CHAPITRE XVI
Le lendemain de cette conversation qui m'avait donné tant d'espoir, et dans laquelle Gontran m'avait manifesté une si généreuse résolution, je ne vis pas mon mari.
Sur les deux heures, le temps était très-beau quoique froid. Je fis demander à M. de Landry s'il voulait faire avec moi une promenade en voilure. Blondeau vint me dire qu'il était trèsoccupé et qu'il regrettait de ne pouvoir m'accompagner.
Je crus qu'avec l'ardeur naturelle de son ca-
ractère il songeait déjà aux travaux qui devaient
lui être une distraction si utile.
Je partis seule.
Ce pâle soleil d'hiver me fit du bien ; mon cœur brisé se dilata, malgré moi une bien vague et bien lointaine espérance vint encore me luire.
Quoique je ne me sentisse plus d'amour pour mon mari, quoique sa présence me fut souvent pénible à cause des cruels souvenirs qu'elle me rappelait, je ne pouvais m'empêcher de songer à la possibilité d'un avenir meilleur.
Si M. de Lancry pouvait parvenir, à force de travail et de volonté, à vaincre sa passion pour Ursule, et à y substituer une noble ambition ; alors il était sauvé, il me revenait.
Une fois éveillée chez les hommes de son caractère, l'ambition laisse peu de place aux sentiments tendres. Peut-être alors, me tenant compte de ma résignation, de mon dévouement, la possession de mon cœur suffirait-elle à Gontran...
Hélas! ces pensées me prouvèrent la faiblesse de nos résolutions et l'instabilité de nos impressions.
Sans doute, ainsi que je l'avais dit à mon
mari, je ne l'aimais plus, et pourtant, au plus léger espoir de le voir redevenir ce qu'il était autrefois, il me semblait que, moi aussi, je retrouverais le même amour d'autrefois.
J'aimais mieux croire à la léthargie qu'à la mort de mon cœur
Après une longue promenade, je rentrai ; il était presque nuit.
En approchant du château, je fus très-étonnée de voir Blondeau venir à ma rencontre dans la longue allée qui conduisait à la grille du parc.
Elle fit signe au cocher ; la voiture s'arrêta.
Je fus frappée de l'air triste et inquiet de cette excellente femme.
— Monte avec moi — lui dis-je — je te ramènerai.
— J'allais vous le demander, madame.
Blondeau monta.
— Mon Dieu! qu'as-tu? — lui dis-je — tu es pâle... agitée... il se passe certainement quelque chose d'extraordinaire?
— D'abord, madame, ne vous alarmez pas.
— Mais, qu'y a-t-il donc ? tu m'effraies !
— Je suis venue au-devant de vous, madame,
parce que j'ai craint qu'au" château on ne vous
apprit trop brusquement...
— Mais, encore une fois, parle donc, qu'estil arrivé ?
— Calmez-vous, madame... calmez-vous...
c'est quelque chose qui va bien vous étonner : mais il n'y aurait pas de quoi vous affliger, si vous étiez raisonnable. . . ce serait peut-être pour le mieux, vous seriez plus tranquille.
— Plus tranquille? mais explique-toi donc.
— D'ailleurs, une lettre que monsieur le vicomte m'a remise pour vous , madame , vous apprendra sans doute...
— Une lettre ! où est-elle ?
— La voici, madame, mais la nuit est venue... vous ne pourrez pas la lire.
— Mais que t'a dit M. de Lancrv?
— Madame, voici ce qui est arrivé. À peine vous veniez de sortir, que Germain, que monsieur le vicomte avait envoyé à Paris il y a quelque temps et qui lui écrivait tous les jours, est arrivé au château, venant de Paris. 11 a demandé tout de suite à voir son maître. A peine a-t-il eu causé avec monsieur pendant cinq minutes...
— Eh bien ?
— Je vous assure, madame— reprit Blondeau en hésitant et en me regardant avec une douloureuse compassion — que cela peut-être vaut mieux ainsi.. . ce départ...
— Un départ?.. M. de Lancry est parti... — m'écriai-je en joignant les mains.
— Et fasse le ciel qu'il ne revienne pas ! — dit impétueusement Blondeau ne pouvant se contraindre davantage — car vous mourriez à la peine, ma pauvre madame...
Sans répondre à Blondeau , je courus chez moi pour lire la lettre de M. de Lancry. Cette lettre, la voici :
Maran... 5 heures.
« Vous devinerez sans peine la cause de mon » départ subit... au point où nous en sommes, » il est inutile de dissimuler. Vous le voyez » bien, il y a des fatalités auxquelles on ne » peut, sans folie, essayer de résister.
» Ma présence vous serait désormais insup- » portable, et la vôtre me rappellerait des torts » que je ne puis ni ne veux nier. Vos qualités » et mes défauts sont d'une telle nature que » nous ne pouvons espérer de vivre dans cette )) sorte d'intimité négative qui suffit à tant » d'époux.
» Vos regrets des premiers temps de notre » mariage se traduiraient toujours en repro- » ches, et votre patiente vertu me rappellerait » toujours mes fautes; mon caractère s'aigrirait » encore davantage , et nous ne pourrions que » perdre tous deux à un rapprochement.
» Je vous laisse toute liberté , bien certain » que vous saurez ménager les convenances : » je vous demande la même grâce; d'ailleurs
» mon parti est irrévocablement pris , et vous » espéreriez en vain m'en faire changer,
» Je pense que vingt-cinq mille francs par » an vous suffiront. Soit que vous restiez à JNIa- » ran , comme je vous le conseille , soit que » vous veniez à Paris, cette pension vous sera » exactement comptée.
» Donnez-moi clés nouvelles de votre santé; » et si vous avez quelques objections à me faire » sur les dispositions financières que je vous » propose, écrivez-moi , je tâcherai d'arranger » tout selon votre désir.
» J'avais été dupe comme vous, de ma bonne » résolution d'hier. C'était une faiblesse; je n'a- » vais plus la tète à moi, j'ai agi, parlé comme » un homme sans énergie. Le courant m'em- » porte : je ferme les yeux et je m'y abandonne : » quoi que vous disiez, il est des circonstances » dans lesquelles la volonté est impuissante. »