L£ CHATEAU DE ROUVRAY
LA FAMIl.LK SKCHKHIN. \\\\
— iMais, 11011, tu caloiiiiiies cette maison, ma clière Ursule; je trouve ce jardin très-beau et très-noble : et puis vous avez, ce nie semble, une terrasse sur les bords de la Loire; comptes-tu cela pour rien?
— Toujours indulgente et bonne, chère Mathilde!
— Non, vraiment, je t'assure que tout ceci me plaît beaucoup. C'est si calme, si tranquille!
— Oh ! pour du calme , il y en a beaucoup ; heureusement on n''en tond pas le bruit étourdissant des machines de la fabrique de M. Sécherin.
— Ce sont ces grands bâtiments qu'on voit en entrant, n'est-ce pas? Mais c'est un établissement magnitique !
— Magnihque... comme une fabrique. Il n'y a rien de plus triste au monde... si ce n'est d'entendre sans cesse parler des résultats merveilleux de cette môme fabrique, du nombre d'ouvriers qu'elle emploie, de son importance dans le pays, etc. 11 faudra, ma pauvre Mathilde, te résigner à supporter souvent ces conversations-là. Quel changement pour toi, habituée à cette brillante vie du monde que, hélas! je n^ii l'ait qu'entrevoir avant de venir m'enterrer ici 1
Je regardai Ursule avec un air de reproche.
— Ma sœur, ma sœui-, — lui dis-je, — je crains d''avoir encore à te gronder ; je suis sûre que tu médis de ton bonheur. . . Ah ! crois-moi, ce monde... ce monde dont nous nous faisions de si brillantes imaginations, ce monde est bien triste et bien méchant. Combien je préférerais à ses faux plaisirs l'existence paisible que tu mènes ici !
Ursule me regarda avec surprise.
— Toi. . . toi . — me dit-elle , — tu envierais mon sort. . . Tu es donc bien malheureuse, Mathilde?... Que t'est-il donc arrivé? Tu m'*as donc caché quelque chose?
— Non, ma chère Ursule, — me hâtai-je de répondre; -^ mais je t''assure que les plaisirs du monde étourdissent, et ne remplissent pas le cœur. Tu le sais , j'ai toujours été un peu sauvage : môme chez mademoiselle de Maran , j'aimais mieux passer avec toi nos soirées dans notre chambre que de rester dans le salon.
~ Combien je reconnais ta bonté, ta délicatesse habituelle, — m(* dit Ursule , — tu feins d'envier mon sort pour me le faire trouver désirable! Mais viens que je te conduise dans ton appartement, tu excuseras cette modeste hospitalité.
Nous entrâmes dans la maison.
lout était simple , mais tenu avtM* une exirème propreté. Nous
ili mathilde.
moiitîinies un giaïul escalier carrelé, à rampe de bois massive; il aboutissait à un long corridor où s''oiivraient plusieurs portes
Ursule en ouvrit une ; je traversai une petite antichambre , et je me trouvai dans une très-grande chambre à antiques boiseries grises. Au fond était un lit à baldaquin avec des rideaux de toile de Perse à sujets chinois rouges sur fond blanc. Au-dessus des portes et de la cheminée, on voyait des panneaux peints et représentant des pastorales dans le goût de Watteau. C'étaient des arbres d^in vert tendre, un beau ciel
d'azur, des bergères en jupes roses, des bergers en habits bleu-céleste ayant à leurs pieds des moutons d''un blanc de neige qui portaient à leur cou de larges rosettes de rubans.
Je ne puis dire combien je me sentis réjouie à l'aspect de ces bergerades , un peu maniérées sans doute , mais dont le calme souriant et champêtre reposait délicieusement ma pensée. De grandes fenêtres à petits carreaux s'ouvraient sur le jardin et dominaient la Loire. Une commode et un secrétaire en bois des îles semés de marqueterie verte et rose, des meubles peints en gris et aussi recouverts de toile de Perse rouge et blanche complétaient Pameublement de cette chambre.
Ursule paraissait honteuse de cette simplicité, qui me ravissait. Je
LA FAMILLE SÉCHERIN. M.'i
ne trouvais rien de plus gai, de plus riant. Deux autres pièces meublées dans le même goût, dont l'une pouvait servir de petit salon, dépendaient de cet appartement.
— Vraiment, — me dit Ursule, — tu ne te trouveras pas trop mal établie?
— Je m'y trouve si bien que, si M. de Lancry veut rester ici quelque temps lorsqu'il viendra me chercher, je te préviens que tu auras beaucoup de peine à nous renvoyer de chez toi.
— Allons , je te crois, ma bonne Mathilde; toute ma peur est que tu ne t'ennuies bientôt de cette vie que tu pares, j'en suis sûre, de tout le prestige de ton imagination : je crains aussi que la compagnie de ma belle-mère, madame Sécherin , ne te paraisse bientôt insupportable.
— Mais ton mari la disait la meilleure des femmes.
— Les fils sont toujours indulgents : tu la verras ; elle est sans esprit, sans usage, d''une dévotion outrée, d'un entêtement qui serait une incroyable fermeté de caractère si elle avait autant d*'intelligence que de volonté : jamais ni moi ni son fils nous n''avons pu obtenir d'elle de faire le moindre changement à cette maison, d'augmenter le nombre de ses domestiques, d'améliorer leur service. Son éternel refrain est : Feu mon pauvre Sécherin trouvait que c était bien comme ça. Aussi , Mathilde, toi qui as, dit-on, une des meilleures et des plus élégantes maisons de Paris , — me dit Ursule en rougissant de confusion,
— ne te moque pas trop de nous en nous voyant à table servies par deux grosses paysannes tourangelles : c*'est une manie de ma bellemère, à laquelle rien au monde n'a pu la faire renoncer.
Je regardai ma cousine sans pouvoir lui cacher ma tristesse.
— Comment, Ursule, tu me connais assez peu pour me croire capable de remarquer seulement de telles misères? Est-ce qu'avant toute chose je ne songe pas au plaisir d''être près de toi?
Sept heures sonnèrent.
— Je vais vite t'envoyer ta femme de chambre, — me dit Ursule ;
— Madame Sécherin soupe exactement à huit heures. Oui , elle soupe, car rien n'a pu lui faire changer ses habitudes gothiques, et elle aurait assez peu d'usage pour se mettre à table sans toi si tu n'^étais pas prête.
— Et j'en serais désolée, ma bonne Ursule, car ta belle-mère verrait peut-être un manque d'égards de ma part dans mon inexactitude; et, tu le sais, je ne trouve rien de plus respectable que les habitudes de famille.
41(1 MATIIILDK.
Ursule sortit; ses craintes, ses remarcjiies me ehagriiièrent pour elle. Elle semblait |)res(nie humiliée, pour ne pas dire dépitée, de la simplicité de sa réception , et Ton eût dit (ju''elle soniî;eait encore |)lus à sa vanité qu^'i moi-même. Maintenant je me souviens (pie ma cousine, tout en protestant de sa joie, du honluMir qu'elle avait h me revoir, me parut contrariée de ma venue; d'abord j^ittribuai sa contrainte aux puérils motifs que j'ai dits. Je devais bientôt savoii* hi véritable et misérable cause de son embarras.
Je m'habillai très-vite et le plus simplement possd)le.
Ursule frappa à ma porte.
— Tu excuseras ma belle-mère de n''étre pas venue te voir; mais elle marche difficilement, et il lui aurait été très-pénible de monter Tescalier. Mon mari arrive à Tinstant de la fabrique, il va vous rejoindre au salon.
— Descendons vite, car je suis décidée à faire la conquête de ta belle-mère , — dis-je en riant à Ursule.
— Oh ! tu auras bien de la peine : j'ai eu beau lui rappeler ton rang, la position de ton mari, lui parler de votre élégance, de votre richesse;
' elle ne m'a pas paru disposée à faire plus de frais pour toi qu'elle n'en fait pour une bourgeoise de notre sous-préfecture. Tu excuseras ce manque d'éducation, n'est-ce pas?
— Cette simplicité me donne au contraire encore meilleure opinion de ta belle-mère, ma chère Ursule, et il faut absolument que je réussisse à lui plaire...
Nous descendîmes, nous entrâmes dans une salle à manger où le couvert était mis, puis dans un salon où se tenait madame Sécherin.
Je me souviens des moindres détails de cette scène, car elle me frappa beaucoup par Tharmonie qui existait pour ainsi dire entre madame Sécherin et les objets qui Fentouraient. J'avais eu de telles agitations que je devais surtout trouver un charme infini dans tout ce qui rappelait des idées de calme , de tranquillité. Les fenêtres et les portes vitrées de ce salon s''ouvraient sur un parterre émaillé de fleurs. Un lustre de cristal de roche, soigneusement entouré d\ine gaze blanche, descendait d'une énorme poutre qui traversait le plafond ; çà et là , pour tout ornement, étaient accrochés à la boiserie grise plusieurs cadres dorés renfermant des têtes d'étude dessinées au crayon par le mari d''Ursule lorsqu'il apprenait le dessin au collège de Tours, et offerts à son père ou à sa mère pour le jour de leur fête, ainsi que le témoignaient des dédicaces écrites d'une magnifique écriture.
MADAME cECHIRIN
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Sur le marbie de la cheminée, on voyait une pendule et des candélabres en bronze doré recouverts de gaze comme le lustre; deux consoles en bois d'acajou placées entre les fenêtres, des fauteuils et deux canapés garnis de housses de basin blanc comportaient l'ameublement de cette pièce carrelée en rouge et cirée avec une minutieuse propreté.
Madame Sécherin était assise dans une bergère placée dans Pembrasure d'une des fenêtres ouverte, au-dessous de laquelle s'étendait un beau massif de rosiers en fleurs. Un vieux et gros perroquet gris à collier rouge se promenait gravement sur le rebord de cette croisée.
La belle-mère d'Ursule filait sa quenouille au bruit mesuré de son rouet.
. C'était une femme de soixante-dix ans environ, vêtue d'une robe noire et coiffée dune sorte de bavolet de batiste, sans aucune garniture, qui encadrait étroitement son front pâle et ses joues creuses et ridées.
Au premier abord , cette physionomie paraissait seulement simple et grave; mais en Pobservant plus attentivement, on y découvrait une grande expression de fermeté, tandis que son regard calme, mais |)ro fond et scrutateur, révélait une longue habitude d''observation.
Je fus à l'instant persuadée qu''Ursule était prévenue contre sa bellemère, ou qu'elle la jugeait mal. Ce qui me prouva surtout que madame Sécherin n'était pas une femme vulgaire, c'est qu'elle m''accueillit avec une dignité affable et sans aucun embarras. Lorsque j'entrai, elle se leva péniblement en s'appuyant sur les bras de sa bergère, me fit un salut affectueux et me dit :
— Vous êtes bien bonne , madame , d'être venue voir ma bru : nous ferons ce que nous pourrons , mon fils et moi , pour que vous vous plaisiez ici.
— Comment ne m'y plairais-je pas, madame ! je suis avec une sœur que j''aime et dont j'estime beaucoup le mari , et vous m''accueillez avec une cordialité qui me fait espérer davantage encore?
— Je me sens très-disposée à vous aimer, mon lîls m'a dit que vous étiez une brave et honnête dame : les braves gens aiment les braves gens; j''espère que vous serez contente avec nous.
— Je n''en doute pas, madame.
— Nous sommes sans façons, — dit madame Sécherin en se remettant à son rouet; — nous vivons à l'ancienne mode.. . comme du temps de mon mari. Je n'aurais pas pu changer des habitudes qui ont été les siennes pendant tant d'années.
ilH MATH IL Dit.
- Je compKMuls ('(Mlo iolii>ion (l(\s soiiNonirs, niadanic, cl ](' ladniirc; ainsi rai)seiH'c duu rli(^ aimé se sent encoie davantatçe... il n'y a lien (TanuM" dans ces lei^rc^ls, ils sont adoucis [)ar respéiance dVHre un joui ivnnis à ('(mi\ (|ue nous |)l(Mnons.
^ladanu^ Sédierin me rei^arda pendant un instant avee intérêt et me dit : — Les bons cœurs entendent I(îs l)ons cohus; — |)uis elle soupira, ii,arda (piel(pies moments le silence, el reprit, comme si elle efit voulu chani>;ei' le cours de ses |)ensées .
— Voici nos habitudes de Touiaine, madame . nous déjeunons à neul' heuies, nous dînons à deux, nous soupons à huit, à dix nous sounnestous couchés; car, voyez-vous , qui se lève tôt doit se coucher tôt. iMon iils est sur pied au chant du coq , il ne peut pas veiller tard.
Ursule me regarda d^m air presque suppliant, et haussa les épaules en me montrant sa belle-mère.
Ma cousine craignait que je ne fusse choquée de la familiarité naïve avec laquelle madame Sécherin me recevait, j'étais au contraire charmée de son accueil; je la trouvais très-digne.
Il n'y a rien de plus bourgeoisement, de plus platement vulgaire qu'un empressement faux et bruyant, que ces humbles protestations , que ces regrets exagérés de n''ètre que de pauvres provinciaux indignes de jecevoir des personnes de la capitale (style de sous-préfecture, comme disait mademoiselle de Maran).
M. Sécherin entra vivement; il parut ravi de me voir, et vint à moi les bras ouverts pour m'embrasser. Son mouvement fut si naturel, si cordial , que je lui tendis mes deux joues , non sans sourire et sans rougir un peu. M. Sécherin fit retentir le salon de deux gros baisers, à la grande confusion d'Ursule, qui ne |)ut s'empêcher de lui dire à
demi-voix :
— En vérité, monsieur, vous êtes fou ! Q^^elles manières! Mathilde,
|)aidonnez-lui!
— Comment , quelles manières ! — s'écria-t-il. — Parce que j'embrasse notre cousine de tout mon cœur sur les deux joues? Ma foi, moi , ça me réjouit de la voir, et je le lui prouve à ma façon.
— Ne voyez-vous j)as qu'Ursule est jalouse, mon cher cousin? -— dis-je en riant à M. Sécherin.
Celui-ci avait paru néanmoins léfléchir aux paroles d'Ursule; aussi me dit-il d'un air confus, presque triste :
— Après tout , ma fenune a peut-être raison... Sans doute j'ai eu tort, n)a cousine... Excusez-moi , mais j'étais si heureux de vous re-
LA FAM1LIJ<: SKCIIKUIN. ilî)
voii' que je n''ai pas réfléchi si c^Hait l^isago ou non de vous embrasser...
— J'ai bien envie, mon cher cousin, de vous prier de recommencer, pour apprendre à Ursule à ne plus vous gronder injustement.
— Vrai... vous n''êtes pas fâchée? — s'^écria M. Sécherin, dont la (igure s*'épanouit aussitôt.
— En ai je Tair? — lui dis -je.
— Etes-vous bonne, mon Dieu! etes-vous bonne'. Tenez, juste comme votre excellente tante mademoiselle de Maran... Et, à propos, comment se porte-t-elle, cette excellente dame?
— Mais fort bien, — dis-je assez embarrassée en échangeant un regard avec Ursule.
— Ah! maman, — re|)rit j\J. Sécherin avec exaltation, — vous ii'^avez pas d'idée quelle bonne femme ça est que mademoiselle de Maran, la tante de 'madame de Lancry! Elle est unie comme bonjour... Enfin, pour tout dire, elle vous ressemble comme deux gouttes d'eau pour le caractère, maman ! en cela , c'est tout votre portrait.
— Tu me Tas toujours dit, mon fils... et je te crois.
— Et je le dirai toujours. Tenez, madame de Lan(j>^ peut vous l'affirmer. La première fois qu'elle m'a vu, mademoiselle de Maran m'a tout de suite parlé comme vous m'auriez parlé vous-m6me , maman, elle m'*a fait des remontrances; elle ma même un peu sermonné, parce que je disais des choses que je ne devais pas dire... Et c'est si rare, cette franchise-là... N'est-ce pas, maman?
— Les vieilles gens doivent des leçons aux jeunes, le bon Dieu les laisse sur la terre pour cela, — dit simplement madame Sécherin en continuant de tourner son rouet. Puis, levant par hasard les yeux sur son fils, elle lui dit : — Est-ce que tu vas à la ville ce soir?
— Non, maman. Pourquoi voulez- vous que j''aille. à la ville?
— Tu as ton habit noir, une cravate blanche, et tu es rasé tout frais.
— Ceci, maman, c'est une idée de ma femme; elle m'a ditd''aller me faire beau à cause de madame de Lancry, j'avais ma blouse en revenant de la fabrique.
— Gomment, Ursule, c'est poui* moi... Ah, mon cousin! nous nous fâcherons si vous changez la moindre chose à vos habitudes pendant mon séjour ici.. .
— Eh bien ! vois-tu, Bellotte , — dit M. Sécherin se retournant vers Ursule, — quand je te le disais que ça lui serait bien égal , à madame de Lancry , (jne je dîne en l)louse avec uiie barbe d''avant-hier?
120 MATIIILDM.
— Encore une fois, mon clici' cousin, je serais au désespoir (\'è\\v venue i( i si je devais vous gêner en rien.
— Eh l)ien! c'est convenu, ma cousine, j'accepte, et, quoi qu'en dise ma femme, je resterai dorénavant en blouse. Vous me pardonnerez, n'est-ce pas? Cest qu'ainsi, (piand en s''est occuj)é toute la journée, on trouve joliment l)on de se mettre à son aise le soir.
— Le fait est que tu te fatigues comme si tu avais encore ta fortune à faire, mon fils, — dit madame Sécherin avec un soupir, — et pourtant le bon Dieu a béni le travail de ton père.
— Soyez tranquille, maman; quand mon inventaire se montera à cent mille livres de rentes bien claires et bien nettes, j*'arrêterai la mécanique. Je me suis dit : Ma femme trouve que je n'ai pas assez de fortune comme ça; elle veut avoir cent mille livres de rentes pour aller briller à Paris. Eh bien donc! elle les aura, ses cent mille livres de rentes ! C'est si bon , si doux de penser que toute la peine que je me donne fait plaisir à ma femme, de penser enfin qu'il est en mon pouvoir de réaliser tous ses vœux, et que, pour le faire, il ne s'agit que de travailler... Tenez, cousine, rien qu'à cette idée-là je suis heureux comme un roi de pouvoir travailler comme un nègre... Aussi c'est pour cela que j'ai les mains si noires; car je n'ai pas le temps de faire le petit-maître, moi! — dit M. Sécherin en riant aux éclats. Et il me montra ses grosses mains, qui justifiaient assez de sa plaisanterie.
Ursule rougit de honte, de dépit, et lança un coup d'œil furieux à son mari. Celui-ci me regarda timidement, en contemplant ses mains d'un air décontenancé.
— Et quand cette digne main s''offre comme gage dVme promesse ou d'une amitié sincère, l'amitié qu'elle jure ou la promesse qu'elle fait sont sacrées ' . . .
— Je le sais, — dis-je à M. Sécherin en lui tendant la main.
Ce mouvement, ces simples paroles que m''inspirait ma sympathie j)0ur cet excellent homme, aussi loyal , aussi dévoué qu''il était inculte, lui firent venir les larmes aux yeux ; il porta le bout de mes doigts à ses lèvres presque avec vénération.
Sa mère interrompit son ouvrage, me regarda fixement, et me dit d\me voix attendrie :
— Madame, voulez-vous me permettre de vous embrasser? vous rendez bien justice à mon pauvre fils... vous!!!
Et jetant sur Ursule, qui haussait les épaules , un coup d'œil sévère, madame Sécherin fit un mouvement pour se lever...
LA KAAIll.LK SKCHKHIN. i2l
— Ne VOUS dérangez pas, madame, — lui dis-je en me couihaiit vers elle.
Par deux l'ois elle me baisa au front.
Quand je la regardai, deux larmes coulaient sur ses joues vénérables. Elle les essuya lentement sans mot dire et se remit à son rouet.
— Ma pauvre mère... vous la gâtez... en lui parlant ainsi de moi... — me dit tout bas M. Sécherin d^jn air attendri.
Ceci s'était passé très-rapidement.
Je cherchai Ursule des yeux, je fus surprise de Texpression ironique avec laquelle elle avait contemplé cette scène.
L"'horloge de la fabrique de M. Sécherin sonna huit heures.
— Maman... voire bras... allons souper... Jai une faim enragée, — dit M. Sécherin à sa mère en s''avançant vers elle.
— Non, non, mon fils, donne la main a ta cousine... ma bru m''aidera.
— Encore un dérangement que je ne souffrirai pas, madame; ne sommes-nous pas en famille? — dis-je en prenant le bras d''Ursule.
— Madame de Lancry a raison; allons, maman, venez, — dit M. Sécherin en s'approchant de sa mère, qui s''appuya sur lui et passa devant nous.
— En vérité, Mathilde, — me dit Ursule à demi-voix, dVin air presque piqué, tu as fait, comme tu le voulais, la conquête de ma belle-mère. Cest la première fois que je l'ai entendue dire à son fils (Tolfrir son bras à une autre personne qu'à elle. Vingt fois des femmes de nos parentes ont dîné ici, et jamais pareille chose n'est arrivée.
— Tant mieux , je suis très-fière de ma conquête, — dis-je en souriant à Ursule, — car je trouve ta belle-mère très-respectable et trèsdigne.
— Digne?... ma belle-mère? Tu la trouves digne? Ah çà! tu te moques d'elle et de nous.
— Je la trouve si digne qu'elle me représente à merveille une de ces vénérables femmes de la vieille noblesse de province dont nous parlait toujouis mademoiselle de Maran, tu sais?... qui vivaient dans leurs terres sans jamais venir à Paris ou à la cour.
Ursule me regardait avec étonnement; elle croyait que je raillais, et je disais vrai : rien n'est plus imposant que la vieillesse lorsqu'elle est simple, réfléchie, vénérable, et qu'houe a la conscience de son autorité.
Nous nous mîmes à table.
— Maman... les clefs pour avoir h^ vin, — dit M. Sécherin à sa mère.
m M AT III LDI-:.
Ui'siile roui^it do nouveau do coiirusioii o( do dopil , pondant (ju(; sa hello-niore lirait lentoinont do sa poclie un ônorino tioussc^au do olols ot qu'ollo lo donnait à uno dos doux |)aysannos.
M. Socherin dit lo bénodicito, nous conmionçûmos à soupor.
La chore était excollonto, presque délicate, servie sans aucune recherche , mais avec une excessive [)ropreto.
— Cousine, vous allez goûter do la pAtissoiio do maman, —dit M. Séchorin en m'olï'rant d'un gâteau placé devant lui ; — vous verrez comme c'est bon, il n'y a que maman pour faire ces tourtes-là. Tout mon malheur est que BeUotte ne veuille pas apprendre à les faire, mais ma petite femme ne mord pas à la pâte.
— Elle a tros-grand tort, mon cousin, car elle déroge a une des illustrations de notre famille, — lui dis-je d'un air tros-sérieux.
— Ah bah ! ot comment donc cela , cousine?
— Gomment, Ursule, — dis-je à ma cousine, — tu ne te rappelles pas que mademoiselle de Maran nous disait toujours que notre grand'tante de Sui'gy ot la comtesse de Brionne (une princesse de la maison de Lorraine, monsieur Séchorin, notez bien cola, s'il vous plaît...) avaient la passion de confectionner des caillobottos au jasmin et des tartelettes à la gelée d''oranges, ot que le roi Louis XV se trouvait trèsheureux quand ces dames consentaient à lui faire part de leurs œuvres culinaires y ajoutait mademoiselle de Maran... Encore une fois, est-ce que tu ne te souviens pas de cela?
— Si , si, — dit Ursule, — je Tavais oublié.
— Dos tartolettos à la gelée d'oranges... Mais ça doit être très-bon ! — dit madame Séchorin; — il faudra que j'essaie.
— Eh bien! BeUotte , ça no te décide pas? Vois donc... Pourtant, puisqu''une princesse de Lorraine faisait des tartelettes... tu peux bien , toi...
— Excusez-moi... Je n'ai aucun goût pour ces distractions-là... — dit Ursule , — je n'ai pas d''aillours l'honneur d'appartenir à la maison de Lorraine.
— Mais maman n'appartient pas non plus à la maison do Lorraine, et ça no l'empêche pas de faire des galettes ; ainsi , tu poux bien...
J'eus pitié de l'impatience d'Ursule, j'^interrompis son mari pour lui demander s'il était content do sa manufacture. Il fut ravi de cette question , ot entra dans toutes sortes de détails qui véritablement m'intéressèrent beaucoup. Il y a toujours un côté curieux et instructif à chercher et à li'ouvor chez les hommes s[)éciaux. Une fois dans un milieu
LA KA.MIIJJ: SKCllKKIN. i2;i
d'idées relatives à des l'ails qiril connaissail a merveille, M. Sécheriii s'exprima avec facilité, avec justesse et, sinon avec éloquence, du moins avec âme et énergie.
Je me souviens que je lui demandai s'il occupait beaucoup d'enf'anis dans sa manufiicture...
— J'emploie tous ceux que je puis attraper, — me répondit-il en souriant, — et une fois que je les liens... je ne les lâche [)lus. Je fais signer un beau et bon dédit aux parents, et il faut bien qu''ils me les laissent le plus long-temps possible.
— Quel avantage trouvez-vous donc à employer des enfants?
— Quel avantage, cousine? celui d'empêcher leurs parents, qui sont souvent égoïstes et durs, de surcharger de tiavail ces |)auvres petits malheureux... Dans ma fabrique, ils ne font que ce qu ils peuvent faire, apprennent un bon métier, et deviennent honnêtes, laborieux, ayant toujours de bons exemples sous les yeux , car je ne garde jamais de mauvais sujets chez moi : ça me dépense de l'argent, vu que les pauvres enfants me coûtent plus qu'ils ne me rapportent; mais ça m'est égal, c'est mon luxe... et quand je les vois heureux, robustes, travaillant gaiement, ma foi, cousine, je m'aperçois qu'après tout j''ai fait un fameux placement.
— J''admire d*'autant plus votre tendresse à ce sujet, mon bon cousin, que j'avais entendu dire que plusieurs de vos confrères...
— Écrasaient les enfants de tiavail , n'est-ce pas? — s''écria M. Sécherin avec indignation: — les misérables... Tenez, cousine, ça me rappelle une chose que je n'ai jamais dite à ma femme ni à maman, parce que ça n''en valait guère la peine et que ça m'aurait fait passer pour un tapageur; mais, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vais tout vous dire. — Un jour, c'était à mon mariage , j'entre à Paris pour visiter une manufacture ; qu'est-ce que je vois? des enfants exténués, maladifs, travaillant plus que des hommes, et pour quel salaire... mon Dieu!... à peine de quoi acheter du pain; ma foi, ça me révolte, je n*'en fais ni une ni deux , et je dis au maître de rétablissement qui me le montrait : — Gomment avez-vous le courage de faire périr ces petits malheureux à petit feu? car vous les tuez, monsieur! — Mon confrère me répond que je me mêle de ce qui ne me regarde pas , et quil n*a pas besoin de mes observations. Je lui réponds, moi, que ça me regarde, que je suis aussi fabricant, et que la cruelle avidité de lui et de .ses |)areils sulïiiail |)our déconsidérer une profession honorable. Il nren\()ie pronuMier, je l'y envoie à son tour; je suis nalurellement
V2i MATIIILDE.
doux comme un agneau , cousine; mais quand on m'échautïe les oreil les, je ne réponds pas de moi; enfin je ne sais pas comment ça s'arranc;e, mais nous en venons aux gros mois; j'ai la main trop lesle, mon conirrie avait servi , le lendemain nous nous battons. Je n\avais jamais touché le i)istolet, mais à la chasse je ne suis |)as mauvais tireur. Finalement je lui campe une balle dans le mollet droit, car il se tenait les pieds en dehors comme un maître de danse.
— Mon tils, tu t'es battu! — s\''cria madame Sécherin, qui avait écouté cette naïve narration avec toutes les marques d'une anxiété profonde , et elle joignit les mains avec un ressentiment de terreur.
— Allons, j'en étais sûr, voilà maman qui va me bougonner, — me dit tout bas M. Sécherin.
Puis, se levant et allant à elle, il lui dit d''un ton rempli de respectueuse tendresse :
— Voyons , maman , j''ai eu tort, c'est une bêtise de jeune homme ; je ne vous en ai pas parlé, parce que cela vous aurait inquiétée.
— Mon enfant ! mon pauvre enfant ! — dit madame Sécherin en embrassant son fils avec effusion , — que de mal tu me fais...
— Mais, mon Dieu! maman, c''est passé... ainsi! c'est passé.
— Ta naissance aussi est passée , et tous les jours je remercie le Seigneur de m'avoir donné un bon fils, — dit madame Sécherin avec une simplicité touchante en essuyant ses larmes...
Cette scène, qui me prouvait que le maii d'Ursule était, dans l'occasion , aussi courageux , aussi énergique que loyal et dévoué , fut interrompue par une des deux servantes, qui remit une lettie à M. Sécherin.
— Tiens , ma femme ^ c'est de Chopinelle, — dit-il à Ursule. — Probablement il ne pourra pas venir faire sa partie ce soir.
M. Sécherin décacheta et lut la lettre.
— Il s'agit d'un de vos voisins? — dis-je à Ursule.
— C'est notre sous préfet, — répondit-elle en rougissant.
Surprise de la voir rougir, je la legardai fixement, non pour l'embarrasser, mais par un mouvement machinal; à mon grand étonnement, Ursule devint pourpre.
— C'est bien cela , — reprit M. Sécherin , — il ne peut pas venir ce soir, il a des circulaires à écrire, car on parle des réélections. Cest un bien charmant garçon que Chopinelle, et un bien bel homme! En voilà un qui est toujours bien mis, et qui fait sa barbe tous les jours, et qui
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met des gants. Est-ce que vous ne Tavez pas rencontré dans le monde, Chopinelle... ma cousine?
— Je ne le crois pas... — lui dis-je en souriant... — je ne connais pas ce nom...
— Il va pourtant dans ce qu'il y a de plus huppé comme société quand il est à Paris. N'est-ce pas, ma femme? Il dîne chez les ministres et il est la coqueluche du noble fauhounj ^ comme il dit toujours , n'est-ce pas, Bellotte?
— Je crois que M. Chopinelle se vante, — dit Ursule d'un ton sec.
— Tiens ! comme tu dis cela d'un drôle d'air, toi qui te fâches quand on le contredit et qui Pécoutes toujours comme un oracle !
— Je crois que M. Chopinelle est un menteur, — dit madame Sécher in d^in ton bref.
— Ah! bon! maman, bon!... vous allez vous faire une fameuse querelle avec Ursule si vous dites du mal de son pays ; car Chopinelle est Parisien comme elle , et par-dessus son valseur privilégié et son accompagnateur de romances : car il a une voix superbe, Chopinelle, n'est-ce pas, Bellotte? une voix ronflante comme un tuyau d'^orgue. Il faudra que vous chantiez ensemble , pour notre cousine , ce joli duo , tu sais. . . mais tu sais bien , ce duo que vous avez répété si long-temps, ce duo d'un opéra italien qui finit en. . . i.
Ursule, voulant sans doute interrompre une conversation qui lui était désagréable, dit à sa belle-mère :
— Ma cousine est très-fatiguée de la route... Elle a besoin de repos.
— C'est juste, ma bru... Pardon, madame, — ajouta madame Sécherin en se retournant vers moi. — Mon fils , dis tes grâces.
Les grâces dites, nous rentrâmes au salon. - Je souhaitai le bonsoir à mes hôtes , et je montai chez moi avec Ursule.
— Demain matin, je viendrai t''éveiller, et nous causerons, — me dit-elle d''un air embarrassé. — Ce soir, tu dois être fatiguée... Repose-toi.
' in^My
CHAPITKE XL
Le lendemain malin, à mon réveil, j'adressai une longue lettre à Gontran pour le supplier de venir me rejoindre à Rouvray le plus tôt possible. Mon mari devait trouver cette lettre à Paris à son retour de Londres, je pourrais donc le voir avant huit jours. Pour la première fois que j''écrivais à Gontran, j'éprouvais un charme infini à cette douce occupation ; j'avais tant à lui dire! A chaque instant j''étais sur le point de lui tout raconter ; mais je me souvenais des avis de M. de Mortagne, et je me résignais au silence.
Ma lettre écrite , j'attendis Ursule avec assez d'impatience.
Tous mes souvenirs d'enfance et de jeunesse s'étaient réveillés ; les chagrins que je venais d''éprouver avaient développé, mûri mon juge-
LA LiriTin;. 127
meut. Je voyais avec un véritable cliagriii lua cousine niéconuaide le^; ({ualités essentielles, excellentes de son mari. Si outrée que lût la mé lancolie qu'Ursule alïectait autrefois, je préférais encore cette exagération au ton sec, décidé, presque méprisant, qu'elle me semblait avoir adopté à l'égard de sa belle-mère et de M. Sécherin. En réfléchissant davantage, j'excusai Ursule; elle était seule, sans conseils; et une fois engagée dans une fausse voie, elle devait s'y égarer chaque jour davantage faute d'un avertissement salutaire et ami. Plusieurs fois je pensai à la rougeur, à l'embarras de ma cousine, lorsque son mari avait parlé de ce M. Chopinelle. Dans son isolement, Ursule sV'^tait peut-être montrée quelque peu coquette à l'égard de cet homme. Je résolus de lui parler très-franchement à ce sujet, de la supplier de ne pas s'exposer à de pénibles contrariétés domestiques pour un si misérable sujet.
Madame Sécherin me parut une femme très-sensée, très-ferme, trèsobservatrice. Elle avait évidemment sur son fils peut-être encore plus d'influence qu'Ursule; il me sembla qu'elle nourrissait contre celle-ci quelque grief secret, et qu'elle se contenait jusqu'à ce qu^in moment opportun lui permît dY^clater. Les personnes de ce caractère, ordinairement prudentes, calmes, opiniâties, d^in esprit clairvoyant, d'un cœur simple et droit, d'une piété austère, ne connaissent ni ménagements ni tempéraments; une religieuse impartialité leur fait un devoir d'attendre des preuves avec une patience invincible; puis, lorsqu'elles se croient dans le juste et dans le vrai , elles deviennent impitoyables.
Ursule entra chez moi.
Après quelques phrases insignifiantes, je lui dis :
— Il faut que je te gronde, ma sœur. Tu n'es pas raisonnable, tu m''avais promis de faire pour ainsi dire l'éducation de ton mari , de le façonner un peu; avec quelques mots gracieux et tendres, tu en obtiendrais tout. Car, j'en suis sûre, moi qui n'ai aucune influence sur lui , en quelques jours je le changerai beaucoup à son avantage.
. — Tu es habituée aux miracles. N'as-tu pas ensorcelé ma bellemère? Mon mari m'a dit ce matin qu'elle raflblait de toi.
— En admettant ce triomphe, tu le vois, est-ce donc si diliicile de se faire aimer?
— Ce n'est pas difficile, ma chère Malhilde... C'est ennuyeux, je n'éprouve pas le besoin d'être aimée de madame Sécherin.
— Écoute, Ursule, crois-moi, tu te méprends sur le caractère, sur l'esprit de ta belle-mère.
128 MATItlLDK.
— Tu lui trouves Tair i^nande (lame... Tu vas niainteuant lui découvrir du génie, — dit Ursule en souriant avec ironie.
— Du génie, non, mais beaucoup de pénétration. Contiuuellenient elle observe.
— Que peut-elle observer? Je ne la crains pas.
— Je le crois... Néanmoins [)our(pioi ne pas la ménager?
— A quoi bon? Je voudrais bien te voir à ma place, ma pauvre Mathilde !
— A ta place je m'amuserais beaucoup.
— Ici?...
— Mais à quoi?
— Je te îe dis, à me faire aimer, à essayer mon pouvoir, à opérer des merveilles, à changer ton mari presque en élégant, et à amener ta belle-mère à aller au-devant de toutes les améliorations désirables dans cette maison qui te déplaît tant.
— C'est impossible; tu ne connais pas Tentêtement de madame Sécherin, et Thorreur de mon mari pour tout ce qui est gêne ou contrainte.
— Essaie toujours. . . Depuis hier, comment ai-je fait, moi, pour être au mieux avec elle?
— Oh ! toi, tu es très-séduisante, tu sais plaire, tu sais cacher tes impressions désagréables. Moi, je ne sais rien dissimuler, je suis trop franche. Pendant quelques mois, j'ai été d'une mélancolie profonde, d"'une tristesse morne ; mon désespoir s''est usé dans mes larmes. Maintenant je me suis endurcie, j''ai tant souffert ! Mon cœur est insensible, même a la douleur; je raille, je méprise, j'aime mieux cela.
Depuis le commencement de notre conversation, Paccent d'Ursule avait été nerveux, saccadé, brusque. .
— Ma sœur, — lui dis-je , — tu n'es pas dans ton état naturel, tu me caches quelque chagrin...
— Aucun, je te jure, j''ai pris mon parti; lorsque nous aurons assez de fortune pour aller vivre à Paris , j'irai : jusque-là je vis machinalement, fuyant mes rêves déjeune fille, lorsqu'ils viennent quelquefois m*'apparaître... malgré moi... car ces souvenirs chéris ne me rappellent que trop et toi... et nos beaux jours... Ah! Mathilde!... Mathilde! tu m''as gâté la vie. . . — ajouta Ursule.
Après un assez long silence, elle fondit en laimes comme si elle cédait tout à coup à une émotion jusqu'alors conlenue.
LA LETTRE. i20
— Oh! j'étais bien sûre, — m''écriai-je, — que mon amie, que ma sœur me dissimulait quelque chose; que ses paroles brèves et acres partaient de ses lèvres et non pas de son cœur.
— Eh bien! oui... oui, pardonne-moi... Hier, après le premier mouvement de joie que m'a causé ton arrivée , j'ai été saisie d''un mauvais sentiment; j'ai eu honte de ce qui m'entourait, j'ai eu honte de ma mélancolie habituelle ; j''ai craint de te sembler ridicule avec mes larmes éternelles; j'ai voulu être résolue, insouciante, ironique : mais, ce rôle faux, dissimulé, je ne peux le supporter. A toi, devant toi je ne puis mentir... Ta pauvre Ursule ressent aujourd'hui aussi vivement, plus vivement peut-être qu'autrefois, les douleurs de la mésalliance morale qu'elle a contractée. Hier, ce matin, quand je me plaignais de la tristesse de cette habitation, je mentais; de son manque d'élégance, je mentais. Que m'importe le cadre de la vie... lorsque cette vie est à jamais flétrie!... Ah! Mathilde... avec un cœur qui m'eût comprise, Texislence la plus dure, la plus malheureuse m'aurait ravie.
— Pauvre Ursule, je t'aime mieux ainsi; j'aime mieux tes larmes que ton ironique et froid sourire. Pourtant, dis-moi : ton mari semble aller au-devant de les moindres désirs... Quoique riche déjà, il travaille encore sans relâche pour satisfaire un jour tes goûts d'opulence...
— Tu veux parler, n'est-ce pas, Mathilde, de cette fortune que je lui ai ordonné d'acquérir. . . afin d'aller briller à Paris? — dit Ursule en souriant avec amertume. — Je te parais bien égoïste, bien cupide, bien vaine, n''est-ce pas?
— Ursule, lu es folle! Je ne dis pas cela.
— Non, non, c''est vrai; pardon, Mathilde. Mais aussi je serais si chagrine si tu me soupçonnais capable de celte honteuse avidité d'argent... Écoute-moi donc. A mon arrivée ici, mon mari parla d'abandonner sa manufacture, de vivre dans le loisir, de me consacrer tous ses instants. Mathilde, te l'avouerai-je ! je m'effrayai , plus peut-être encore pour lui que pour moi, de cette vie inoccupée qu'il m''olfrait de partager. Nos goûts sont si différents! il y a si peu de sympathie entre nous ! et puis je savais qu*'il lui en coûtait beaucoup d'abandonner des occupations très-attachantes, des habitudes d'activité qui étaient pour lui une seconde nature, qui étaient presque sa santé... J'aurais si mal récompensé ce grand sacrifice que je ne voulus pas l'accepter. Aussi, afin de rendre mon lefus moins pénible pour son amoui-propre, afin
i30 M A rilILDK.
(le ne pas lui diie : « Ces loisiis (|u(» vous voulez ine (consacrer nie se raient iiulillérenls ou pesants, » il ni''a fallu trouver un prétexte... Alors j*'ai été Forcée de l'eindre je ne sais cpielle cupidité, quelle vanité démesurée; alors je lui ai dit (pi'au lieu d'abandonner les all'aires, il me ferait au contraire i)laisirde les continuer juscpi'à ce qu'il eût acquis une fortune assez considérable pour nous [)ermettre de briller à Paris... Une fortune... briller! JMathilde, Mathilde... tu me connais, tu sais le cas que je fais du luxe et de la splendeur; et lors même que mon mari réaliserait la fortune qu'il rêve, hélas! je le sens, je nVn jouirais pas... ma vie s'use lentement et sourdement, ma sœur.
Ursule, en disant ces derniers mots, baissa tristement sa tète sur sa poitrine; elle semblait accablée par une douleur immense. L''expression mélancolique de sa physionomie, la langueur de son regard voilé, étaient tellement d''accord avec ces tristes paroles que, je l'avoue, je crus aveuglément à ce qu'elle me disait. Elle trouvait le moyen de-palaître se sacrifier encore à son mari en l'obligeant à travailler sans lelâche pour augmenter une fortune déjà considérable. Je poussai l'aveuglement si loin que je m'inquiétai des pressentiments sinistres d'^Ursule. Je les combattis vivement.
— Mais enfin , — lui dis-je, — pourquoi rêver un avenir si sombre? pourquoi renoncer à toute espérance?
Ursule me prit les deux mains, attacha sur moi ses yeux bleus noyés de larmes, et murmura d'une voix douloureusement émue :
— Tu parles d'^espérance, ma sœur... hélas! je te l'ai écrit le lendemain de cette fatale union , mon espérance , cest une pauvre place obscure dans le cimetière du village ; mon avenir , cest V éternité. . .
Et Ursule appuya sa tête sur mon épaule en pleurant.
Peu à peu elle se calma.
Notre entretien avait pris un tel caractère, que je ne voyais pas de transition possible pour lui demander si elle avait été quelque peu en coquetterie avec M. Chopinelle.
Sachant l'exaltation de ma cousine, l'inoccupation de son cœur, je redoutais pour elle les dangers de la solitude ; je (noyais utile , urgent de lui faire part de mes craintes, je n'^hésitai pas.
— Dis-moi, Ursule, voyez-vous beaucoup de monde? — lui demandai-je.
— Quelques parents de mon mari et quelques négociants de Kouvray, avec lesquels il est en lelation d'affaires.
LA LKTTMK. \:i\
— Mais vous n'avez pas d'iiitiinito habiluelle?
— Si , un ou deux vieux amis de ma belle-mère, quelquefois le suhstilul du |)rocureur du loi, et aussi notre sous-préfet.
Ce monsieur Chopinelle...?
— Justement, qui a écrit hier à mon mari, tu sais?
Ursule prononça ces mots si naturellement, avec si peu d'embarras, que je crus mes soupçons sans fondement.
— Et lu as fait de la musique avec lui. Est-il bon musicien?
— Détestable, il chante horriblement faux. Malheureusement M. Secherin est fort lié avec lui, et j'ai été obligée de subir par politesse je ne sais combien de duos et de répétitions de duos. Ah !, Mathilde, — ajouta Ursule en secouant tristement la tête , — te souviens-tu de ce que nous disions : « — Parlée à deux, la musique est une langue di- » vine, sacrée, qu'il ne faut pas profaner! » Aussi combien j*'ai souffert d'être obligée de chanter avec cet homme , moi qui pensais comme toi que (( c'est seulement avec une personne tendrement aimée qu'on peut » partager ces élans de l'âme, ces accents passionnés que le chant seul » peut rendre ! »
Je me rappelai qu'en effet, au fort de notre admiration pour la musique , nous ne comprenions pas comment on osait ou comment on pouvait chanter un duo passionné avec une autre personne que celle qu''on aimait. Les dernières paroles d'Ursule détruisirent tous mes doutes sur sa coquetterie, je ne craignis pas de lui dire en souriant :
— Tu vas bien te moquer de moi... Est-ce que je ne m'étais pas imaginé que tu étais en coquetterie avec ton sous-préfet?
Ursule, malgré les larmes qui tremblaient encore au bout de ses longs cils, partit dVm éclat de rire si franc, si naïf, si bruyant, que j'en restai toute déconlenancée.
— M. Chopinelle! — s'écriait-elle à travers ses éclats de rire, — mon Dieu, quelle singulière idée! tu ne sais pas ce que c''est que M. Chopinelle , tu le verras. Ah ! mon Dieu. . . mon Dieu. . . . être en coquetterie avec M. Chopinelle î ! !
Le l'ire est contagieux : malgré moi, je partageai Ihilarité de ma cousine.
Lorsque cette gaieté fut tout à fait calmée, Ursule, par un de ces brusques revirements d'impiessions qui étaient un de ses plus grands charmes, me dit tristement :
— Hélas! ^lalhilde... une des causes de mon chagrin désespéré, c'est que, vois-tu, je le sens... mon cœur est mort... mort à tout ja-
\M MATIIILI)I<:.
mais .. Il a été si doiiIonrensen)ent broyé par une soiillranco longtemps ronteniic, que c est à peine si ce pauvre ccxuir bat enclore; et, ces faibles ])attements, ton amitié, ton amitié seule les cause... Et puis enthi , ma sœur, — ajouta Ursule avec une dignité touchante, — mon mari manque sans doute de tous les avantages qui ins[)irent, qui commandent la |)assion , ce rôve de notre vie, à nous autres femmes; mais il est bon , il est loyal, il est dévoué, et, crois-moi , Mathilde, il me serait aussi impossible de Toutrager... que de Taimer d'amour.
— Bien, bien, Ursule, je reconnais ton cœur, — m'écriai-je en lui serrant la main.
— Et puis,. — dit-elle en souriant d'un sourire si navrant que les larmes me vinrent aux yeux , — je suis comme les pauvres enfants souffrants... Je trouve une sorte de douce consolation à être plainte... et oserais-je jamais me plaindre si j'étais coupable!...
Sans doute, j''étais complètement prévenue en faveur d'Ursule, mais l'esprit le plus défiant, le plus soupçonneux, n'aurait-il pas été désarmé, comme je le fus, par les apparences d'une sincérité si ingénue? La gaieté moqueuse, la sensibilité, la délicatesse, la dignité... Ursule avait tout employé pour me convaincre, je fus convaincue. A cette heure, mieux instruite, je reste toujours confondue, j'oserais presque dire d'admiration (il y a de belles horreurs), en pensant avec quel art infini cette femme savait alternativement faire vibrer toutes les cordes de l'âme , avec quelle dextérité , avec quelle souplesse elle passait des larmes au sourire , de la candeur à la dignité , de l'orgueil à la tendresse pour vous persuader un mensonge. S'attaquant à tout, à votre esprit, à votre cœur, à vos vices, à vos vertus, à vos sympathies, à vos haines , elle ne laissait pas enfin une seule des fibres de votre intelligence, de votre cœur sans l'avoir interrogée
Vers les trois heures, M. Sécherin était occupé à sa fabrique, madame Sécherin faisait sa sieste accoutumée ; j''étais dans le salon avec Ursule, lorsque M. Chopinelle y entra.
M. Chopinelle était un jeune homme brun, d'une figure pleine, colorée, encadrée de favoris noirs; sa taille épaisse, robuste, était sans grâce : il avait des pieds et des mains énormes; ses traits assez réguliers , mais d'une expression commune , devaient lui valoir en province le titre de beau. En conséquence de la saison , probablement, il portait un chapeau de paille et une cravate à la Colin; une redingote de bouracan vert à boutons de métal , un pantalon rayé de bleu et des souliers
LA LKTTUK. 4 J.{
de daim gris complétaient ce costume {jasloral. A |)eine eus-je entre\ u cet ensemble vulgaire, que je me sentis absolument rassuiée sur la tranquillité du cœur d'Ursule. J'ajouterai, — en m'inspirant un peu de l'esprit et du langage de mademoiselle de Maran, — que M. Chopinelle joignait à ces dehors de beau Léandre des rengorgements de satisfaction jubilante doucement contenue par une sorte de réserve officielle, de morgue administrative qui faisait de M. le sous-préfet Tidéal de la sottise dans la suffisance et de la vulgarité dans l'insuffisance.
J'échangeai un malin sourire avec ma cousine. Elle répondit par un salut très-froid aux bruyantes et familières démonstrations de M. Chopinelle. il me sembla qu'il était entré dans le salon en véritable vainqueur, en ami intime impatiemment attendu. Il restait comme ébahi de l'accueil glacial d'Ursule. Tout à coup M. Chopinelle réfléchit, et s'aperçut sans doute que ses airs conquérants devaient être souverainement déplacés devant une étrangère. Il sourit d'un air capable, et son regard semblait dire à Ursule : — « Soyez tranquille, ne craignez » rien; je ne vais pas vous compromettre, je dissimulerai parfaitement » notre intelligence. »
Ce manège de fatuité insolente et ridicule me révolta; alors je ne supposais pas un moment que la conduite de ma cousine eût en rien autorisé les impertinentes affectations de M. Chopinelle.
— Qu'y a-t-il de nouveau à Rouvray, monsieur Chopinelle? — lui dit Ursule en continuant de travailler à sa tapisserie.
— Rien de très-important, madame, si ce nVst administrativement; — et il ajouta d''un ton important et mystérieux : — On parle d'une dissolution. Ma correspondance m''a absorbé. et m'a empêché de venir faire hier la partie de notre gros Tourangeau... Que voulez-vous... avant d'être aimable il faut être fonctionnaire...
Je regardai Ursule. Elle haussa les épaules.
Ces mots : 7iotre gros Tourangeau, s''appliquaient sans doute à son mari. Je fus choquée de cette plaisanterie. M. Chopinelle continua :
— Vous pensez bien , madame , que mes regrets ne se sont pas bornés là, — ajouta-t-il en s'inclinant gracieusement devant Ursule , — mais les affaires d''État avant tout.
— Ma chère amie... M. Chopinelle, sous-préfet de notre arrondissement, — me dit Ursule en m'indiquant M. Chopinelle d'un signe de tête.
Je m'inclinai légèrement.
U4 MATIIILDK.
— iMaclamc arrive do la ((ijyilalc ?
— Oui , monsieur.
— Madame va trouver la province bien maussade, bien ennuyeuse, bien stupide! Poui' nous autres Parisiens, c'est une véritable Silx'Tie... un exil; autant all(M" tout de suite aux antipodes... Vous n''avez pas (ridée, madame, des lii>ures qu'on trouve dans mon arrondissement
(*t de la vie qu'on y mène; ma parole d'honneur on se croirait chez les Hurons, pour ne pas dire davantage. Heureusement que madame Sécherin a été jetée comme moi sur cette terre étrangère; si madame reste ici quelque temps, nous improviserons une petite colonie parisienne au milieu des sauvages de la Touraine. Madame est sans doute musicienne? — me demanda M. Chopinellc.
Heureusement \\ se chargea de ma réponse , et ajouta : — H n''y a pas à en douter ; je parie que madame a une voix charmante; nous transporterons ici la patrie des arts. Madame Sécherin a un délicieux talent ; madame Sécherin la jeune, bien entendu : car sa belle-mère n'a jamais su que chanter la messe, ah! ah! ah!... — M. Chopinelle me regarda tout fier de cette impeitinence.
LA LETTKH:. iii
Il s'aperçut quelle u'était pas de mon goût, et se retourna vers Ursule.
— Monsieur, — lui répondit-elle sèchement, — ce que vous dites de la mère de mon mari me semble parfiiitement déplacé.
L*'étonnement de M. Chopinelle redoubla.
— Ah çà ! vous avez donc quelque chose contre moi , que vous m''accueillez de la sorte? On dirait que je suis un étranger pour vous , dit-il avec un certain dépit.
— En vérité, monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez me dire. Parlons, si vous le voulez bien, de la route vicinale que vous nous promettez sans cesse, — reprit Ursule avec le plus grand sang-froid.
M. Chopinelle sembla piqué au vif; voulant sans doute justifier le langage familier qu'il affectait à l'égard de ma cousine, il s'oublia jusqu'à dire
— Je ne sais si c''est la présence de madame qui vous intimide ainsi ; mais, ordinairement, avouez que vous me traitez moins cérémonieusement, madame! Je ne suis donc plus l'ami de la maison?... Bien... bien... je me plaindrai à ce cher Sécherin, je vous en avertis.
Si je n'avais pas eu en Ursule une confiance aveugle, msensée, la mauvaise humeur de cet homme, d'ailleurs infiniment mal élevé, m'eût donné beaucoup à penser. Mais je ne vis dans M. Chopinelle qu'un fat ridicule qui voulait à mes yeux abuser d une apparence d''intimité que la vie de la campagne autorise, pour me faire croire qu'Ursule le voyait avec un certain intérêt. C'est pour donner une idée de la sottise de ce personnage que j'ai cité quelques mots de sa conversation, qui ne fut qu'un fastidieux mélange de lieux communs et de prétentions insupportables. Je n^n jamais compris qu'on pût trouver un grand plaisir à s*'amuser des sots; leur vulgarité , leur niaiserie me répugnent, m'attristent au moins autant que la vue d'une infirmité physique. La froideur et la répugnance que je ne pus m''empêcher de témoignera M. Chopinelle abrégèrent donc singulièrement sa visite. Après son départ, Ursule me demanda , en riant aux éclats , si je croyais toujours qu'elle s'occupât de ce sous-préfet, s''il était possible de rencontrer un homme |)lus complètement absurde , et si je n'avais pas honte de mes souj)çons à ce sujet.
Je partageai la gaieté d'Ursule, je ne conservai pas le moindre doute sur sa sincérité. M. Chopinelle ne revint pas de quelques jours, à la grande surprise de M. Sécherin, qui ne cessait d'accabler sa femme de questions auxquelles celle-ci répondait avec impatience. Complètement
VM\ M A m I M) H.
rassuiée nii sujet de la cociuelterie d'Ursule, au houl de (iutîl(|ues jours je lis une aulr(^ dckouN erlcî (jui nie charma bien (lavan(ai,^e. Vax uia [)réseuee, le ton de ma rousine envers son mari était froid, indillerent, (lu(^l(luefois dédaii<neu\; pomtant M. Sécherin ik» paraissait pas s'en afX'rcevoii", il semhlail riiommc» le plus 1hmu(»ux du monde, et, au iîrand déplaisir d'Ursule, il faisait allusion à mille circonstances qui prouvaient que les meilleurs rapports existaient (între eux, et que sa femme le com])lait de prévenances. Plusieurs fois M. Sécherin dit à Ursule en riant et en haussant les épaules : — Cest pourtant parce que notre cousine est là que tu ne veux pas avoir 1 air d'hêtre amoureuse de moi.
En effet, après m'étre long-temps demandé pourquoi ma cousine dissimulait une conduite si conforme aux conseils que je lui donnais, je fus convaincue que c'était pour conserver toujours le droit de se dire la plus incomprùe ^ la plus infortunée des femmes, et pour pouvoir se plaindre à moi de la mésalliance morale à laquelle elle avait été sacrifiée.
Cette conviction me tranquillisa beaucoup sur la destinée d'Ursule.
Pour la première fois je reconnus une sorte de monomanie mélancolique dans les tristesses exagérées qu'elle avait affectées dans notre premier entretien à mon arrivée à Rouvray . Je n'accusai pas ma cousine de fausseté; je la trouvais presque malheureuse d'avoir honte de son bonheur et de ne pas oser avouer qu'ayant reconnu les nobles et généreuses quahtés de son mari, elle avait sagement pris son parti sur quelques-unes de ses vulgarités. Une fois bien sûre que ses chagrins notaient qu''une prétention, qu'une sorte de coquetterie de souffrance, je n''eus pas le courage de contrarier Ursule-à ce sujet : je la croyais, je la voyais parfaitement heureuse; le reste m'était indifférent.
Je fus bien loin de regretter les larmes que j'avais données à ses douleurs supposées. Seulement je ne pus m'empecher de sourire en pensant que le complément du bonheur d'Ursule était pour elle de se dire la plus misérable des créatures. Plus j'observais, plus je reconnaissais que l'empire qu''elle avait sur son mari était immense; quelquefois même je doutais que celui de madame Sécherin pût l'égaler.
Celle-ci persévérait toujours à Tégard d'Ursule dans une froideur contrainte qui souvent semblait blesser son fils. Environ huit ou dix jours après la scène que j'ai racontée, M. Chopinelle revint à Rouvray pour y dîner. Il prétexta de nombreuses occupations pour excuser son absence. M. Sécherin Paccueillit avec une parfaite et joyeuse cordialité. Après souper, la nuit veinie, au lieu déjouer, selon son habitude, au
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|)iquel avec sou tils, niadiuiie Séclierin se mit à sou rouet. Mou œusiu sortit pour aller- douner quelques ordres à sa fabrique.
Les fenêtres étaient ouvertes, il faisait un temps magnilique. Ursule et M. Chopinelle causaient assis sur un canapé placé derrière la chaise de madame Sécherin, qui était complètement absorbée par son rouet.
Grâce à labat-jour d'une lampe , le salon était plongé dans une demiobscurité. J'allai m'asseoir près d'une des fenêtres. Le ciel était pur, les étoiles brillantes : je tombai dans une rêverie profonde.
Je ne sais depuis combien de tem])s j''étais absorbée dans ces réllexions, lorsque, retourn'int machinalement la tête, je vis M. Chopinelle, assis près d'Ursule , lui donner une lettre qu'elle serra vivement dans la poche du petit tablier qu'elle portait. J'étais presque complètement cachée dans l'embrasure de la fenêtre; ma cousine, ne pouvant pas me voir, pensait sans doute qu'il m'était impossible de l'apercevoir.
Je me croyais dupe d'une illusion.
A ce moment, madame Sécherin interrompit le mouvement mesuré de son rouet, et, du ton le plus naturel, elle dit à Ursule en tournant à demi la tête :
— Ma bru, venez, je vous prie, me tenir cet écheveau à dévider. Ursule se leva, s'approcha de sa belle-mère.
Je vois encore cette scène.
Ursule portait une robe de mousseline blanche rayée de rose et un tablier de soie bleii-clair garni de dentelle noire ; debout devant madame Sécherin , elle tenait Técheveau de lin sur ses deux mains élevées. Sans doute ennuyée de Toccupation que lui avait imposée sa belle-mère , elle frappait légèrement le plancher du bout de son joli pied.
Tout à coup , par un mouvement plus rapide que la pensée , madame Sécherin plongea sa main dans la poche du tablier d''Ursule, et saisit la lettre de M. Chopinelle.
— Ave: les traîtres il faut user de traîtrise! — s'ècria-t-elle d'une voix menaçante. — J''ai tout vu dans cette glace !
Et elle montra une glace placée en face d'elle qui avait dû , en effet, lélléchir ce qui venait de se passer derrière sa chaise.
— Madame ! — dit Ursule en pâlissant.
— 11 y a long -temps que je vous surveille, — répondit niadame Sécherin. — Mon lils va tout savoir.