MA H II IDE
sueur fioitlc qui me monta au front, te (|nc j'attribuai à l'effet de la \ tcinpératinc exléiii'iire. .l'entendis Itoliiii dos (lois... nn plutôt non. Il n'est plus rncnie digne de ce surnom ; il (foit en porter un, eelle fois bien inérilé et cent fois plus lerrilile. Mais n'anticipons pas... .l'entendis donc lîobin des Dois venir do mon tôle; il avait un pas sini;ulier, elïrayant, un pas que j'oserais pres(iiie appi Iftr bourrelé de reniords. Je suspends ma res|iiratioii : je m'elfaee le loiiy de la mniaille : il faisait si non-, qu'il ne me voit jias. Il passe, et ji' commence à m'attacher à ses pas avec la ténacité du chien qui poursuit sa proie, si j'ose m'exprimer amsi. Diendonué, qui l'avait entendu se diriger de mon côté, accourt, et nous suivons notre homme ou plutôt notre... Mais n'anticipons pas... Nous marchons, nous marchons, nous n)arclions... Dieu 1 fallait-il qu'il lût bourrelé, ce malheureux-là ! pour ne pas s'apercevoir que nous étions sur ses talons !
— C'est à faire dresser les cheveux sur la tête, dit la veuve, quand je pense qu'il pouvait vous apercevoir ! — Dans ce cas-là, madame, j'avais une réponse toute prête, une réponse que j'avais soigneusement élaborée dans la prévision d'un conllii. — Cette réponse? — Cette réponse était bien simple : La rue est à tout le monde, répondit M. Godet d'un air héroïque. — Comment était-il vêtu? demanda madame Lebœuf.
— Il me parut vêtu d'un manteau noir et d'un grand chapeau. Enlin, après des détours sans nombre, nous arrivons... devinez où ? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille, je vous le donne en dix niillc... — Nous jetons notre langue aux chiens, s'écrièrent comme un seul homme les habitués du café. — Monsieur Godet, ayez pitié de nous, dit madame Lebœuf.
Le rentier, après avoir joui un moment de l'impalienco générale, dit ciilin d'un ton sépulcral : — Nous arrivons... Ah ! messieurs... — Mais dites donc ! — Nous arrivons au cimetière du Pcre-Lachaise. — Au cimetière du Père-Lachaisc ! répéta l'assemblée avec un accent d'horreur et d'elfroi.
Madame Lebœuf fut si troublée, qu'elle se versa un verre de rhum pour se i^mettre de son émotion. — Eh ! que pouvait-il aller faire au éimetière à cette heure ? Dieu du ciel ! s'écria la veuve après avoir bu.
— Vous allez le voir, messieurs, vous n'allez que trop le voir. Nous arrivons à la porte du cimetieie. Elle était fermée, bien entendu, ainsi que cela se doit dans le champ du repos, pour que rien n'y trouble la paix de la tombe de chacun. Alors notre homme, c'est-à-dire l'homme, car je repousse toute complicité, toute communauté avec un pareil monstre, l'homme, sans doute armé d'une fausse clef, d'un rossignol, d'un nmnseigneur on autre hideux instrument analogue à ses pareils, rhomme, dis-je, ouvre la porte et la referme après lui.
— Alors qu'avez-vous (ail? demanda madame LebœuL
— Moi et Dieudonné, nous avons eu le courage d'attendre cet abominable sacrilège jusqu'à quatre heures du matin... pendant ce tempslà nul doute qu'il n'ait employé son temps à des profanations abominables, à l'imitation de ce fameux mélodrame appelé le Vampire.
— Un vampire 1 s'écria madame Lebœuf.
— Est-ce que vous croyez qu'il y a encore des vampires? Comment I le voisin d'en face serait un vampire? un vampire ! ah !... quelles horribles délices !
— Dieu merci, ma chère madame Lebœuf, je ne suis pas assez superstitieux pour croire aux vampires exagérés que le mélodrame nous nvuitre; mais je crois qu'on ne s'introduit pas la nuit dans des cimetières sans des motifs qui n'ont rien d'humain ni de naturel ; ce qui m'engage, en attendant mieux, à nommer Robin des Gois le Vampire. Et à ce propos j'éprouve le besoin de déclarer hautement que celui qui ne res]iecte pas l'abri des tombeaux Unit tôt ou tard par y descendre, car la Providence atteint toujours le coupable, ajouta philosophiquement M. Godet.
— Mais c'est tout simple, puisqu'on meurt tôt ou tard, dit à demivoix limpiloyalilecrilique de M. Godet.
Ce dernier lui Ian(;a un legard courroucé, et termina en ces termes :
— Lorsque Ihomme (pie je ne crains pas d'appeler un vampire quitta le cimetière du l'ère-Lacliaise, nous nous remîmes à le suivre, d'abord parce que celait noiie route, et ensuite parce que, dans le cas d'une mauvaise rencontre, il vaut mieux être trois que deux. Enfin, le Vampire revint d'où il était parti, et rentra par la ruelle dans ce que j'ose appeler à peine son domicile... et d'où il repartira sans doute cette nuit pour continuer son tissu d'horreurs ténébreuses.
La narration de M. Godet ne satisfit pas complètement ses auditeurs. Celte visite au cimetière, jointe à la brillante apparition du colonel dans une magnifique voiture, servit de nouveau texie aux inépuisables commentaires des habitués du café Lebœuf, et irrita davantage encore la curiosité générale. A l'excepiion de la veuve, personne, il est vrai, ne croyait positivement aux vampires ; mais la conduite étrange du colonel n'en prêtait pas moins aux plus bizarres interprétations. Au moment où la discussion était dans toute sa force, un facteur entra, et reuiii une lettre à madame Lebœuf; celle-ci, vu le froid rigoureux, daigna lui verfer lui verre d'eau-de-vie en matière de gratification. Cette bonne action cul iiniiiédialement sa récompense :
Le fadeur, tirant de sa boite une assez grande enveloppe scellée d'un large cachet noir, dit à la veuve : — Le voisin d'en faC(' n'est pas nue bonne pratique, car depuis trois mois je ne lui ai jamais porlé une lettre; mais en voiti une qui en .vaut bien plusieurs! Eh! eh! il parait
qu'il aime mieux les gros morceaux que les petites bouchées, le colonel Ulrik. ajouta le facteur d'un air capable.
— Messieurs ! messieurs ! une lettre pour le Vampire l s'écria madaine LebipuI en saisissant l'enveloppe et en l'élevant au-dessus de sa tète d'un air triumpliaiit.
Lis habitués accoururent, et entourèrent le comi.loir. — Madaniel madame ! s'écria I" facteur ; et, craignant un abus de confiance, il étend.iit la main pour reprondie sa lellre.
— Soyez Iranqiillle, mon garçon; nous ne lui ferons pas de mal, à cette enveloppe ! laissez-nous seulement jeter un coup d'œil sur l'adresse.
— Un simple coup d'œil, ajouta M. Godet. El, saisissant la lettre dans ses mains trcniblanles d'émotion, il la déposa précieusement sur le marbre du comptoir.
— Encore un verie d'eau-de-vie, mon garçon, dit la veuve au facteur. Qu'importe que vous remettiez cette lettre cin(| minutes plus lard à son adresse!
Le facteur but son second verre d'eau-de-vîe uns quitter sa lettre des yeux. — Voyou', voyons, dilla veuve, quelle est l'adresse... Elle lut : — M. le colonel Ulrik, 58, rue Saint-Louis. Paris.
— Et le caehei, des armes? — Non, une losange poiolillée. — Et le timbre? demanda un autre curieux?
— De Paris, levée de midi, et un franc de port, vu son poids, répondit le lacteur. Allons, maintenant, madame Lebmul, vous l'avez as-ez vue, cette lettre, j'espère. — Un moment, mou garçon, vous avez le nez bien ronge; buvez donc encore un verre d'eau-de-vie. Il fait un froid terrible aujourd'hui. — Merci! merci! niadanie Lebu'ul, dit le fadeur. Vite! vite! ma lettre!
• M. Godet et les habitués considéraient cette enveloppe avec une avidité presque farouche ; ils examinaient attentivement son papier épais, bleuâtre, glacé, son écriture fine et déliée. Tout à coup la veuve appuya son nrz camard sur la lettre, el s'écria : — Oh !ça senl le musc, quelle horreur d'odeur !
Nous devons à la vérité de déclarer que celte enveloppe sentait extrêniementle vélyver ; mais, pour certaines gens, tout parfum est musc, el le musc est, par tradition, une abominable odeur. Tous les nez des habitués du café Lebœuf se posèrent alternativement sur le paqiici.
11 n'y enl qu'un cri : — Ça senl le nmse ! — C'est une Icllre de femme ! s'écria M. Godet d'un air inspiré, et d'une femme qui porte des odeurs. — Pouah ! fit la veuve Lebœuf avec une moue suprêmemenl dédaigneuse. — Et qui, par là-dessus, n'affranchit pas une lellre de cette conséquence ! une lettre d'un franc de porl ! dit un autre habitué. — C'est-à-dire que ça ne peut être qu'une pas grand'chose, qu'un rien du tout, reprit madame Lebœuf en haussant les épaules. Une créature qui porte des odeurs, el qui n'a pas seulement de quoi affranchir se? lettres! — Attendez donc, attendez donc, dit M. Godet en rélléchissanl; cette petite écriture fine et couchée... le numéro avant la rue... oui! oui!... plus de doute, cette lettre est d'une Anglaise ! ' Que pouvait avoir de commun une femme qui portail des odeurs, une Anglaise, avec un beau colonel étranger, qui ne sorlait jamais le jour, el qui allait da»s les cimetières pendant la nuit? Tel fut le résumé des ! questions que se posèrent les habitués. Penchés autour de l'enveloppe, leurs yeux flamboyaient de convoitise. Certes, on peut affirmer, sans , trop méjuger do l'espèce humaine, que, s'il avait dépendu des cuiieux du café Lebœuf de pouvoir immédiatement noyer d'un seul vœu le malheureux facteur pour posséder cette précieuse lettre, le messager à collet rouge eût couru de grands dangers. La veuve n'y tint pas, elle eut l'audace de soulever un coin de l'enveloppe, afin de lâcher d'apercevoir quelque chose de son contenu.
Le facteur s'élança sur sa lettre en s'écriant qu'il y allait de sa place et de la prison pour un tel abus de confiance. La veuve, emportée hors de toute limite par le démon de la curiosité, tint bon ; l'enveloppe allait se déchirer dans celle lutte, lorsqu'un des habilués s'écria : — -Messieurs! messieurs! en voici bien d'une autre! une femme! une femme qui a l'air de chercher le niunéro de la tanière du Vampire!... Ces mots eurent un elVel magique. La veuve abandonna la lettre déjà froissée, et colla son gros visage à ses carreaux marbrés par la gelée. Le l'acteur sortit en toute hâte, très-satisfait d'avoir échappé à ce guet-apens. Madame Lebœuf gratta légèrement avec son ongle la vapeur glacée qui s'était formée à l'une des vitres, se ménagea une percée de vue et regarda atlcnlivei\ient dans la rue. — Messieurs, ne nous montrons pas, dit M, Godet, nous effaroucherions cette femme; imitons cette chore madame Lebo'uf, mettons-nous chacun à notre trou, et motus.
Une fois aux aguets, les curieux furent amplement dédommagés de leur longue altcntc de Irois mois; les événements sendjlaient ce jourlà s'accumuler. Le factrur frappa, remit sa lettre au domesliqiie du colonel, qui examina l'ouveloppe d'un air soupçonneux, et parut irrite. .\ peine le iacleur avait-il disparu, que l.i lèmmc déjà signalée par les oisifs s'approcha de la grande porte de l'hôtel ; n'y trouvant pas de marteau, elle se dirigea v'ers la petite porte du pavillon de gauche. Cette femme, asez âgée, semblait énnie, agitée; elle portail un chapeau noir et un manteau brun, sous le(|uel elle semblait cacher qucbiue chose. Après avoir sonné à la petite porle, au lieu d'allendre qu'on vint lui ouvrir, elle marcha de long eu large, sans doute afin d'être moins remarquée. Le domestique du colonel parut, la femme âgée lui dit qucl-
«|ues mots à la hâte, loi donna un petit coffret d'écaillé, incrusté d'or, et disparut après avoir lait un signe d'inlclligence à une personne que les oisifs du café Libu'uf ne pouvaient encore apercevoir. Le doiuesti- (|ue regarda un nioincnt le colîret d'ini air surpris, et relei ma sa porte.
M. Godet, la veuve et leurs complices en espionnage ne respiridcnt |)as derrière leurs carreaux- ils attendaient avec une indicible in)pa- Uence la femme iuvib.il)le. Elle leur apparut enfin. C'était une jeune femme âgée de vingt-cinq ans environ. Sa mise était fort simple : un petit chapeau de velours noir, une i cdingote de grds de Naples carmélite très-foncé, et un grand cbàle de caclieinirc noir qui tombait jusqu'aux volants de sa nd)e ; elle cachait ses mains dans nu manchon de martre qui laissait apercevoir le coin d'un mouchoir richcuient garni de valenciennes. Euiin, les plus jolis petits pieds du inonde semblaient frissonner de froid dans leurs bottines de salin noir. Ce qui frappait d'abord dans la ligure de cette jeune femme, d'une be.auté reinarqualile, c'était le contraste do ses cheveux, du plus beau blond cendré, avec ses grands yeux noirs et ses sourcils de même couleur, hardiment accusés. De longues et épaisses boucles de cheveux, pressés par la pisse de son chapeau, cachaient à demi ses joues; malgré le froid qui aurait dû aviver son teint, celte jeune femme était trcs-pàle : ses traits parais salent bijuleversés par la frayeur.
Deux fois elle leva au ciel ses yeux humides de larmes ; et, lor-qn'clle rejoignit la personne qui l'attendait, ses icvres, contractées par un douloureux soui iie, laissèrent voir des dents du plus bel émail, lin passant devant madame Lebo'uf, elle hâta le pas. M. Godet n'y tint plus, il en- Ir'ouvrit la porte, et vit les deux femmes leg.igner un petit (iacre bleu à stores rouges qu'elles avaient laissé au coin de la rue Saiut-Louis. Elles monlèreut en voiture, et partirent en gardant les stores baissés. — .l'e^pere... j'espère que voilà du nouveau 1 dit M. Godet en se croisant les bras et eu secouant la tète d'un air Iriompiiaut.
Et les habitués de récapitider les événements ((ui s'accumulaient depuis le matin...
— Une lettre qui sent le musc. — Une vieille femme qui apporte un colfret d'écaillé incrusté d'or, d'un air eflaré. — Et enfin une jeune Icnune qui pleurniche en passant devant la porte de Hobin des Bois, du Vamjiire, ajouta la vruve Lebœuf.
— Sa|icrlolle! la jolie créature! dit M, Godet. — Ça... une belle femme... ça n'a pas plus de prestance que rien du tout, dit madame Lebd'uf eu se rengorgeant. — Je parie que c'est la femme qui porte des (ideurs et qui u'aflranehit pas ses lettres ! s'écria M. Godet après quelques minutes de réilexion. — L'Anglaise? Mais n'avcz-vous donc pas vu couune elle était habillée, monsieur Godet? reprit la veuve en haussant les épaules avec un air de supériorité écrasante. Ça une Anglaise! mais il n'y a rien de plus facile à reconnaître qu'iuie Anglaise. \\ n'y a qu'à voir la manière dont elle s'habille. C'est bien simple : en toule saison un bibi eu paille, un spencer rose, une jupe écossaise, des brodequins vert clair ou jaune cilron; avec cela presque toujours les cheveux rouges : léuioiu les Anglaises pour rire, aux Variétés, C'est une pièce qui ne d.ile pas d'hier, et qui a de l'autorité, pui^(|tle ça se joue eu public. Encore une fois, depuis qiu- le monde est UKUidi', les Anglaises, les vraies Anglaises, n'ont jamais été autr^meut habillées.
Malheureusement, l'arrivée de deux individus qui entrèrent brusquement dans le café iulerrouipit les observations cl les enseignements de madame Lehœul sur la monographie des Anglaises. Les habitués conleuq)lérent avec un redoublement de curiosité ces deux nouveaux pcisonnages, évidemment aussi étrangers au (piartier du RLu'ais que l'était la jeune et charmante femme dont nous avons tout à Ihcure esquissé le portrait