‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 90 sur 107 · LA FEMME ET LA BELLE-MERE · texte numérisé non relu

LA FEMME ET LA BELLE-MERE

Il y avait quelque chose d'imposant, de lugubre, dans l'aspect de cet appartement , qui avait été celui de feu M. Sécherin. Sa veuve , par un pieux souvenir, avait laissé cette pièce dans l'état où elle se trouvait lors de la mort de son mari. Çà et là, sur les meubles, on voyait quelques fioles encore remplies de médicaments; sur un bureau, une lettre à demi écrite, sans doute la dernière que la main de M. Sécherin eût tracée... était recouverte d'un globe de verre...

Cet appartement , toujours fermé , était humide , froid comme un sépulcre , sa tenture sombre ; le faible jour qu'y laissait pénétrer une persienne entr'ouverte augmentait encore la désolante tristesse de ce séjour, où tout rappelait d'une manière si frappante et si funèbre l'agonie et la mort. Malgré moi je frissonnai; mon cousin pâlit et s'approcha de sa mère avec une crainte respectueuse.

Madame Sécherin était, selon son habitude, vêtue de noir; elle avait substitué un bonnet de veuve au bavolet blanc qu'elle portait ordinairement. Ses cheveux en désordre s'échappaient de cette triste coiffure, ses sourcils gris étaient froncés , ses lèvres contractées douloureusement ; sa physionomie avait un caractère de tristesse , de souffrance et de sévérité, qui m'émut et qui m'imposa profondément.

Tout à coup , sans proférer une parole , madame Sécherin tendit ses bras à son fils; il s'y jeta en pleurant , pendant quelques moments il tint sa mère étroitement embrassée.

M SECHERIN

LA FEMME ET LA BELLE-MERE. i'M

Collc-ci disait d'une voix étoufféo : — Mon enfant... mon pauvre enfant... du courage...

M. Sécherin essuya ses yeux et dit à sa mère avec émotion :

— Mon Dieu, maman! pourquoi nous faire venir ici, dans la chambre de mon père? Ça vous rappelle, à vous et à moi aussi, de bien cruels moments; cela vous fait^mal... ça n'est pas raisonnable.

— Cet endroit est sacré pour moi , mon enfant; tu le sais, j'y viens souvent prier... C'est comme un saint lieu... Il me semble que ton pauvre père me voit et m'entend mieux quand je suis ici.

Puis s'adressant à moi :

— Madame , vous êtes de la famille , vous êtes un ange de vertu , de bonté. . . C'est pour cela que je me suis permis de vous appeler. . . Vous avez de l'amitié pour mon fils, vous savez s'il est honnête et bon , vous ne nous abandonnerez pas? Vous ne serez pas contre nous? vous serez pour la justice, n'est-ce pas?

Et madame Sécherin tendit vers moi ses mains tremblantes.

— Madame... je ne sais en quoi je puis...

— Je vais tout vous dire... et quoique cette malheureuse femme vous appelle sa sœur, vous serez juste... j'en suis bien sûre... vous ne pouvez avoir rien de commun avec les méchants.

M. Sécherin me regarda , me fit un signe d'intelligence comme pour me dire qu'il devinait la pensée de sa mère. Celle-ci prit la main de son fils dans les siennes, le regarda avec une sollicitude touchante et lui dit d'une voix profondément émue •

— Mon enfant, s''il t'arrivait un grand malheur, tu viendrais à moi, n'est-ce pas? tu te consolerais près de moi... Je te tiendrais lieu de tout ce que tu aurais perdu... tu ne serais jamais tout à fait malheureux, puisque tu m'aurais, n'est-ce pas?

— Mais, maman... pourquoi me dire cela?

— Ecoute, écoute ; je te dis cela pour te prouver que le Seigneur n'abandonne jamais ceux qui sont bons et honnêtes... entends-tu? Si un cœur faux et méchant les trompe, eh bien! ils trouvent, pour se consoler, un cœur tout dévoué à eux... le cœur d'une mère... et avec cela ils oublient les indignes créatures qui les abusent... Du courage, mon pauvre enfant... du courage.

Sans doute madame Sécherin voulait et croyait préparer son fils au terrible coup qu'elle allait lui porter en lui révélant la conduite d'Ursule. M. Sécherin me parut impatient de ces préliminaires. Enfin sa mère, ne pouvant contraindre davantage son indignation, s'écria :

/^.•i2 MATIIll.DF.

~ Il faut la (iiiittor... /'iihmidoiiiu'r sans la revoir... entends-tu? Voilà ce qn\'/A' niéi'it(\.. Mais j(* te l'esteiai , Fnoi...

— Mais, (Mieore une lois, niinnan, exj)li(jiiez-voiis...

— Eli l)i(Mi!... mon fils...

— Eh ])ien!...

— Mon fils, ta fernint» te trompe... — dit madame Sécherin d'une voix énuK^ en rei^aidant mon cousin avec (^iïioi.

Elle s'attendait à une crise violente; que devint-elle lorsqu'elle vit son fils hausser les épaules en disant simplement :

— Tenez, maman, laissons cela; je sais ce que vous voulez dire... Vous voulez parler de Cliopinelle? Eh bien! entre nous, ça n'a pas le bon sens.

Il est impossible de peindre la stupeur de madame Sécherin en entendant son fils accueillir ainsi cette révélation qu'elle croyait si accablante. Son instinct de mère l'éclaira tout à coup; elle s'écria : — Elle m'a prévenue, elle m'a prévenue ! — Et elle cacha sa tète dans ses mains.

— Eh bien! oui... — s'écria son fils, — oui, ma femme m'a prévenu qu'hier vous avez semblé croire que la lettre que lui avait remise Cliopinelle était une lettre d'amour; elle m'a prévenu que vous croyiez que cet homme l'aimait, et qu'elle l'aimait aussi... Eh bien, maman, vous vous trompez... vous avez mal vu... Ne parlons plus de cela, et embrassez-moi... Seulement, si j'avais été moins confiant envers Ursule que je ne le suis,., ça aurait pu me faire beaucoup de peine... car ça m'aurait donné des soupçons sur ma pauvre petite femme .

Mon cousin paraissait si complètement rassuré , si aveuglément persuadé de l'honnêteté de sa femme, que sa mère voulut frapper un coup terrible, décisif, pressentant que des ménagements seraient inutiles. Elle se leva droite , calme , imposante ; elle leva les mains au ciel et s'écria avec un accent inspiré qui semblait partir du plus profond de ses entrailles :

— Par la mémoire sacrée de votre père. . . aussi vrai que Dieu est au ciel... que je sois punie comme sacrilège pour l'éternité si votre femme n'est pas coupable...

Cette accusation était formidable... Ce serment solennel avait une telle autorité dans la bouche d'une femme pieuse et austère, que M. Sécherin , malgré sa foi profonde dans Ursule , devint pâle comme un linceul.

Immobile, les yeux fixes, il contemplait sa mère avec une angoisse

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