LA VIE DE CHATEAU
Quelque temps après notre arrivée à Maran, je me sentis faible, souffrante; je restais quelquefois pendant une heure accablée par un malaise inconnu. Bientôt je reconnus que je m'étais fait une grande illusion en espérant que Contran redeviendrait pour moi ce qu'il avait été pendant le premier mois de notre mariage ; son caractère semblait s'aigrir dans la solitude. Pourtant la vie qu'il menait pour Z^^i semblait lui plaire.
Souvent, en ma présence, il paraissait pensif, absorbé : tantôt je me persuadais qu'il pensait à Ursule , tantôt qu'il regrettait malgré lui les chagrins que son indifférence me causait.
Si je l'int^rompais au milieu de ses réflexions , il me répondait avec aigreur, ou se levait avec impatience sans me dire une parole , comme si je l'avais distrait d'une chère et douce rêverie. Ce qui me donnait pourtant quelquefois une lueur d'espoir, c'était le brusque changement de mon mari à mon égard. Un refroidissement successif m'eût effrayée davantage, il eût été plus naturel. Ce fut un jour fatal que celui où j'eus la conviction que Gontran ne m'aimait plus d'amour; dès lors
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il ne ci'ul luôiiie plus nécessaire de garder enveis moi ces formes de bonne compagnie, ce respect des l)iens6ances que tout homme doit aux femmes, ftiéme à la sienne.
Dès lors plus de douces prévenances, |)lus d'épanchements de cœur, rien qui prouvât en lui le désir ou le besoin de me plaire. Quelques mots sur la nouvelle existence que menait Gontran sont indispensables.
Depuis notre établissement à Maran , il avait fait venir des chiens et des chevaux de chasse d'Angleterre. Il avait loué une des forêts de l'État qui touchait à nos propriétés, il y chassait trois fois par semaine à courre , trois fois à tir. Il se reposait le dimanche , c'était le seul jour qu'il passât près de moi. Habituellement, il partait après déjeuner, je ne le revoyais que le soir au retour de la chasse. Nous nous mettions à table ; il dînait longuement , me parlait peu , buvait souvent trop pour sa raison; et, l'avouerai-je , hélas! il lui fallut quelquefois l'aide d'un de nos gens pour regagner son appartement , qui était contigu au mien... J'avais toujours vu mon mari d'une recherche, d'une élégance extrême; seul avec moi, il se négligeait comme à plaisir. Il ne semblait vivre que pour la chasse et pour la bonne chère.
0 honte ! ô profanation ! Quant à moi , je n'étais plus pour lui qu'une des conditions de sa vie grossière et sensuelle.
Long-temps je souffris en silence de cet abanbon , de ce changement dans ses manières, qui au moins jusqu'alors avaient toujours été parfaites. Cette existence solitaire sur laquelle j'avais fondé tant d'espérances s'écoulait pour moi morne, flétrie , décolorée.
Selon mon habitude, je concentrai mon chagrin jusqu'à ce qu'il débordât; le jour arriva où je ne pus souffrir davantage.
Je me décidai à parler , à tout dire à Gontran.
C'était un samedi, il avait fait un vent violent pendant presque toute la journée ; sans doute la chasse de Gontran avait été mauvaise , car le soir , lorsqu'il rentra au château , ses piqueurs ne sonnèrent pas leurs fanfares accoutumées. Je le savais par expérience, ces jours-là mon mari avait de l'humeur; j'allai craintive à sa rencontre, mon cœur se serra lorsque j'entendis résonner ses grosses bottes éperônnées sur les dalles de l'escalier.
— Votre chasse n'a pas été heureuse , mon ami? — lui dis-je.
— Non , je suis harassé , — me dit-il; et il entra dans un petit salon oi^i je me tenais de préférence, })arce que ma mère l'avait occupé.
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M. de Lancry se jeta sur un canapé, l'air soucieux et contrarié, sans me dire un seul mot.
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Ki\ le voyant ainsi avec ses vèieineiUs (^ouverts de l)one, ses cheveux en désoidre, qui s'écha|)|)aienl de sa cape de chasse ({u'il i^aichiil sur sa tôte, je pouvais à |)ein(^ le reconnaîtie, hii (jue j'avais toujours vu d'une si exquise élégance.
— Songez donc , ma chère , qu'on nous fasse duier le plus tôt possible, j'ai très-faim, — dit Contran en se retournant sur le canapé; puis, attirant du bout de son pied une petite chaise de tapisserie, il y allongea ses bottes éperonnées couvertes de fcinge.
— Ah ! — m'écriai-je en courant à lui , — grâce pour cette chaise , elle a été brodée par ma mère; prenez un autre tabouret, je vous en prie.
Contran haussa les épaules, s'établit sur un autre siège, et me dit :
— Mon Dieu ! que vous êtes donc singulière avec vos affectations ! je vous demande un peu ce que cela fait à la mémoire de votre mère que je mette ou non mes pieds sur cette chaise?
— Je m'étonne , mon ami , que vous ne compreniez pas le culte du passé. . . Il est souvent la seule consolation des jours présents.
— Ah ! si vous allez commencer à faire de la métaphysique de sentiment. . . j'y renonce. . . la vie que je mène est peu faite pour développer l'intelligence.
— En effet, depuis quelque temps, Contran , vous agissez, je crois, beaucoup plus que vous ne pensez.
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- Dieu merci! j'avais toujours rôvé quelques mois d'une vie toute matérielle, dans laquelle la hcte , comme on dit, prendrait le dessus. Eh bien! cette vie, je la mène, et je m'en trouve à merveille... Il n'est pas jusqu'à ces superfluités d'élégance, de recherche de toilette, que je n'aie mises bravement de côté. J'étais un véritable sybarite; me voici, à cette heure, un véritable Spartiate, un ours, un sauvage. Eh! ma foi , je trouve fort commode d'être ainsi au vert pendant quelque temps... de rester grossière chrysalide jusqu'au moment où il me prendra fantaisie de me transformer de nouveau en brillant papillon... Mais sonnez donc, je vous prie, je veux dire à Hébert (c'était notre maîtred'hôtel) de me mettre une bouteille de vin du Rhin à la glace ; c'est un caprice. Il y a long-temps que je n'ai bu de vin vieux du Rhin... et celui que vous avez ici est excellent ; c'est du Johannisberg jaune comme de l'ambre... Où votre père avait-il eu ce vin-là?
— Il me semble , mon ami , avoir entendu dire à mademoiselle de Maran que l'empereur d'Autriche en fit cadeau à mon père lors de sa mission à Vienne.
— Ma foi , votre père a eu raison d'oublier ce vin ici , car il est parfait.
Je sonnai ; mon mari donna ses ordres , il bâilla et me dit :
— Jouez -moi donc, sur votre piano, l'ouverture du Siège de Corinthe en attendant le dîner.
Je regardai Contran avec chagrin.
Il ne se rappelait pas sans doute qu'on représentait cet opéra lorsque je m'étais , pour la première fois , trouvée avec lui dans la loge des gentilshommes de la chambre. S'il n'avait pas oublié cette circonstance, sa demande était un amer sarcasme. Les larmes me vinrent aux yeux malgré moi ; je lui dis tristement :
— Pardonnez-moi, mon ami , je ne saurais jouer ce morceau.
— Est-ce parce que je vous en prie? Allons, soit... faites comme vous le voudrez, jouez m'en un autre, alors. Je vous demande cela pour tuer le temps en attendant l'heure du dîner.
— Pour tuer le temps! 11 vous pèse donc bien maintenant, Contran?
— A moi? pas du tout... je le tue sans lui en vouloir le moins du monde... jamais la vie ne m'a passé plus vite. Je n'avais pas idée de cette bonne et matérielle existence de gentilhomme campagnard , je la trouve adorable. Je ne sais pas si elle continuera de m'amuser longtemps; mais, jusqu'à présent, je suis enchanté, la chasse est devenue chez moi une vraie passion. Mon chef d'équipage est excellent... Avec
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lui, sur dix fois, je prends liuit... J'ai un tire royal. Thomas est un cuisinier [)arfait. Grclce à quelques améliorations, les écuries sont maintenant fort logeables; nous sommes à peu [hcs bien établis dans ce vieux cliûteau , vous êtes toujours jolies comme un ange : comment voulez-vous que le temps me pèse?
Mon mari me parlait avec tant de sincérité, avec tant d'abandon, il paraissait trouver sa conduite si simple, si naturelle, qu'il ne soupçonnait évidemment pas le chagrin qu'il me causait. Cette pensée adoucit l'amertume de mes ret)roches.
Je regardai Contran fixement ; je lui dis avec émotion : — Et moi. . . Contran, me croyez-vous heureuse?
A demi couché sur le canapé , il me répondit en frappant négligemment du bout de son fouet sur ses bottes :
— Vous? je vous crois, ma foi, très-heureuse, aussi heureuse que vous pouvez l'être avec votre diable de petit caractère... Que vous manque-t-il?
— Rien , vous avez raison , Contran. . . Je vous vois le matin à l'heure du déjeuner... puis le soir à table... quelquefois une heure ou deux le dimanche... lorsque vous me faites mettre au net votre livre de chasse...
— Eh bien! que voulez-vous de plus? Ne faut-il pas que je sois continuellement pendu à votre côté ! Croyez-moi , ces éternels tête-à-tête vous seraient bientôt d'un ennui mortel.
— Je vous avais demandé, mon ami, de monter à cheval avec vous ; ainsi, j'aurais pu vous suivre quelquefois à la chasse...
— Bah ! bah ! vous êtes trop peureuse , ma chère amie ; et puis il n'y a rien de plus embarrassant qu'une femme à la chasse : elle n'y prend aucun plaisir et empêche les autres d'en prendre. Si j'avais eu quelqu'un à qui vous confier... à la bonne heure, mais nous n'avons pas un voisin sortable; et d'ailleurs vous ne voulez voir personne, vous êtes une solitaire des plus farouches.
— Ce serait pour moi un grand plaisir de monter à cheval avec vous, mon ami; mais seulement avec vous...
— Alors, comme je vous le dis, c'est impossible... Etes-vous fantasque, ma pauvre Mathilde... Vous ne voulez jamais que des choses déraisonnables.
— C'est jji&te , n'en parlons plus... Je suis la plus heureuse des femmes... Mon bonheur doit me suffire. — Et je portai mon mouchoir à nies yeux. .