Mathilde
Vers la fin du mois de doccinbic 18ô8, on voyait ( cl l'on voit prul);\lilmii(;iit encore) un modeste calé appelé le café Leliaiiif, siiué nie Saint-I.ouis au Marais, en l'ace du vieil Iiôlcl (l'Orbesson, vaste et triste demeure, mise en location, après avoir élc liabiiéc pendant plusieurs générations par une ancienne famille de robe. Son dernier protiriétairc, le président d'Orbesson, était nioii peu de mois après ia restauration. An mois d'octobre 1838 , les ccriteaux disparurent, et un locataire vint prendre possession de ce sombre édifice, bâtiment à deux étages entre cour et jardin. Une grande porte vcrmou-
jlio flanquée de deux pavillons scrvai.t de co. imuii s' L hôtel d'Orbesson, quoique habité, paraissait tonjoui
^ I l'âris. — loi;>Tiinerie Bclineiacr, rue d'Ktrurtl), I.
Le c;ifc l.cliœuf.
on\rait S désci'
sur l et
la rue. aban-
Gravurcs par A. Latei i.s.
donne. Une licrbc épaisse continuait de pousser sur le seuil de la grande porte , qui ne s'était jamais ouverte depuis l'arrivée du dernier locataire, le colonel Ulrik.
Dans les quartiers populeux ou élégants de Paris, on est à |ieu près à l'abri de la uiédisaDCi; ou (le la curiosilc de ses voisins. Chacun est trop occupé (le ses Iravaux et de ses plaisirs pour perdre un temps précieux à ( es coiMiuciitaircs fabuleux , à et t espionnage li.irgMciiv et incessaul qui liiil les délices de la proviiu c.
11 n'en est pas ainsi dans certains quartiers retirés , g('iiérak'mi'ut peuplés de petits rentiers ou d'anciens employés, gens éminemment oisifs et passidu- !iés du merveilleux , toujours préoccupés de l'impérieux besoin de savoir ce (|im .••c pas>e dans la rue ou chez les autres. Ou doit le dire, à la louange de ces lion-
nèles bourgeois, si jaloux d'exercer leur miagiuation, ils ne sont pas Irès-cxigeanls sur l'iniportancc des faits qu'ils aiment à poétiser à le'ir
. iiianièrn. La moindre parlicularilé leur suffil pour (-tayer les plus lorniidables histoires, dont ils vivcuit liciirciix et satisfaits pendant plusieurs mois. Mais si la personne (|u'ils épient s'opiniàtre à ne pas même leur doinjer le prétexte dune fable, si elle s'ei'virDone d'un mystère impénétrable, la curiosité des oisifs, refoulée, comiiriinée, ne trouvant pas d'issue, s'exalte jusqu'à la frénésie, l'our assou.ir leur passion frénéli- (|ue, ils ne reculent alors devant aucune cxtrc'inilé.
Depuis trois mois qu'il habitait le Marais, le colonel Ulrik avait réussi j exciter cette espèce de curiosité furibonde chez ses voisins, pre6(pie tons habitués du café Lebœuf, situé, ainsi que nous l'avons dit, en lace de. Ihôlel d'Orbesson. Rien ne semblait plus extraordinaire que la vie du colonel : ses fenêtres étaient toujours fermées ; jamais il ne sortait de chez lui, à moins que ce ne frtt mystérieusement, sans doute par une petite porte du jardin qui s'ouvrait sur une ruelle déserte. Son domestique paraissait un grand hon)mc à l'air rébarbatif. Chaque matin, une petite porte de service recevait un panier de provisions qu'un restaurateur des environs avait été chargé de fournir, et se refermait aussitôt.
Héduils à exploiter celte seule circonstance, les curieux gagnèrent le pourvoyeur, et tâchèrent de présumer des mœurs et du caractère du colonel par l'examen des provisions qu'on lui apportait. Malgré leur esprit inventif, les habitués du café Lebœuf ne purent asseoir aucune sérieuse hypothèse sur ces renseignements. Le colonel semblait se nourrir d'une manière très-simple et très-sobre, l'ourtant quelques gens d'imagination laissèrent entendre qu'il pouvait bien manger crue la volaille qu'on lui apportait. On ne donna, pour le moment du moins, aucune suite à ces insirmations, qui ne parurent pas manquer de profondeur. Dernière et importante remarque : jamais le facteur de la poste n'avait apporté une seule lettre à l'Iiotel d'Orbesson. Personne, depuis trois mois, n'avait franchi le seuil de cette demeure.
On pense que bien des ruses avaient été ourdies pour arracher quelques mots au domestique du colonel, ou pour jeter un coup d'œil dans l'intérieur de l'hôtel. Toutes ces entreprises furent vaines. Les voisins, réduits à une sorte d'observation armée, de surveillance continue, établirent le centre de leurs opérations au café Lebœuf. A la tète des curieux étaient les deux frères Godet, célibataires, ex-employés à la loterie. Depuis l'arrivée du colonel à l'hôtel d'Orbesson, ces deux vieux gardons avaient trouvé un but ou un prétexte h leur vie, jusqu'alors assez décolorée. Acharnés à découvrir quel était le mystérieux inconnu, chaque jour ils formaient de nouveaux projets, ils tentaient de nouveaux efforts pour pénétrer l'énigme vivante qui les affolait.
Madame veuve Lebœuf, hôtesse du café, servait d'auxiliaire aux deux frères. Retranchée derrière les bocaux de cerises et les bols d'argent qui ornaient son comptoir, sans cesse elle avait ses gros yeux braqués sur les portes de l'bôiel. Si l'on s'étonne de cette persévérance à épier dans le désert, on oublie que la vanité même de l'espionnage de nos oisifs devait servir de puissant aiguillon à leur curiosité. Chaque jour ils s'attendaient à dévoiler quelques faits importants. Nous l'avons dit, on était à la fin du mois de décembre.
Midi venait de sonner à la pendule du café: madame Lebœuf, le nez appliqué aux vitres, partageait son attention entre la neige qui tombait à gros llocons et la porte de l'hfitel d'Orbesson. La veuve s'étonnait de n'avoir pas encore vu les deux frères Godet, ses fidèles habitués, qui chaque matin venaient tégulieremcnt déjeuner chez elle. Enfin elle les vit passer devant ses fenêtres; ils entrèrent, et se débarrassèrent de leurs manteaux couverts de neige. — Bon Dieu ! monsieur Godet l'aîné, (pi'avez-vous donc au front ? s'écria la veuve en voyant le bandeau qui enveloppait la tête de son habitué.
M. Godet l'aîné était un gros homme chauve, au teint coloré, au ventre proéminent, à la physionomie impoi tante et dogmatique. Il souleva un peu la bande de soie noire qui cachait son œil gauche, et répondit d'un air indigné, avec une voix de baisse- taille qui eût fait honneur à un chantre de cathédrale : — C'est de la façon de ce monstre de Robin des Bois.
( Les curieux du café Lebœuf avaient ainsi ingénieusement baptisé l'habitant de l'hôtel d'Orbesson.)
— C'est de la façon de ce monstre de Robin des Bois! répéta monsiem- Godet le cadet, véritable écho de son frère. — Bon Dieu du ciel 1 racontez-moi donc vite comment cela vous est arrivé! s'écria madame Lebœuf frémissant d'inqialience. — C'est bien simple, ma chère madame Lebœuf, dit l'ex-employé. Il fallait en finir avec cet aventurier, ce vagabond, ce coureur, qui se tapit dans sa tanière comme une véritable bête farouche. (Et si je l'appelle bête farouche, je n'attaque en rien ni son honneur ni sa moralité; seulement je pose cette simple question :
^ « S'il ne faisait pas du mal ou s'il n'en n'avait jamais fait, pourquoi se cacheiait-il comme une véritable bête farouche'/ » )
Après cette trionqibale parenthèse, M. Godet l'aiué écarta de nouveau le bandeau de son œil gauche.
— Au fait, pourquoi se cacherait-il'.' répétèrent les habitués attentifs.
— Mais voilà bien le gouvernement, reprit M. Godet avec amertume; il sait traquer, trouver, arrêter des conspirateurs; mais, quand il s'agit du salut, (le la tranquillité de paisibles bourgeois, serviteur de tout mon cœ.m- ! il n'y a pas plus de sergents de ville ou de commissaires de police que chez les sauvages!
— (Jue chez les sauvages, répét;i M. Godet puîné.
— Dans les dangereuses conjonctures où nous nous trouvions, abau-
donné à mes propres forces, ma pauvre madame Lebœuf, reprit M. Godet l'aîné, qu'ai-je fait, qu'ai-je dû faire? Le voici. Je me suis dit : — Godet, tu es un honnête homme, tu as à accomplir un devoir, un grand devoir ; fais ce que dois, advienne que pourra. Godet .. 11 y a dans ton voisinage un v;igabond, un aventurier, un coureur qui, à la f'.ice de tout une rue, de tout un quartier, ose se celer elTronléinent, depuis d^ s semaines, depuis des mois, sans que le gouvernement fasse rien pour mettre un terme à ce scandale publie!!!
— Le fait est que c'est un scandale ! dit madame Lebœuf: il es! impossible de savoir ce que font des voisins qui ne se montrent jamais. Alors on est bien forcé d'en dire du mal !
— C'est un alTrcux scandale! reprit M. Godet l'aîné ; je ne le dis pas seulement, je le prouve : il est évident, il est palpable que cet aventurier Tait litière de la manière de penser de ses concitoyens, eu s' obstinant à échapper à leur appréciation sévère, mais équitable. L'h'imnie propose... Mais Dieu dispo-e...
Madame Lebœuf, ne saisissant pas l'à-propos de cette citation philosophique, et impatiente d'arriver à l'action, s'écria : — C'est bien vr;ii... monsieur Godet; mais par quel motif avez-vous donc ce bandeau sur l'œil?
— M'y voici, raa chère dame Lebœuf. Hier j'appelai mou frère, mon digne frère : je lui dis : — Dieudonné, il faut que cet abus inlolér. bir ait une fin : il faut, dussions-nous y laisser notre vie, il faut que nous >achions quel est cet aventurier, .le ne te le cache pas, mon frère, dis-jc à Dieudonné, c'est pour moi une question de santé. Depuis trois mois que ce coureur habite ce quartier, depuis que je cherche en vain à savoir ce qu'il est, ce qu'il fait, je ne vis pas, je suis dévoré d'incpiiéiudcs : j'ai des rêves atroces, des cauchemars abominables, .le ne peuse qu'à ce mystérieux inconnu. Cest à ce point que mes fonctions pliyiipie.^ s'en altèrent. Oui, ma pauvre madame Lebœuf, c'est comme j'ai l'honneur de vous le confier, mes fonctions s'en altèrent. Aussi me siiis-je dit : Godet, tu ne seras pas assez bourreau de toi-même pour creuser ta tombe pour le bon plaisir de cet aventurier ! Ce mystère t'agite outre mesure. Godet ! eh bien ! dévoile ce mystère, et tu seras digne de reconquérir ton repos, que ce vagabond a méchamment troublé. Ce qui fut dit fut fait, ma chère madame Lebœuf. Hier, à la nuit tombante, j'emprunte une échelle à notre voisin le menuisier ; je traverse la rue avec Dieudonné ; nous entrons dans la ruelle où s'ouvre la petite porte du jardin de Robin des Bois; j'applique l'échelle à la muraille, je moule ; il faisait encore assez de jour pour voir dans le jardin et dans l'intérieur de la maison.
— Eh bien ? s'écria madame LebœuL
— Eh bien, madame, au moment où j'avançais la tète afin de regarder par -dessus la crête du mur, un coup de fusil part...
— Dieu du ciel ! un coup de fusil ! s'écria la veuve.
— Un véritable coup de fusil, madame, un véritable attentat à mon existence particulière. Mon chapeau tombe, je me sens frappé au Iront et à l'œil comme si j'avais reçu un millier de pointes d'épingles à bout portant, et j'entends la voix (je te reconnaîtrai entre mille), j'entends la I voix du janissaire, du séide de cet aventurier, qui s'écrie avec un accent féroce et railleur : — Une autre fois, au lieu de cendrée, ce sera
du gros plomb ; une autre fois, au lieu de tirer au chapeau, on tirera au visage... Voilà, ma pauvre madame Lebœuf, où nous en sommes ré- -\ doits avec le gouvernement. Vous le voyez, on vient massacrer des bourgeois paisibles jusque sur la crête des murs... les plus élevés !
— Mais c'est un assassinat ! s'écrièrent les habitués.
— Ah ! le monstre d'homme ! dit madame Lebœuf. Il faut aller chez le commissaire, monsieur Godet, il faut avoir des témoins.
— C'est justement ce i]ue je me disais à part moi, en desrendant précipitamment de mou échelle, ma chère madame Lebœuf : oui... je me disais : Godet, il faut que tu ailles à l'instant déposer ta plainte chez le magistrat. Mais vous allez voir comment nous sommes gouvernés. In quart d'heure après, j'entrais chez M. le commissaire au moment où on allum:iit sa lanterne... sa lanterne!... emblème dérisoire, s'il vool.iii sigu't'.r U claii voyance de ce fonctionnaire. J'apportais avec moi I -^ pièces de conviction, mon chapeau troué et mon front tout bleu...
— Eh bien?
— Eb bien ! madame Lebœuf, le commissaire m'a dit, il a eu l'inquideur de me dire que je n'avais eu que ce que je méritais, et que, san^ la considération dont je jouissais dans le quartier depuis vingt-deux ans et quelques mois, il aurait été forcé de me poursuivre comme coupable d'escalade nocturne dans une maison habitée.
— Quelle horreur ! s'écria madame Lebœuf.
— Ainsi, reprit M. Godet l'aîné avec une ironie amère cl une emphase cicéronienne, ainsi un aventurier pourra venir insolemment exciter la curiosité publique en dissimulant sa personne, et un bourgeois honuê;e, bien famé, sera fusillé, impunément fusillé, parce qu'il aura tenté de sortir de l'état d'angoisse, d'inquiétude, de perplexité où le plonge l'ignorance d'un mystère qui importe pent-Stre au salut public! Ecoutez, madame Lebœuf, ajouta M. Godet d'un ton d'oracle en se dressant de toute sa hautein-, un grand honune l'a dit, je ne sais plus lequel, mais c'est égal, un grand boninic l'a dit ; L;i maison de tout citoyen doit être de verre. Je donne l'exemple, qu'on m'imite; ma maison est de verre, un véritable bocal : qu'on y plonge la vue, et l'on m'y verra dévoué au repos de mes eoncilovens... on...
M. Godel ne put terminer sa philippiqiie. Un fait loiidroyant lui coupa la parole. Une très-belle voiture, largement armoriée, attelée de deux beaux chevaux, s'ariéla devant la grande porte de l'Iiotel dOrbesson. Cette voituie était venue au pas -, ses persiennes levées anuonçaieiit qu'elle élait vide; un chasseur richement galonné descendit du siège où il élait assis, à c6lé du cocher, vêtu d'iuie pelisse amarante fourrée. A peine le chasseur eut-il touché le marteau de la porte, que, pour la premiéie fois depuis trois mois, elle s'ouvrit pour recevoir la voiture, et se referma aussitôt. Les oisifs du café Leboeuf se regardèrent d'un air ébahi. Ils allaient sans doute se livrer à des commentaires exorbitants, lorsque la porte se rouvrit de nouveau. La voiture sortit rapidement ; l'on put y voir, nonchalamment assis, un homme jeune encore, d'une ligure très-basanée. Il portait un uniforme de hussard, blanc, à collet bien, couvert de br(]derie d'or. A son cou et sur sa poitrine brillaient des croix et des plaques d'ordres étrangers.
— Ab çà, Rol)in des Bois est donc un grand seigneur d'un pays lointain? s'écria M. Godet l'aîné.
— Il a une assez belle ligure, mais l'air bien insolent, dit madame Lebceuf.
— Avez-vous vu ces deux crachats, l'un en or, l'autre en argent? dit M. Godet le cadet.
— Tiens... tiens... tiens!... moi qui croyais au fond de ma pensée que, malgié son titre de colonel, l'aventurier, le coureur, le vagabond était quelque chose comme un banqueroutier retiré, ajoute M. Godet l'aîné en sifflant entre ses dents.
— Une idée, messieurs ! s'écria madame Leboeuf. C'est peut-être un acteur ! J'ai vu an Cirque-Olympique des écuyers habillés dans ce genro-Jà.
— Mais cette magnilique voilure, dit M. Godet, elle appartiendrait donc à la trou;ie? Et d'ailleurs on ne joue pas la comédie en plein jour.
— Mais j'y pense, dit madame Leba'uf, peut-être ce vilain homme qui habite avec Robin des Bois vous laissera-t-il entrer, maintenant que son maîlie est sorti.
— Vous avez raison, ma chère madame Leboeuf, dit M. Godet ; vous avez raison ; mais sous quel prétexte m'iulroduirai-je dans ce domicile?
— Vous n'avez qu'à dire que vous venez lui faire des excuses de ce qui s'est passé hier, dit timidement Godet le puîné.
— Connnenl ! des excuses... de ce qu'il a manqué de m'éborgner? Vous êtes fou, Dieudonné. Je vais au contr.iire lui déposer ma plainte de son incivilité d'hier ; ce sera un moyen d'engager la conversation. Vous allez voir.
Ce disant, M. Godel sortit, et frappa à la petite porte.
La sombre ligure du domestique du colonel Ulrik parut au guichet.
— Que voulez-vous ? dit-il.
* — C'est moi qui, hier, ai reçu...
— Vous en recevrez bien d'autres, si vous y revenez, répondit le domestique en fermant brusquement le guichet.
M. Godet, désa|)pointé, revint troir\'cr ses complices. On continuait de faire, au caféLcbœuf, les suppositions les plus inouïes sur le colonel Uliik, loisque cet intéressant sujet de conversation fut interrompu par le roulement d'une voituie qui s'arrêta devant l'hôtel (tOrbesson. Le colonel rentrait. Un moment après, la voiture qui l'avait amené ressortit au pas. M. Godet la suivit; il tâcha d'engager la conversation avec le cocher et le chasseur ; il n'en put tirer un seul mot, soit que ces gens n'entendissent pas le français, soit qu'ils ne voulussent pas répondre au questionneur. M. Godet et ses amis conclurent de ce silence obstiné que le colonel était servi par des nmets, ce qui augmenta inliuiment la terreur qu'il inspirait. Cette voiture lui appai tenait-elle? Il fut impossible de résoudre cette question. Le lendemain, le surlendemain, les jours suivants, les habitués du café attendirent en vain le carrosse ; il ne reparut plus. Bien ne semblait changé dans les habitudes solitaires de Bobin des Bois. La curiosité des frères Godet était encore plus vinleniment excitée depuis qu'ils savaient que le colonel était jeune, beau, et sans doute dans une position sociale élevée. On ne lui prodigua plus les cpithètes de vagabond et d'aventurier, on se contenta de l'appeler Uobin des Bois, ce suinom paraissant décidément très en lapport avec sa mysléiieusc existence. Une nouvelle fanlaisie vint tourmenter les deux frères Godet : il s'agissait de découvrir si le colonel, qu'on n'avait jamais vu passer dans la rue, sortait de chez lui par la porte de la ruelle. Deux polissons, placés en vedette à chaque bout du passage sous le prétexte apparent de jouer aux billes, furent secrèlcuient chargés de remar(|uer si quelqu'un paraissait à la petite porte. Durant trois jours les enfants restèrent lidèlcment à leur poste, ils n'aperçurent personne.
Les frères Godet, entraînés par le démon do la curiosiié, qui devait les pousser à bien d'autres entreprises téméraires, eurent la patience de s'embusquer à leur tour pendant deux journées entières à l'entrée de la ruelle pour contrôler le rapport des enfants; ils ne virent non piMs ni sortir, ni entrer personne. La neige avait été remplacée par une forte gelée, on ne pouvait donc reconnaître aucune trace de pas dans la ruelle. Les habitués du café Leboeuf conclurent victorieusement que si Bobin des Bois ne sortait pas de jour, il devait sortir la nuit. A(in de s en assurer, M. Godet l'aîné eut recoins à un stratagème que le dernier des Muhicans eût certainement employé pour surprendre l'empreinte des mocassins d'un guerrier tewton.
Un soir, par une nuit obscure, les deux frères étcudircnt devant la
petite porte du jardin, et dans la largeur de la ruelle, une épaisse couche de cendre également battue, et se retirèrent enchantés de leur invention. On ne saurait dire arwc quelle inquiétude, avec quelle angoisse, le lendemain matin, au point du jour, ils coururent à la ruelle... Plus de doute... Bobin des Bois sortait la nuit ! Ses pas imprimés sur la cendre l'avaient trahi ! Certains de ce fait, les deux frères n'eurent plus qu'à renouvelée leur expérimentation pour savoir si les promenades du colonel élaient <piotidiennes, fréquentes ou rares. Ils acquirent ' ientot ainsi la conviction que le colonel sortait chaque soir, que les nuits fussent belles ou pluvieuses. Où allait-il ainsi? Les gens les moins curieux le seraient devenus sur ces indices.
Les habitués du café Leboeuf se réunirent en conseil extraordinaire; il fut résolu que les frères Godet, toujours intrépides, attendraient la première nuit obscure pour s'embusquer aux deux bouts de la ruelle. Ainsi traqué, le colonel devait nécessaiiomcnl passer devant l'un ou l'autre des deux curieux, qui se mettraient alors à sa pi, te avec les plus grandes précautions, de peur d'être surpris , Bobin des Bois, à eu juger par la manière dont il accueillait les escalades, ne devant pas être trèsjaloux d'initier les étrangers aux habitudes de sa vie mystérieuse.
CDAPITRE II.
La lettre.
Le lendemain de l'expédition projetée par les deux frères, madame Leboeuf, dans son impatience, s'était levée plus tôt que de coutume; elle se promenait de son comptoir à la porte et de la porte à son comptoir avec une inquiétude inexprimable. Les frères Godet avaient-ils réussi dans leur entreprise? avaient- ils couru quelques dangers?
A mesure que les habitués arrivaient, la curiosité générale augmentait. L'un des oisifs, après avoir rélléchi toute la nuit et résumé les antécédents connus du colonel, avait d'abord déclaré qu'il ne pouvait être qu'un espion du haut parage. Cette idée lumineuse fut victorieusement réfutée par un auditeur, qui lit observer que, selon toutes les apparences, Itobin des Bois ne sortant jamais que la nuit, il lui devenait difficile de faire cet honnête métier. L'opiniâtre bourgeois répondit à celte objection que le colonel n'agissait ainsi que pour écarter tout soupçon, ce qui rendait son espionnage pins dangereux encore.
Malgré l'intérêt de cette discussion, loin d'oublier les deux frères, on s'éionnait de leur longue absence ; il était midi, ni l'un ni l'autre n'avaient encore paru. Madame Leboeuf se rappela l'histoire du coup de fusil ; redoutant quelque dénoîlment tragique, elle allait envoyer son garçon de café savoir des nouvelles de MM. (iodet, lorsqu'ils parurent. Ils furent accueillis par un cri général de curiosité: — Hé bien? hé bien?
— Eh bien ! nous en avons appris de belles, répondit M. Godet aîné d'un air sinistre. Alors seulement on s'aperçut que les deux frères étaient pâles comme des spectres. Fallait-il attribuer cette pàleuraux laiigues de la nuit précédente ou aux ressentiments de quelque grand danger? La narration de Godet l'aîné va nous l'apprendre.
Les habitués du café se foiiiièii'nt en cercle autour de lui ; il commença : — Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, qu'ayant courageusement voué ma vie à la découverte du ténébreux mystère qui, j'ose l'affirmer, importe à tous les honnêtes gens, il...
— Alors, ne dites pas, lit observer sagement un auditeur.
— CouHuent? répondit M. Godet.
— Sans douie, répondit l'habitué, vous vous écriez : Je n'ai pas besoin de vous dire!... et puis vous dites tout de même... Alors...
— C'est bon, mais c'est bon, cria-t-on tout d'une voix. Vous ne dites que des sottises, monsieur Dnmont ; continuez donc, monsieur Godet, continuez, nous vous écoulons de toutes noslorcos.
— Hier, donc, reprit M. Godet, à la nuit tombante, moi et Dieudonné, nous nous embusquâmes aux deux issues de la ruelle, bien décidés à pénétrer ce susdit ténébreux mystère. L'horloge de la paroisse sonna sept heures... rien ; huit heures... rien; neuf heures... rien; dix heures... rien; onze heures... rien.
— Quel dévouement 1 attendre si longtemps par le froid ! s'écria l'auditoire.
— Comme vous auriez eu besoin d'un bon bol de vin chaud ! soupira madame Leboeuf.
— Je ne m'étonnai pas ! reprit M. Godet d'un ton doctoral. Kmi, ch bien , moi, messieurs, je ne m'étonnai pas de ce retard; je m'y aiiendais. Je m'étais dit : Godet, si quelque chose doit se passer, je dois le prévenir que cela se passera à minuit ; c'est ordinairement I hnnc ( riminelle de certaines entreprises... que... Mais n'aniicipoiis pas. Minuit venait donc à peine de sonner, lorsque j'entends distinctement cric, crac, et on ouvre la serrure de la petite porte.
— Ah ! enfin !... dit l'auditoire.
— CouHiie le cu'ur a dû vous battre, monsieur Godet !... reprit la limonadière. Je me serais trouvée mal, moi.
— La nature m'ayant donné la faculté du coura.^e, que loul Français poi le en soi, ma chère madame Leboeuf, je croisai bien ma iedin£;ott, et je me préparai à suivre notre lionuue ; seulement je sentis une légère