‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 99 sur 107 · I.A VIK l)K CHATEAU. iSf · texte numérisé non relu

I.A VIK l)K CHATEAU. iSf

Contran avait trouvé fort naturelles et fort j)eu blessantes les réponses qu'il venait de me faire.

Il parut aussi surpris que contrarié de me voir pleurer.

— Ah çà ! — me dit-il avec impatience , — à qui en avez-vous? Nous sommes à causer là tranquillement, et vous voilà en larmes! Mais à propos de quoi? C'est donc une scène que vous voulez me faire?

— Une scène , non , Contran , non ; je n'ai rien à vous dire , jmisque depuis notre arrivée à Maran vous ne vous apercevez pas du contraste qui existe entre la vie que nous menons et celle que nous menions à Chantilly.

— Ah !.. . nous y voilà ! . . . . Chantilly , encore Chantilly , toujours Chantilly! Vous n'avez que ce mot à la bouche comme un reproche. Mais savez-vous qu'à force de me parler ainsi de ce temps-là vous finirez par me faire prendre en grippe le souvenir de cette ravissante lune de miel? — Et il ajouta en riant de cette plaisanterie :

— Que voulez-vous, ma chère : Lune de miel ^ elle a vécu.. . ce que vivent les hmes de miel. Le vers n'y est pas, mais la pensée y est... c'est égal.

— Ah! Contran... ne blasphémez pas les seuls heureux souvenirs qui me restent.

— Eh bien ! alors ne me répétez pas toujours la même chose , sans cela je vous punirai de la sorte. Voyons... raisonnons en bons amis sans nous fâcher... Croyez-vous que je me sois marié pour passer ma vie à vos genoux, à vous roucouler des fadeurs? Vous n'êtes jamais contente. Si nous sommes dans le monde, vous êtes jalouse; si nous vivons seuls , ce sont des exigences à n'en pas finir. Cela devient impatientant... à la fin! — s'écria-t-il ne pouvant pas se contenir davantage.

— Contran vous êtes sans pitié. Vous oubliez que j'ai déjà beaucoup souffert, que j'aurais droit à quelques ménagements.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! quel caractère ! Est-ce encore une récrimination? voyons, dites-le franchement. Vous avez beaucoup souffert? Si c'est à cause de Lugarto que vous me dites cela, vous avez tort.

— yi'ai tort?

— Certainement. Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit dans le temps à ce sujet. Si vous aviez eu l'ombre d'adresse , de sagacité , avec quelques banalités affectueuses vous nous en auriez débarrassés sans vous compromettre comme vous l'avez fait.

i!H) MA TllILDK.

— Sans me comproincMlic , mon l)i<ni ! Élait-('(^ ma faille?

— Mais il irimpoile! (|ue ce soit voIrc faute ou nou, vous avez été compromise; et cest moi (pii, tôt ou tard, (mi snpj)orl(Mai le lidicule.

— Moi ! je serais méprisée , moi ! . . .

— Eh, madame! j'aimerais mieux encore ma part (pie la votre; si vous croyez qu'il sera bien agréable pour moi , loiscpie nous serons de retour à Paris, d'être montré au doii^t, comme un mari trompé... Mais en vérité, — reprit-il avec colère , — il faut que vous soyez folle , archi-folle. . . d'élever de pareilles discussions. . . Tenez, brisons là. . . vous me feriez vous dire quelque dureté, vous éclateriez en reproches, en sanglots, et je veux que vous dîniez tranquille et moi aussi.

— Ce que vous dites là est horrible, — repris-je après un moment de stupeur, — c'est moi que vous accusez ! . . . moi , la victime de toutes les calomnies de cet homme ! Allez , Contran , je ne sais quel sort me menace dans Tavenir... mais pour ce soir, rassurez-vous , je n'éclaterai pas en sanglots, vous pourrez dîner tranquille; j'ai tant pleuré déjà, que mes larmes se tarissent. Le malheur m'a donné de la raison. Je ne vous ferai pas de reproches, ils seraient inutiles; je veux seulement vous apprendre que je souffre, que je suis résignée... mais non pas insensible à votre indifférence.

— Allons, parlez, — dit M. de Lancry en se levant brusquement et en marchant à grands pas. — J'ai fait tout ce que j'ai pu pour tourner ceci en plaisanterie, je ne pourrai pas échapper à une scène. Ce matin j'ai fait une mauvaise chasse, la fin de la journée sera digne du commencement. Voyons, dites... finissons... Vous savez pourtant que je n'ai qu'un désir, celui de vivre en repos et de vous voir heureuse...

— Je vous remercie de vouloir bien m'entendre , Contran. Eh bien ! il m'est cruel de voir que depuis que nous sommes ici vous n'avez pas eu pour moi un mot de tendresse , un mot de cœur ; vous vivez auprès de moi comme si je n'existais pas.

— Mais, au nom du ciel! qu'est-ce que signifie tout ce jargon? Que voulez-vous donc que je vous dise? Si vous aimez tant à vous entendre raconter des galanteries , inspirez-m'en.

— Vous avez raison. H y a long-temps 'que je suis pénétrée de cette triste vérité : On mérite ce quon inspire. Malgré vos duretés, je vous aime toujours ; vous méritez cet amour.

— Eh bien , alors ! soyez donc raisonnable , puisque ni vous ni moi ne pouvons rien à ce qui est, — me dit Contran avec moins de colère. Puis il ajouta :

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— En vérité, Matliilde... votre caractère romanesque, exalté, vous rendra la plus malheureuse des femmes; soyez donc raisonnable. Je vous l'ai dit cent fois , l'on ne se marie pas pour conjuguer perpétuellement et sur tous les tons le verbe j'a^me ; on se marie pour avoir une maison, un intérieur, une existence plus assise; on se marie pour vivre sans gêne ni contrainte tout le temps qu'on reste seul avec sa femme. Il est clair que si l'on se mariait pour continuer à faire sa cour, à dire des bergerades , autant vaudrait rester garçon. . .

— Oh !.. . Gontran . . . Contran . . . quel réveil ! . . .

— Vous me saurez gré, un jour, de faire justice de ces creuses rêveries ; il faut savoir quelquefois être* sévère : c'est notre rôle , à nous autres hommes... à nous qui sommes appelés à devenir pères de famille ; c'est à nous à parler le langage de la raison , et je vous le parlerai... Oh! d'abord, je suis décidé, bien décidé, à ne vous laisser aucune folle illusion ; une fois qu'elles seront détruites , vous verrez que vous vous arrangerez parfaitement bien dans la réalité qui vous restera.

— Gela est vrai , Gontran ; une fois toutes mes illusions détruites , je m'arrangerai parfaitement dans la réalité qui me restera, comme vous le dites , seulement ce sera pour l'éternité.

— Allons, des menaces de mort maintenant! comme c'est gai ! quelle conversation agréable ! . . . Et puis vous vous plaignez après cela de me trouver maussade ! Je rentre ; au lieu de vous voir une figure avenante, souriante , heureuse , je vous vois triste et sombre ; avouez au moins que ce n'est pas fait pour me mettre en train d'être aimable.

— Il est vrai, mon âme est désolée... je ne puis vous le taire plus long-temps, — dis-je avec amertume; — car le ton persifleur, ironique que Gontran affectait me blessait encore plus que ses duretés. — Il n'y a rien de plus impatientant, je le conçois, — repris-je, — que de voir tomber les pleurs qu'on fait verser... Mais ce n'est pas ma faute... je ne puis plus, comme autrefois, sourire à chaque blessure.

— Eh bien! soit, je me résignerai à vous voir toujours en larmes; que voulez-vous que j'y fasse? Puis-je vous empêcher de vous trouver la plus malheureuse des femmes?

— Gontran, soyez juste, mon Dieu... Voyons, quelle est ma vie? Qu'êtes-vous pour moi?... ou plutôt, que suis-je pour vous? Bonjour, bonsoir... Ma chasse a été bonne ou mauvaise... J'ouez-moi cet air sur votre piano... Faites écrire à nos fermiers en retard... Voilà pourtant ma vie, Gontran, voilà ma vie, et vous voulez que je vous égaie, que

i!)2 MATIIILDI*:.

je sois riante, (|ue je sois joyeuse... Est-ce possible? Hélas !.. c/étaii votre bouté, votre amour (jui laisaieiit ma i^^aieté (Fautrefois.

— Euliii voilà le dîner, — dit Gontran eu euteudaut la cloche, — 'aime beaucou[) uiieu\ aller me mettre à table que de vous ré[)ondre

car vous liuiriez par me mettre hors de moi , et j'en serais désolé; discuter avec vous à ce sujet, c'est se battre contre des moulins à veut. On annonça que nous étions servis.

— Venez-vous? — me dit Contran.

— Excusez-moi, mon ami , je n'ai pas faim, je suis soulhante.

— C'est agréable, et surtout d'un excellent etîét pour vos gens, me dit Contran. — A votre aise^ ma chère amie.

Il sortit pour aller se mettre à table

Après le départ de mon mari , je rentrai dans ma chambre et je fondis en larmes.

Rien n'avaitpu le toucher, j'en avais la certitude. Il ne soupçonnait même pas l'étendue des chagrins qu'il me causait. Dans mes plaintes, il ne voyait qu'une exaltation vague, romanesque; tout espoir de l'apitoyer était à jamais perdu pour moi .

Malgré son égoïsme, malgré sa personnalité, il n'eût pas été absolument insensible à mes souffrances s'il les eût comprises.

— Si je ne vous parle plus le tendre langage d'autrefois, c'est que tous ne me l'inspirez plus , — m'avait-il répondu.

C'était là une de ces révélations écrasantes qui se dressaient entre moi et l'espérance comme un mur d'airain. Dans mon abattement, je ne savais que répondre ; hélas ! j'avais dix-huit ans à peine. . . et devant moi la vie. . . la vie tout entière. . .

Et encore je me disais que je n'étais peut-être qu'au commencement de mes chagrins. Je pouvais déjà les comparer... en me souvenant des tortures de la jalousie... J'avais peut-être tort de me plaindre. L'existence morne , froide, que je menais à Maran. . . était presque négative ; je n'avais au moins à regretter que le bonheur dont j'aurais pu jouir. Hélas ! . . . peut-être fallait-il compter ces tristes jours parmi les meilleurs que me réservait l'avenir.

Je descendis alors dans mon cœur, je me demandai si , après tant de cruelles épreuves, mon amour pour Contran était diminué. Ce dernier entretien avec lui venait de me blesser tellement , que je me sentais dans un rare accès de franchise envers moi-même. Hélas ! je m'aperçus avec une sorte de joie amère que je l'aimais toujours. . . toujours aulanl

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que par le passé. J'ai maintenant ])eine à coinfnendre cette aveugle opiniâtreté d'alFection. Elle devait naître de cette conviction que Contran pouvait encore, s'il le roulait^ me rendre heureuse comme autrefois. Ce dernier espoir, auquel je m'attachais de toutes mes forces, suffisait pour entretenir, ponr aviver ce fatal amour. Un mélange d'orgueil et de défiance me persuadait que j'étais encore capable d'inspirer à Contran l'adorable tendresse qu'il avait ressentie, mais que je manquais d'adresse de cœtir, si cela peut se dire.

Je m'expliquai de la sorte ces passions indomptables qui survivent chez les femmes aux dédains les plus barbares. . . D'enivrants souvenirs vous disent que le bonheur est là , dans un regard , dans un sourire , dans une parole de l'homme que l'on chérit... et l'on ne peut croire que tantôt, que demain il ne nous adresse encore ce sourire, ce regard, cette parole auxquels notre vie nous semble attachée. Lorsque l'amour arrive à cet état d'exaltation fébrile , d'opiniâtreté désespérée, il a, ce me semble, tous les caractères de la fureur du jeu, telle que je l'ai entendu analyser... Un gain passé vous donne une confiance aveugle dans l'avenir... malgré vous, votre espérance s'augmente de chacune de vos déceptions ; chaque pas fait dans cette voie bridante , douloureuse, semble vous rapprocher du but insaisissable que vous poursuivez : plus vos pertes se multiplient, dites-vous, plus vos chances de gain s'accroissent. Le sort se lassera, — dit-on , — et Ton rassemble ses dernières pièces d'or. . . et le goufïre du hasard les engloutit encore. . . et l'on a tout perdu. . . // se lassera de me dédaigner, — diton , — et l'on redouble de persévérance ; l'on épuise ses dernières preuves d'affection, ses derniers dévouements... l'on tente une dernière , une terrible épreuve. . . et comme le joueur s'est brisé contre un hasard stupide... vous vous brisez contre une stupide indifférence. Alors vous n'avez plus rien... plus rien... alors votre cœur est vide, alors vous avez usé toute votre puissance d'aimer, alors il ne vous reste , comme au prodigue , que le regret éternel d'avoir honteusement dissipé de si magnifiques trésors... Je n'en étais pas encore là... Tout en l'accusant, j'aimais encore Contran. Quelquefois je le croyais occupé du souvenir d'Ursule; je concevais alors que la jalousie redoublât pour ainsi dire mon amour au lieu de l'attiédir. La jalousie met en jeu les sentiments les plus violents , l'amour-propre , l'orgueil , la crainte , l'espérance... et l'amour vit surtout d'agitations. La jalousie ne diminue pas la passion, elle l'augmente; ])lus celui qu'on aime charme et plaît, phis on vous dispute son cœur, plus sa valeur augmente à vos

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yeux. Je voulus tenter une dernière épreuve et voir jusqu'à quel point j'étais encore éprise de Contran. Plusieurs fois, pensant au dévouement de M. de Mortagne, j'avais songé à M. de Uochegune, à son alïection si fervente... La sérénité môme avec laquelle j'allais au-devant de ces ressouvenirs me prouvait combien ils étaient peu coupables.

J'é[)rouvais pour M. de liochegune de l'admiration, du respect, un sentiment analogue à celui que m'inspirait M. de Mortagne ; sentiment rempli de calme, de douceur. Quoique ses traits ne fussent pas d'une régularité parfaite, je leur trouvais une expression pleine de noblesse et de dignité. Quand je pensais à l'intérêt qu'il me portait à mon insu depuis si long-temps , et dont il m'avait donné tant de preuves; quand je me rappelais toutes les belles actions qu'il avait faites, quand je réfléchissais qu'à cette compatissante bonté il joignait un courage à toute épreuve , un caractère ardent , chevaleresque , je reconnaissais que M. de Rochegune réunissait toutes les rares qualités qui doivent inspirer la passion la plus vive...

Et pourtant , loin d'éprouver du regret en pensant que j'aurais pu l'épouser; je le sentais , à cette heure encore , j'aurais pu choisir entre lui et Contran, que mon cœur eût toujours été pour Contran.

Hélas! cet aveu me coûte, il est sans doute le signe d'une nature mauvaise.

Aux yeux de la raison , de l'équité , il n'y avait pas de comparaison à faire entre M. de Lancry et M. de Rochegune quant aux qualités essentielles , et même quant à l'état qu'on faisait de chacun dans le monde.

Je ne m'abusais pas, Contran plaisait aux jeunes gens et aux femmes par ses grâces , par son élégance , par son esprit , par sa gaieté ; mais on comptait sérieusement avec M. de Rochegune : il commandait cette déférence, cette grave considération qu'on n'accorde jamais qu'aux hommes d'une haute position ou d'un très-grand caractère; je ne parle pas même de sa naissance illustre , de sa brillante fortune , quoique ces avantages, joints à ceux qu'il possédait déjà, donnassent plus de poids à la place qu'il occupait dans le monde.

Eh bien ! à ma honte , je le répète , cette comparaison ne faisait rien perdre à Contran dans mon cœur. Oui , je le dis. . . à ma honte. . . parce que je crois qu'un amour indigne est le fait d'une nature ou mauvaise ou pervertie.

Les amours qu'on est forcé d'excuser en disant que la passion est

LA VIH \)\i CIIATKAU. ^j9o

((vcuçjU' sont presque loiijours des amours bassenuMit [)lacés; en |)ersistant dans mon adoration pour un liomme dont je subissais les mépris, les insultes, j'étais, je le sens, coupable d'un de ces amours sans nom.

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r.HAPITRE XLVI

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