‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 85 sur 107 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

LA FAMILLE SECHERIN

La propriété de M. Sécherin , qu'il habitait alors avec Ursule, était située à Rouvray en Touraine, sur le bord de la Loire. Je fus obligée de repasser par Paris; je m''y arrêtai afin de mettre moi-même à la poste la lettre de M. Lugarto pour Gontran, lettre qui allait combler mon mari de joie et le délivrer de l'odieuse influence dont il avait si long-temps souffert. Nous étions à la fin du mois de juin. Je voyageai très-rapidement; à mesure que je m''éloignai de Paris, il me semblait que je respirais plus librement : la vue des riantes compagnes que je traversais me calmait, me faisait du bien ; mon cœur se dilatait, j''allais revoir l'amie de mon enfance... Après tant de cruelles secousses, j'allais goûter le repos des champs; je* me faisais une fête de partager pendant quelque temps la vie simple, paisible d'Ursule et de son mari. Depuis assez long-temps je n''avais reçu aucune lettre de ma cousine. Dans ses dernières lettres, elle continuait de se plaindre de son sort, mais elle le supportait avec une résignation mélancolique. Je connaissais l'exaltation du caractère d'Ursule, la bonté de son mari, aussi n*'étais-je pas très-inquiète. Je ne lui avais pas écrit un mot de ce qui avait bouleversé ma vie depuis quelque temps ; j'étais décidée à ne lui faire à ce sujet aucune confidence : ce n'était pas mon secret à moi seule, c''était aussi le secret de Gontran.

J'arrivai à Rouvray par un beau soleil couchant, par une ravissante soirée d'été. Je laissai à gauche de grands bâtiments où était établie la

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injmufacluro de IVI. Sécheiin. J enlrai dans une belle avenue de tilleuls qui conduisait à la maison d''habitation.

A peine ma voiture était-elle à la moitié de cette allée que j'aperçus Ursule. Les chevaux s'ariétèrent , on ouviit la portière, je me j)récipitai dans les bras de ma cousine. Il est im[)ossible de peindre sa joie , son étonnenient surtout; elle nfembiassait , me regardait, comme si elle ne pouvait en croire ses yeux; puis elle m'embrassait encore.

— Comment! c'est toi? c'est toi? — me disait-elle. — Quelle douce surprise !

— Ursule! oui, c''est moi, moi ta sœur; je viens passer ici quelques jours dont je puis disposer pendant que mon mari est en Angleterre.

— Quelle ravissante idée tu as eue lu, Mathilde! combien j'en suis reconnaissante! Quel dommage seulement c[ue notre pauvre maison soit si peu digne de te recevoir !

Je haussai les épaules en souriant .

— Et ton mari, oii est-il, comment va-t-il?

— Très-bien , — me dit Ursule.

Après cette effusion de reconnaissance, j'examinai nia cousine; elle me parut encore plus jolie que par le passé.

— Tu es heureuse , car tu es charmante , — lui dis-je.

— Heureuse, — reprit-elle avec un accent qui devint presque subitement plaintif... — heureuse?... Oui, je suis heureuse; — et elle étoulïa un soupir. — Mais c'est à toi... qu''il faut parler de bonheur!

— Oh ! oui , — m'écriai-je , — en ce moment surtout ; tu ne sais pas combien je jouis du plaisir de te revoir, tu ne sais pas tout ce que j''at (ends de ces jours que je viens passer auprès de toi !

J'avais mis mon bras sous le bras d'Ursule, et nous cheminions vers la maison. Cette habitation était. assez grande; le jardin qui Tentourait, symétriquement disposé en carrés, en quinconces, et bordé de grandes allées de charmilles régulièrement taillées à l'ancienne mode française , avait un aspect calme et grave ; au bout d^ine de ces longues voûtes de verdure c{ui aboutissait à une terrasse, on apercevait la Loire.

— Tu trouves cette demeure bien provinciale, bien vulgaire, n'estce pas? — me dit Ursule; — mais M. Sécherin, ou plutôt sa mère, ne veut rien y changer, sous le prétexte qu'elle était ainsi du temps de feu M. Sécherin père, ce qui n'empêche pas cette habitation d'hêtre très-laide, comme tu peux le voir. Et cet affreux jardin français, ne dirait-on pas un jardin de couvent! comme il est triste et sombre!

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