‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 80 sur 107 · CHAPITRE XXXVl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVl

KEVELATIONS.

M. Lugarlo était très-pâle; sa figure avait une expression d'infernale méchanceté que je ne lui avais pas encore vue.

— Ceux qui habitent cette maison me sont dévoués. Toutes ses issues sont fermées ; il n'y a pas de puissance humaine qui puisse avant demain vous enlever d'ici.

Tels furent les premiers mots de cet homme.

Frappée de stupeur, je le regardais d'un air égaré sans pouvoir lui répondre.

Tout à coup, me réfugiant auprès d'une des fenêtres, je m'écriai :

— Ne m'approchez pas! ne m'^approchez pas!

Il haussa les épaules, s'assit dans un fauteuil, et me dit :

— Causons... J'ai beaucoup de choses à vous apprendre. — Il tira de sa poche un portefeuille, qu'il posa sur une table. — Asseyez-vous donc, — ajouta-t-il , — car ce sera long, et vous devez être fatiguée.

— Seigneur, mon Dieu! ayez pitié de moi! — m''écriai-je en tombant à genoux sur un fauteuil, et j'adressai au ciel une prière fervente.

M. Lugarto feuilleta son portefeuille, y prit quelques papiers et me dit, en me les montrant :

— Voici qui va bien vous étonner... Mais procédons par ordre. Encouragée par la pieuse invocation que je venais d'adresser à

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Dieu, je me relevai, je restai debout, je jetai uu regard assuié sur M. Lugarto et je lui dis :

— Il y a un Dieu au ciel et j''ai des amis sur cette terre.

— Sans doute, moi d'abord... Mais... si vous comptez aussi sur M. de Mortagne, vous avez tort; sa voiture s'est brisée à la descente de Luzarches. Il est resté sur la place, à demi mort.

— Il était donc vrai ! . . . cette voiture qui nous poursuivait. . .

— C'était la sienne... Ohî Fritz est un homme précieux... Je savais bien ce que je faisais en ordonnant à votre mari de le prendre...

Un moment atterrée par cette fatale nouvelle, je repris bientôt espoir en pensant que M. Lugarto ne pouvait être instruit du sort de M. de Mortagne.

— Vous mentez, monsieur, — m'écriai-je. — En admettant ce fu- . neste événement, vous n'avez pu avoir aucun détail sur Pétat de M. de

Mortagne ; Fritz ne m''a pas quittée.

— Aussi n'est-ce pas Fritz, mais un des deux hommes à qui j''avais donné l'ordre de suivre votre voiture à une assez grande distance depuis votre départ de Paris, qui m'a appris cette bonne nouvelle... Sans être militaire comme ce cher Lancry, je sais futilité des arrière-gardes. Voyez si cela m''a servi! S'apercevant que M. de Mortagne

tâchait de vous atteindre , un de ces deux hommes est venu à fond de train prévenir Fritz, et moi ensuite; l'autre suivant est resté à quelque distance de la voiture de M. de Morlagne pour l'observer; témoin de la culbute de votre sauveur à la descente dh Luzarches, il l'a vu retirer à moitié mort de son briska ; et mon fidèle serviteur est arrivé ici un quart d'heure après vous, laissant son cheval à quelque distance pour ne pas éveiller vos soupçons... En un mot, la preuve que vous n''avez pas plus à espérer la présence de M. de Mortagne que je n'ai , moi, à le redouter, c'est que vous me voyez ici fort paisible, et prenant , comme on dit, mes coudées franches.

Ce que me disait M. Lugarto était malheureusement si probable que je ne pus conserver aucune espérance; je gémis en songeant à la fatalité qui me privait du secours que la Providence m'envoyait.

— Oh ! c'est un rusé jouteur que M. de Mortagne, — reprit M. Lugarto, — lui et ce Rochegune , que Penfer confonde, se sont attachés à mes pas depuis deux mois ; cachés dans l'ombre , ils ont déjà fait échouer deux ou trois projets qui vous concernaient, ma toute belle ennemie! Ils ont corrompu des gens à moi que je croyais incorruptibles. Heureusement Fritz, il y a (juclque temps, a déjà presque as-

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sommé ce l^ocliegune, lorsque celui-ci venait l'aire le pied de grue à la grille de votre jardin pom- a\()ir (](\s nouvelles de votre chère santé, pendant votre maladie.

— C'était!... lui!... mon Dieu! M. de Hochegune, c'était lui!... Un assassinat!...

— Allons donc! pour qui me prenez- vous? Une simple lixe... un l)on (îoup de bâton sur la tète, rien de plus... Hochegune s''est bien donné de garde d'ébruiter cette affaire. Ce vertueux et philanthrope jeune homme savait, et moi aussi , qu'yen portant sa plainte il lui aurait fallu expliquer comment et pourquoi il venait chaque soir se mettre en l'action à la grille de votre jardin... Cela pouvait vous compromettre; il devait se taire. J'y avais bien compté.

— Aussi lâche que traître et cruel, — dis-je en joignant les mains avec horreur.

— Lâche, non; nerveua' , oui. Que voulez-vous? j'ai la faiblesse de tenir essentiellement à la vie. — Cest tout simple. . . je vous aime. . . et vous me faites chérir l'existence. . . A propos de cela. . . je dois vous pa raître un adorateur joliment novice ou joliment froid... J'ai en mon pouvoir une femme charmante, la plus adorable femme de Paris, sans contredit, et je lui raconte tranquillement mes bons tours, au lieu de lui parler de ma flamme.. Mais ne vous impatientez pas, je vais vous expliquer cette conduite qui vous semble peut-être un peu trop res-^ pectueuse. . . Vous voyez cette pendule, n"'est-ce pas? Elle marque onze heures et demie. . . Eh bieif ! . . . avant minuit vous serez endormie d'un sommeil profond, invincible... à minuit donc, vous serez en ma puissance... Tout à rheure, en soupant, vous avez pris un narcotique infaillible , déjà même vous avez dû ressentir quelques symptômes d'accablement... maintenant, en attendant Pheure du berger... causons.

Je poussai un cri terrible... je me rappelai en elfet Pespèce d'engourdissement passager qu^in moment auparavant j'avais attribué au sommeil et à la fatigue.

— Ayez pitié de moi... — m'écriai-je en tombant à genoux. — Cela est horrible. . . Que vous ai-je fait? mon Dieu ! grâce. . . grâce. . .

M. Lugarto se mit à rire aux éclats et me dit :

— Mais, madame, qu'avez-vous? que voulez-vous? que me reprochez-vous? En vérité... c''est incroyable... Je suis là, bien tranquille dans mon fauteuil, très-loin de vous, vous contemplant avec le plus profond respect, et, à vous voir ainsi suppliante, effarouchée, on dirait que je me conduis en Tarquii)... Allons donc! belle Lucrèce, vou>

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