‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 45 sur 107 · M. SE CHER IN · texte numérisé non relu

M. SE CHER IN

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présenta son mari à ma tante; je crus que celle-ci allait donner canière à son esprit ironique. A mon grand étonnement, il n'en fat pas d'abord ainsi; mademoiselle de Maran lit la bonne femme, et dit à M. Sécherin avec la plus grande affabilité, afin sans doute de le mettre en confidence :

— Eh bien ! monsieur, vous voulez donc rendre Ursule la plus heureuse des femmes? Vous voulez donc nous faire oublier, nous tous qui l'aimons tant? Savez-vous bien que je vais devenir très-jalouse de vous au moins, monsieur Sécherin? Oui , sans doute, et d''abord je dois vous prévenir d'une chose : c''est qu'ici nous avons l'habitude de parler en toute franchise, nous vivons bonnement en famille; dans une demiheure vous nous connaîtrez comme si nous avions passé notre vie ensemble. Moi , je suis une vieille bonne femme qui rabâche toujours la même chose... que j'adore ces deux enfants, Mathilde et Ursule; ainsi, tenez- vous bien pour averti que je ne taris pas quand il s'agit d'elles; après cela je suis grondeuse, boudeuse, quinteuse et ruchonneuse, parce que c'est le privilège de la vieillesse. Et bien , pourtant, malgré tout ça, monsieur Sécherin, je ne sais pas comment ça se fait... mais on finit toujours par m'aimer un peu.

M. Sécherin fut complètement dupe de cette feinte bonhomie. J''observais sur sa physionomie franche et cordiale la confiance croissante que lui inspirait ma tante", son embarras, sa gène disparurent; il s'écria joyeusement :

— Ma foi, tenez, madame, je ne crois pas qu'on doive vous aimer un peu! moi, je crois qu'on doit vous aimer beaucoup. S''il faut parler franchement, je vous avouerai que vous me faisiez une peur diabolique. Eh bien! votie accueil m'a tout de suite rassuré.

— Comment! vous avez peur de moi, mon cher monsieur Sécherin? Eh! })ourquoi donc cela, s'il vous plaît?

En vain Ursule fit signes sur signes à son mari, il ne les aperçut pas.

— Certes, madame , j'^avais peur de vous, — reprit M. Sécherin de [)lus en plus confiant, — et il y avait bien de quoi.

— Ah! mon Dieu ! mais vous m'interloquez, monsieur Sécherin !

— p]h ! sans doute, madame; mon beau-père, M. le baron d^^rbeval , me cornait toujours aux oreilles : Prenez bien garde, mon gendre! mademoiselle de Maran est une grande dame ! Si vous aviez le malheur de lui déplaire, vous seriez perdu, car elle a de l'esprit vingt fois gros comme vous; et elle sait s'en servir de son esprit, je vous en réponds! Eh bien, maintenant, madame, savez-vous ce que je lui ré-

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pondrais, an beaii-prre? car il ne me l'ant pas l)eaiK'OU[)(le temps, à

moi , |)Our toiser mes pralicpu^s...

Ursule rougit jiisqii''aii Iront eu entendant ces expressions vulgaires; Contran dissinuda son sourire. Mademoiselle dé Maran dit au mari d'Ursule, avec un ton de bonhomie incroyable :

— Mon cher monsieui* Sécherin, nous nous sommes promis d'être francs, n'est-ce pas?

— Oui, madame.

Eh bien! on ne dit pas, même en parlant (Tune vieille femme

comme moi, toiser mes jjrattques. Cest de mauvais goût! Oh! je ne vous passerai rien d'abord! je vous en préviens. Voilà comme je suis.

Tenez, madame, — s'écria M. Sécherin avec une expression

de reconnaissance vraiment touchante, — ce que vous faites là est généreux, voyez-vous! je vous en remercie de tout cœur! D'autres se seraient moqués de moi; vous, au contraire, vous avez la bonté de me reprendre. Que voulez-vous, madame ! je ne suis qu'un provincial , peu fait aux belles manières de la capitale.

— De P^ris. . . monsieur Sécherin , de Paris ! On ne dit pas de la capitale, — reprit mademoiselle de Maran avec un très-grand sérieux.

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— Vraiment, madame? Tiens, c'est drôle. Pourtant nolici procuieur du roi et notre sous-préfet disent toujours la capitale.

— C'est possible; ça se dit en administration et en géographie, — continua mademoiselle de Maran; — mais ça ne se dit pas ailleurs. Vous voyez que je suis implacable, mon pauvre monsieur Sécherin.

— Allez, allez, madame , allez toujours , je n'^oublie jamais ce qu'ion m'a dit une fois. Eh bien donc , madame , si j'avais maintenant à faire votre portrait à mon beau-père.. . je lui dirais : Mademoiselle de Maran est sans doute une très- grande dame par sa position, mais au fond c'est une bien brave petite dame , franche et unie comme bonjour , qui a le cœur sur la main , et qui a peut-être encore plus de bonté que d'esprit. Eh bien ! dites, est-ce que je me trompe?

— Mais c'est-à-dire, mon cher monsieur Sécherin, que Lavater n''était rien du tout auprès de vous; vous êtes un Nostradamus, un Cagliostro pour la prévision et pour la prédiction ! Tenez , je suis si contente du portrait que vous avez fait de moi , que je ne relèverai pas certains mots.

— Ah bien! si, madame, si... relevez-les; ou sans cela je me fâcherai, je vous en avertis.

— Ah bien non ! monsieur Sécherin , ah bien non ! je vous en prie. . .

— Madame, je vous dis que je me fâcherai si vous ne me reprenez pas.

— Eh bien! puisque vous le voulez absolument, et pour conserver la bonne harmonie entre nous , je vous ferai observer que , itnie comme bonjour et le cœur sur la main , c'est un peu bien vulgaire.

— Allons, convenu , je ne le dirai plus. Mais, mon Dieu, madame, comme vous êtes bonne! C'est qu'après tout, voyez-vous, il n'y a pas de méchanceté dans mon fait; vous avez deviné ça tout de suite!

— Certainement, je vous ai tout de suite deviné, mon bon monsieur Sécherin : vous me paraissez le meilleur des hommes , et certes je ne vous crois pas le moindre fiel.

— Du fiel. . . moi ! pas plus qu'un pigeon ; ce qui me manque , je le sens bien, c'est l'éducation; mais que voulez-vous? j'ai été élevé en province, mon père était un petit marchand , il a commencé sa fortune en achetant des biens d'émigrés.

— Avec un début comme celui-là, monsieur voire père ne pouvait certes pas manquer de prospérer, — dit mademoiselle de Maran.

— C'est ce qui est en effet arrivé, madame.

— Je le crois bien; continuez, monsieur Sécheiin.

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— Quant à ma more, — repiit la rnalhoureiise victime de la peifidie de ma tante, — quanta ma ujère, c'est la meilleure des femmes, mais elle a toujours voulu conserver son bonnet rond et son (îasaquin d'autrefois; c'est une vraie ménag;'re dans toute l'acception du mot; vous voyez donc bien que je n'ai pas été élevé comme un duc et pair. J'ai fait couci couci mes études au collège de Tours ; à la mort de mon père, j'ai pris la direction de sa fortune, et j''ai trouvé dans son vieux bureau de sapin noir un inventaire de soixante-trois mille se|)t cents livres de rentes en terres et en pro|)riétés, et cela nets d''imp6ts, madame; sans (compter le matériel de deux fabriques où j'emploie cinq cents ouvriers qui ne peuvent pas suHire aux commandes... Voilà où j'en suis, madame.

— Mais vous êtes dans une position magnifique, monsieur Sécherin! C est tout simple, les honnêtes gens prospèrent toujours, et je suis sure que l'achat de ces biens d'émigrés dont nous parlions a valu cette prospérité croissante à monsieur votre père.

' — Madame, — dit Ursule, qui était au supplice, — je crains que ces détails...

— Allons donc, Ursule, ils m'intéressent au contraire beaucoup, ma chère enfant.

— Sans doute, chère bellotte , mes petites affaires d'intérêt ne peuvent qu'intéresser infiniment notre bonne tante.

— Monsieur Sécherin , toujours fidèle à mon système de franchise, — dit mademoiselle de Maran , — je vous ferai observer que chère

'bellotte doit être réservé pour la plus douce et la plus secrète intimité : vous profanez le charme mystérieux de ces adorables expressions en les prodiguant ainsi.

— Pourtant, madame , mon père appelait toujours ma mère chère bellotte y et ma mère l appelait petit père ou gî^os loup.

— Mais remarquez, mon bon monsieur Sécherin , que je nincrimine pas en elles-mêmes les tendres et naïves expressions de chère bellotte , petit père , et même de gros loup, au Contran e !! j'espère bien qu'Ursule , pieusement fidèle à ces touchantes traditions de votre famille , vous prodigue en secret ces noms si doux.

— Ah çà ! mais tu as donc dit à madame que tu m''appelais ton gros loup, toi? — s'écria M Sécherin en se retournant vers Ursule et en frappant dans ses mains avec étonnement.

— Vraiment! Ursule... vous appelle déjà son gros lou|), mon bon monsieur Sécheiin? — s'écria ma tante.

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— Mais oui, madame, et elle ne met pas de mitaines pour cela , — continua M. Séeherin avec une orgueilleuse satisfaction.

— Ah ! madame , pouvez-vous croire î . . . — s'écria Ursule , — et des larmes de honte et de confusion lui vinrent aux yeux.

— Comment, — reprit M. Sécherin , — comment! lu ne te souviens pas que le surlendemain de notre mariage, lorsque je fai fait voir l'inventaire de notre fortune, je t'ai dit en t'embrassant : — Tout cela est à toi et à ton gros loup ! — et que tu m''as répondu en m''embrassant : — Oui, tout ça c''est à moi et à mon gros loup ! — Mais rappelle-toi donc bien , c'était dans la petite chambre verte qui me sert de cabinet.

Il est impossible de se figurer la douleur, l'accablement d'Ursule en entendant ces mots. J'étais navrée pour elle. Contran souriait malgré lui ; mademoiselle de Maran triomphait. Pourtant elle ne voulut pas trop prolonger cette scène , et reprit aussitôt :

— Voulez-vous bien vous taire, monsieur Sécherin, vilain indiscret! Est-ce qu'ion dit ces choses-là ? On garde ces friands petits bonheurs-là pour soi tout seul ; ce sont de ces petites félicités coquettes et mysticoquentieuses dont on se chafriole en secret et qu'ion n'avoue pas ! Ursule vous aurait mille et mille fois appelé son gros loup qu'elle se ferait tuer plutôt que de l'avouer, et elle aurait raison. Je vous répète que vous êtes un vilain indiscret. Ah 1 les hommes ! . . . les hommes ! . . . nous ne pouvons pas leur laisser lire dans notre cœur nos plus charmantes préférences , nous ne pouvons pas les leur témoigner par les noms les plus doux , sans qu'ils aillent tout de suite se vanter de cela de toutes leurs forces !

— Eh bien! c'est vrai, madame, — dit M. Sécherin, — j'ai eu tort, vous avez raison , toujours raison; encore une leçon dont je profiterai. Je garderai hellotte et gros loup pour nous deux, ma femme.

— Et vous ferez bien. Mais parlez-moi donc de ces biens d''émigrés que monsieur votre père avait achetés lorsqu'^il était petit marchand. Vous ne savez pas comme ça m'intéresse. Est-ce qu*'ils étaient considérables, ces biens?

— Oui, madame, ils avaient appartenu en partie à la famille de Rochegune avant la révolution ; mais , à la restauration , mon père les a revendus au vieux marquis.

A ce nom , qui revenait si singulièrement et si souvent dans cette journée, ma tante fronça le sourcil.

— Est-ce que M. de Rochegune a encore beaucoup de propriétés dans cette province, monsieur? — demanda Contran.

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— Certainement, monsieur; il a toutes les propriétés de son père comme il en a toutes les (jualités... Lliospice des vieillards fondé par feu iM. le marquis est à deux lieues de chez moi. Ah ! madame, — ajouta M. Sécherin avec exaltation en se retournant vers ma tante, — quel bien M. le marquis faisait dans le pays!... et avec cela si [jeu fier! Enfui, madame, figurez-vous que, tant qu'il restait à son château de Rochegune , il allait tous les dimanches à la messe de Thospice des vieillards; après la messe il dînait à leur table, allait avec eux à vêpres, soupait encore avec eux et couchait dans leur dortoir : il faisait

toujours cela une fois par semaine; ce n'est pas tout, il suivait jusqu'au cimetière le cercueil des pauvres qui mouraient. Voilà, madame, ce qui s'appelle faire du bien avec bonté... n'est-ce pas?

— Oui, sans doute , — répondit ironiquement mademoiselle de Ma- Pan. — Aller manger dans la gamelle de ces vieux vagabonds, mais je trouve cette idée-là tout à fait réjouissante.

— Ah! vous avez bien raison , madame , — reprit naïvement M. Se-

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