‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 81 sur 107 · RÉVÉLATIONS · texte numérisé non relu

RÉVÉLATIONS

n'hèles pas juste. . . Savez-vous au moins que, si j'étais fat, je croirais que vous me reprochez ma réserve... pour provoquer mon audace...

J'interrogeai pour ainsi dire mes sensations avec une terrible anxiété ; je portai mes mains à mon front : il était brûlant ; ma tête me sembla pesante, mes paupières étaient alourdies. A chacune de ces fatales découvertes je frissonnais d'épouvante; j''étais à genoux, je voulus me relever : je sentis mes genoux fléchir sous moi.

— Mais cela n'est pas du sommeil ! — m'écriai-je désespérée. Non, c*'est une agonie... une vivante agonie... Mais c'est affreux ! Oh ! mon Dieu!... mon Dieu! Est-ce une illusion?... Mais, encore une fois... non. . . non. . . Je sens mes forces faiblir. . . un nuage s''étend devant mes yeux... Dieu du ciel! Dieu vengeur! ne viendrez-vous donc pas à mon secours?...

Hélas ! soit que mon imagination, frappée par la révélation de M. Lugarto, hâtât les effets du narcotique que j'avais pris, soit qu'il agît naturellement, j'éprouvais une sorte de langueur, d'accablement invincible... Malgré moi je tombai assise dans un fauteuil , auprès de la table oh avait été servi ce funeste souper.

J'étais agitée d'un tremblement convulsif , je pouvais à peine parler; dans ma terreur, je faisais en vain à ce monstre des gestes suppliants.

— J'étais bien sûr de l'effet de mon breuvage... — reprit-il, — je l'ai déjà essayé plusieurs fois. Bon, vous voilà assise, bientôt vous serez incapable de faire aucun mouvement... mais vous pouvez encore entendre pendant quelque temps... écoutez-moi donc, cela vous distraira.

J''entendais en effet, mais déjà vaguement.

Il me semblait être le jouet de quelque rêve horrible : j'avais les yeux fixes. Cet homme me paraissait alors presque doué d"'une puissance surnaturelle.

Pendant un moment il garda le silence, il cherchait quelques papiers .

Le vent redoublait de violence en s'engoulfrant par la cheminée. Je sentais une torpeur croissante envahir peu à peu toutes mes facultés; par deux fois je voulus me lever, appeler du secours : les forces, la voix me manquaient.

— Je vous dis que c'est inutile, — dit Lugarto en haussant les épaules; — mais écoutez-moi... vous allez connaître votre bien-aimé Contran et savoir le sujet de mon aversion pour lui. . . il y a deux ans. . . à Paris, j'avais découvert , dans la position la plus humble, une» perle de grâce,

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iiii trésor de beauté, im cœur n()l)le, un esprit enchanteur, une jeune fille adorable en un mot; je ne m'étais pas fait connaître à elle pour ce que j'étais. Cette jeune lille m''aima, mais elle ne voulut en rien faillir à ses devoirs... irrité par la contradiction, j'^en devins si é|)erdument épris, je la trouvai si belle, si bonne, si ini^énue, que j'aurais fait la folie de l'épouser, car c'était une de ces vertus (|ui, malgré leurs rigueurs, attirent au lieu de repousser. Uenfer me lit rencontrer Contran de Lancry ; je me liai avec lui , je lui coudai mon amour, mes projets : je le présentai à cette jeune iille comme mon ami le [)lus intime. Un mois après cette présentation, j'étais évincé, supplanté auprès d'elle; il avait révélé mon nom, calomnié mes intentions, séduit cette enfant jusque-là si pure... La malheureuse s'est suicidée en se voyant plus tard abandonnée par Lancry... Voilà ce qu'ail m"'a fait... votre mari... il a flétri, souillé, tué le seul véritable amour que j''eusse peut-être éprouvé de ma vie! Il a du même coup et à jamais ulcéré mon cœur et mon orgueil en m'enlevant si dédaigneusement une conquête que j''aurais achetée au prix de ma main . . . c'est là ce que je ne lui pardonnerai jamais. Tenez, vous ne savez pas ce qu'il m'a fait souffrir, cet homme. M. Lugarto me parut sortir de son ironie glaciale en prononçant ces derniers mots avec un accent profondément ému.

— Vous avez au moins connu un sentiment généreux et pur, — m'écriai-je. — Au nom de ce sentiment, de ce souvenir cruel mais sacré, ayez pitié de moi... je le sens, mes forces m''abandonnent...

M. Lugarto répondit par un éclat de rire.

— Que vous êtes enfant ! . . . C'est tout simple. . . je, vous fais prendre un narcotique, c'est pour qu'il agisse. Votre somnolence va augmenter ainsi jusqu'à ce que vous soyez tout à fait endormie. Pour en revenir à Lancry, si j'ai oublié la jeune fille, il m*'est resté au cœur la rage d''avoir été sacrifié à Contran , la soif de la vengeance. Si j'avais eu le courage de me battre avec Lancry, il me semble que je l'aurais tué, tant je le haïssais; mais, je vous l'ai dit... je suis nei^veux ^ j'ai attendu... Et puis la vengeance se mange très-bien froide^ comme on dit vulgairement... D'ailleurs je ne sais quelle voix mystérieuse m'avertissait que tôt ou tard Contran ne pourrait m'échapper. L'an passé, j'étais à Londres, il y vint; il apportait les derniers débris de sa fortune; il voulait jeter un certain éclat factice pour amorcer et époliser quelque riche héritière... J'allai franchement à lui; je commençai par rire du bon tour qu'il m''avait joué en m'enlevant cette jeune fille; il en rit aussi , fut ravi de voir que je prenais bien les choses ; nous rede-

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vînmes intimes... Son mariage n'avançait pas; j'avais répandu le bruil de sa ruine et de ses desseins intéressés, ajoutant qu'il se moquait par avance des héritières qu'il s'attendait à prendie dans ses filets conjugaux. L'orgueil aristocratique des jeunes miss des trois royaumes se révolta contre les secrètes prétentions de cet insolent Français que j'avais dévoilées. Enfin, malgré son beau nom, son esprit, sa charmante figure, avantages que j'^abhorrais , ce cher Lancry ne put pas seulement parvenir à épouser quelque obscure héritière de la Cité... Mais, je le vois, le sommeil vous gagne de plus en plus, — ajouta

M. Lugarlo; — il n'atteint pas encore votre intelligence; c'est jusqu'à présent un engourdissement tout physique. Je continue, car je vois à l'expression de votre figure que vous m'entendez très-bien. Lancry avait donc épuisé ses dernières ressources en faisant cette chasse aux héritières... Son oncle, le duc de Versac, ne voulant plus lui donner un liard, votre cher Contran allait être réduit aux expédients lorsque le démon l'inspira. H m'emprunta de Pargent |)()ur la première fois,

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(le ce jour il élait à moi. Je lui |)iè(ai mille louis si racilement, il savait ma fortune si énorme, (|u''il accepta sans scrupule, et qu'il revint à la ciiarge. J'allai au-devant de ses désirs par un nouveau [)rét plus considérable. La tête lui tourna , il me prit poui- une vache à lait.

Dans son intérêt, je lui conseillai charitablement d'étaler de nouveau un 2:rand luxe. On Pavait cru ruiné, on le verrait reparaître sp'endide; il annoncerait un héritage lout frais, et ne pourrait cette fois manquer d'accrocher quelque riche mariage. Quanta la dépense, j'hélais là, j'avais trois ou quatre millions de revenus; une fois richement marié, il me rembourserait. C'était une sorte d'entreprise pour laquelle je lui prêtais des fonds; je ne les lui réclamerais qu'après la réalisation des bénéfices, J''ai Pair d''un sot, n'est-ce pas? car, après tout, Lancry pouvait ne pas trouver à se marier, et je pouvais en être, moi, pour mon argent, quoiqu''il m'eût fait plus tard des obligations que j'ai là... Mais, pour la réussite de certain projet assez adroitement combiné, il me fallait lui inspirer une confiance aveugle dans ma générosité et dans mon amitié... Vous allez voir que je plaçai bien mon argent... Toutes les fois que je lui avais prêté quelque somme considérable , je lui avais donné un simple bon signé de moi sur mon banquier : remarquez bien ceci. —Un jour je quittai brusquement Londres sans en prévenir Lancry et sans lui faire dire où j'allais. Je le savais alors sans argent. Je lui détachai un certain juif fort madré qui, sur sa signature, lui proposa une trentaine de mille livres. Lancry, comptant sur moi pour rembourser, signa. J'étais à Brighton , d'oii je le surveillais... Mon projet était mûr... L*'or est une baguette magique. Quelque temps après son emprunt, je fis sérieusement proposer à Lancry une héritière de plus de cinquante mille écus de rente. Je connaissais les parents de cette jeune fille; ils avaient en moi toute confiance. J*'avais garanti sur ma propre fortune que Lancry apporterait en dot plus de deux millions ; seulement j'engageai les parents à ne traiter la question d'argent qu'à mon retour. Par habitude, Lancry se donnait toujours effrontément pour miUionnaire; il vit la jeune fille, on l'accueillit , et Ton convint d'un jour pour régler les affaires d'intérêt. Lorsqu''on en fut là , j'écrivis à Lancry de Brighton : sa réponse fut une demande de deux mille louis pour payer le juif, car l'échéance approchait; il y avait prise de corps; le créancier était impitoyable. Or, au moment de faire un mariage de cinquante mille écus de rentes, il eût été atroce pour Lancry d'être incarcéré, de voir ainsi avorter une si belle espérance. La veille du jour du payement arrive, j'avais tout

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calculé, Tanxiété de Lancry était horrible; mais, ô miracle du ciel! manne bienfaisante! j''adressai à Contran par la poste, mais sans lettre d''envoi, remarquez bien encore ceci, un bon de deux mille louis de moi , payable à vue sur mon banquier, et ne renfermant que ces mots, comme dliabitude : Bon pour deuœ mille livres sterliîuj. — Brùj/don. — Comte de Lugarto. — J'écrivais seulement un mot à Lancry pour lui dire que je quittais Brighton, et que je lui ferais plus tard savoir où je serais. Je m'étais arrangé de manière à ce que le bon arrivât le soir par la poste. J''avais donné à Lancry un valet de chambre de ma main. Lancry met le bon dans un tiroir et sort sans ôter la clef, car il ne brille pas par l'ordre, votre tendre époux ; le domestique prend le bon, selon mes ordres, et me le renvoie. Le lendemain Lancry cherche son bon... rien... il questionne son valet de chambre... rien. Celui-ci joue son rôle à merveille; il ne sait pas ce que son maître lui demande... Le juif arrive, veut son argent à toute force, menace de s'adresser à la famille de la fiancée et de faire ainsi manquer le mariage. Lancry, aux abois, se voit au moment de perdre son héritière faute de ce maudit bon ; il éclate, il tempête; dans sa colère, il instruit son valet, dans lequel d'ailleurs il avait toute confiance, de Patroce embarras où il se trouve. Mon drôle alors, suivant de point en point mes instructions , fait à son maître le raisonnement suivant , après mainte hésitation : « M. le comte de Lugarto a envoyé à M. le vicomte )) un bon de deux mille louis ; il veut donc lui prêter deux mille louis; » maintenant M. le vicomte a égaré le bon. Oh serait le mal si M. le vi- » comte fabriquait un autre bon? — Misérable!... un faux? — Mais » puisque M. de Lugarto a envoyé un bon à M. le vicomte , et que ce » bon s'est perdu... c'est toujours la même chose. A qui cela fait-il du » tort qu'on en fasse un autre? » Votre cher Contran , après quelques scrupules de conscience, se rendit à cette belle rhétorique de faussaire: une heure après , il présentait à mon banquier un faux bon de moi... Mais ceci vous réveille. . . — ajouta M. Lugarto en voyant que je me relevais par un effort presque désespéré.

— Vous mentez... vous mentez, — m'écriai-je d'une voix affaiblie. — Contran est incapable d'une telle infamie...

Presque épuisée par ce mouvement, je retombai dans mon fauteuil. De ce moment j'éprouvai une sorte d'hallucination étrange; à mesure que M. Lugarto parlait, il me semblait voir son récit en action; les personnages qu*'il évoquait apparaissaient et disparaissaient à ma vue, comme dans un rêve, avec la rapidité de la pensée.

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— Je mens si peu en accusant Lancry (Tèlie un faussaire, — repril M. ljii>arlo en me montrant un |)apier, — (|ue \q fauœ , le voilà. Je reprends mon récit. J'en ai au plus poui* les dix minutes de connaissance (pii vous restent. Dej)uis (juelques jours mon bancpiier était conlldentieilement prévenu par moi , et sous le sceau du plus profond secret, que Lanciy, abusant de mon amitié, pourrait lui présenter deux faux bons de moi; mais, par égard pour le nom (|ue portait ce misérable, — disais-je, — je priai mondit banquier de payer sans faire d'éclat, seulement de garder le bon et de bien constater le crime do M. de Lancry, me réservant de faire des poursuites si cet indigne ami ne s'amendait pas plus tard. Ce qui fut dit fut fait; des témoins dont l'autorité était irrécusable, mais dont la discrétion était sûre, virent Lancry apporter le billet et en empocher l'argent. Les témoins signèrent avec mon banquier un procès-verbal que voici , et dans lequel j''ai fait toutes réserves pour l'avenir. Vous le voyez, je n'ai qu'ail dire un * mot pour faire condamner votre mari comme faussaire, car on obtiendra facilement son extradition.

Je cachai ma tête dans mes mains avec horreur.

— Ceci vous explique le secret de ma domination sur Lancry et sur beaucoup de personnes. J'ai une espèce de police à moi; je la mets à la piste de toutes les personnes sur lesquelles je veux agir, et c'est bien le diable si je ne découvre quelque tendre erreur ou quelque sordide action qui me les livre pieds et poings liés. Vous avez vu une preuve de ce savoir-faire dans ma domination sur la princesse de Ksernika et la duchesse de Richeville... Pour en revenir à Contran , quoique le juif aux 30,000 francs eût été payé , son mariage avec la riche héritière ne se fit pas. Je retirai ma garantie sans m''expliquer. Lancry, mis en demeure de justifier de la fortune qu'il prétendait avoir, ne put rien prouver; bien entendu, on lui tourna le dos, et il retomba pauvre comme Job, ayant pour tout bien plus de deux cent mille francs qu'ail me devait. C'était cher; mais son âme m'appartenait, comme aurait dit Satan. . . Loi sque Lancry s''est vu ainsi en mon pouvoir, il a jeté feu et flammes; mais que faire? se résigner, sous peine de la marque. Ce fut alors qu''il reçut une lettre de son oncle qui vous proposait en mariage. Cela me ravit; ma vengeance allait se doubler, j'allais disposer de deux existences au lieu d'une... Pour faire réussir ce beau projet conçu par mademoiselle de Maran et M. de Versac, je prêtai une centaine de mille francs à Lancry en avance d'hoirie sur votre dot, pour faire face aux dépenses imprévues et lui permettre de ne pas manquer

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celle belle allaire. Le mariage se conclut. J'étais malade à Londres, sans cela je serais venu assister à la noce comme premier garç^on d'honneur. Une fois rétabli, j^^crivis à Lancry, qui savourait sa lune de miel à Chantilly... Je lui ordonnai de revenir à Paris sur Pheure. Il vous ramena ; je vous vis, je vous aimai, et je me mis dans la télé de vous posséder... Or, ce que je veux... je le veux bien. Je déclarai à votre mari que je vous ferais la cour ; il s'y résigna en enrageant. . . Pourtant il comptait sur votre vertu , et il avait raison... aussi m'avez-vous mis dans la nécessité de recourir, comme on dit, aux grands moyens. Vous savez le reste... jusqu''à la scène de l'autre jour à Tortoni... Sa mauvaise tète Ta emporté ; exaspéré par le méprisant accueil de Madame, il a fait cette sortie, cette bravade ridicule à Tortoni. .. A deux heures du matia, il était chez moi, à genoux, pleurant, sanglotant, suppliant, demandant grâce pour vous et pour lui... Il rabâchait des galères... je me suis encore laissé attendrir, à ces conditions : \° Il fallait un duel, et j''étais trop nerveuoj pour en accepter un sérieux. Il serait donc convenu que nous serions censés nous être battus seulement avec des soldats pour témoins; je serais encore censé avoir reçu un coup d'épée peu dangereux ; je me chargeais d'^accréditer ce bruit ; ce qui s'est fait, et je passe pour un crâne... 2" Lancry devait immédiatement partir pour Londres , où il est à celte heure. Avant son départ, sans que j'aie voulu lui dire dans quel but, je Tobligeai à vous écrire sous ma dictée la première lettre que vous avez reçue a Paris et qui vous a décidée à venir ici. Les autres lettres sont de moi, bien entendu, car votre mari n''est pas le seul qui sache contrefaire les écritures et faire des faux.

Je nai rien oublié, je crois... non... Maintenant qu''il vous reste encore un peu de connaissance , envisagez bien les conséquences de votre position : depuis deux mois, le monde est persuadé que nous sommes ensemble du dernier mieux. . . si Ton en pouvait douter, qu'on juge sur les faits... Vous êtes venue ici volontairement; vous avez voulu cacher ce voyage à votre tante, à M. de Versac, à madame de Ksernika , puisque vous leur avez écrit que vous alliez chez madame Séçherin, à la campagne; on croit que votre mari m'a blessé en duel; on pensera que vous êtes accourue ici aussitôt après son départ pour me consoler dans mes souffrances : comment le nierez-vous? où seront vos preuves? Mes fausses lettres, direz-vous ; mais tout a l'heure, quand vous allez être complètement endormie, je vous prendrai ces lettres et je les brûlerai.

.{SS MAIIlILDIi.

liivo(jiiei*ez-voiis le léin()ii»;nai;(» do vos gens? JV'ahord ils me sont dévoués; el puis ils diront, ce (jui est vrai, (ju^'ils ont agi d'après vos ordres, car vous seule avez oixlonné le dé[)art. Ce n'^est [)as tout ; [)our comble cPliorreur... un de vos parents, un homme respectable, appre nant sans doute votie inlàme conduite , se met à voire poursuite poui' vous em|)écher de vous peidre... Votre passion vous aveugle tellement que, de complicité avec un laquais, vous faites tomber ce vertueux poursuivant dans un piège abominable où il aura peut-être perdu la vie. . . Eh bien ! que dites- vous? Je défie l'avocat le plus habile de contredire tout ceci... de vous empêcher d'être écrasée sous les apparences.. . sous le dernier et éclatant scandale : car je me suis arrangé de façon à ce que l'on sache bien que vous n'^avez pas été du tout chez madame Sécherin, et que vous êtes venue ici me faire vos tendres et tristes adieux. Demain matm. . . (votre sommeil va durer au moins huit ou dix heures) je pars pour l'Italie, je vous laisse vous réveiller tout à votre aise, et écrire à Gontran, poste restante à Londres, de revenir vous consoler si ça l'amuse. . . remporterai toujours avec moi. . . ce précieux faux... ce fil infernal au bout duquel je tiendrai constamment l'âme de Gontran et la vôtre. Quant aux cent mille écus que votre mari me doit environ... et dont voici les titres, demain matin, après mon départ, vous les trouverez à vos pieds, déchirés en morceaux, car je suis galant homme et généreux .

Cette dernière infamie ranima le peu de force et de volonté qui existât encore en moi ...

M. Lugarto se leva , regarda la pendule et me dit : — Dans dix minutes vous serez à moi.

En faisant un mouvement désespéré pour me soulever du fauteuil oij j'étais engourdie, mes yeux tombèrent sur un couteau. Maintenant je me rappelle à peine les violentes pensées qui m'agitèrent en ce moment; soil que je voulusse échapper par la mort au déshonneur, soit que je crusse qu'une douleur, que la perte de mon sang peut-être, m'arracheraient de l'état affreux où j'étais plongée, je saisis ce couteau , je rassemblai toute mon énergie pour m'en porter un coup dans la poitrine; la lame glissa et m'atteignit légèrement à Pépaule. Ce mouvement fut si rapide que M. Lugarto ne l'aperçut pas. Une voix bien connue s''écria avec effroi ; — Arrêtez, Mathilde!

Je me relevai toute droite par un mouvement presque convulsif, et je fis deux pas en étendant mes bras vers M. de Mortagne, car c'était lui . . .

KÉVfiLATlONS.

Sortant d'une pièce voisine, il se précipita vers moi.

M. de Rochegune, qui l'accompagnait, saisit d'une main M. Lugarto au collet et ferma à double tour la porte par laquelle venaient d'entrer mes deux sauveurs.

CHAIMTKE XXXV

J'éprouvai une telle commotion à la vue de M. de Mortagne et de M. de Rochegune que je revins tout à fait à moi. Peut-être aussi la légère blessure que je m''étais faite eut-elle une action salutaire en cela qu'elle remplaça une saignée, car je me sentis presque dans mon état naturel. Pendant que M. de Mortagne pansait cette blessure, M. de Rochegune s''emparait des papiers de M. Lugarto, qui était devenu livide de terreur. Alors seulement je m'aperçus que la figure de M. de Mortagne était meurtrie en plusieurs endroits. Ses habits, ainsi que ceux de M. de Rochegune, étaient souillés de boue. Dans mon premier saisissement, je n'avais pas réfléchi à tout ce que ce secours avait de providentiel. Plus calme, je remerciai Dieu de m'avoir sauvée. Je ne pris qu'une part muette à la scène suivante, mais elle est restée gravée dans ma mémoire en caractères ineffaçables. Tant qu'elle dura, quoique M. de Rochegune fût plus témoin qu''acteur, ses traits basanés et contractés eurent une expression peut-être plus menaçante, plus ef-

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