‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 46 sur 107 · M. ET MADAME SÉCHERIN. 20J · texte numérisé non relu

M. ET MADAME SÉCHERIN. 20J

cherin; ça leur réjouissait le cœui", a ces pauvres gens. Mais ce n est encore rien que cela , madame.

— Ah ! mon Dieu! il y a quelque chose de pkis pharamineux encore que cette communion de gamelle avec ces mendiants?

— Oui , madame. Gomme j'^étais le plus fort manufacturier du pays, M. le marquis m'avait piié de commander de petits ouvrages à ces malheureux : ils les faisaient, mais Dieu sait comme! cela ne servait à rien; c'était de la matière première perdue que feu M. le marquis payait; non content de cela , il me remboursait les petites sommes que je donnais à ces pauvres vieux censément pour prix de leurs ouvrages, de façon qu'ils croyaient gagner par leur travail les douceurs qu*'ils se . procuraient ainsi. ..

— Mais c'est que c''<^st , en effet, d\me superlative délicatesse! — s'écria mademoiselle de Maran, — et c''est bien raisonné surtout! car enfin, jugez donc! si ces messieurs les vagabonds étaient venus à s'apercevoir que ce M. de Rochegune se permettait de leur faire Paumône en tout et pour tout , c'est qu'ils auraient pu se révolter au moins ! et joliment rabrouer cet impertinent marquis, ou profiter d'une nuit où il serait venu coucher dans leur dortoir pour lui donner une bonne traversinade qu''il n'aurait pas volée.

L'amertume avec laquelle mademoiselle de Maran raillait une action d'une délicatesse peut-être outrée , mais qui révélait du moins la plus touchante bonté , prouvait combien elle était piquée de voir donner à ses calomnies un si éclatant démenti. Contran partageait mon émotion. Ursule, les yeux fixes, semblait profondément et douloureusement absorbée.

M. de Lancry dit à M. Sécherin :

— Je trouve aussi que la conduite de M. de Rochegune est admirable, monsieur ; et l'hospice, est-il toujours entretenu?

— Toujours , monsieur, et M. le marquis de maintenant fait comme faisait son père. Au retour de ses voyages , il est venu passer six mois à son château , et il a été une fois par semaine dîner et coucher à l'hospice tout comme son père ; aussi est-il adoré dans le pays tout comme son père...

— Et il le mérite bien assurément... tout comme son père... — dit mademoiselle de Maran avec aigreur. — Est-ce qu'il met aussi le bonnet et la casaque des pauvres ces beaux jours-là?

— Non , madame ; il reste habillé comme il est. Oh ! il fait cela comme tout ce qu'il fait, simplement, sans ostentation. C'est naturel

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chez lui. Il tient ça de son pèie. C est coinine le eoiirai^e; il est brave comme un lion. Tenez , il y a sept ou huit ans, il n''avait alors que vingt ans, lui et un drôle d'homme, M . le comte de Mortagne, qui était Tami intime de son père , ont fiiit un coup devant lequel les plus intrépides auraient j)eut-etre reculé.

En entendant le nom de M. de Mortagne, la mauvaise humeur de mademoiselle de Maran augmenta.

— Vous avez connu M. de Mortagne? — dis-je vivement à M. Sé-

cherin.

— Oui, mademoiselle; c'était un original qui avait été au bout du monde , un ancien troupier de la grande armée , une barbe comme un sapeur; il venait bien souvent nous voir à la fabrique; mon pauvre père Taimait bien aussi. Pour en revenir à mon histoire, un jour, lui et le jeune M. de Rochegune chassaient un lièvre à cheval et aux chiens courants ; ils n'avaient donc pas de fusils, et ne possédaient pour toute arme qu'un fouet; le lièvre débouche de la forêt de Rochegune et [)rend la plaine. C'était en plein hiver ; ils trouvent dans un champ un berger couvert de sang et à moitié mort.

— Bon... bon... je vois d'ici ce que c'est, — dit mademoiselle de Maran avec impatience , — quelque chien... quelque loup enragé qui aura mordu les moutons et le berger, et que ces deux paladins auront mis à mort. Allons, c'est superbe... N'en parlons plus.

— Non , madame , c'était. . .

— Bien , bien , mon cher monsieur Sécherin , faites-nous grâce de ces histoires-là, elles doivent être d'une terrible beauté, et cette nuit leur ressouvenir me donnerait le cauchemar. Mais, tenez , je vois dans les yeux d'Ursule qu'elle meurt d'envie d'aller causer avec Mathilde.

Je me levai, je pris ma cousine par la main, et je l'emmenai chez moi, laissant M. Sécherin avec ma tante et Gontran.

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