LE DÉFI
comble lorsque je vis beaucoup de personnes nous regarder en souriant malignement.
— Enfin , — dit Gontran , — le moment est venu. . .
Ne sachant ce qu'il voulait dire, je le regardai. L'expression de son visage me fit peur... Je me rappelle cette scène effrayante comme si j'y assistais encore. Gontran était assis à côté de moi, il avait en face de lui madame de Ksernika et M. Lugarto. M. de Lancry se leva tout à coup, et dit à M. Lugarto d une voix haute et vibrante de colère :
— Monsieur Lugarto , vous êtes un misérable ! . . ,
Celui-ci, stupéfait malgré son audace, ne sut que répondre. Plusieurs hommes se levèrent vivement. Un profond silence régna dans
le salon. Je ne pus faire un mouvement je croyais rêver. Gontran
reprit :
— Monsieur Lugarto , vous osez attaquer dans le monde la réputation de madame de Lancry et faire entendre que je suis un mari complaisant, parce que je vous ai certaines obligations; je vous dis ici bien haut que vous êtes un infâme imposteur! Madame de Lancry vous a toujours méprisé comme vous le méritez, et vous avez indignement abusé de l'intimité qui existait entre nous pour donner une apparence à vos lâches calomnies.
La première, la seule idée qui me vint fut que cet homme allait perdre Gontran et révéler le funeste secret qu''il possédait.
— Mon Dieu! mon Dieu ! — m'écriai-je en fondant en larmes.
Deux ou trois femmes de ma société, que je ne connaissais cependant que de vue, vinrent auprès de moi et m'entourèrent avec la plus touchante sollicitude , tandis que plusieurs hommes s'interposaient entre Gontran et M. Lugarto.
Ce dernier, sa première stupeur passée, redoubla d'impudence; je Tentendis répondre à M. de Lancry avec l'apparence d''une dignité contrainte et offensée :
— Je ne comprends pas, monsieur, le motif de vos reproches ; je déclare ici hautement que personne ne respecte plus profondément que moi madame de Lancry, et j''ignore complètement les calomnies auxquelles vous faites allusion. Quant aux obligations que vous pourriez avoir envers moi, je ne sache pas que j''en aie dit un mot à personne. . . Votre attaque est si violente, monsieur, votre accusation tellement grave , et surtout si imprévue , car nous venons de passer la soirée ensemble, que je ne puis l'attribuer qu'à une imagination passagère que je déplore sans me Pexpliquer.
;{;iS MATIIILDE.
— Miséral)le Coiirlx^l - sY'cria fionlran hors de lui |)ai- la Causse iiiotlrration et pai' rinleinaie perfidie de la réponse de M. Lugarto.
— Toutes les |)ersonnes ici présentes, — dit ce dernier, — comprendront, je l'espère, dans (pielle position nous sommes vis-à-vis Tun de Pautre, monsieur, et qu'il est des injures qu''on doit savoir tolérer.
— Et ceci, le tolérerez-vous?... — s'écria Contran. Et j'entendis le bruit d'un souiïlet.
Il y eut nn moment de tumulte, au-dessus duquel domina la voix de M. Lugarto, qu'on entraînait, et qui s'écriait avec un accent de rage que je n'oublierai jamais :
— Offense pour offense, monsieur, nous sommes quittes. Demain tout Paris saura comment je me venge ! . . .