CHAPITRE XXXH
Après le départ de M. Lugarto, ni moi ni Gontran nous neuines le courage de dire un seul mot; je tombai dans un abîme de réflexions désolantes. Il était donc vrai, un mystérieux, un terrible secret mettait M de Lancry dans la dépendance de M. Lugarto. Pour la première fois, mon mari avait parlé de se tuer; cette horrible pensée ne m'était jamais venue à l'esprit: je frémissais en songeant à la résolution de Gontran.
Pavais ressenti au cœur un coup bien douloureux lorsqu'il s'était écrié en s''adressant à M. Lugarto: — Sans la crainte de vous causer une joie infeî^ale y je me serais déjà tué. Hélas! et moi , il oubliait donc que je lui survivais?. . . Alors je me reprochai amèrement d'être comptée pour si peu de chose dans la vie de Gontran ; je me reprochai de Pavoir pour ainsi dire mal aimé. Ce n'hélait pas une vaine humilité de cœur, c'était conscience. Sans doute, j'avais toujours été pour lui dévouée, prévenante, soumise, passionnée; mais j'avais sans doute mal employé ces nobles sentiments, puisqu''il pouvait mourir sans me regretter. De ce moment, j'acquis cette amère conviction, née de l'amour le plus fervent et d^ine profonde défiance de moi-même : — L'on a toujours tort de 71 être pas aimée. Je m'attachai de toutes mes forces à cette conviction , paradoxale sans doute; j'employai loutes les ressources de mon
esprit, toute la puissance* de n)on cœur à lui donner une irrécusable autoi'ilé.
Elle me i)ernietlail de nTaccuser et de pardonner à Gontran. Les femmes qui ont ain)é avec cet aveuglement sublime, avec cette magnifique abnégation de.vo2'qui constitue la passion, comprendront le bonheur qu'on a de saisir la moindre occasion d'excuser les cruautés de celui qu'ion chérit, lors même qu'on doit se sacrifier à cette réhabilitation. Maintenant que les années, maintenant que le malheur ont mûri mon jugement, 'il me semble qu'il faut peut-être attribuer aussi cette opiniâtre indulgence à Pimpérieux besoin que nous avons de justifier notre choix à nos propres yeux, même au prix de nos plus chères espérances. Une fois dans cette voie de défiance de moi , je me reprochai encore de n'avoir pas su inspirer à Gontran assez de tendresse pour qu'il m'eût appris le malheureux secret dont M. Lugarto faisait un si funeste abus.
En voyant l'accablement de Gontran, j'en vins à me faire presque un crime de m 'être montrée d'abord si dédaigneuse envers M. Lugarto, de n''avoir pas su mieux dissimuler mon aversion. Au lieu de s'exaspérer contre nous , peut-être cet homme fût-il resté inofPensif. Je fus heureuse et pourtant presque épouvantée de cette dernière réflexion. Telle était la formidable puissance de l'amour! moi, si fière, surtout depuis que j'appartenais à Gontran , je regrettais presque de m''être conduite avec dignité envers le plus méprisable, le plus méchant des hommes.
Maintenant je m'étonne du silence prolongé que moi et Gontran nous gardâmes après cette scène; mais les paroles de M. Lugarto établissaient si nettement l'horrible dépendance de Gontran à son égard que nous devions rester quelque temps comme étourdis de ce coup écrasant.
M. de Lancry tenait son visage caché dans ses deux mains.
Je m'approchai de lui toute tremblante. — Mon ami. . . — lui dis-je.
— Que voulez-vous encore? — s'écria-t-il brusquement et d'une voix courroucée. Il redressa son front, qui me parut sombre comme la nuit, et me jeta un regard qui me fit pâlir.
— Voilà oi^i votre causticité, voilà oii votre sotte pruderie nous ont conduits! à une explication positive. Vous devez être satisfaite, maintenant ! Ma position envers Lugarto est claire et tranchée, j'^espère?
— Comment , Gontran ! je devais écouter sans indignation les horribles aveux de cet homme ! . . , Mais mon honneur , mais le vôtre !
— Eh, madame ! qui vous parle de compromettre votre honneur et le mien? Il y a un abîme entre une faute et une innocente coquetterie... Si vous aviez eu l'ombre de perspicacité, aux premiers mots que je vous ai dits sur Lugarto , vous auriez deviné que c'était un homme à ménager. Mais non, malgré mes recommandations les plus expresses, vous avez vingt fois pris à tâche de l'irriter. Blasé, méchant comme il est, il trouve un affreux plaisir dans les contrariétés, dans la résistance... Quelques banalités affectueuses de votre part nous en auraient débarrassés... Mais vous Pavez piqué au jeu... Maintenant, — ajouta M. de Lancry avec rage, — maintenant il est poussé à bout. Malgré moi je me suis laissé aller à lui dire de dures paroles... Maintenant je sais qu'il vous fait la cour; et il faut que je sois assez lâche pour ne pas le souffleter, et pour aller ce soir, demain , tous les jours en public avec vous et avec lui... Voilà ce dont vous êtes la cause, madame.
— Moi ! . . . moi ! . . .
— Eh! oui, oui, mille fois oui! Puisque vous étiez sûre de vous, autant que je le suis moi-même, il fallait, sans agréer ses soins, ne pas les repousser brutalement; il fallait lui dire avec grâce et bonté que ses assiduités vous compromettaient, et que, puisqu'il voulait vous être agréable, il devait commencer par vous obéir en cela : il vous aurait écoutée; car ainsi vous ne lui ôtiez pas toute espérance , vous ne l'exaspériez pas... Mais était-ce à moi à entrer dans de tels détails? Était-ce à moi à vous dire le rôle que vous deviez jouer dans cette circonstance? Ne deviez-vous pas m'épargner ce soin à la fois humiliant et ridicule? Si vous m'aimiez pour moi, je n'aurais pas eu besoin de vous dire tout cela. . . Il ne suffit pas d''être une femme de bien, de faire parade de sa vertu, — ajouta-t-il en souriant avec amertume ; — il faut encore tâcher de ne pas mettre son mari dans une position dont il ne puisse sortir que par le déshonneur ou par un crime... Entendez-vous, madame?
— Grand Dieu ! . . . Contran î
— Vous parliez d'obligations d''argent... je donnerais ma vie pour n'en avoir pas d'autres... envers lui; car, sachez-le donc, malheureuse femme, il tient entre ses mains plus que ma vie... entendezvous, plus que ma vie... Maintenant, comprenez-vous?
— Je comprends, mon Dieu! je comprends... Pardonnez-moi , Contran, soyez bon; tout à Pheure je me suis dit aussi que j'avais tort. Vous le savez, avant ma maladie, j'ai pris la résolution de vous aimer
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pour vous; cotte résolution, je la tiendrai toujours, mou ami... Notre position est horrible... Ce secret, je ne vous le demande pas, non , non; mais enfin que faut-il faire?
— Aller ce soir à ce dîner d'ai)ord , puis à cette fête. . .
— Soit, nous irons... nous irons... Oli! vous verrez, j'aurai du courage. Je parlerai à cet homme sans lui témoigner mon aversion. S''il le faut, je lui sourirai. Le monde interprétera ma conduite comme il le voudra... peu m''importe , pourvu quaux yeux de Dieu, de vous, je n'aie pas à rougir... Gonlran, j'ai plus de résolution que vous ne le pensez. Voyons, regardons notre position bien en face... Cet homme peut vous perdre, je Tabhorre autant que je vous aime, Contran; je pourrai bien, je vous le promets, cacher Phorreur qu'il m'inspire... mais enfin, s''il persiste, si un jour il me dit... à moi... car cet homme ose tout : Ce secret qui peut perdre votre mari , je le dévoile , si vous ne m'aimez pas?...
Contran rougit d'indignation , et s''écria :
— Je le tuerai. . . et je me tuerai après !
— Cet homme avait donc raison... mon ami... un crime oii le suicide... Allons... c'est bien... En tout cas vous ne mourrez pas seul. Voici donc nos chances les plus terribles... Maintenant écoutez-moi... Ce matin , M. de Rochegune est venu me faire ses adieux; il a reçu ici une lettre de M. de Mortagne. Ne prenez pas cet air courroucé, Contran; notre position est bien triste , et M. de Mortagne est peut-être notre seul ami. 11 sait, je ne sais comment... que M. Lugarto a de funestes desseins sur vous, sur moi. Il est parti, dit-il, de Paris pour les déjouer; il me fait surtout recommander de ne jamais vous quitter si vous voyagiez. Tout ceci est bien vague sans doute; mais enfin il est toujours consolant de penser que nous avons des amis qui veillent sur nous.
— Et M. de Mortagne aura bien à faire pour que j''oublie ses lâches insultes ! — s''écria Contran.
— Ce qu'il faudra faire pour cela, mon ami, il le fera de grand cœur, croyez-le.
— Mais au fait. . . il ne s'était pas trompé ; il vous avait prévenue que je vous rendrais très-malheureuse, — dit Contran avec une irritation continue; — vous devez reconnaître la justesse de ses prévisions.
— Mon ami, — dis-je en tâchant de sourire, — sans doute j'aime beaucoup M. de Mortagne, mais je suis forcée en cette occasion de lui donner tort; ce n''est pas vous, c'est cet homme implacable qui me
rend si nialheureuse! Tant que vous avez été libre, ne m''avez-vous pas comblée de toutes les félicités possibles? Avant mon mariage ne vous ai-je pas dû de beaux jours tout rayonnants d'^amour et d'espérances?
— Et ces espérances ont été bien trompées... n'est-ce pas?
— Contran... vous savez bien qu'il n'en est rien. N'ai-je pas goûté un bonheur idéal dans notre retraite de Chantilly? Qui est venu nous arracher de cet Eden? cet homme odieux! Son arrivée n'a-t-elle pas été le signai de nos chagrins? Ne sais-je pas maintenant qu'en rendant des soins à cette femme dont j'étais si jalouse vous obéissiez encore à rinfluence de cet homme? N''avait-il pas besoin, pour ses affreux projets, que vous eussiez Tair de m''être infidèle? Encore une fois, Contran, je ne vous accuse pas.
— Vous êtes pourtant, et toujours et malgré tout, une noble et excellente créature, —me dit Contran en me regardant d'un air attendri. — Au ! maudit soit le jour où j''ai écouté les avis de mon oncle et de votre tante!... Quelle vie je vous ai faite, malheureuse enfant! Ah! c'est affreux ! Tenez, j''ai quelquefois horreur de moi-même.
En disant ces mots, Contran sortit violemment.
Le malheur donne quelquefois une grande décision de caractère.
Je résolus de suivre les ordres de Contran , d'être affable pour M. Lugarto. Maintenant que je ne suis plus sous le charme de l'amour que m''inspirait M. de Lancry , ni sous l'impression de la terreur que m''inspirait son ami , je puis à peine concevoir comment j''ai pu me résigner à cette honteuse, à cette humiliante concession , après la scène odieuse qui avait eu lieu le matin.
Mais alors je n'hésitai pas; avant tout, il fallait surtout gagner du temps. M. de Mortagne agissait de son côté : peut-être espérait-il trouver le moyen d'arracher Contran à l'influence de M. Lugarto.
Nous partîmes pour ce dîner, pour cette fête.
Il faisait un temps magnifique; je me rappelle une circonstance puérile, mais bizarre.
Au coin de l'avenue de Marigny, notre voiture fut obligée de s'arrêter quelques instants. Un pauvre, d'une figure hideuse et difforme, s'approcha et demanda Paumône.
Contran, je crois, ne Tentendit pas; le mendiant jeta sur nous un regard de courroux, et nous dit avec un geste menaçant, au moment où notre voilure repartit . — Ces riches ! ils sont bien fiers, ils sont si heureux !
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Par un inouveinent spontané, nous nous ici^ardaines, Goniran et moi, connno pour [)ro(esler contre cette accusation de honheui'. IJélas! pourtant Terreur de ce [)auvre était excusable : il voyait une
jeune femme , un jeune homme dans une brillante voiture , entourés de ce luxe que le vulgaire prend pour le bonheur, et qui cache souvent tant de douleurs, tant de plaies incurables. Ce pauvre pouvait-il deviner les chagrins dont nous étions navrés? Et cette fête somptueuse à laquelle nous nous rendions comme à un supplice avec une sourde et vague frayeur ! Que de tristes enseignements dans ces contrastes de l'apparence et de la réalité!
Nous arrivâmes chez M. Lugarto.
Mon découragement, ma tristesse avaient fait place à une sorte d'à-
nimation fébrile et factice. M. Lugarto nous reçut le sourire sur les lèvres; il triomphait dans l'orgueil de son exécrable méchanceté.
Sa maison , que je ne connaissais pas , était encombrée de toutes les magnificences imaginables , mais entassées , mais accumulées sans goût. Au milieu de ce chaos d'admirables choses, certaines mesquineries inouïes dénotaient des instincts d'avarice sordide. Cette vaste et opulente demeure , malgré ses proportions , manquait complètement d''élégance, de noblesse et de grandeur.
Nous y trouvâmes réunies les personnes que M. Lugarto nous avait annoncées ; de temps en temps je regardais Contran pour prendre courage. M. Lugarto parut frappé du changement qui s'était opéré dans mes manières à son égard .
Tout ce que je pus faire fut d''être pour lui d'aune politesse presque bienveillante ; il en parut plus étonné que touché : il me considérait attentivement, comme s'il eût douté de cette apparence; il fut pour moi de la plus extrême prévenance.
Contran était placé auprès de la princesse de Ksernika ; soucieux , absorbé , il répondait à peine aux coquetteries provoquantes de cette femme.
M. Lugarto me dit à voix basse et en sortant de table, qu'il était le plus heureux des hommes, puisque je semblais renoncer à mes injustes préventions contre lui; qu'il regrettait amèrement son emportement du matin, mais que je devais Texcuser en faveur de la violence d*'un amour dont il n'était pas le maître.
— Hélas! — pensais-je en Técoutant, — qui m aurait dit, un jour, que trois mois après mon mariage, après cette union qui était pour moi si adorablement belle et sainte, je serais réduite à entendre de telles paroles sans pouvoir témoigner ma honte , mon dégoût, mon indignation 1 Ohl profanation! oh! sacrilège! un amour que j'avais rêvé si noble , si grand , si pur !
Après dîner, ainsi que l'avait voulu M. Lugarto, nous montâmes dans sa voiture , lui , la princesse, Contran et moi; nous allâmes à Tivoli. Mon supplice continua.
M. Lugarto me donnait le bras, mon mari donnait le sien à la princesse : il y avait beaucoup de monde à cette fête; presque toutes les personnes de la cour que leur service retenait à Paris y assistaient.
J'étais restée assez long-temps malade; depuis quelques semaines, je n'étais pas allée dans le monde : aussi certaines nuances dans la ma
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iiiorc dont on in'accncilhiil , aifisi (jnc M. de Lancry , nie surpriicnt
sonsibleincnl.
Les hommes lui rendaient ses saints crun air IVoid et distrait; (|nelques femmes auxquelles il parla lui répondirent à peine. M. Lugarlo fut, au contraire, accueilli comme d'habitude; son visage rayonnait. Je crus voir que les hommes lui jetaient des regards d'envie , .et que plusieurs femmes me montraient avec dédain.
Les révélations de M. de Rochegune me vinrent à la pensée; je frissonnai en songeant aux bruits ignominieux dont moi et Contran nous étions peut-être l'objet en ce moment, tant les apparences semblaient accablantes...
Je me sentis défaillir; je dis à M. Lugarto d'une voix suppliante : — Vous tenez notre destinée entre vos mains , monsieur ; ayez pitié de nous. . . sortons de ce jardin. . .
EXPLICATION. .{oo
— Voici, madame, la duchesse de Berry." Gontiaii ne peut se dispenser d'aller la saluer, ni vous non plus, — me dit M. Lugarto.
En effet, Madmne était venue à cette fête; elle entrait alors sous une tente où l'on dansait.
Je repris un peu d''espoir. Lorsque j'avais été présentée à Madame après mon mariage, elle avait bien voulu m'accueillir avec cette grâce touchante et cordiale qui n''appartenait qu'à elle.
— (( C'est un trésor que mademoiselle de Maran ; en vérité , vous » êtes plus heureux que vous ne le méritez, monsieur de Lancry, » — avait-elle dit à Contran dVin air moitié souriant, moitié sérieux.
Je pensais que Madame, en nous accueillant avec sa bonté accoutumée, imposerait aux méchants propos du monde, et que, par habitude de cour, toutes les personnes présentes modèleraient leur conduite envers nous sur celle de Madame.
Je pris le bras de Contran; nous nous approchâmes de S. A. R.
Mon cœur battait à se rompre.
En nous voyant venir, les personnes qui accompagnaient Madame s'écartèrent de façon à laisser un assez grand espace vide entre nous et la princesse.
Je vis avec frayeur la figure de Madame, d'une expression ordinairement si bienveillante , se rembrunir tout à coup et devenir hautaine et sévère.
Malgré son assurance, M. de Lancry tressaillit légèrement. A peine avait-il salué Madame que S. A. R., après avoir regardé mon mari avec un mélange de dédain glacial et de fierté révoltée, comme si elle eût été indignée que nous eussions osé nous présenter devant elle, nous tourna le dos sans lui dire un mot.
M. de Lancry devint pâle de douleur et de rage. Il me fit tellement pitié que j'eus la force de surmonter mes ressentiments. Je lui dis d'une voix ferme :
— Mon ami , pardonnez à Madame. Elle , toujours si bonne, si généreuse , aura été involontairement surprise par les calomnies du monde... Venez, venez... Pas un mot de ceci à M. Lugarto; ne donnons pas ce nouveau triomphe à sa méchanceté.
J'entraînai presque M. de Lancry.
Un grand nombre de personnes curieuses de voir Madame l'avaient suivie; nous pûmes cacher notre confusion dans la foule, et rejoindre M. Lugarto et madame de Ksernika.
— Il me semble que madanu^ la duchesse de Rerry vous a pai-
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faiteinent accueillis, — dit M. LuiJ!;arto avec ironie à M. de Lancry.
— Oui... oui... fort bien , — dit Gontian en souriant d''un air contraint.
Je donnais le bras à Gontran ; son cœur battait si vite, si violemment, que j'en sentis les pulsations. Je vis qu''il se contenait à peine.
— Je ne veux pas, mon cher, vous enlever plus long-temps à madame de Ksernika, dit M. Lugarto.
Je me pressai contre Gontran ; il me dit à voix basse : — Un moment encore... donnez-lui le bras... je vous en prie.
L'accent de sa voix me parut singulièrement altéré; il ajouta tout haut :
— Et moi, mon cher Lugarto, je ne veux pas vous enlever plus long-temps non plus à madame de Lancry; nous nous entendons à merveille. Mais ne devions-nous pas aller prendre des glaces chez Tortoni ce soir?
— Sans doute, — répondit M. Lugarto. — J'y pensais bien, mon cher, et je ne vous aurais pas fait grâce de cette partie du programme de notre soirée , — ajouta-t-il avec un sourire sardonique.
— Ni moi non plus , mon cher, — reprit Gontran.
J''étais désolée, je croyais cette malheureuse soirée terminée. Tout Paris était à Tortoni ; notre présence allait être une nouvelle occasion de calomnies.
En regagnant notre voiture, M. Lugarto me dit à voix basse :
— Je n'ai pas été dupe de Lancry ; la duchesse de Berry Ta reçu de la manière la plus humiliante. J'ai vu cela aux figures rayonnantes des personnes qui accompagnaient Son Altesse ; car Gontran est aussi détesté par les hommes que vous l'êtes par les femmes, tout cela grâce* à vos avantages naturels à tous deux. Vous le voyez bien , la ville et la cour y comme on disait autrefois , croient que nous sommes ensemble du dernier mieux. . . Vous n'avez donc plus maintenant à craindre pour votre réputation... Laissez-moi donc vous aimer, vous verrez que je parviendrai à me faire supporter... Déjà, ce soir, vous êtes mieux pour moi... Tenez... je vous aime tant que, si vous le vouliez, vous pourriez m'ôter tout pouvoir sur votre mari.
Je ne répondis rien ; nous montâmes en voiture , nous arrivâmes à Tortoni. A mon grand chagrin, Gontran nous conduisit dans un salon au pi-emier. J'y reconnus plusieurs personnes qui avaient vu avec quel dédain Madame avait accueilli mon mari. Ma confusion fut à son