‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 56 sur 107 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

— Sans (loulo... el puis un château, c'est si grand!... Tenez, mon ami... grondez-moi; mais votre chalet m'a gatce... Ah! que le printemps de Paris va me sembler pesant et ennuyeux auprès de notre beau printemps de la forêt!... Voyez comme je suis rancunière, je ne puis vraiment pardonner à votre ami les sacrifices que vous lui faites.

— A propos de Lugarto, — me dit Contran , — il faudra excuser chez lui certaines façons un peu cavalières, qui ne sont peut-être pas de la plus exquise compagnie... Il a toujours été si gâté!

— Que voulez- vous dire?

— Mais tenez, Mathilde , je ne puis mieux faire que de vous tracer à peu près le portrait de Lugarto; au moins vous le connaîtrez lorsque je vous le présenterai. Lugarto a vingt-deux ou vingt-trois ans à peine : il est d'origine brésilienne. Son père, fils d'un esclave sang mêlé, avait été affranchi dès son enfance. Ce père, d''abord intendant

d^m très-grand seigneur portugais, géra si bien ou si mal la fortune de son maître qu*"!! le luina complètement, et qu''il acquit une grande

248 MATIllLDK.

partie de ses biens. Telle l'ut Toiii^ine d une l'ortuiu; d''al)ord considérable, juiis enfin colossale; car des entreprises et des concessions de mines dans PAmérique du Sud augmentèrent tellement ses biens qu'à sa mort M. Lugarto laissa à son lils plus de soixante millions. M. Lugarto père avait vécu aux colonies avec le faste et la dépravation d'un satrape. Profondément corrompu, aliichant un cynisme révoltant, aussi lâche que méchant, il avait, dit-on, dans un accès de colère féroce, tellement maltraité sa femme qu'elle était morte des suites de ces violences.

— Mais cYHait un monstre qu'un pareil homme! — m'écriai-je. — Quel triste et cruel héritage qu'une telle mémoire ! . . . Son fils doit être bien à plaindre, malgré ses millions !

— D'autant plus à plaindre , — dit Gontran en souriant avec amertume, — que son père lui a donné les plus hideux exemples. ^îfre à quinze ans d"'une fortune de roi, Lugarto a grandi au milieu des excès, des adulations de toutes sortes. A vingt ans, il éprouvait déjà la satiété de la vieillesse , grâce à l'abus de tout ce qu'on peut se procurer avec l'or. D'une nature frêle, délicate, étiolé avant son développement, il n''a de jeune que son âge; sa ligure même , malgré des traits agréables, a quelque chose de morbide, de flétri, de convulsif , qui révèle de précoces infirmités.

J'écoutais Gontran avec étonnement ; en me traçant le portrait de^ M. Lugarto, sa voix avait un accent d'ironie mordante; il semblait se complaire dans la triste peinture du caractère de cet homme. Un moment je fus sur le point de faire cette observation à Gontran, puis je ne sais quel scrupule me retint : il continua :

— Au moral, Lugarto est un homme profondément dépravé, sans foi , sans courage , sans bonté , habitué à mépriser souverainement les hommes, car presque tous ont bassement flatté sa fortune. Tour à tour d'une prodigalité folle et d'une avarice sordide, ses dépenses n'ont qu'un mobile, l'orgueil; qu'un but, l'ostentation. Le procureur le plus retors ne sait pas mieux les affaires que lui ; seul , il gère son immense fortune avec une sagacité, avec une habileté incroyables, et il s''enrichit encore chaque jour par les spéculations les moins honorables. Portrait fidèle de son père, l'ignoble rapacité de l'esclave lutte encore chez lui contre la ridicule vanité de l'affranchi ; tout prouve cette double nature : son luxe sévèrement réglé, son faste retentissant, mais parcimonieux; tout, jusqu'à ses bruyantes aumônes faites orgueilleusement et sans Tintelligence du malheur qu'il secourt, mais

qu'il ne |)lainl pas... J)eux plaies incurables einpoisoinieut j)our(ant la royale opulence de Lui^arlo, la bassesse de son extraction et la conscience du peu qu'ail vaut personnellement. Aussi, par un compromis qui ne trompe que lui, il s'est afï'ublé du titre de comte, et s''est fait fabriquer je ne sais quelles grotesques armoiries. Exalté par Tadulation et par l'orgueil, Tadulation et l'orgueil le torturent; il le sait : (î''est à sa fortune qu'on accorde les prévenances dont on l'entoure ; pauvre demain, il serait conspué; alors parfois sa rage contre le sort n'a pas de bornes; mais Lugarto est aussi lâche que méchant, et il se venge en maltraitant avec la plus cruelle dureté ceux que leur dépendance oblige à supporter ses violences; des femmes... des femmes même n'ont pas été à l'abri de ses brutalités. . . Eh bien , malgré cela , malgré tant de vices odieux, le monde n''a toujours eu pour lui que des sourires; les plus hardis lui ont témoigné de Tindifférence. Ne pouvant me contenir plus long-temps, je m'écriai :

— Eh 1 comment osez-vous appeler un tel homme votre ami? comment avez-vous pu lui sacrifier nos plus chers désirs?... En vérité, Contran, je ne vous comprends pas.

M. de Lancry, sans doute rappelé à lui par ces mots, me regarda d\in air interdit.

— Que dites-vous, Mathilde? ,

— Je vous demande comment vous pouvez appeler M. Lugarto votre ami?... Mais jamais je ne consentirai à recevoir chez moi un homme aussi pervers, aussi odieux... Et c''est pour lui que vous quittez sitôt cette retraite où nous vivions si heureux?... Contran, il y a là quelque chose d'inexplicable!

M. de Lancry se remit de son émotion, et me dit en souriant :

— Écoutez une comparaison bien ambitieuse, Mathilde... L''homme qui parvient à dompter et à rendre sociables et soumis le tigre et la panthère , ne prend-il pas en amitié la bête féroce qu'il a pu rendre douce et obéissante? Eh bien! quoique ce pauvre Lugarto ne soit pas un tigre, il y a , je crois, un peu de ce sentiment-là dans mon amitié pour lui. Oui, autant je Pai vu dédaigneux, méchant, altier pour les autres, autant pour moi il a toujours été bon, prévenant, dévoué Je vous Pavoue, Mathilde, je n'ai pu m'empêcher dêtre profondément touché des preuves nombreuses d''affection qu'il m''a données... et, vous le concevez, avec bien du désintéressement. Toujours dominé par la crainte de n'être recherché que pour sa fortune, il ressent pour moi une affection confiante qu''il néprouve pour personne. Eh bien!

»25U iMATIIIM)!:.

dites, ^lalliilde, mon cœur... ma vanité... je dirais presque mon hon nour, ne m'ordonnent-ils pas de l'accueillir avec bienveillance?

Déjà je connaissais assez la physionomie de Contran pour avoir remanpic en lui une sorte de contrainte pendant (pi'il m\'xpli(piait la cause de son amitié pour ^1. Lui>;arto, tandis qu'au contraire il s'était laissé aller à une franclnî amertume en dépeignant Podieux caractère de cet honnne. Sans pouvoir justifier mes soupçons, je sentais qu'il y avait là quelque mystère; les explications de Contran ne me rassurèrent (iu''à demi. Pourtant tel est le prestige de Tamour, que peu à peu, (Ml rélléchissant à ce que venait de me dire Contran , je vis une nouvelle preuve du charme qu'il inspirait dans Tinfluence extraordinaire ([u''il exerçait sur M. Lugarto. Si j^avais eu besoin de nPexcuser à mes [)ropres yeux de n'avoir pu résister aux rares séductions de Contran , ne me serais-je pas dit que je devais céder à cette inévitable fatalité , puisque les caractères les plus intraitables, les plus altiers n''avaient pu y échapper. Que dirai-je? ma passion était si aveugle que M. Lugarto me devint presque moins odieux par la pensée qu''il avait subi l'irrésistible empire de Contran.

Page 1