‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 96 sur 107 · RETOUR ET DÉPART · texte numérisé non relu

RETOUR ET DÉPART

Tout à coup j'entendis sa voix. Elle causait avec quelqu'un et se rapprochait peu à peu.

Un serrement de cœur me dit qu'elle parlait à Contran. J'écoutai... je ne me trompais pas.

Au lieu de me lever et d'aller rejoindre Ursule et mon mari, j'eus la honteuse pensée de vouloir surprendre leur conversation.

Sans raison , sans motif, un éclair de jalousie m'avait soudainement traversé le cœur.

Je suspendis ma respiration, j'écoutai avidement. .. Maintenant que je suis de sang-froid, je me demande si j'agissais alors sous l'empire de quelque soupçon. Je suis forcée de convenir que je n'en avais aucun ; cette résolution fut instantanée, involontaire. J'écoutai avidement.

Le sable qui criait sous les pieds d'Ursule et de Contran pendant leur marche m'empêcha d'abord d'entendre, de rien distinguer.

Quand ils furent à quelques pas de moi , je saisis ces mots que disait Ursule de sa voix la plus douce et la plus mélancolique :

(( Tant de tristesse dans la solitude car, cest être seule que

d'être. . . »

Je ne pus rien entendre de plus.

Contran et elle, arrivant au bout de l'allée, se retournèrent, s'éloignèrent, et le bruit de leurs pas cessa d'arriver jusqu'à mon oreille.

Dans les mots d'Ursule que j'avais surpris, rien ne devait m'étonner ou me blesser. Ma cousine , fidèle à sa manie de passer pour une femme incomprise et malheureuse, répétait sans doute à Contran le romanesque mensonge qu'elle m'avait tant de fois répété, à moi. Et puis... ce n'était peut-être pas d'elle-même qu'elle parlait Pourtant, je ressentis au cœur un coup si douloureux, une angoisse si poignante... l'avenir, que je venais un moment d'entrevoir si riant et si beau, se couvrit subitement d'un voile si funèbre, que je fus frappée d'un invincible et fatal pressentiment.

— Pourquoi, me disais-je, éprouverais-je une émotion si douloureuse, si profonde, pour quelques paroles insignifiantes? Elles cachent donc quelque perfidie, quelque trahison? Encore sous l'impression de la cruelle scène à laquelle j'avais assisté la veille, je voulus voir, dans la crainte qui m'agitait, une révélation divine, semblable à celle qui avait éclairé si vainement madame Sécherin sur la conduite coupable de ma cousine.

Je ne puis dire avec quelle angoisse, avec quelle anxiété j'atten-

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(lis le second tour de promenade qu'allaient faiie Gontran et Ursule.

Un moment je rougis de honte en soni^^eant à quel ignoble espionnage je descendais ; je lis même un mouvement j)onr nren aller, mais une funeste curiosité me retint.

Je les entendis se rapprocher de nouveau.

Mon cœur conuuença de bondir avec force; on eût dit qne chacun de ses battements se réglait sur le bruit léger et mesuré de leurs pas.

Cette fois j'entendis la voix de Contran.

Oh! je la reconnus, cette voix d'un timbre si charmant; il parlait, ce me semble, avec une expression remplie de grâce et tellement bas, que je n'entendis que ces mots :

yous souvenez-^ous , dites, vous souvenez-vous? Oh! vous étiez si. . .

Le reste de la phrase fut perdu pour moi Ils s'éloignèrent encore.

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Hélas ! dans ces mots de Contran, il n'y avait rien non |)lus qui pût me donner lieu de le soupçonner; pourtant, en songeant à qui ils étaient adressés , ils me firent un mal adreux.

Quels souvenirs évoquait-il? Pouiquoi demander à cette femme si elle se souvenait? De quoi pouvait-elle se souvenir? Alors je me souvins, moi , que |)endant un mois avant mon mariage Contran avait vu Ursule chez ma tante presque chaque jour.

Alors, malheur... malheur!... je me souvins, moi, qu'Ursule m'avait dit cent fois qu'elle trouvait mon mari charmant, que j'étais la plus heureuse des femmes, qu'un bonheur comme le mien n'était pas fait pour elle. Alors, malheur... malheur!... je me souvins, moi, de l'humiliation , de la rage d'Ursule , lorsque , après son mariage , devant Contran, mademoiselle de Maran, avec une infernale méchanceté, avait fait valoir tous les ridicules de M. Sécherin, Connaissant la perfidie, la dissimulation, la corruption de ma cousine, n'avais-je pas à craindre qu'elle ne voulût se venger de tout ce que mademoiselle de Maran lui avait fait autrefois souffrir, sans doute dans l'espoir de me rendre un jour victime de cruelles représailles? Sans doute, ma tante, avec son effroyable sagacité, avait deviné, dès la jeunesse d'Ursule, les défauts et les vices qui devaient, en se développant, m'être si funestes; car notre amitié d'enfance, nos liens de parenté devaient un jour forcément nous rapprocher l'une de l'autre...

Ces tristes réflexions furent interrompues de nouveau.

Contran parlait encore.

Cette fois son accent était gai, railleur.

Ursule lui répondit sur le même ton, car j'entendis un éclat de rire doux et frais.

Contran reprit : — Vous vey^rez que f ai liaison... vous verrez. J' aimerais tant à vous le prom'er. . .

— Voulez-vous bien vous taire ^ mon cousin — répondit Ursule d'un ton de coquet et gracieux reproche; — vous êtes fou, c'est une horreur de

Puis rien, plus rien.

Ils s'éloignèrent encore.

Que signifiaient ces mots?

A quoi Contran faisait-il allusion en disant à ma cousine (\\\elle verrait? que voulait-il lui prouver?

Et elle, pourquoi lui disait-elle si coquettement qu'il é{?k\ifou? Mon Dieu ! de quoi causaient-ils donc?

nt MAllllLDH.

lléliKs! je iiK^ souviens (jne je lus alors assez stupideiTient naïve [)oui- Mi'indigner de ce (jue ma cousine et mon mari ne |)arlaient [)as de moi ! Oui... il y a tant de puéril éi^oïsme dans la douieui •; dès qu'on souffre, on se croit si intéressant, si digne de pitié, (|ue, dans un désespoir insensé, Ton demande des sentiments humains à ceux mômes qui vous blessent.

Ainsi, je me disais avec amertume : ~ (( Gomment! Gontran et Ur- )^ suie qui m'aiment tant... ne pensent-ils pas à moi dans ce moment? )) Rien de plus naturel, cependant. Oui... et cela est si naturel qu'il )) faut qu'ils soient nécessairement sous le charme d'une vive préoccu- )) pation pour choisir un autre sujet d'entretien. »

Hélas ! maintenant je rougis de ces sots raisonnements ; mais je commençais à reconnaître que le chagrin n'est jamais plus intense, plus affreux, que lorsqu'il vous inspire des raisonnements absurdes et touchant au grotesque.

Les pas se rapprochèrent.

Il me sembla cette fois qu'Ursule et Gontran marchaient plus lentement, que de temps en temps ils s'arrêtaient.

Gontran disait d'une voix douce et suppliante : — Je vous en prie... cela y eh bien! cela.

Les pas s'arrêtèrent.

Ursule répondit avec un accent qui me parut Irès-ému :

Vous ny pensez pas , ce serait trop pénible. Vous ne savez pas

toutes les larmes que f ai dévorées depuis que Mais, tenez , je suis

encore plus folle que vous , vous me faites dire ce que je ne voudrais pas dire. . . vous ne méritez pas. . . — ajouta-t-elle , et en parlant d'une voix précipitée , en marchant si rapidement que la fin de cette phrase m'échappa...

Je me sentais défaillir.

Cette position était horrible.

Les plus violents soupçons me bouleversaient , et cela pour quelques lambeaux de conversation qui n'avaient d'autre sens que celui que ma jalousie insensée leur donnait !

Après ces terreurs venait le doute , puis une lueur d'espoir. En admettant qu'Ursule fût assez indigne pour tâcher de plaire à Gontran, et je pouvais le penser sans la calomnier, n'avait-elle pas déjà oublié ses devoirs pour un homme sot et vulgaire? en admettant, disais-je, cette indignité : lui!... lui, Gontran, à qui j'avais voué ma vie, à qui je n avais donné jusqu'alors que de l'amour et du bonheur; Gontran,

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pour qui j'avais déjà tant et tant souffert, aurait-il jamais le courage, la cruauté de m'oublier pour elle?...

— Non, non, cela est impossible, m'écriai-je; je ne sors pas d'un abîme de chagrin et de désespoir |)our retomber à l'instant dans un abîme plus profond encore.

Non, non, cela est impossible! Contran est arrivé hier, il repart ce matin ; il est impossible que dans un entretien d'une heure il ait voulu plaire, il ait plu à cette femme, et que déjà il songe à me tromper.

Ursule est bien audacieuse; mais la femme la plus éhontée garde des dehors. Et puis à ces lueurs d'espérances succédaient des doutes accablants. Tout ce que m'avait dit madame de Richeville du caractère égoïste et léger de Gontran me revenait à la pensée.

Ursule me paraissait de plus en plus séduisante et dangereuse. Si mon mari la rencontrait à Paris; sous le prétexte de notre amitié, ne pourrait-elle pas venir souvent chez moi?

Cette idée et les émotions que je contraignais depuis quelques moments me bouleversèrent tellement, que , sans penser que je dévoilais mon espionnage en sortant brusquement de la cachette où j'étais jusqu'alors restée, j'entrai dans l'allée.

Ursule et Gontran étaient très-loin, à l'autre extrémité.

Je vis M. Sécherin venir à eux et les accompagner du côté de la maison.

Je respirai plus librement ; je restai quelque temps encore dans le jardin.

Par une bizarre, une explicable mobilité d'impression, une fois qu'Ursule eut disparu, peu à peu le calme rentra dans mon cœur ; j'eus honte de ma faiblesse; je me reprochai de flétrir, de gaieté de cœur, le bonheur que la Providence m'envoyait : n'allais-je pas être seule à Maran avec Gontran? les beaux jours du chalet de Chantilly n'allaientils pas renaître? L'hiver était bien loin encore. Si je redoutais la coquetterie d'Ursule envers mon mari , je trouverais mille moyens de l'éloigner; enfin, s'il fallait arriver à ces extrémités, je raconterais à Gontran l'aventure de M. Chopinelle, et il n'éprouverait alors pour Ursule que du mépris.

Par quel étrange contraste cet accès de folle confiance succéda-t-il au plus douloureux accablement, c'est ce que je ne puis dire.

Avant de quitter Rouvray, je voulus aller faire mes adieux à madame Sécherin.

lVJATIIILDK.

Je la trouvai câline, dii^ue et forte; elle me tendit la main, j(* la baisai pieusement.

— Ce soir — me dit-elle — nion lils et cette femme (juitteront cette» maison; j'y vivrai désormais solitaire en attendant mon lils. Oui — reprit-elle en voyant mon air étonné — un jour mon (ils me reviendra , le bon Dieu me le dit. . . Il me laissera sur la terre assez long-temps encore pour voir mon enfant bien malheureux, mais aussi pour le consoler.

Je fus fra[)pée de Taccent |)resque ins[)iré avec lecjuel madame Sécherin prononça ces dernières [)aroles.

Elle ajouta en me regardant avec compassion :

— Vous êtes bonne et généreuse ; vous eles convaincue comme moi , j'en suis sûre, que cette femme est une indigne ; mais vous n'avez pas eu le courage de l'accuser... Si vous vous étiez jointe à moi , elle était perdue. Je ne vous fais pas un reproche de votre clémence; au contraire, je prierai le Seigneur pour que celle que vous avez épargnée ne vous cause pas un jour bien des chagrins.

— Que dites-vous, madame? — m'écriai-je en sentant mes craintes renaître.

— Je vous dis ce que le bon Dieu m''inspire... rien de plus.

Hélas! ces paroles n'étaient que trop prophétiques, surtout si je les rapprochais de la scène de l'allée.

Le moment de partir arriva.

Ursule m'embrassa avec son effusion ordinaire; mon cousin nous fit des adieux remplis de cordialité.

Rien dans les paroles ou dans l'expression des traits de Contran ne put me faire soupçonner qu'il quittait Ursule avec regret.

Nous abandonnâmes cette maison si paisible à mon arrivée , et qui avait été depuis le théâtre de si pénibles divisions.

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