour, je Tespère, que mes ennemis les plus mortels n'ont jamais osé contester mon courage et mon dévouement à mes amis... Plus tard... vous connaîtrez peut-être le motif de mon éternelle gratitude envers

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M. de Mortagne... Je savais, je sais tout riiUérôt que vous lui inspirez Or, ce qu''il aime , je Taime

Voilà déjà un motif pour que vous m''intéressiez vivement... n'est-ce pas? J''ai des haines bien acharnées soulevées contre moi. . . mais il n''en est pas de plus violente , de plus implacable que celle de mademoiselle de Maran. . . Je sais que votre tante a tout fait pour rendre votre enfance malheureuse... maintenant elle fait tout pour vous rendre la plus malheureuse des femmes... vous devez la haïr au moins autant que je la hais. . . Voilà encore un motif pour que vous m''intéressiez. . . Vous arracher à ses méchants desseins, vous dévoiler de nouvelles perfidies... prouver enfin mon amitié, ma gratitude à M. de Mortagne , en agissant pour vous comme il aurait agi lui-même... voilà des motifs assez puissants pour exprimer Tintérêt que je vous porte , il me semble. . .

— Madame , j''ai pu avoir à me plaindre de mademoiselle de Maran ; mais, depuis quelques jours, elle a tant fait pour moi... que je dois oublier quelques contrariétés de jeune fille.

' J'*appuyai à dessein sur ces mots , elle a tant fait pour moi, afin de bien donner à entendre à madame de Riche ville que je voulais parler de mon mariage avec Gontran.

La duchesse secoua tristement la tête , et me dit : — Elle a tant fait pour vous ! . . . Oui , vous dites vrai. . . elle n''a jamais tant fait pour votre malheur.

De ce moment, je crus deviner le sujet de la visite de madame de Richeville. Elle aimait Gontran, son mariage avec moi la rendait furieuse de jalousie; elle était aussi adroite que dissimulée, elle venait sans doute calomnier M. de Lancry, afin de rompre une union qu''elle abhorrait. A cette pensée , Gontran me devint plus cher encore , car on me disputait son cœur. Je fus presque fière de voir une femme comme madame de Richeville, si belle, si hautaine, si dédaigneuse du monde, avoir recours à un déguisement, aux faussetés les plus habiles et les plus compliquées pour venir jouer humblement auprès de moi un rôle odieux. Bien décidée à envisager la conduite de la duchesse sous ce point de vue , je répondis très-sèchement à madame de Richevdle :

— Je vous répète, madame , que maintenant ie ne puis qu'être profondément reconnaissante et touchée de tout ce que mademoiselle de Maran fait pour moi.

— Gela doit être ainsi, — dit madame de Richeville; — et c'est parce que cela est ainsi , et c''est parce que vous pouvez aveuglément

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toinl)or dans le piège (iii''on vous tend... malheureuse enfant, (|ue je viens à vous. Vous ôtes abandonnée de tons, isolée de tous! lUîi2;ardez autour de vous, depuis que votre seul ami... votre seul protecteur est parti... à qui demandei' conseil? à qui vous lier?. ..

— A personne... vous avez raison , madame.

— A personne? pas même a moi, voulez-vous dire?... Cela est cruel, Mathilde... Oh! ne vous ollensez pas de cette familiarité. J'ai presque le double de votre âge, et puis je ne sais que faire, je ne sais que dire pour rom|)re cette froideur de glace (pii vous éloigne de moi. Pardonnez si je me sers en vous parlant de termes trop atfectueux peut-être. . . Mais , mon Dieu ! dans ce moment est-ce que je puis faire attention à ce que dit mon cœur?...

Il fallait ma prévention , ma jalousie contre madame de Richeville , pour ne pas être désarmée par la grâce enchanteresse avec laquelle la duchesse dit ces derniers mots. Ainsi que cela arrive toujours, dans la disposition d'esprit oii je me trouvais , certaines paroles émeuvent profondément, ou bien elles révoltent d*'autant plus qu'elles semblent plus hypocrites. Je répondis donc à madame de Richeville :

— Je désirerais, madame, savoir le but de cet entretien ; s'il n''en a pas d^'autre que de réveiller mes anciens griefs contre mademoiselle de Maran , tout en vous remerciant de l'intérêt que vous me portez au nom de M. de Mortagne, je ne puis que vous répéter, madame, que maintenant je n''ai qu'à me louer de mademoiselle de Maran.

— Il faut que vous ayez déjà bien souffert , que vous ayez été bien comprimée pour vous posséder ainsi à dix-sept ans , — me dit madame de Richeville, me regardant avec une expression de pitié douloureuse,

— ou il faut que vos préventions contre moi soient bien invincibles...

— Alors elle dit , en se parlant à elle-même : — A quoi bon tenter.. . Qu'importe?... Cest un devoir, — et, s''adressant à moi, elle me dit vivement. . . — Oui , c''est un devoir , et je Paccomplirai. . . On veut vous marier à M. de Lancry !

— Mademoiselle de Maran et M. le duc de Versac ont confirmé une résolution que M. de Lancry et moi nous avions prise , madame. Et ce mariage est assuré , — répondis-je , tout orgueilleuse , toute triomphante de pouvoir écraser ma rivale par ces mots , peut-être messéants dans la bouche d'une jeune fdle.

— Savez- vous ce que c'est que M. de Lancry?

— Madame...

— Eh bienl je vais vous le. dire, moi. M. de Lancry est un homme

charmant, rempli de grâces, d'esprit et de bravoure, de formes paifaites, d'une élégance achevée; vous savez cela : n'est-ce pas, malheureuse enfant? Ces brillants dehors vous ont séduite, je ne vous en fais pas un reproche; mais sous ces brillants dehors se cachent un cœur desséché , un égoïsme intraitable, une insatiable avidité qui cherche à se satisfaire par un jeu eiïréné. Depuis long-temps il a entièrement dissipé sa fortune; il a des dettes considérables. Croyez-moi , Mathilde ,

mademoiselle de Maran a facihté, a protégé ce mariage, parce qu'il doit vous précipiter dans un abîme de malheurs incalculables : aussi, je vous en conjure, au nom de votre ami , M. de Mortagne, attendez son retour, qui doit être prochain , pour conclure cette union ; vous ne savez pas quel est Fhomme que vous avez choisi ! Encore une fois, je vous en supplie, attendez M. de Mortagne; attendez-le, au nom de> votre mère !

— Assez, madame! — m'écriai-je indignée; — je ne souffrirai pas que le nom de ma mère soit invoqué à propos d^rne calomnie à laquelle vous ne craignez pas de descendre, vous... vous, madame la du

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(liesse. . . . Ah ! madame, quoi mal vous ai-je donc fait pour tenter d'empoisonner ce que je re.i^ardais , ce que je regarde encore, Dieu nVentend... comme le seul bonheur, comme le seul espoir de ma vie? Ah ! je frémis (répouvanleen soni>(^ant que ces odieuses [)aroles, prononcées par toute autre que par vous, madaine, auraient [)eut-etre altéré la confiance, l'admiration, l'amour que j'ai pour M. de Lancry...

— Vous auriez peut-cMre cru à ces paroles si toute autre que moi vous les eut dites, — répéta madame de Richeville en me regardant attentivement et en semblant chercher le sens de ma pensée. — Pourquoi m'accordez-vous moins de confiance qu''à toute autre?

— Pourquoi? Vous me le demandez ! Mais il s'agit de M. de Lancry, madame... Mais , tout isolée que je sois, certains bruits...

— Ah ! la malheureuse enfant ! elle me croit jalouse de M. de Lancry ! — s*'écria madame de Richeville avec un accent de surprise, presque d'efiroi. — Alors, tout est perdu, Mathilde ! vous croyez cela... Mon Dieu ! mon Dieu! j'ai donc été bien calomniée auprès de vous, pour que vous me supposiez coupable d'une telle infamie. Éprise de M. de Lancry, je viens le calomnier auprès de vous pour rendre impossible un mariage qui me mettrait au désespoir? Dites , dites ! n''est-ce pas cela que vous croyez?

— Dispensez-moi de vous répondre , madame !

— Eh bien ! moi, je vais vous faire un aveu. îl est pénible, oh! if est bien cruel; mais, que m'importe! il peut vous sauver.

Après avoir long-temps hésité , madame de Richeville dit enfin d'une voix altérée en rougissant beaucoup, et avec toutes les marques^d'une profonde confusion :

— Apprenez donc que , comme vous. . . j'ai aimé M. de Lancry ; oui , comme vous , j'ai été séduite par ses brillants dehors. . . Mais j''ai bientôt découvert tout ce qu'il y avait en lui d'égoïsme , d'indifférence , de dureté, de cruauté même, lorsque sa vanité était satisfaite. Aussi maintenant je ne sais pas qui l'emporte dans mon âme, de mon aversion ou de mon mépris pour lui...

Ces derniers mots de madame de Richeville me semblaient si odieux que , perdant toute mesure , je m'écriai :

— Pourtant, lors de ce bal de Tambassade... madame, vous ne pensiez pas ainsi î

Madame de Richeville haussa les épaules avec un mouvement d''impatience douloureuse :

— Écoutez-moi donc. . vous saurez pourquoi j'ai agi ainsi à ce bal .

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et VOUS connaîtrez M. de Lancry. li y a près d'une année, je venais d'éprouver un grand malheur; j''étais la plus désolée des femmes... Puissiez-voiis, Mathilde, ne jamais sentir combien la souffrance nous rend faibles ; puissiez-vous n'être jamais malheureuse pour ne pas connaître le charme dangereux d'une voix amie qui nous console et qui nous plaint. Je crus aux protestations de M. de Lancry, je l'aimai avec sincérité avec dévouement; j'étais pour lui la meilleure, la plus tendre des amies; je vivais alors presque dans la retraite, cherchant à prévenir toutes ses pensées , tous ses désirs. Un jour je ne le vois pas venir chez moi; je m'inquiète, j''envoie chez lui... Il était parti le matin poui* Londres sans m''écrire un mot, et laissant au monde le soin de m'apprendre qu''il allait rejoindre en Angleterre je ne sais quelle lille de théâtre qu'il m''avait donnée depuis quelques jours pour rivale. Cette conduite était si brutale, si lâche, que ma colère tomba sur moi-même. Je m''indignai d'avoir pu être la dupe de cet homme. A mon grand étonnement , Pindifférence la plus absolue, la plus dédaigneuse , succéda à un sentiment que la veille je croyais indestructible. Il est des outrages si misérables, qu'ils n''inspirent pas la colère, mais la pitié. Lorsque je rencontrai M. de Lancry à l'ambassade , je le revoyais pour la première fois depuis qu''il m'avait si bassement sacrifiée. Malgré son assurance, il fut embarrassé... Je n'éprouvai rien... rien que le désir de lui prouver mon mépris en l'accueillant avec une sorte d'insouciante aifabilité. . . ma vengeance n''allait pas au delà. Mais, pour un homme du caractère de M. de Lancry, et en général pour tous les hommes... rien n''est plus blessant, p'.us cruel, que de voir sourire indifféremment la victime qu'ails ont voulu frapper à mort. Je vous ai dit avec quel intérêt M. de Mortagne m'avait parlé de vous ; je vous regardais avec une affectueuse curiosité , lorsque mademoiselle de Maran m''interpella pour me dire quelques paroles sanglantes dont vous n''avez pu comprendre le sens détourné. J''eus assez d*'empire sur moi pour ne lui répondre que par un fait qui devait la frapper presque de frayeur... Tarrivée de M. de Mortagne, que je savais d''une manière certaine ; il a été la victime dVme abominable machination. Avant peu, vous le verrez.

— Mon Dieu , madame , — m'*écriai-je , — qu''est-ce que cela signifie? M. de Mortagne?...

— Je ne puis encore vous tout dire, — re[)rit madame de Richeville; — mais bientôt il sera ici. C^est pour cela que je vous supplie de Pattendre avant de contracter ce fatal maiiage. . . Encore quekiues mots, — ajouta la duchesse en voyant mon impatience, — et je vous laisse. Le

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soir môme, à l'^ambassade , les projets de votre tante et de M. de Versac n''étaient [)liis un mystère. On disait partout que le duc n''avait fait revenir son neveu d\'\ngleterre (jue pour ce riche mariage. Lorsque le surlendemain je vous vis a TOpéra dans la loge des gentilshommes de la chambre, je ne doutai i)lus de la réalité de ces bruits. Votre tante et M. de Versac les avaient, à dessein, confirmés, en vous faisant trouver, en grande loge à TOpéra, avec M. de Lancry, afin d''empêcher tout autre parti de se présenter. Mademoiselle de Maran savait qu''un jeune homme, dont je vous parlerai bientôt, auquel M. de Mortagne s'intéressait vivement, et qui vous avait vue à Tambassade, car vous aviez fait sur lui une vive impression , devait faire demander votre main... Je sentis le danger que vous couriez. A la sorlie de TOpéra, je vous dis : a Pauvre enfant, prenez garde! » Je ne voulais pas me borner à cet avertissement stérile... Ce que je vous dis aujourd''hui, je voulais vous le dire avant que M. de Lancry n''eût fait impression sur votre cœur; doué des avantages qu'ail réunit , favorisé par votre tante, il devait vous plaire... Malheureusement, le lendemain de cette représentation de rOpéra j''ai été souffrante , puis je suis tombée assez gravement malade pour ne pouvoir donner de suite à mon projet... Dans cette extrémité , je m''ouvris avec toute confiance à madame de Mirecourt, une femme de mes amies, qui voit souvent votre tante; je la chargeai de tâcher de vous parler en secret, afin de vous éclairer sur le mariage qu''on voulait vous faire faire, et de vous supplier d'^attendre le retour de M. de Mortagne. Votre tante se méfiait de madame de Mirecourt ; elle savait notre liaison , elle Tempêcha de se trouver seule avec vous... Alors je maudis encore davantage les souffrances qui me retenaient chez moi. Chaque jour votre amour pour M. de Lancry devait augmenter; je voulus vous écrire, je craignis que votre tante n''interceptàt ma lettre ; j''étais au désespoir en songeant que peut-être, prévenue à temps, vous n'auriez pas engagé votre avenir... je vous porte tant d'^intérêt ! . . . Que cette pensée m''était cruelle ! . . . Mais, hélas ! je le vois à votre froideur, Mathilde , je ne vous convaincs pas; dans votre défiance vous vous demandez toujours la cause de cet intérêt si puissant que je vous porte. Mon Dieu, faut-il vous répéter encore qu''en tâchant de vous sauver je m'^acquitte envers M. de Mortagne?

— Et vous vous vengez de M. de Lancry, madame! — dis-je avec amertume.

— Je me venge, Mathilde? — reprit doucement la duchesse. — Faut-il donc être absohuuent conduite par un tel motif pour vous pren-

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dre en aiïectueuse pitié? Comment mon cœur ne se briserait-il pas de douleur en vous voyant, pauvre petite , si jeune, si intéressante, abandonnée, perdue au milieu de ces méchants égoïstes, devenir à la fin victime de la haine de votre tante et de la cupidité de M. de Lancry?

— Cest trop, madame! — mécriai-je dans un accès d'orgueil révolté ; — suis-je donc, après tout, si mal ou si peu douée, que M. de Lancry en recherchant ma main n'ait en vue que ma fortune? Parce qu'il vous a trompée , odieusement trompée , je le veux , est-ce une raison pour qu'il n'apprécie pas un cœur qui se donne à lui avec ivresse? Et qui vous dit, madame, que vous l'ayez aimé comme il méritait d'être aimé? Et qui vous dit que toutes les femmes qu'il a aussi indignement trompées l'aient aimé autant que moi? Et qui vous dit, madame , que ce n'est pas parce que son âme est généreuse et grande qu'il sait mesurer toute la distance qui existe entre une liaison coupable et un amour sacré aux yeux de Dieu et des hommes? De quel droit

lui reprochez-vous une lâcheté vous qui avez commis une grande

faute? De quel droit, enfin, venez- vous comparer votre amour au mien?

— 0 mon Dieu , mon Dieu ! entendre cela , — dit madame de Richeville en cachant sa figure dans ses mains avec une expression de douleur et d'humilité qui m'eût frappée si je m'étais sentie moins indignée ; mais, hélas ! je ne pus modérer mon langage, et combien je regrette aujourd'hui son injustice et sa cruauté! Entraînée par le désir de venger Contran des calomnies dont je le croyais l'objet, je continuai •

— Vous dites que M. de Lancry n'a plus de fortune! qu'il l'a dissipée... Tant mieux, madame , je suis doublement heureuse de pouvoir lui offrir la mienne. Il a, dites-vous, cherché des ressources dans le jeu!... Désormais riche, il n'aura pas à recourir à ce moyen... Vous croyez qu'il me trompe, madame ; rassurez-vous... rassurez- vous : l'envie, la jalousie prennent souvent leurs méchantes espérances pour de la prévision... Le véritable amour est plus heureux; fort de son dévouement, de sa générosité, il prévoit sûrement la récompense qu'il mérite et qu'il obtient.

Madame de Richeville redressa son beau visage , qu'à ma grande surprise je vis baigné de larmes et douloureusement contracté. Malgré mon indignation , je ne pus m'empêcher d'être émue en voyant cette femme , ordinairement si fière et si hautaine , écouter mes reproches avec tant de résignation. Elle prit ma main, que je n'eus pas le courage de retirer, et elle me dit avec un accent de tristesse profonde :

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— Can osl l'ait , Matliilde , il n'y a pins (rc^spoir... vous ôtes viclinio (run sophisme (jiii nTa p(M(liio... (pii a perdu bien des femmes... Moi aussi, lorsque j'ai aimé M. de Lancry, je me suis dit : Ne suis-je |)as [)lus belle, plus séduisante (pie mes rivales?... Elles r^ont pu fixer ce cœur inconstant, dompter ce cœur altier et dédaigneux . (jui se joue des sentiments les plus dévoués... moi j''y réussirai. Hélas! Mathilde, je vous ai dit ma lionte et mon outrai^e. Maintenant, ne croyez pas (pie je veuille un instant me comparer à vous, ([ue je pense remporter sur le charme de votre personne, sur ce rare assemblage de qualités aimables qui vous distinguent : c''est ce charme, ce sont ces qualités que j'avais presque devinées, qui m'ont encore rendue plus jalouse de servir la protégée de M. de Mortagne... Sans mesurer la port('*e de vos paroles, pauvre enfant, tout à l'heure vous m'avez fait bien cruellement ressentir la différence qui existait entre l'amour que j''avais pu offrir à M. de Lancry et celui que vous lui donnez. . . Vous avez raison , Mathilde... Si M. de Lancry pouvait être touché de tout ce qu''il y a d'adorablement bon et de dévoué dans votre amour pour lui, vous pourriez espérer le bonheur que vous rêvez. Mais, croyez-moi, ajouta la duchesse en baissant la voix et en arrêtant sur moi un regard baigné de larmes qui m''alla au cœur, — croyez-moi, quelque coupable que soit un amour... quelle que soit la femme qui aime et qui se dévoue sincèrement à lui... jamais un homme d''un cœur élevé, d''un caractère généreux, ne répondra par l'insulte et par la cruauté à des preuves d''attachement profond... Une telle conduite annonce toujours un méchant naturel... Pourtant, Mathilde, peut-être avez-vous raison à votre insu et au mien... Peut-être êtes-vous destinée à changer com plétement le caractère de M. de Lancry... Certes, si la beauté, la

grâce, les perfections les plus aimables peuvent opérer ce prodige

vous y parviendrez... Mais, hélas! croyez-moi, si j'avais eu la moindre espérance de cette conversion, je me serais fait un crime de venir ébranler votre croyance, votre foi dans cet amour... Enfin... l'avenir décidera. . . Adieu , Mathilde. . . adieu. . . un jour peut-être vous me connaîtrez mieux... un jour peut-être, pauvre enfant, vous me direz avec amertume : — Que ne vous ai- je écoutée ! . . . — Mais , grand Dieu ! j''aimerais mieux rester à vos yeux ce que je vous parais sans doute, une femme méchante et perfide , que de voir mes prévisions justifiées par vos malheurs. Adieu... encore adieu une dernière fois... Vous ne voulez pas attendre l'arrivée de M. de Mortagne?

— Madame, — répondis-je, touchée des larmes de madame de Ri-

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