I.A LKTTHF
Dieu de me retirer de cette terre, j'acce|)(erais la mort comme la douce récompense de tant de sacrifices que j^ai eu le courage de m^'im- |)osei'.
» Le jour fatal arriva ; le matin mon père me renouvela les plus sévères recommandations. J'attendis avec autant d'accablement que de morne indifférence le moment ou Ton me présenterait M. Sécherin. Malgré les ordres, malgré la colère de mon père, je n'avais mis aucun
Mil» MATIIILDK.
soin à ma loilolte. (]oninuMil on anrais-je en le coiinige, mon Dieu ! J'avais une robe noire, véiilable emblème des pensées qui navraieni mon cœur. Mes cheveux tombaient en longues boucles autour de mon visage pâli par la douleur; je me tenais si courbée sous le poids du malheur qui m'accablait, que mademoiselle de Maran m'aurait bien certainement cette fois et avec raison re[)ro(hé d'être contrefaite. Mon père eut beau me gronder durement, m''ordonner de me tenir mieux , de prendre un air souriant, je ne pus vaincre les pénibles émotions qui m'agitaient; c'est à peine si je tournai la tète lorsqu'on annonça M. Sécherin et sa mère.
» M. Éloi Sécherin est, m'a dit mon père, intéressé dans de trèsgrandes entreprises, et il augmente chaque jour la fortune que lui a laissée son père. Je ne puis rien te dire de sa figure, de ses manières. . . car je vois tout à travers un nuage de larmes. Il faut que M. Éloi Sécherin ne soit pas difficile à séduire ; car, après son départ, mon père est venu me complimenter en n^assurant que j'avais été parfaitement bien, simple, sans prétention, et que M. Sécherin et sa mère étaient partis enchantés de moi .
» Je suis comme une pauvre prisonnière dont les yeux n'ont pas encore pu percer les ténèbres glacées qui l'environnent. J''ai bien vu vaguement M. Sécherin et sa mère ; mais il ne m''en reste qu'une idée indécise. J'ai entendu plutôt qu*'écouté quelques paroles. J'ai répondu machinalement. Aujourd''hui même on signe le contrat, et mon mariage doit avoir lieu demain ou après-demain, je crois. Quand tu me reverras à Paris dans quelques jours, tu ouvriras tes bras à la pauvre victime obéissante et résignée... Pardon, pardon, Mathilde, d''ètre venue ainsi attrister ton bonheur; car un secret pressentiment me dit que tu es heureuse , qntl t'aime. Tu le sais depuis le jour de Tambassade. Je te Pai dit, — tu raimeras, — et je suis sure qu*'il s'est rendu digne de cet amour en le partageant.
» Heureuse, heureuse Mathilde, il me faut la certitude de ta félicité pour m'aider à supporter la vie que je vais misérablement traîner jusqu'où ce que le fardeau de mes souffrances soit trop lourd ; alors je quitterai cette terre de douleur en jetant un dernier regard de legret sur les années passées près de toi. . .
» Adieu, adieu, bien tristement adieu ! Un moment j'avais songea te supplier à genoux de venii' assister à mon mariage pour me donner du courage ; mais j'ai bientôt réfléchi que ta vue, en me rappelant tout ce que je perds en me séparant de toi , m'ôterait le peu d'énergie qui
LA LETTHE. ICI
me reste... Adieu encore! Oiiand tu reverras ta pauvre Ursule, tu auras , j'en suis siire, bien de la peine à la reconnaîtie.
» Adieu. . . oh ! adieu ! la force me manque ; j''ai tant pleuré ! A toi de cœur, du plus profond de mon cœur.
» Ursule d'Orbeval. »
Après la lecture de cette lettre, je fus atterrée.
La pensée qui domina toutes les autres fut qu'Ursule, ainsi qu'elle me le disait, s'était littéralement sacrifiée pour moi, dans la crainte de nuire à mon mariage avec M. de Lancry. Je fis ensuite presque un reproche à ma cousine d'avoir si peu compté sur mon affection et sur celle de Gontran. Il régnait dans sa lettre une tristesse si profonde, un abattement si désespéré, que je fus sérieusement inquiète, redoutant pour elle une maladie de langueur. Il me restait un espoir. Le mariage d'Ursule pouvait être retardé. Je me décidai le lendemain à prier Gontran de partir aussitôt pour la Touraine; il devait supplier ma cousine de rompre cette union , et Passurer lui-même que l'exécution de mes promesses ne pouvait apporter la moindre difficulté à notre mariage. Je passai une nuit très-agitée. Le lendemain j'attendis avec la plus grande anxiété l'arrivée de Gontran. Il n'hésita pas un moment à aller trouver Ursule; il comprit, il partagea mes craintes, mes espérances avec une adorable bonté. Il ne devait pas parler de ce voyage à mademoiselle de Maran, et partir à l'instant même. Nous causions de ce sujet si intéressant pour moi lorsqu'on m'^apporta une lettre de Tours. . .
Le mariage d''Ursule était accompli. Sa lettre de la veille avait eu plusieurs jours de retard. Cette nouvelle m''accabla. J''étais si heureuse de mon amour pour Gontran que je comprenais mieux encore combien le sort d'Ursule devait être cruel. Ma cousine m'annonçait qu'elle arriverait sous peu de jours avec son père et son mari , et qu'elle passerait la fin de l'hiver à Paris.
Je remontai chez moi pour écrire à Ursule, pour me plaindre de .son manque de confiance, pour la consoler, pour l'encourager, pour faire enfin ressortir à ses yeux les avantages que sa douleur rempêchait peut-être d'apercevoir dans cette union qui la désespérait.
Je trouvai Blondeau dans mon cabinet d'étude; elle me dit qu'une femme , qui venait me solliciter pour une bonne œuvre , demandait à me parler.
Je lui dis de la faire entrer.
,(j2 MATlIiLDE.
Je vis une femme envclopinV. (Vun manteau^ et dont les traits étaient absolument cachés par un voile noir très-épais. Blondeau sortit.
Cette femme releva son voile...
(Tétait madame la duchesse de Richeville.
cvL.i;AraLv.ii