‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 91 sur 107 · LA FEMME ET LA BELLE-MËIIE · texte numérisé non relu

LA FEMME ET LA BELLE-MËIIE

indicible. Je fus aussi étonnée qu'eiFrayée cle l'expression de douleur, de rage, de désespoir qui, durant un instant, donna un caractère d"énergie presque sauvage aux traits de M. Sécherin ordinairement si débonnaires.

— Les preuves... les preuves de cela, ma mère!... — s'écria-t-il.

— Des preuves, tu demandes des preuves... et je t'ai juré et je le jure par la mémoire sacrée de ton père ! — dit madame Sécherin d'un ton de douloureux reproche.

— Mon Dieu ! . . . mon Dieu ! . . . est-ce possible ! est-ce possii)le ! — s'écria M. Sécherin en cachant sa tête dans ses mains avec accablement. Sa mère continua :

— Hier j'avais une preuve entre les mains, j'en suis bien sure... mais ce démon me l'a arrachée. . . J'ai été si bouleversée de son audace que je n'ai pas pu dire un mot. . . Et puis je voulais encore une fois bien me recueillir, bien demander au bon Dieu ce que je devais faire... Toute cette nuit j'ai pensé à cela... Je me suis rappelé ce que j'avais vu, leurs signes d'intelligence, leur manège. J'ai prié le ciel de m'éclairer; ce matin je suis venue ici , je me suis mise à genoux, j'ai supplié ton pauvre père, qui nous voit et qui nous entend , de m'inspirer aussi... Mes prières ont été exaucées... Je me suis sentie si convaincue de ce que je te dis que j'en fais le serment... entends tu? le serment sacré... Tu me connais... je mourrais plutôt que d'accuser un innocent ; je ne damnerais pas mon âme pour l'éternité par un sacrilège!... Il faut donc que ce soit une révélation d'en haut qui me dise que cette malheureuse est coupable.

— C'est vrai! ma mère ne ferait pas un sacrilège ; il faut qu'elle soit bien sure. Et pourtant. . . mon Dieu ! . . . que croire?. . . que croire?. . . — murmurait M. Sécherin d'une voix sourde, en appuyant avec violence ses deux [)oings fermés sur son front.

Sa mère leva les yeux au ciel d'un air suppliant, puis s'approcha de son fils , appuya ses deux mains vénérables sur ses é[)aules , et lui dit avec un accent de pitié , de tendresse ineffable :

— Il faut croire ta mère , car le bon Dieu l'inspire , mon pauvre enfant; il m'a sans doute choisie pour te [)orter ce coup cruel , parce que je puis te consoler, te calmer, te guérir... Nous vivrons seuls tous les deux , comme autrefois... Oh î tu verras, tu verras, tu ne t'apercevras pas de l'absence de cette mauvaise femme... Tu me trouveras là... toujours là... Je serai avec toi bien plus encore que je n'y ai été jusqu'à présent, parce que, vois-tu... je m'apercevais que je t'étais moins né-

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cessaire... depuis qu'elle était ici... clic... Je n'osais |)as le le dire, mais cela me faisait de la peiue... oh ! hieu de la peine ! C'est cela (pii augmentait encore la tristesse (]ii(^ j'avais depuis la mort de mon {)auvre mari. Mais maintenant je tacherai d'être plus gaie. Je le serai [)Our te distraire... je t'en réponds... j'en suis sure... tu verras... tu verras... — dit la [)auvre mère en essayant de sourire à travers ses larmes. — Je serai si heureuse de ravoir mon enfant à moi toute seule, que je redeviendrai joyeuse comme dans ma jeunesse ; je t'assure que tu ne t'ennuieras i)as un instant avec moi... J'ai encore de bons yeux... eh bien! le soir, je te ferai la lecture, ça te reposera de tes travaux... Et puis je prierai le bon Dieu à ton chevet; tu t'endormiras béni par ta mère. Nous mènerons une existence bien douce, bien calme... Je t'assure que je t'aimerai tant. . . oh , tant! . . que tu n'auras rien à regretter.

A ce moment une [)orte s'ouvrit.

Ursule entra . . .

Je suis persuadée qu'Ursule avait écouté le commencement de cet entretien et qu'elle avait habilement ménagé son entrée.

Pressentant le grave événement qui allait se passer, elle avait redoublé de coquetterie dans sa parure . . .

Je la vois encore arriver calme , souriante , ingénue ; jamais elle ne m'avait semblé plus jolie... Elle portait des manches courtes qui laissaient voir ses bras nus d'une blancheur et d'une admirable perfection; sa robe de mousseline anglaise fond blanc à petits dessins bleus , un peu décolletée , montrait ses charmantes épaules et dessinait à ravir sa taille alors accomplie, car elle avait pris l'embonpoint qui lui manquait avant son mariage : ses cheveux bruns , épais , lissés en bandeaux jusqu'aux tempes, tombaient en boucles nombreuses sur son col et encadraient à ravir son visage frais et rosé ; une frange de longs cils noirs comme ses sourcils voilait ses grands yeux bleu-foncé.

En entrant, elle jeta un coup d'œil furtif à son mari en lui faisant un petit signe de tète rempli de grâce.

Le regard d'Ursule fut si chargé de tendresse et de langueur. . . que M. Sécherin, malgré l'angoisse oî^i il était plongé, ne put s'empêcher de rougir, de tressaillir d'amour et d'admiration...

Sa physionomie, jusqu'alors assombrie par le doute, s'éclaircit tout à coup , il attacha sur sa femme des yeux avides et charmés ; de ce moment il sembla fasciné par l'influence irrésistible de cette séduisante beauté.

Je le répète, de ma vie Ursule ne m'avait semblé plus ravissante.

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Ma cousine paraissait complètement ignorer ce qui se passait.

Elle salua respectueusement sa belle-mère, s'assit non loin d'elle sur un divan , apj)uya son bras frais et rond au dossier de ce meuble, croisa ses jambes l'une sur l'autre , de façon à ce que sa robe découvrît la cheville du plus joli pied du monde, bien cambré, bien étroitement chaussé d'un petit soulier de maroquin mordoré à cothurne.

Si dans une circonstance aussi grave j'insiste sur ces détails, en apparence puérils , si j'insiste même sur la pose d'Ursule , c'est que je suis certaine que tout, jusqu'à cette pose remplie d'une coquetterie provoquante, avait été calculé par ma cousine avec une incroyable habileté. Fut-ce hasard ou réflexion , Ursule s'assit justement sous le rayon du soleil qui pénétrait dans ce sombre appartement par une des persiennes entr'ouvertes.

Jamais je n'oublierai ce contraste frappant.

Là , Ursule , dans tout l'éclat de la beauté, de la jeunesse , de la plus fraîche parure , semblait entourée d'une lumineuse auréole rendue plus éblouissante encore par le triste demi-jour où restait l'autre partie de cette chambre .

Plus loin, dans l'ombre, était la mère de M. Sécherin, lugiUjrement vêtue de deuil, pâle, désolée , courbée par le chagrin et par la vieillesse.

Hélas ! lorsque je vis la question qui s'agitait posée pour ainsi dire entre ces deux femmes, dont l'une touchait à la tombe, et dont l'autre touchait au printemps de la vie, je fus saisie d'une tristesse immense.

J'allais assister à l'une de ces luttes fatales si communes dans la carrière de tous, et qui mettent aux prises les sentiments les plus sacrés et les passions les plus humaines.

Je me sentais une profonde sympathie pour cette pauvre vieille mère,

par cela qu'elle était vieille, parce qu'elle était mère Mon cœur se

navra d'un douloureux pressentiment..... Je me souvins qu'à l'instant même oij, s'ingéniant de toutes les forces de son cœur pour consoler son fils, elle lui énumérait avec une naïveté touchante les distractions qu'elle lui réservait , et lui demandait ce qu'il pouvait regretter. . . à ce moment même entrait Ursule , belle, coquette, hardie, agaçante.

Funeste hasard , funeste rapprochement, qui semblait dire à ce malheureux homme : Choisis... il faut désormais passer ta vie avec cette femme austère , pieuse , au visage flétri par la tristesse et par les années, ou avec cette femme enchanteresse qui réunit à tes yeux toutes les séductions...

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Sans (loiilo liiisliiut inaUMiiol de liuulainc SécJieriii lui révéla la grandeur et le danger de la lutle ({u'elle allait avoii* à soutenir. Sa physionomie n'avait jus([u'alors ex|)rinié ([ue les sentiments les plus tendres. A la vue de ma cousine, son front s'obscurcit, ses traits se contractèrent violemment et révélèrent l'indignation , le mépris et la haine.

Stupéfaite de Taudace de ma cousine, madame Sécherin avait un moment gardé le silence. — Tout à coup elle s'écria :

— Que venez-vous faire ici?... sortez., sortez !

— Et, se levant à demi sui* son fauteuil, elle lui montra la porte d'un doigt impérieux.

Ursule regarda d'abord sa belle-mère avec un étonnement naïf et douloureux, puis elle interrogea M. Sécherin d'un coup d'œil rempli de douceur et de résignation.

— Mais, maman. . . — dit celui-ci en hésitant.

Je veux qu'elle sorte , je ne veux pas qu'elle souille davantage de sa présence cette chambre sacrée pour moi. Elle est indigne de rester

ici Je veux qu'elle sorte , mon fils ; entendez- vous? je veux qu'elle

sorte !

M. Sécherin lit un mouvement d'impatience et dit à sa mère :

— Mais enfin, maman, on ne condamne pas les gens sans les entendre, non plus.

— Vous la soutenez ! . . . vous la soutenez ! — s'écria madame Sécherin en joignant les deux mains; puis elle répéta en les laissant retomber avec accablement : — Il la soutient encore !

Ursule tournant vers son mari ses grands yeux, oi^i commençait à briller une larme, lui dit d'une voix émue, tremblante :

— Mon Dieu. . . mon Dieu , mon ami. . . qu'est-ce que cela signifie ?

— Et vous , madame, — ajouta-t-elle en se retournant d'un air suppliant vers sa belle-mère , — dites-moi , mon Dieu , que vous ai^je fait pour mériter un tel traitement?

— Ce que vous avez fait ! Vous avez fait le malheur de mon fils

Vous l'avez indignement trompé... Mais il n'est plus votre dupe, je l'ai éclairé. . . et il a pour vous tout le mépris , toute l'aversion que vous méritez .

A ces mots, prononcés dune voix éclatante, Ursule regarda son mari dans une angoisse inexprimable ; elle cacha sa tête dans ses mains, et ne dit que ces mots d'un ton de reproche navrant: —Ah' mon

ami!

Elle appuya son visage sur le dossier du divan ; on ne vit plus que

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ses blanches et charmantes éjiaules agitées par un(» sorte de (ressa il Ionien t.

— Maman , — s'écria M. Sécherin en frappant du pied , — pounpioi dites-vous cela? pourquoi dites-vous que j'ai de l'aversion , du mépris [)0ur ma femme?

— Parce qu'elle le mérite. Tu sais bien. . . qu'elle le mérite. . . Viens. . . viens , mon pauvre enfant , laissons-la . . .

Et madame Sécherin fit un mouvement pour se lever.

— Gela ne peut se passer ainsi , — s'écria son fils ; — il ne s'agit pas d'accuser ma femme sans me donner des preuves de la faute qu'elle a commise , dites-vous. . . Écoutez donc , maman , il s'agit du bonheur de toute ma vie , à moi ; vous sentez bien que je n'irai pas , certes , sacrifier cela légèrement.

— Légèrement, mon fils ! Quand je vous ai juré que cette femme était coupable !

— Elle est coupable... elle est coupable... cela vous est bien aisé à dire... Je ne puis pas, moi, renoncer à tout le bonheur de ma vie parce que vous êtes persuadée d'une chose. . .

— Tout le bonheur de votre vie, elle? Qi^ que suis-je donc pour vous, moi ? — s'écria madame Sécherin indignée.

— Mais, mon Dieu, maman, vous êtes ma mère; je vous respecte, je vous aime tendrement. Mais, — s'écria-t-il avec déchirement, — j'aime aussi passionnément Ursule; je l'aime comme on aime la première, la seule femme qu'on ait aimée, et je ne la sacrifierai jamais, non , je ne la sacrifierai jamais à vos préventions si elles ne sont pas fondées...

— Vous m'accusez donc d'être parjure , malheureux enfant !

— Je ne vous accuse pas Vous me dites que ma femme est coupable ; eh bien ! prouvez-le-moi !

Madame Sécherin s'écria avec un accent d'indignation terrible :

— Vous osez me demander d'autres preuves que le serment que je vous fais ici à la face de Dieu qui m'entend. . . par la mémoire sacrée de votre père?...

— Au nom du ciel , maman, ne vous fâchez pas. . . Je voudrais ne pas douter de ce que vous dites; mais enfin, après tout, vous pouvez vous tromper de bonne foi, vous pouvez être aveuglée par l'éloignemenl que vous ressentez pour ma femme, et prendre pour une révélation d'en haut ce qui n'est que la suite de votre aversion pour elle ; car, puisque nous en sommes là, je vous dirai que je sais d'aujourd'hui seule-

meut que vous u'aiuiez i)as uia femuie... et cela ni'expliciue maintenant

bien des choses...

— Eh bien 1 oui , je la hais ; oui , je h\ méprise , parce qu'elle vous a indignement trompé, |)arc(^ (pi'elle déshonore votre nom... Et je ne soutîrirai pas (pi'une malheureuse comme elle déshonore un nom que votre [)ère et moi avons toujours honoré.

Ursule ne faisait entendre que quelcjnes sanglots étouffés. Son mari , rougissant de colère , s'écria :

— Ma mère. . . il ne faut pas abuser de votre position. . . Encore une fois, si vous avez des preuves contre ma femme, fournissez-les; la voilà... accusez-la. Si elle ne peut se défendre... si elle est coupable ,

je serai sans pitié pour elle Mais jusque-là... ne l'insultez pas...

Non. . . je ne souffrirai pas qu'on l'insulte devant moi. . .

— Entendez-vous ? 11 me menace. . . Mon Dieu ! tu l'entends. . . il me menace dans la chambre où son père est mort. . .

— Mon Dieu ! maman. . . maman. . . pardonnez-moi , — s'écria M. Sécherin en se jetant aux genoux de sa mère et en saisissant sa main , qu'elle retira avec indignation.

Tout à coup ma cousine releva son charmant visage inondé de larmes.

Je la considérai attentivement. Pour la première fois, je m'aperçus de ce que je n'avais peut-être pas su remarquer jusqu'alors : c'est que ses yeux , quoique baignés de pleurs , n'étaient ni rouges ni gonflés ; ils paraissaient peut-être même plus brillants encore sous les larmes limpides qui coulaient doucement , je dirais presque coquettement , si je les comparais aux sanglots amers et convulsifs de la véritable douleur.

Je compris seulement alors qu'on pouvait rester belle en pleurant ; les traits les plus enchanteurs m'avaient toujours semblé défigurés par la contraction nerveuse du désespoir.

Au mouvement que fit Ursule en se levant, son mari se tourna vers

elle.

— Mon ami , — lui dit-elle d'une voix ferme , digne , touchante , — jamais je ne serai un sujet de désaccord entre votre mère et vous ; j'ai eu le malheur de lui déplaire , je me résigne à mon sort... Elle vous affirme que je suis coupable , elle vous l'atteste par un serment solennel, ne lui faites pas l'injure d'en douter. . . Croyez-la. . . Oubliez-moi comme une femme indigne de vous... Mathilde me ramènera chez mon père , vous resterez auprès de votre mère , et vous lui ferez oublier par votre tendresse le chagrin que je lui ai fait, hélas! bien involontairement.

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Madame Sécherin regarda fixement sa belle-fille et lui dit durement :

— Croyez-vous que vous réparerez ainsi le mal que vous avez fait à mon fils? Il aurait pu épouser une femme digne de lui ! Grâce à vous, le voilà seul maintenant , et pourtant enchaîné pour la vie. . . Heureusement je lui reste... et je le consolerai de tout.

— Ah ! ne craignez rien , madame , je le sens là , — et Ursule appuya ses deux mains sur son cœur, — dans peu de temps votre fils sera libre. .. Il pourra mieux choisir, — ajouta-t-elle avec un accent de tristesse lugubre, comme si sa tombe eût déjà été entr'ouverte.

M. Sécherin ne tint pas à ce dernier trait : il fondit en larmes ; il était aux genoux de sa mère, il se retourna vers Ursule, saisit sa main qu'il (^ouvrit de baisers, en lui disant d'une voix -entrecoupée :

— Ma pauvre femme... calme-toi... cahne-toi... ma mère ne pense pas ce qu'elle dit. . . n'y fois pas attention , pardonne-la. . . Est-ce que je t'accuse, moi? est-ce que je peux vivre sans toi? est-ce que je ne suis pas sûr de ton cœur?

La douleur si vraie de cet excellent homme me toucha profondément. J'étais révoltée de la fausseté d'Ursule ; mais que pouvais-je dire?

Madame Sécherin, voyant le brusque revirement de son fils, s'écria :

i()() MATlilI.DH.

— Ainsi donc nous iikî sacriliez à cotUî hypocriur/ iiiiisi donc, il siillil de (|iicl(iii(»s l'ausses larmes pour lui doiuior raison contre votre inèreV

M. Séclierin se releva brusquement et ré[)ondit eu se contenant à |)eine :

— Mais NOUS voul(v. donc,' me reiuhe fou... ma mère? Une dernièi'e fois... avez- vous, oui ou non, des preuves contie ma fennne?... Vous croyez que Cho[)inelle a fait la cour à Ursule et qu'il l'aime, n'est-ce |)as?... Eh bien! moi, je ne le crois [)as... Vous croyez que la lettrequ'il lui a écrite hier était une déclaration ou une lettre d'amour; eh bien! moi, je ne le crois pas... Vous dites que ma femme fera mon mallieur ; eh bien ! moi , je vous déclare que jusqu'ici elle m'a rendu le plus heureux des hommes. J'ai d'innombrables preuves de l'affection d'Ursule, de son amour, de sa tendresse... Maintenant, pour l'accuser, il me faut des preuves, mais des preuves positives, irrécusables, de sa perfidie et de sa trahison... Jamais je n'auiai le courage de sacrifier mon bonheur à vos antipathies.

— Mais , moi , je saurai sacrifier le vœu le plus cher de ma vie au bonheur de votre mère , mon ami , — s'écria Ursule avec une dignité touchante. — Ma présence lui est importune. Eh bien! c'est à moi de m'éloigner... N'oubliez jamais que votre mère est votre mère!... Depuis votre enfance , elle vous a comblé de soins , de tendresse ; moi , je vous aime depuis un an à peine : mon affection ne peut donc pas se comparer à la sienne... Si j'avais été assez heureuse pour vous avoir consacré de longues années, j'essaierais de lutter peut-être contre les injustes préventions de votre mère , que j'aime , que je respecte. Mais , hélas! j'ai si peu fait pour vous , j'ai si peu de droits à faire valoir, que je subirai mon sort sans me plaindre... Adieu... adieu... et pour toujours adieu...

Ursule fit un pas vers la porte en mettant ses mains sur ses yeux. Son mari se précipita vers elle, la retint, la ramena , la força de s'asseoir ; et , se retournant vers madame Sécherin , il s'écria :

— Vous voyez bien , ma mère , que c'est un ange , un ange du bon Dieu; pas une plainte, pas un reproche, et vous la traitez comme la dernière des créatures...

Madame Sécherin sourit amèrement. — Etes-vous assez aveugle... assez insensé de croire à ses protestations hypocrites?. . . Ne voyez-vous donc pas que c'est par l'impuissance où elle est de se défendre qu'elle fait la victime... et qu'elle veut s'en aller avec sa honte?

— Non, madame, ne croyez pas cela, — dit tristement Ursule, -

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je iiie tais parce que je respecte, parce que j'admire le sentiment qui vous dicte votre conduite! Oui, madame, rien n'est plus saint à mes yeux que l'amour d'une mère pour son fds ! Si j'osais comparer l'amour d'une femme pour son mari à cette affection sacrée , je vous dirais que je. comprends toutes les jalousies , tous les dévouements , si aveugles qu'ils soient, parce que, moi aussi, je suis capable de les ressentir. Encore un mot, madame : depuis le commencement de cette discussion cruelle , Mathilde , ma cousine , ma sœur , est restée silencieuse : vous connaissez ses vertus , son caractère loyal ; ah ! si elle m'avait crue coupable, malgré son amitié, malgré les liens qui nous unissent, elle m'eût condamnée. Hélas! madame, je sais combien elle souffre de ne pouvoir me défendre... Mais me défendre... c'est vous accuser... vous accuser presque de sacrilège... aussi est-elle obligée de se taire.

— Vous... et... vous aussi... vous la soutenez, — s'écria la malheureuse mère, enjoignant les mains avec angoisse, en se tournant vers moi ; — mais c'est impossible. . . parlez. . . parlez. . . que cette perfide ne puisse pas dire que votre silence l'absout.

Que pouvais-je faire? accuser ma cousine? jamais je n'en aurais eu le courage ; je ne pus donc que répondre :

— Madame, les apparences sont quelquefois trompeuses, et...'

— Vous le voyez bien , ma mère , ma cousine est aussi convaincue de son innocence ! — s'écria M. Sécherin.

— Qu'importe cela? — se hâta de dire tristement Ursule. — Ma cousine a beau proclamer mon innocence , entre votre mère et moi , mon ami, vous n'avez pas à hésiter un moment... Seulement , madame, — s'écria Ursule d'une voix entrecoupée par les sanglots , — seulement , comme je tiens à emporter avec moi pour seule consolation l'estime de l'homme à qui j'aurais dévoué ma vie avec tant de bonheur, vous me permettrez de me justifier, n'est-ce pas? vous me permettrez de demander si , dans ma conduite , vous pouvez citer un seul fait qui me condamne... cela, madame, oh! cela seulement, par pitié!

— Oh! sans doute, sans doute... vous êtes si rusée, si adroite, que vous n'avez eu garde de vous laisser surprendre , malgré ma surveillance , — s'écria madame Sécherin mise hors d'elle-même j)ar tant de fausseté... — Ah! je porte la peine de ma faiblesse : si lors de mes premiers soupçons je les avais dévoilés à mon fils, il vous aurait mieux épiée que moi... lui; je suis vieille, infirme... je n'étais pas de force à lutter avec vous... Ne restiez-vous pas des heures entières enfermée avec ce monsieur Chopinelle... sous le prétexte de chanter?

462 MATlllLDi:.

— Mais , mon Dieu , madame , vous êtes venue souvent dans l'appartement où j'étais... Mon nuni, d'ailleurs, m'avait priée de chanter avec son ami.

— Mais vous ne comprenez donc pas , — s'écria madame Sécherin ,

— que c'est justement parce que je n'ai aucune preuve palpable, et que pourtant je suis convaincue de votre crime comme de mon existence... que le bon Dieu m'a donné le courage de faire un serment, un serment sacré, pour vous convaincre d'imposture? Eh! cette lettre... cette lettre d'hier vous aurait confondue... Vous saviez bien ce que vous faisiez en risquant tout pour la reprendre.

— Encore cette lettre... Ça n'a pas le bon sens , — dit M. Sécherin,

— tourner justement contre ma femme une attention qu'elle avait pour moi.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! mais je suis pourtant innocente , moi , — s'écria Ursule en se jetant aux pieds de madame Sécherin. — Vous voyez bien que vous n'avez aucune preuve réelle contre moi... Je me soumets à tout, j'abandonnerai mon mari , je ne le verrai plus , je sortirai de chez vous, j'irai vivre dans l'obscurité , dans la douleur, dans les regrets ; mais au moins laissez-moi emporter mon honneur et l'estime de mon mari , je ne vous demande que cela ... oh ! que cela , pour m'aider à passer le peu de jours qui me restent. Vous êtes bonne, généreuse; c'est l'amour aveugle que vous ressentez pour votre fils qui vous prévient contre moi... Soyez seulement juste... ayez seulement un peu de pitié pour la pauvre Ursule , qui aurait tant aimé à vous appeler sa mère !

Ursule voulut porter à ses lèvres la main de madame Sécherin. Celle-ci la repoussa durement en s'écriant :

— Ne me touchez pas , infâme hypocrite ! M. Sécherin ne put tenir à ce dernier trait.

Il prit doucement sa femme par le bras , en lui disant d'une voix tremblante de colère :

— Relève-toi, Ursule, relève-toi, ma bonne et digne femme; assez d'humiliation comme cela. . . c'est moi seul qui suis juge. . . Je te déclare innocente; et quoi qu'on dise, quoi quon fasse, je te regarderai toujours comme ma meilleure, comme ma plus sincère amie.

— Malheureux! ce n'est plus de l'aveuglement... c'est de la folie,

— s'écria madame Sécherin. — Prends bien garde. . . tu te couvriras de tant de ridicule , en restant la dupe de cette femme , qu'on ne pourra même plus te plaindre.

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